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8 février 1891 : première ouverture de la Bourse du Travail de Lyon

Publié le 8 février

Maj le 17 février

Dans une période où il n’exis­tait ni sys­tème étatique de pla­ce­ment, ni for­ma­tion pro­fes­sion­nelle régle­men­tée, ni sys­tème d’assu­rance sociale, les Bourses du tra­vail ont alors joué un rôle fon­da­men­tal en met­tant en place des ser­vi­ces à carac­tè­res « sociaux » et en répon­dant de cette manière à des besoins essen­tiels de la popu­la­tion ouvrière en terme d’emploi, de for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, de santé mais aussi d’éducation et de culture. Les Bourses du tra­vail, regrou­pant au niveau local les syn­di­cats sur une base inter­pro­fes­sion­nelle, sont aussi un centre de résis­tance, de reven­di­ca­tions et d’actions ouvriè­res qui, par­ti­cu­liè­re­ment sous la période où le syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire était influent, avait voca­tion à être un foyer d’agi­ta­tion révo­lu­tion­naire notam­ment par la pré­pa­ra­tion de la grève géné­rale. Par le rôle qu’elles ont joué au sein du mou­ve­ment ouvrier et plus lar­ge­ment de la popu­la­tion ouvrière en terme d’agi­ta­tion mais aussi de ser­vi­ces et d’éducation, ces struc­tu­res sont por­teu­ses d’un autre futur mais aussi d’un « autre socia­lisme ».

A Lyon, c’est le 8 février 1891 qu’une Bourse du tra­vail ouvre pour la pre­mière fois ses portes, dans des locaux situés sur le cours Morand dans le 6e arron­dis­se­ment, avant de devoir fermer à peine un an plus tard pour redé­mar­rer en s’ins­cri­vant dans la durée, le 4 décem­bre 1892.

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Le Cours Morand, à Lyon, à l’époque des débuts de la première Bourse du travail (aujourd’hui c’est le Cours Franklin-Roosevelt)

Le contexte social et politique d’une émergence

A la fin du 19e siècle, les condi­tions de nais­sance des Bourses du tra­vail sem­blent être mar­quées par un triple phé­no­mène.

Il y a tout d’abord la ten­ta­tive d’inté­gra­tion du monde ouvrier à la jeune IIIe République. Une ten­ta­tive mar­quée d’une part par une prise de cons­cience de ce que l’on a nommé avec du recul la « ques­tion sociale » et d’autre part, en raison du carac­tère récent du suf­frage uni­ver­sel mas­cu­lin, par l’expé­rience d’une ges­tion socia­liste de cer­tai­nes muni­ci­pa­li­tés. Ces deux condi­tions pous­sent de nom­breux élus à tenter de satis­faire les reven­di­ca­tions ouvriè­res dont la créa­tion de Bourses du tra­vail.

Le second fac­teur est, dans ce contexte d’inté­rêt porté au fait social, mais aussi sous les muta­tions du sys­tème économique, l’affir­ma­tion d’une ques­tion nou­velle qui est celle des « sans-emploi ». Se pose alors aux légis­la­teurs la ques­tion de savoir com­ment répon­dre à ce pro­blème. Une ques­tion qui leur est d’ailleurs rap­pe­lée par l’exis­tence de bureaux de pla­ce­ment privés dont l’inef­fi­ca­cité et leurs abus sont sou­vent vio­lem­ment dénon­cés par la popu­la­tion ouvrière.

Le vieux projet des Bourses du tra­vail peut alors appa­raî­tre comme une pos­si­bi­lité de régu­la­tion du marché du tra­vail tout comme le com­merce et l’indus­trie pos­sè­dent leurs Bourses. Avec l’obten­tion d’une Bourse du tra­vail les syn­di­cats four­nis­sent une alter­na­tive au bureau privé par une aide au pla­ce­ment orga­ni­sée gra­tui­te­ment par les tra­vailleurs. Enfin, le der­nier fac­teur est celui de l’irrup­tion des ouvriers sur la scène poli­ti­que et sociale d’une part par leur accès au suf­frage démo­cra­ti­que, néan­moins limité aux hommes, mais sur­tout par leur orga­ni­sa­tion, leur action et leurs reven­di­ca­tions sur le plan économique par l’inter­mé­diaire de syn­di­cats et de grèves. Le combat des syn­di­cats pour l’obten­tion d’une Bourse du tra­vail cor­res­pond au besoin de pou­voir pos­sé­der un lieu sûr pour se réunir, élaborer et coor­don­ner leur acti­vité. Partout il semble bien que ce soit avant tout les pres­sions du mou­ve­ment syn­di­cal nais­sant qui ont abouti à l’ouver­ture de Bourses du tra­vail.

Naissance d’un projet

Un pre­mier projet de Bourse du tra­vail avait été élaboré par la Fédération lyon­naise des syn­di­cats en juillet 1884.

Mais l’idée d’une Bourse du tra­vail et le ques­tion­ne­ment sur son éventuelle néces­sité au sein de la ville de Lyon sont appa­rus seu­le­ment lors du conseil muni­ci­pal du 7 novem­bre 1887, portés par sept conseillers, tirant les ensei­gne­ments de l’ouver­ture de la Bourse du tra­vail de Paris, le 3 février 1887, et de son acti­vité récente.

Si l’adop­tion du rap­port Mesureur au conseil muni­ci­pal de Paris le 5 novem­bre 1886 a permis l’ouver­ture en 1887, rue Jean-Jacques Rousseau, de la pre­mière Bourse du tra­vail de France, les conseillers muni­ci­paux lyon­nais ne peu­vent pas igno­rer cette expé­rience ni être étrangers au contexte social et poli­ti­que géné­ral. Dans leur inter­pel­la­tion du conseil, les par­ti­sans de l’élaboration d’une Bourse du tra­vail à Lyon met­tent en relief les trois éléments sem­blant déter­mi­ner le phé­no­mène natio­nal d’éclosion des Bourses : ils sont d’une part inter­pel­lés par « les avan­ta­ges obte­nus par la Bourse du tra­vail de Paris », rap­pel­lent, d’autre part, les pres­sions loca­les des tra­vailleurs pour voir appa­raî­tre à Lyon la même ins­ti­tu­tion et enfin, ils y voient un remède au pro­blème des bureaux de pla­ce­ment privés.

En juin 1888, le conseil local lyon­nais, orga­ni­sa­tion régio­nale de la Fédération natio­nale des syn­di­cats, créée à Lyon en octo­bre 1886, dépose une nou­velle demande de Bourse du tra­vail et nomme une com­mis­sion char­gée d’élaborer un projet de sta­tuts. Cinq des sept conseillers muni­ci­paux qui avaient déposé un pre­mier projet n’ayant pas abouti, fin 1887, en pro­fi­tent pour le pré­sen­ter de nou­veau, sou­te­nus cette fois-ci par vingt autres conseillers. Dans cette nou­velle pré­sen­ta­tion au conseil, les par­ti­sans de l’ins­tau­ra­tion d’une Bourse insis­tent sur le fait que donner aux tra­vailleurs un moyen de se réunir, de dis­cu­ter et d’élaborer leurs reven­di­ca­tions, devient un gage de sécu­rité pour le main­tien de l’ordre public. C’est aussi, pour eux, un fac­teur d’amé­lio­ra­tion de l’économie et de la pro­duc­tion. Le capi­tal et les entre­pre­neurs ayant déjà leurs Bourses, la main d’oeuvre doit elle aussi avoir la sienne.

C’est fina­le­ment ce projet qui abou­tit en décem­bre 1889. Le conseil valide un devis d’ins­tal­la­tion, pré­senté par l’archi­tecte Jules Giroud pour l’ouver­ture d’une Bourse du tra­vail sur le cours Morand dans les locaux de l’ancien théâ­tre des varié­tés attri­bués par le maire de Lyon, Gailleton.

D’un « faux départ »…

Après la négo­cia­tion d’un règle­ment unique de fonc­tion­ne­ment de la Bourse entre le maire et le conseil local lyon­nais, l’inau­gu­ra­tion a lieu le 8 février 1891 devant 2 500 per­son­nes.

Ce succès n’est fina­le­ment que pas­sa­ger. Rapidement, de vives ten­sions appa­rais­sent entre la mairie et l’admi­nis­tra­tion de la Bourse. Dix jours seu­le­ment après l’inau­gu­ra­tion, le secré­taire géné­ral de la Bourse, Benjamin Péronin, refuse de faire toute décla­ra­tion à la pré­fec­ture, comme cela lui est demandé. Le Premier mai est alors une période de vive ten­sion entre les auto­ri­tés et la Bourse. Lors de la pré­pa­ra­tion de cette jour­née, il est refusé d’envoyer une délé­ga­tion auprès des pou­voirs publics et il est décidé « l’appli­ca­tion des doc­tri­nes révo­lu­tion­nai­res ». De nom­breux trou­bles se dérou­lent durant cette jour­née, la Bourse du tra­vail est mili­tai­re­ment occu­pée et son secré­taire géné­ral arrêté.

La ten­sion conti­nue d’aug­men­ter lors­que la com­mis­sion admi­nis­tra­tive de la Bourse refuse, en juin 1891, que la muni­ci­pa­lité véri­fie son budget. Enfin c’est la ques­tion des réu­nions poli­ti­ques qui amène la crise finale entre les deux par­ties. Alors que la mairie annonce qu’elle ne veut plus de réu­nions poli­ti­ques dans la grande salle de la Bourse, en partie parce que Gailleton et Augagneur ne peu­vent tolé­rer que le POF (Parti Ouvrier Français de Jules Guesde) se serve de la Bourse comme trem­plin pour les élections, la com­mis­sion admi­nis­tra­tive reven­di­que ce droit et en use.

L’admi­nis­tra­tion muni­ci­pale annonce fina­le­ment, début 1892, la fin de toute sub­ven­tion à la Bourse du tra­vail. Devant cette situa­tion, il est décidé dans une réu­nion plé­nière des syn­di­cats, tenue le 24 jan­vier, l’évacuation de la Bourse. A peine un an après son ouver­ture, et sans qu’elle ait pu accom­plir une quel­conque oeuvre, la Bourse du tra­vail ferme ses portes, mar­quant ainsi un « faux départ » pour cette ins­ti­tu­tion qui ani­mera pour­tant le mou­ve­ment ouvrier lyon­nais dans les décen­nies à venir.

…à la réouverture

Le 12 sep­tem­bre 1892, 45 cham­bres syn­di­ca­les, réu­nies au café Marcellin au 105 de l’avenue de Saxe, met­tent en place une com­mis­sion d’ini­tia­tive pour la réou­ver­ture de la Bourse du tra­vail. A cette réu­nion est invité M.Bressières, pré­si­dent de la com­mis­sion muni­ci­pale char­gée des rela­tions avec la Bourse, afin de dis­cu­ter des condi­tions d’une éventuelle réou­ver­ture. Celui-ci indi­que que le maire de Lyon ne veut à aucun prix de réu­nions publi­ques à carac­tère poli­ti­que à la Bourse mais qu’il est prêt à tolé­rer des réu­nions publi­ques de types syn­di­ca­les ou pure­ment cor­po­ra­ti­ves. Cette solu­tion appa­rais­sant comme une conces­sion réci­pro­que, les syn­di­cats char­gent M.Bressières de deman­der la réou­ver­ture de la Bourse auprès du maire. Ce der­nier fait un bon accueil à cette pro­po­si­tion et fait voter dans la séance du conseil muni­ci­pal du 27 sep­tem­bre un budget pour la réou­ver­ture de la Bourse avant d’envoyer une lettre à la com­mis­sion d’ini­tia­tive pour l’infor­mer de la réou­ver­ture offi­cielle pour le diman­che 4 décem­bre.

Fin octo­bre, 44 délé­gués, repré­sen­tant chacun un syn­di­cat, se réu­nis­sent dans les locaux de la Bourse du cours Morand afin de dési­gner une com­mis­sion exé­cu­tive de 15 mem­bres, char­gée de pré­pa­rer sa remise en acti­vité. Les mem­bres de cette com­mis­sion sont aussi dési­gnés pour assu­rer le ser­vice d’ordre pour la réu­nion publi­que d’ouver­ture du 4 décem­bre. Trois cents affi­ches sont d’ailleurs col­lées pour annon­cer cet événement et des let­tres d’invi­ta­tions sont envoyées aux mem­bres des corps élus ainsi qu’aux autres Bourses du tra­vail dont il faudra aller cher­cher les délé­gués à la gare.

Le 4 décem­bre 1892, c’est plus de 800 per­son­nes, dont 150 femmes, qui vien­nent assis­ter à cette réu­nion publi­que de réou­ver­ture. Seuls des délé­gués des Bourses du tra­vail de Dijon, Roanne et Saint-Étienne ont fait le dépla­ce­ment. Les Bourses de Béziers, St-Nazaire, Marseille, Nîmes, Paris, Toulouse, Alger, Montpellier et Nantes ont quant à elles envoyé des let­tres d’excu­ses et de féli­ci­ta­tions. Toutes ces let­tres sont lues et celle du secré­taire géné­ral de la Bourse d’Alger, Rapelat, attire par­ti­cu­liè­re­ment l’atten­tion de l’assis­tance en se ter­mi­nant par une décla­ra­tion révo­lu­tion­naire, pré­co­ni­sant l’emploi de moyens vio­lents pour l’émancipation des tra­vailleurs et accep­tant, dans leur prin­cipe les doc­tri­nes anar­chis­tes.

Après dif­fé­rents dis­cours sur le rôle de la Bourse du tra­vail dans l’émancipation du pro­lé­ta­riat, le rap­port avec les ins­ti­tu­tions (ce qui déclen­che une courte polé­mi­que entre cer­tains conseillers muni­ci­paux pré­sents), les féli­ci­ta­tions auprès de ceux qui ont réac­tivé la Bourse, la séance est levée par le pré­si­dent aux cris de « vive l’émancipation sociale ! », répé­tés par l’assem­blée aux­quels elle ajoute « vive la Révolution ! » et « vive la Commune ! ».

David Rappe

P.-S.

Pour en savoir plus, lire ce livre :

David RAPPE, « La Bourse du travail de Lyon. Une structure ouvrière entre services sociaux et révolution sociale. » (Lyon, Editions ACL, 226 p., 2004).

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La Bourse du travail de Lyon actuelle, Place Guichard, n’a été construite qu’en 1934. Redonnons lui l’état d’esprit qui règnait dans la première Bourse du travail du Cours Morand !

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