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C’est la rentrée... conseils d’orientation.

Publié le 19 septembre 2006

C’est la ren­trée.
De nou­veau, les aller-retours entre salle de cours et machine à café, entre chaîne d’ins­crip­tion et bâti­ment filtre. Le triste spec­ta­cle des indi­vi­dus étudiants traî­nant leur soli­tude au gré de ces « déam­bu­la­tions ». Quelques camé­ras ; quel­ques vigi­les ; une carte Cumul. Tout un monde à détruire.

C’est la ren­trée.
Le début d’une nou­velle année ; une de gagnée sur l’iné­luc­ta­ble avenir sala­rié. Débrouilles diver­ses, bou­lots de merde, dos­siers de bour­ses et aide au loge­ment : tout faire pour éviter de plon­ger dans « la vie active ». Avec ce pres­sen­ti­ment que l’entrée défi­ni­tive dans « le monde du tra­vail » signe­rait notre arrêt de mort.

Sérieusement. Qui vit aujourd’hui le tra­vail sala­rié comme un désir, une envie, un plai­sir ? D’accord la néces­sité nous y pousse. Mais il n’y a guère que quel­ques débi­les, quel­ques mana­gers en herbe, pas­sant leur jour­née sur un vélo’v, entre salons d’esthé­ti­que et cours de droit, pour rêver encore à ce maso­chisme.

Les poli­ti­ques pleu­rent : « Le tra­vail a été déva­lo­risé ». Et pour­tant nous le voyons par­tout, lui qui a gagné chaque par­celle de nos corps, de nos esprits, de notre vie. Quand une cadre ramène chez elle son nouvel ibook pour figno­ler un projet. Quand, pour la moin­dre minute inter-mis­sion de l’inté­ri­maire par­ti­cipe à le réduire à une simple varia­ble d’ajus­te­ment de main-d’oeuvre. Quand le créa­tif cultive son « capi­tal rela­tion­nel » entre quel­ques cours de feng shui. Oui, déci­dé­ment, le tra­vail a tout colo­nisé.

Ce monde, qui tend de plus en plus à l’indis­tinc­tion entre tra­vail et vie quo­ti­dienne, qui vise à tout enfer­mer entre sphère de la pro­duc­tion et sphère de la consom­ma­tion ; ce monde, malgré tous les efforts des mana­gers uni­ver­si­tai­res pour nous le faire aimer, à coup de contrôle continu, de valo­ri­sa­tion de com­pé­ten­ces par crédit d’étude, de bureau vir­tuel ; ce monde, nous n’en vou­lons plus.
Il sem­ble­rait que nous ne soyons pas les seules.

La ren­trée uni­ver­si­taire, disions nous, c’est une de ces der­niè­res maniè­res de traî­ner les pieds ; comme à l’entrée du col­lège. Une der­nière résis­tance à l’attrac­tion du monde du tra­vail. Une ligne de fuite à saisir. Sur un mode indi­vi­duel, passif, voire hon­teux [1], ou éventuellement, mira­cu­leu­se­ment, sur un mode col­lec­tif, dans la grève, l’occu­pa­tion, le blo­cage de cette fichue uni­ver­sité.
La fuite, la résis­tance col­lec­tive, c’est bien un événement de cet ordre là que nous avons vécu l’année der­nière, sous la forme, un peu datée, d’un mou­ve­ment social.

On a dit que ce mou­ve­ment était une lutte contre la pré­ca­rité. En somme contre ce qui est déjà quo­ti­dien­ne­ment vécu, aussi par les étudiantEs. Preuve en est l’éternelle ges­ti­cu­la­tion des bureau­cra­tes syn­di­caux pour mobi­li­ser sur les ques­tions du loge­ment, de l’emploi, des bour­ses, etc.
Cette fois, en 2006, leur sor­dide mas­ca­rade s’est lais­sée débor­dée. Deux échelles sont tom­bées d’un toit, sur quel­ques poli­ciers. Des facs furent blo­quées, des amphis occu­pés. Bingo.

Dès lors pou­vaient suivre la mul­ti­pli­ca­tion des occu­pa­tions, les blo­ca­ges de route, de gare ou d’aéro­port. La dif­fu­sion des émeutes dans de nom­breux centre-villes. En bref le mou­ve­ment social le plus radi­cal - le moins feng shui, pour­rait-on dire - depuis 1995.
Mouvement qui, balayant les défai­tes des années pas­sées, a démon­tré qu’une lutte n’a de poids qu’accom­pa­gnée du blo­cage de l’économie. Mouvement qui, dans la lignée de novem­bre, a affirmé que la pré­sence poli­cière méri­tait une réponse.

Au mois d’avril le CPE était retiré, et l’uni­ver­sité déblo­quée. On trou­vait alors bien peu d’étudiantEs, si ce n’est quel­ques bal­trin­gues de l’UNEF, pour crier à la vic­toire. Mais plutôt un sen­ti­ment par­tagé : celui de s’être fait avoir par un coup d’esbroufe de de Villepin - le CPE retiré, et une loi fina­le­ment main­te­nue. Dans ses der­niers jours, le mou­ve­ment a eu beau récla­mer l’amnis­tie pour les révol­téEs, de mars et de novem­bre, voire la démis­sion du gou­ver­ne­ment, il s’est en fait affaissé, vaincu par ses pro­pres fai­bles­ses.
C’est que nous avions tant désap­pris.

Accepter le sou­tien des syn­di­cats de tra­vailleurs et des médias, c’était évidemment s’expo­ser à leurs défec­tions et à leurs bâtar­di­ses. Accepter de négo­cier le blo­cage avec les étudiants de droite c’était sou­ses­ti­mer leur capa­cité de mobi­li­sa­tion.
Nous avions oublié que la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive et le réfé­ren­dum sont des pièges à con.
Nous avons laissé déblo­quer l’uni­ver­sité par un vote. Quels cons.
La déci­sion du blo­cage ne concer­nait évidemment que celles et ceux qui lut­taient. Et pour­tant, nous avons accepté dans nos AGs des anti-grèves, des pro-CPEs, des gens dont l’exis­tence même était oppo­sée à notre lutte. Nous avons laissé faire les éternelles prises de pou­voir des bureau­cra­tes frus­trés, les mani­pu­la­tions d’un pré­si­dent trem­blo­tant et de son moderne et pathé­ti­que adjoint. Nous n’avons fait que paro­dier une démo­cra­tie par­le­men­taire qui, au quo­ti­dien, nous mutile, anni­hile tout rap­port de force et nous éloigne au plus loin de la poli­ti­que. Comme si la grève n’appar­te­nait pas à ceux et celles qui la font.

On ne refera pas l’his­toire. Le mou­ve­ment s’est éteint comme par magie. Reste les ami­tiés tis­sées durant son cours, un esprit de ven­geance vis-à-vis des anti-blo­queurs, et un peu d’auto-orga­ni­sa­tion.

L’occu­pa­tion de la fac, jour et nuit, sur plus de deux semai­nes, aura signi­fié à la fois une mise en commun et une prise de ter­ri­toire. Face à cette inten­sité, la ques­tion des reven­di­ca­tions, fus­sent-elles électorales, ne pèse plus grand chose.
Un mou­ve­ment a un début et une fin, d’accord, c’est ainsi qu’il est pro­grammé. Cela ne doit pas nous empê­cher de dési­rer à nou­veau tout ce qu’il a pu conte­nir de vivant, et de vou­loir le main­te­nir indé­fi­ni­ment.

Opposer un monde à celui du capi­tal, cela ne se résume pas à trou­ver une alter­na­tive à cha­cune de ses com­po­san­tes. Mais créer une cui­sine col­lec­tive (où n’importe qui mange à prix libre), enva­hir un amphi pour y pro­je­ter des films, rem­pla­cer les cours par des dis­cus­sions, etc., c’est déjà rompre avec l’ordre normal de la vie étudiante. C’est se donner les moyens de s’orga­ni­ser, de faire émerger des pôles de résis­tance, d’oppo­ser quel­que chose à l’uni­vers hos­tile de l’uni­ver­sité. C’est de là que pour­ront naître les ini­tia­ti­ves qui vise­ront à le détruire, défi­ni­ti­ve­ment.

Le mou­ve­ment nous a offert de ces moments où tout deve­nait pos­si­ble. Aussi, faire vivre le mou­ve­ment, c’est se donner les moyens de retrou­ver cet état d’excep­tion. Lui être fidè­les sup­pose de rendre la lutte abso­lu­ment viva­ble et dési­ra­ble. Conjurer le retour à la nor­male passe par le refus de toute sépa­ra­tion entre le vivre et le lutter, celle qui conduit, imman­qua­ble­ment, à se reti­rer (goûter à nou­veaux aux déli­ces télé­vi­suels, bien au chaud dans son appart’ ikéa). Tout cela impli­que évidemment de pren­dre au sérieux tout ce qui touche à la mise en commun et à l’orga­ni­sa­tion maté­rielle. A com­men­cer par la prise en charge, avec nos moyens et ceux que nous nous appro­prie­rons, des ques­tions de l’appro­vi­sion­ne­ment et du loge­ment.

De même que le mou­ve­ment posait les pré­mi­ces de cette auto-orga­ni­sa­tion, il tra­çait des pistes pour ce qui est d’atta­quer l’économie, c’est-à-dire com­men­cer par son blo­cage. Réinvestir la fac c’est aussi dire la jus­tesse de ces pra­ti­ques. L’uni­ver­sité ne pourra être un lieu d’expé­ri­men­ta­tion poli­ti­que que si elle sert, paral­lè­le­ment, à mener des atta­ques contre la métro­pole.

N’importe qui

Documents joints

Notes

[1] Et là la ligne de fuite peut mener dans un gouffre, dans un trou noir. La LMDE a fait son étude : 15% des étudiants et des étudiantes ont eu des tendances suicidaires dans l’année écoulée.


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