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De « Nanoviv » à « Vive les Nanos »

Publié le 11 octobre 2006

Maj le 16 octobre 2006

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Pour contrer la contes­ta­tion des nano­tech­no­lo­gies, les auto­ri­tés gre­no­bloi­ses ont demandé à Vivagora, asso­cia­tion pour le débat citoyen, d’orga­ni­ser un cycle de débats publics autour des nano­tech­no­lo­gies, Nanoviv, qui a lieu en ce moment.

Découvrons avec PMO (Piéces et main d’oeuvre) tout le mal que l’on peut penser de ces « débats publics » et autres dis­po­si­tifs d’accep­ta­bi­lité.

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Actuellement au théâtre

VIVlesNANO

NANO-BIOTECHNOLOGIES :
Comment les faire accepter ?
Faire parler pour mieux faire taire

Pièce de théâ­tre en six volets
Les mardis de 18h30 à 21h de sep­tem­bre à décem­bre 2006
Restaurant La Cour des Miracles, 7 place Paul Vallier – Grenoble
Entrée libre et gra­tuite
Financement : 23 500 euros TTC de la Métro

Réalisation, mise en scène : Dorothée Benoit-Browaeys
Régie : le CCSTI

Mardi 19 sep­tem­bre, 18h30, la salle de la Cour des Miracles se rem­plit peu à peu. L’ambiance est plutôt cosy : une cen­taine de per­son­nes assi­ses autour de peti­tes tables coquet­tes ou sur des fau­teuils rouges baro­ques, un petit bar « convi­vial » et des guir­lan­des qui cou­rent au pla­fond. D’ordi­naire, on vient ici pour voir des caba­rets, spec­ta­cles de cirque ou pièces de théâ­tres, mais aujourd’hui le pré­texte est a priori tota­le­ment dif­fé­rent : ce lieu a en effet été choisi pour accueillir cinq des six débats du cycle « Nanoviv ». L’on verra cepen­dant qu’on a pu y retrou­ver cer­tains aspects d’une mau­vaise comé­die. Ayant eu le cou­rage, non seu­le­ment d’y aller, mais sur­tout de ne pas per­tur­ber ce spec­ta­cle de piètre qua­lité, nous déchar­ge­rons dans les lignes qui sui­vent la frus­tra­tion accu­mu­lée lors de ces deux heures et demi de « démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive ». Ceci afin d’expli­quer tout le mal que l’on peut penser de ces débats publics.

« L’enjeu est de taille (…) : Lors de la confé­rence de presse de pré­sen­ta­tion du cycle, Georges Bescher, vice pré­si­dent du Conseil géné­ral chargé du déve­lop­pe­ment économique et de la recher­che, a dit qu’il vou­lait que ce cycle per­mette une sorte de psy­cho­thé­ra­pie col­lec­tive. » [1]

La longue intro­duc­tion de Dorothée Benoît - Browaeys (Dorothée pour la suite), met­teuse en scène de cette soirée, lui permet d’insis­ter sur l’impor­tance du moment et donc de valo­ri­ser son rôle et celui de Vivagora. Cette asso­cia­tion, crée il y a trois ans par Dorothée et « des amis jour­na­lis­tes », est spé­cia­li­sée dans l’orga­ni­sa­tion de débats publics. Suite à une demande du Conseil Régional, du Conseil Général, de la Métro et de la Ville de Grenoble, elle s’est empres­sée de pren­dre en charge l’orga­ni­sa­tion de ce cycle, fai­sant suite au cycle Nanomonde orga­nisé à Paris, au prin­temps der­nier. Ce qu’omet de men­tion­ner Dorothée, c’est que l’idée d’un débat n’est pas venue toute seule aux élus, à la pause café du conseil de la Métro.

Nanoviv (accom­pa­gné de la nou­velle expo­si­tion du CCSTI « Nanodialogue », et des dif­fé­rents rap­ports com­man­dés), est en fait la seule réponse trou­vée – outre les poli­ciers et CRS – par les auto­ri­tés gre­no­bloi­ses pour répon­dre à la contes­ta­tion des nécro­tech­no­lo­gies. Une réponse en forme de piège tendu aux per­son­nes ayant porté cette cri­ti­que. Soit elles accep­tent de s’y rendre, voire d’être inter­ve­nant ou conseiller [2], et leur pré­sence sert à légi­ti­mer ces moments de com­mu­ni­ca­tion autour du déve­lop­pe­ment des nano­tech­no­lo­gies ; soit elles refu­sent et leur absence est inter­pré­tée comme un « refus du dia­lo­gue » et une pos­ture « anti­dé­mo­cra­ti­que ».

Experts, je vous aime moi non plus

On a tenté de nous le faire croire : Nanoviv pourra « donner la parole au public », « per­met­tre à chacun de s’appro­prier le pro­blème », « asso­cier les citoyens aux déci­sions ». Manque de chance, quel­ques jours aupa­ra­vant (le 14 sep­tem­bre), Grenoble et Moi, nouvel heb­do­ma­daire gra­tuit gre­no­blois, en une petite brève, réus­sit à casser toute la com­mu­ni­ca­tion réa­li­sée autour de « Nanoviv » :

« Nanos, je vous aime : un cycle de confé­ren­ces pour calmer les esprits. (…) Des débats ponc­tués et orches­trés par des experts scien­ti­fi­ques, et des jour­na­lis­tes spé­cia­li­sés. De la haute vol­tige intel­lec­tuelle des­ti­née à ras­su­rer. »

Grenoble et Moi, dont le seul mérite est d’avoir lu entre les lignes de la langue de bois tech­ni­cienne, a rendu un grand ser­vice à l’oppo­si­tion gre­no­bloise aux nano­tech­no­lo­gies. Tous ses lec­teurs ont pu com­pren­dre que nous n’avions rien à faire dans ce cirque-là. Nous, qui ne sommes ni « experts scien­ti­fi­ques », ni « experts », ni « jour­na­lis­tes spé­cia­li­sés », ni « jour­na­lis­tes », n’avons abso­lu­ment aucune envie de faire de la « haute vol­tige intel­lec­tuelle ». Quand celle-ci s’atta­che à « calmer les esprits » et « ras­su­rer », nous pré­fé­rons réveiller les cons­cien­ces en expli­quant notre colère. Mais il faut plus d’une bou­lette de com­mu­ni­ca­tion pour dés­ta­bi­li­ser Dorothée, qui s’emploie, tou­jours dans sa pré­sen­ta­tion, à rec­ti­fier le tir :

« Nous sommes dans un lieu appelé la Cour des Miracles, lieu où tra­di­tion­nel­le­ment se trou­vent les impo­tents, les indi­gents. Ca tombe bien, nous le sommes tous. (…) Nous vou­lons sortir des pos­tu­res de l’expert qui struc­ture le débat et qui empê­che quel­ques fois, malgré lui, sou­vent d’enten­dre, de for­ma­li­ser et d’écouter les recom­man­da­tions de la société civile. (…). Nous comp­tons sur vous tous qui êtes ici pour com­men­cer le débat. Il est indis­pen­sa­ble que la pre­mière parole soit la votre." [3]

Et de lais­ser la parole au public, non sans avoir pré­senté les 6 « experts qui empê­chent quel­ques fois, malgré [eux], sou­vent (…) les débats » (un phy­si­cien, un bio­lo­giste, deux phi­lo­so­phe, un bio­ma­thé­ti­cien, un économiste) qu’elle a tout de même invi­tés. Dorothée donne l’illu­sion au public qu’il peut aussi être acteur alors qu’elle orga­nise une pièce de théâ­tre. Elle en est la met­teuse en scène, et les « experts » sont les acteurs. Le public a le rôle, non pas de pou­voir chan­ger le scé­na­rio, mais de le ren­for­cer en posant les bonnes ques­tions. Ceci est très vite véri­fié, suite aux pre­miè­res inter­ven­tions qui, au grand dam de Dorothée, sor­tent du cadre qu’elle a voulu impo­ser, en s’inter­ro­geant sur « la place de l’homme dans tout ça » ou « les pos­si­bi­li­tés de contrô­les issues des nano­tech­no­lo­gies ».

« On a des ques­tions qui ne sont pas très tech­ni­ques. Il va fal­loir qu’on se mette d’accord si l’on veut pren­dre le temps de savoir où l’on en est. Est-ce que vous ne pensez pas utile de pren­dre le temps de carac­té­ri­ser ce qu’on est capa­ble de faire. Je crois qu’on a tous besoin de se fixer les idées…. » [4]

Et de deman­der à Louis Laurent et Franz Bruckert de faire des mises au point « tech­ni­ques ». La lec­ture du compte rendu de ce débat [5] est encore plus clair que ce petit inci­dent : à une ou deux excep­tions près, ne sont retrans­cri­tes que les inter­ven­tions des experts ou des res­pon­sa­bles. Cela confirme que le débat public est avant tout fait par des spé­cia­lis­tes, que tout est réflé­chi, cal­culé, qu’il n’y a pas de place pour l’imprévu.

L’acceptation sociale est une technique à part entière

La nou­velle dis­ci­pline tantôt appe­lée « tech­no­lo­gie sociale », tantôt « science de l’accep­ta­bi­lité », a en effet tout de scien­ti­fi­que, et n’est pas portée par de « sim­ples citoyens » mais par des « socio­lo­gues de l’inno­va­tion », des « jour­na­lis­tes scien­ti­fi­ques » ou autres « ingé­nieurs poli­ti­ciens ». Plus qu’un moyen de vivre, ils y trou­vent une jus­ti­fi­ca­tion de leur uti­lité sociale, ainsi qu’une place dorée dans la nou­velle « démo­cra­tie tech­ni­que ». Une oppo­si­tion se mani­feste devant tel ou tel projet ? Pas de pani­que, faites un débat public ! La recette est simple : experts, sub­ven­tions des pou­voirs publics, si pos­si­ble un ou deux oppo­sants assez doci­les pour se prêter au jeu, et le tour est joué. Si vous doutez encore de son uti­lité, lisez le livre de Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthes (Agir dans un monde incer­tain : essai sur la démo­cra­tie tech­ni­que). Vous pour­rez alors pren­dre connais­sance de toute la « bat­te­rie de pro­cé­du­res » dis­po­ni­bles pour monter des « forums hybri­des » capa­bles de faire vivre la « démo­cra­tie dia­lo­gi­que » dont, bien entendu, chacun rêve tout bas.

« Qu’il s’agisse de chimie ou de tech­no­lo­gies socia­les (celles qui sont ima­gi­nées pour asso­cier les citoyens ordi­nai­res aux déci­sions tech­ni­ques les concer­nant), la recette est la même : se doter d’un fort poten­tiel de recher­che, et ensuite trans­po­ser, adap­ter, enri­chir ». [6]

Ce livre, qui fait réfé­rence en la matière, est frap­pant tant le dis­cours déve­loppé, s’atta­chant sans cesse à la forme et jamais au fond, est creux. On assiste à une mul­ti­pli­ca­tion des pro­ces­sus tech­ni­ques, ne posant jamais les vraies ques­tions qui devraient moti­ver la réflexion autour de ces débats : Pourquoi les orga­nise-t-on ? À qui ser­vent-ils vrai­ment ? Les avis contrai­res à ceux des auto­ri­tés ont-ils une seule fois été pris en compte à la sortie de ces débats ?

La démocratie (technique), c’est « cause toujours »

« Durant tous ces débats, j’avoue avoir été sur­pris par la quan­tité et la qua­lité des inter­ven­tions contre l’A51 ; mais j’espère que la com­mis­sion, guidée par la raison, n’en tien­dra pas compte. »

Suite à cette inter­ven­tion lors du débat final clô­tu­rant un « cycle » autour de la cons­truc­tion de l’A51 (censée relier Grenoble à Sisteron), le pré­si­dent de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Grenoble a vu ses vœux entiè­re­ment exau­cés. Alors que tous les débats avaient été essen­tiel­le­ment rem­plis d’inter­ven­tions contre l’A51 – outre celles des nota­bles d’Isère ou des Hautes Alpes -, le minis­tre des trans­ports Dominique Perben a annoncé trois mois plus tard la réa­li­sa­tion cer­taine de l’auto­route, ainsi que son tracé défi­ni­tif.

Cet exem­ple n’est pas du tout isolé et ce ne sont pas les oppo­sants aux OGM [7] ou au nucléaire [8] qui nous contre­di­ront. Ce n’est pas même Callon, qui a quand même de temps en temps quel­ques éclairs de luci­dité :

« Les auteurs insis­tent, à l’unis­son, sur deux formes fré­quen­tes de mani­pu­la­tion des « forums hybri­des ». (…) Dans les deux cas, il s’agit de faire parler pour mieux faire taire, au lieu de tra­quer les paro­les inat­ten­dues pour leur donner du poids. " [9]

À bien y réflé­chir, quelle pour­rait être l’issue de tels débats ? Imagine-t-on réel­le­ment l’État fran­çais inter­dire les OGM et ren­voyer Monsanto et com­pa­gnie aux États-Unis, car une « dis­cus­sion citoyenne » aurait émis un avis néga­tif ? Des per­son­nes élues, cen­sées repré­sen­ter le peuple, pour­raient-elles aban­don­ner leur sou­ve­rai­neté aux pro­fits d’enti­tés floues, « ne repré­sen­tant per­sonne à part ceux qui y par­ti­ci­pent » ? Est-il envi­sa­gea­ble que les auto­ri­tés gre­no­bloi­ses déci­dent de fermer Minatec, l’Alliance et Nanobio, suite à un débat émettant des remi­ses en cause vis-à-vis des nano­tech­no­lo­gies ?

L’on voit bien que ce n’est pas rai­son­na­ble et que le but des dis­po­si­tifs d’accep­ta­bi­lité n’est pas de réflé­chir à ce qui est accep­ta­ble ou pas, cela les auto­ri­tés sont assez gran­des pour ne pas le faire toutes seules. Non, il s’agit bien de rendre accep­ta­ble ce qui ne l’est pas. Pour ce faire, quel­ques gran­des étapes sem­blent se des­si­ner :
- donner l’illu­sion au simple citoyen qu’il a son mot à dire.
- éventuellement, lais­ser une contes­ta­tion viru­lente s’expri­mer et se tar­guer de lui avoir donné la parole.
- lisser les échanges, éviter les contra­dic­tions, trou­ver des « bons oppo­sants » qui accep­tent de dis­cu­ter et ainsi paci­fier les conflits.
- trou­ver, via les paro­les citoyen­nes, de quelle cou­leur habiller la cou­leu­vre pour mieux la faire avaler.

Développement participatif et démocratie durable

« Le débat public s’impose aujourd’hui pour décris­per les oppo­si­tions cla­ni­ques sté­ri­les, pour com­po­ser avec des logi­ques diver­gen­tes qu’il faut rendre dura­bles, pour répon­dre à l’évidente inter­dé­pen­dance des acteurs....Il cons­ti­tue un incontour­na­ble outil d’enri­chis­se­ment de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, capa­ble de faire vivre une démo­cra­tie tech­ni­que pour défi­nir col­lec­ti­ve­ment les fina­li­tés prio­ri­tai­res qu’enten­dent pour­sui­vre nos socié­tés. »  [10]

Aujourd’hui, les indi­ces d’essouf­fle­ment du sys­tème de gou­ver­nance sont légions : abs­ten­tion mas­sive, vote pour « les extrê­mes », rejet des élites, crise des ban­lieues, méconten­te­ment des jeunes… La démo­cra­tie repré­sen­ta­tive est à bout de souf­fle et il lui faut se réfor­mer pour mieux per­du­rer.
Dès lors, l’émergence de la « démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive » est le pen­dant de celle du « déve­lop­pe­ment dura­ble » : ce n’est pas une contes­ta­tion ni une remise en cause mais la condi­tion de survie du sys­tème actuel. Les « débats publics » sont ainsi un spec­ta­cle de plus, où les sim­ples citoyens, au lieu de « direc­te­ment débat­tre », vont se perdre dans des « repré­sen­ta­tions de débats ».

Nanoviv : Lundi 11 décem­bre : Grand Débat Final. Table ronde 2 : Pourquoi pour­sui­vre le déve­lop­pe­ment des nano bio­tech­no­lo­gies ? A quel­les condi­tions ? Comment ?

Cet extrait du pro­gramme de Nanoviv est symp­to­ma­ti­que : la logi­que aurait voulu que Dorothée essaye de garder un mini­mum d’illu­sions sur l’issue du débat final et choi­sisse un énoncé type : « Faut-il ou non pour­sui­vre le déve­lop­pe­ment des nano­tech­no­lo­gies ? ».
Choisir la for­mule « Pourquoi ? », c’est déjà avoir répondu qu’il faut pour­sui­vre le déve­lop­pe­ment des nano­tech­no­lo­gies. Plus per­sonne ne pourra dire que Nanoviv est un débat neutre.

L’inno­va­tion scien­ti­fi­que, la course au pro­grès, la fuite en avant tech­no­lo­gi­que, sont des bases essen­tiel­les du sys­tème actuel. Elles ne sont pas négo­cia­bles, c’est-à-dire que leur remise en cause n’est pas envi­sa­gea­ble pour n’importe quel garant de ce sys­tème. Croire que la démo­cra­tie actuelle, qu’elle soit « repré­sen­ta­tive », « tech­ni­que », « dia­lo­gi­que », ou « par­ti­ci­pa­tive », pour­rait arri­ver à arrê­ter le déve­lop­pe­ment des nou­vel­les tech­no­lo­gies, relève au mieux d’une grande naï­veté, au pire d’une pro­fonde ten­ta­tive de mani­pu­la­tion.
Tout ce que peut faire cette démo­cra­tie, c’est tenter de les « contrô­ler » : mul­ti­plier ad vitam æternam les études, les légis­la­tions, les décrets, les accords afin de « réduire les ris­ques » et « d’enca­drer le déve­lop­pe­ment ».

Cette volonté de contrôle des nou­vel­les tech­no­lo­gies ne vient pas de leurs pro­mo­teurs ; eux pré­fè­re­raient voir leurs inno­va­tions passer comme un mail sur la toile. Elle arrive suite à des remi­ses en cause de ces tech­no­lo­gies, et est portée par cer­tains des oppo­sants. Basé sur la croyance que « la loi », « l’État de droit », « la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive », peu­vent être un rem­part face au flot d’inno­va­tions et de ris­ques tech­no­lo­gi­ques, ce posi­tion­ne­ment est per­vers. En négo­ciant avec les auto­ri­tés les condi­tions accep­ta­bles à la mise en place de nou­vel­les tech­no­lo­gies, ces oppo­sants par­ti­ci­pent à désar­mer les rai­sons de la colère et les moyens de la contes­ta­tion. Dans ces confi­gu­ra­tions, il est encore plus facile pour les auto­ri­tés d’impo­ser l’inac­cep­ta­ble. [11]

Ô posantes, Ô désespoir

Dorothée s’est sans doute donné beau­coup de mal pour monter la trame de Nanoviv, mais afin que la pièce soit par­faite, il manque encore un acteur essen­tiel : les oppo­sants. Ceux-ci, à savoir Pièces et Main d’œuvre ou les ex mem­bres de l’Opposition Grenobloise aux Nécrotechnologies, ont refusé ses diver­ses pro­po­si­tions.

Cet absence fut bien res­sen­tie le 19 sep­tem­bre : lors du buffet post-débat, une petite balade entre les dif­fé­rents grou­pes de dis­cus­sion per­met­tait d’enten­dre des com­men­tai­res tels : « les oppo­sants ne sont pas venus », « c’était un peu lisse »,… . Gérard Toulouse, grand témoin de ce cycle, a dû témoi­gner à ses col­lè­gues de l’École Normale Supérieure de Paris comme il l’a fait au milieu de la soirée : « je suis ras­suré que le débat se passe bien (…) car vous com­pre­nez quand on vient de Paris, en allant à Grenoble, on a peur de des­cen­dre dans la fosse aux lions ».

Il reste donc à Dorothée à faire un cas­ting pour trou­ver les oppo­sants qui « accep­tent de dis­cu­ter » et s’en tien­nent à des reven­di­ca­tions réfor­mis­tes. Ce sera sans doute chose assez aisée, et à vrai dire nous voyons déjà des pro­fils cor­res­pon­dants.
Dans les invi­tés aux 6 séan­ces de Nanoviv, François Jabin, repré­sen­tant d’Attac 38, semble pou­voir tenir ce rôle. Invité lors de la der­nière table ronde au milieu d’un panel de « nano­lo­gues », sa pré­sence est assez sur­pre­nante car, à notre connais­sance, ni lui, ni Attac n’ont jamais dit quoi que ce soit sur les nano­tech­no­lo­gies. On ne doute tou­te­fois pas qu’il saura tenir le rôle qui lui est dédié et s’inquié­tera des « ris­ques envi­ron­ne­men­taux et sani­tai­res », récla­mera un « contrôle citoyen du finan­ce­ment des nano­tech­no­lo­gies », et se féli­ci­tera de ces débats qui après tout le glo­ri­fient plus que les récents bour­ra­ges d’urnes ayant touché son asso­cia­tion. S’il manque d’idées, il pourra sûre­ment deman­der de l’aide à Jacques Toledano, pré­si­dent des Amis du Monde Diplomatique Grenoble, qui fait partie des « conseillers Nanoviv », sans non plus avoir jamais rien dit sur les nano­tech­no­lo­gies.

Certains de ces « bons oppo­sants » pour­raient aussi se trou­ver parmi des écologistes par­ti­cu­liè­re­ment bien­veillants envers le déve­lop­pe­ment des nou­vel­les tech­no­lo­gies. Ces « éco-techi­ciens » n’ont jamais trouvé rien à redire aux nano­tech­no­lo­gies si ce n’est leurs éventuel consé­quen­ces sani­tai­res. Les nano-armes, le contrôle social et poli­cier via les nano-puces ou la tech­ni­fi­ca­tion de la société ne sont, semble-t-il, pas assez préoc­cu­pants pour qu’ils dai­gnent en parler. C’est pour­quoi nous nous per­met­tons de souf­fler à Dorothée ces autres pistes, non exhaus­ti­ves :
- La Frapna Isère et son « pré­si­dent d’hon­neur » Henri Biron, qui dans son arti­cle du der­nier numéro d’Isère Nature, trace la fameuse « troi­sième voie » entre « obs­cu­ran­tisme » et « scien­tisme », assi­mi­lant la cam­pa­gne contre Minatec à un « mou­ve­ment de catas­tro­phisme apo­ca­lyp­ti­que ».
- Des mem­bres de Greenpeace : l’orga­ni­sa­tion écologiste vient en effet de publier un « guide pour une High Tech res­pon­sa­ble » [12], afin de res­pon­sa­bi­li­ser les entre­pri­ses par rap­port à l’élimination des sub­stan­ces chi­mi­ques dan­ge­reu­ses et au recy­clage des déchets. Greenpeace inven­tera sans doute bien­tôt un label pour des puces sous cuta­nées cer­ti­fiées AB, ce qui la pro­pul­sera en lea­der­ship pour décro­cher ce rôle d’oppo­sants offi­ciels aux nano­tech­no­lo­gies.

Ne pas se mouiller dans l’eau du bain

« Nous comp­tons aussi sur vous qui par votre pré­sence ici témoi­gnent de votre impli­ca­tion dans ce pro­ces­sus. » [13]

Ce qui est sûr, c’est que nous, qui com­bat­tons les nano­tech­no­lo­gies pour le monde qu’elles par­ti­ci­pent à créer, (un monde fliqué, mili­ta­risé, tech­ni­fié) ; n’accep­te­rons jamais d’endos­ser le rôle « d’oppo­sants offi­ciels » et de par­ti­ci­per « gen­ti­ment » à des débats de type Nanoviv. Cette posi­tion étonne et énerve plus d’une per­sonne, même assez proche de nos idées. Elle découle pour­tant d’une réflexion lucide.

Nous n’avons rien à gagner à être impli­qués dans ce pro­ces­sus. Nos argu­ments et nos posi­tions ont déjà été étalés à lon­gueurs de textes, tracts ou mails. Nos « adver­sai­res », à savoir les élus, indus­triels ou res­pon­sa­bles scien­ti­fi­ques, les connais­sent très bien ; elles sont à l’opposé des leurs et les deux ne sont pas bio ou nano com­pa­ti­bles. Dès lors nous vou­lons nous battre contre les leurs et pas débat­tre avec eux pour lisser nos oppo­si­tions. Une indienne n’a rien à gagner à dis­cu­ter avec les cow-boys de la taille de sa réserve.

Quels pour­raient être les enjeux de telles trac­ta­tions ? Combien de contrô­les seront néces­sai­res avant d’inha­ler des nano-tubes de car­bone ? Pourra-t-on créer un label « crème solaire garanti sans nano » ? Les « puis­san­ces bien­veillan­tes » pour­ront-elles empê­cher l’Iran et tout « l’axe du Mal » d’accé­der aux futurs nano-armes ? [14]
Combien de dizai­nes de puces devrai-je (sup)porter quo­ti­dien­ne­ment si je veux conti­nuer à avoir une vie sociale à peu près nor­male ?

Bien entendu nous ne sommes pas pour autant fermés au dia­lo­gue et aux débats contra­dic­toi­res. Pour mémoire, rap­pe­lons que le comité OGN a orga­nisé une cin­quan­taine de soi­rées pro­jec­tions-débats lors de sa cam­pa­gne contre l’inau­gu­ra­tion de Minatec. Lors de ces soi­rées, nous n’avons pas eu le plai­sir de voir ni Michel Destot ni un seul élu, ni Dorothée Benoît-Browaeys ni n’importe quel pro­mo­teur de la « démo­cra­tie tech­ni­cienne ». Nous ne pou­vons que déplo­rer ce « refus du dia­lo­gue » et ces « pos­tu­res anti-démo­cra­ti­ques ».

Ils ne sont pas venus, sans doute parce qu’ils ne vou­laient pas légi­ti­mer la cam­pa­gne contre Minatec, déni­grant les nano­tech­no­lo­gies. De même ne vou­lons nous pas être impli­qués dans Nanoviv, pro­mou­vant les nano­tech­no­lo­gies. Nous, qui croyons impos­si­ble de sépa­rer le bébé de l’eau du bain, c’est-à-dire d’avoir les « bons côtés » des nano­tech­no­lo­gies sans avoir les mau­vais, ne vou­lons pas nous mouiller dans cette embrouille. Nous sommes encore plus ou moins secs et n’avons aucune envie de faire le grand plon­geon. Éviter autant que pos­si­ble les éclaboussures cons­ti­tue d’ailleurs à l’heure actuelle une de nos seules sour­ces de satis­fac­tion pos­si­ble.

Débattre avec Didier Migaud ou tout autre élu, Jean Therme ou tout autre res­pon­sa­ble scien­ti­fi­que, revien­drait à légi­ti­mer leur fonc­tion et cette « démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, dura­ble et tech­ni­que ». Nous n’accep­te­rons donc de dis­cu­ter avec eux que lorsqu’ils auront démis­sionné de leur fonc­tion et/ou dis­sous leurs ins­ti­tu­tions, reconnais­sant leur part de res­pon­sa­bi­lité et la faillite du sys­tème.

Un suspense intenable

Si Nanoviv a cer­tains aspects d’une pièce de théâ­tre, celle-ci pos­sède néan­moins un gros défaut : on connaît déjà la fin. Les res­pon­sa­bles se féli­ci­te­ront de ces « grands moments de dia­lo­gue », émettront une ou deux pieu­ses consi­dé­ra­tions sur « leur res­pon­sa­bi­lité » et quel­ques recom­man­da­tions afin de « contrô­ler les ris­ques ». Ils sif­flo­te­ront peut être « non, non, rien n’a changé ; tout, tout, va conti­nuer » avant de se sépa­rer, puis rega­gne­ront serei­ne­ment leurs bureaux ou labos.

La seule incer­ti­tude réside dans l’atti­tude des per­son­nes réel­le­ment oppo­sées aux nano­tech­no­lo­gies. Se don­ne­ront-elles la peine de venir per­tur­ber ce show pro-nano ? Viendront-elles vomir au milieu de la Cour des Miracles, afin d’expri­mer leur dégoût vis-à-vis de ce pro­ces­sus ? Dorothée aura-t-elle droit à sa tarte à la crème ?

Aussi atti­ran­tes que puis­sent être ces pers­pec­ti­ves, espé­rons qu’elles ne for­ce­ront pas les curieux à rester jusqu’au bout de ce mau­vais spec­ta­cle. Surtout que la tâche risque d’être com­pli­quée. Le 28 sep­tem­bre, lors de l’inau­gu­ra­tion de l’expo­si­tion « Nanodialogue », 2 per­son­nes se sont fait contrô­ler, fouiller, puis refu­ser l’entrée du CCSTI, au seul pré­texte qu’elles étaient des oppo­san­tes.
Bienvenue dans la démo­cra­tie tech­ni­cienne.

Benoît et Théodore Waybrose

Collection « Aigreur et Volupté »
Mail : aigreu­ret­vo­lupte (aro­base) no-log.org

Grenoble, le 3 octo­bre 2006.

Notes

[1] Dorothée Benoit Browaeys, 19 septembre 2006.

[2] Le groupe Pièces et Main d’œuvre, après avoir été très longtemps dénigré par les promoteurs des nanotechnologies, y était en effet invité. Voir La Metro tente de recruter PMO, sur www.piecesetmaindoeuvre.com.

[3] Dorothée Benoit Browaeys, 19 septembre 2006.

[4] Dorothée Benoit Browaeys, 19 septembre 2006.

[5] Disponible sur http://www.vivagora.info.

[6] Michel Callon, Pierre Lascoumes, Yannick Barthes, Agir dans un monde incertain : essai sur la démocratie technique, Le Seuil, 2001.

[7] Le gouvernement s’est proprement assis sur l’avis de la conférence du consensus de 1999, défavorable aux OGM.

[8] Les débats autour d’ITER ou de l’EPR ont été lancés alors que les travaux avaient déjà commencés.

[9] Michel Callon,… déjà cité deux notes au dessus.

[10] Dorothée Benoît Browaeys, Nanotechnologies : la société civile est maintenue hors du jeu politique, dossier de la revue Transversales sur les nanotechnologies, 22 janvier 2006.

[11] Afin d’étayer ces propos, la lecture d’OGM : Fin de partie de « quelques opposants au meilleur des mondes , est assez instructive.

[12] Disponible sur http://greenpeace.org/electronics

[13] Dorothée Benoît Browaeys, le 19 septembre 2006.

[14] Selon 20 Minutes du 7 septembre, des scientifiques iraniens ont été exclus d’une conférence à Minatec, à cause de leur nationalité.


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