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« L’Insurrection qui vient », construction identitaire et alternative existentielle

Publié le 31 décembre 2009

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Ce texte n’est pas une étude critique des thèses exposées dans le livre L’insurrection qui vient (IQV), ni une tentative de « démontage théorique » de celui-ci. L’idée m’est d’abord venue de l’aborder ainsi, et je ne suis sans doute pas le seul. Bien des choses avancées dans ce livre pourraient en effet être discutées. Mais rapidement, j’ai eu le sentiment de l’inutilité de cette démarche. Ce sentiment, cette intuition plutôt était celle de l’impossibilité du dialogue avec ce livre, ou d’un dialogue toujours rompu en un point déterminé. J’ai eu le sentiment décourageant que ce texte ne pouvait pas être critiqué : il m’a semblé qu’autre chose était en jeu, qui n’était pas quelque chose dont on puisse discuter, pas une simple divergence de vues, que ce qui était central dans le texte n’était pas ce qui y était affirmé, mais l’affirmation elle-même.

Cette volonté rageuse d’affirmation, c’est ce qui donne sa force au texte, mais aussi sa raideur, c’est ce qui le rend imperméable au dialogue. Je n’y vois pas seulement un effet de style, mais une structure profonde, propre à tous les énoncés doctrinaux.

Il m’est donc apparu ceci : si l’IQV défend bien des idées, une vision du monde ou un projet politique, ce qu’expose ce texte est toujours conditionné par l’affirmation d’une identité. C’est sous cet angle que je l’aborderai.
par Alain C.

L’identité et ses propriétés

Il n’est pas néces­saire de défi­nir ce qu’est une iden­tité pour la connaî­tre, pas plus qu’il n’est néces­saire de défi­nir un chat pour savoir ce qu’est un chat.

Un indi­vidu peut avoir des tics, c’est un indi­vidu ; mille indi­vi­dus qui ont les mêmes tics, cela peut-être une cou­tume ou une épidémie ; mille indi­vi­dus qui défen­dent un tic, c’est une iden­tité.

Une iden­tité, c’est ce qui fonde un groupe en per­met­tant à chaque indi­vidu qui s’y impli­que de se défi­nir acti­ve­ment à tra­vers elle. Pour l’indi­vidu, c’est une démar­che de sujé­tion active qui lui permet de reven­di­quer cette iden­tité. En retour, l’iden­tité confère à l’indi­vidu le béné­fice d’un ren­for­ce­ment sub­jec­tif. Le béné­fice le plus simple est de pou­voir dire : « Je suis », et sur­tout « Je ne suis pas » ceci ou cela.

Une iden­tité se dis­tin­gue par des conti­guï­tés, des fron­tiè­res, des confins. Il y a Nous et les autres, qui se défi­nis­sent par rap­port à Nous. L’iden­tité veut être repé­ra­ble. D’où gestes, cos­tu­mes, paro­les et leur uti­lité directe : assu­rer la visi­bi­lité, le tran­chant de l’iden­tité. De ce point de vue, il est assez évident que les mas­ques ne sont pas là pour cacher des visa­ges, mais pour mani­fes­ter une iden­tité.

Une iden­tité, ça ne résout rien, mais ça a réponse à tout. Face à tout pro­blème, toute contra­dic­tion, toute mise en danger, elle réagit spon­ta­né­ment, avec pour seules fina­li­tés sa sau­ve­garde et son ren­for­ce­ment. Comment se dis­tin­guer, com­ment tran­cher, com­ment recons­ti­tuer autour d’elle l’ordre scé­no­gra­phi­que de son monde : elle répond à tout ceci avec la promp­ti­tude d’un réflexe vital.

L’ordre scé­no­gra­phi­que de son monde : aucune iden­tité ne repose sur une simple vision du monde, mais sur une mise en scène active de celui-ci. Le monde est acti­ve­ment cons­truit comme un récit, au sein duquel l’iden­tité joue un rôle éminent ou tra­gi­que. L’iden­tité déteste le super­flu, l’indé­ter­miné, ce qui ne permet pas de juger ou de pren­dre posi­tion. L’iden­tité aime l’ordre. « Mettre de l’ordre dans les lieux com­muns de l’époque. »

Pour l’indi­vidu qu’elle habite, l’iden­tité est tou­jours à cons­truire. Quelque chose échappe tou­jours à la par­faite iden­ti­fi­ca­tion de l’indi­vidu : il y a tou­jours des failles, tou­jours de nou­veaux ren­for­ce­ments à créer. L’iden­tité est tou­jours une quête d’iden­tité.

L’iden­tité occulte l’ennemi sitôt qu’elle le fait paraî­tre. Parce qu’elle le fait paraî­tre selon ses pro­pres besoins scé­no­gra­phi­ques, elle par­vient à le dési­gner, mais pas à le connaî­tre. Elle en polit aus­si­tôt les aspé­ri­tés contra­dic­toi­res et super­flues. L’ennemi n’est comme toute autre chose que pré­texte à sa propre confir­ma­tion. L’iden­tité, en ceci comme ailleurs, sélec­tionne.

L’iden­tité, trou­vant en elle-même tout ce dont elle a besoin, ne sent pas ses pro­pres limi­tes : elle est sem­bla­ble en cela à l’alcoo­li­que ou au drogué, gueule de bois et des­cente en moins. Une iden­tité, c’est l’ivresse per­ma­nente du Moi.

Désir de l’unité du Moi, de la mise en confor­mité des idées et de la vie, hor­reur du doute et de l’informe, besoin d’affir­ma­tion, de cohé­rence, cohé­sion, contrac­tion : iden­tité.

Une iden­tité ne peut, sans se mettre en danger, se connaî­tre comme iden­tité. Que les phi­lo­so­phes du XVIIIe siècle aient pu mon­trer les gestes de la reli­gion comme des gestes, c’était la preuve d’une fêlure irré­mé­dia­ble dans l’iden­tité chré­tienne. Et vice versa.

Une iden­tité, objet social, a son uti­lité propre dans l’économie du social. En par­ti­cu­lier, les iden­ti­tés mar­gi­na­les jouent un rôle de vaccin pour l’iden­tité glo­bale (la société), qu’elles aident à se redé­fi­nir et à se ren­for­cer. Le chris­tia­nisme n’a pas sur­vécu long­temps à la fin des héré­sies qu’il a lui-même pro­dui­tes. Et vice versa.

L’iden­tité est une réa­lité cog­ni­tive ancrée dans des indi­vi­dus, mise au ser­vice de besoins sociaux par­ti­cu­liers.
Etc., etc.

Au début était le Moi

Ce bref détour un peu aride et for­cé­ment incom­plet par la des­crip­tion géné­rale de ce que j’entends par le terme d’iden­tité permet de saisir un peu mieux celle qui se mani­feste dans l’IQV.

On com­prend en par­ti­cu­lier pour­quoi elle est si atta­chée aux pro­blé­ma­ti­ques du Moi : c’est qu’elle a quel­que chose à en faire. L’IQV est une offre d’iden­tité. Elle se sent en mesure de pro­po­ser un projet de vie à des Moi à la dérive. Ce qu’elle offre, c’est moins un projet poli­ti­que qu’une alter­na­tive exis­ten­tielle.

Ce qui était expli­cite dans l’Appel, à savoir la volonté de cons­ti­tuer des grou­pes idéo­lo­gi­que­ment et exis­ten­tiel­le­ment dis­tincts et cohé­rents, se retrouve à l’état dilué dans l’IQV, dans une ver­sion « grand public ». Le propos est cepen­dant tou­jours le même : convain­cre, appe­ler, ral­lier. Le pre­mier ren­for­ce­ment auquel songe l’iden­tité, c’est le ren­for­ce­ment numé­ri­que. « On n’est pas assez nom­breux » reste son per­pé­tuel lamento. Il faut sans cesse convain­cre, balayer les objec­tions, accu­ler les autres grou­pes à la red­di­tion : conver­tir.

Pour ce faire, pour rendre cette offre cré­di­ble et néces­saire, L’IQV trace d’abord le tableau d’un monde en ruines. Les sept cer­cles de l’Enfer ne sont pas de trop pour décrire cette ruine maté­rielle et spi­ri­tuelle. Matérielle d’abord, et cela tout le monde le sait, les images de la catas­tro­phe encom­brent les écrans et les sta­tis­ti­ques. Mais « spi­ri­tuelle » sur­tout, car c’est bien la déli­ques­cence sup­po­sée du sujet qui offre un espace pro­pice à la recons­truc­tion iden­ti­taire pro­po­sée. On ne rebâ­tit que sur des ruines. Et donc la pre­mière figure de l’enfer, c’est le Moi-tout-seul, le sujet isolé et sa fière devise, « I am what I am ». Et der­rière lui, le sujet véri­ta­ble, souf­frant, ina­dapté, déprimé, qui ne se res­sai­sit de sa propre réa­lité que dans la révolte, c’est-à-dire dans l’endos­se­ment de l’iden­tité pro­po­sée. « Rejoins-nous, et tu seras sauvé ».

Alternative exis­ten­tielle, l’IQV a besoin de pré­sup­po­ser un « pré­sent sans issue », afin de barrer le pas­sage aux Moi qui seraient tentés de s’accom­mo­der de cet insup­por­ta­ble monde, de s’y trou­ver des niches. Il leur faudra au contraire tra­ver­ser avec dégoût les cer­cles de l’Enfer, afin de trou­ver le Paradis d’un projet, d’un but, d’une cer­ti­tude : un choix de vie.

La tra­ver­sée des cer­cles de l’Enfer et le projet aux­quels elle mène relève de cette dyna­mi­que de récit propre à l’iden­tité, conçue comme sujet actif et cen­tral du monde : c’est elle seule qui lui donne le sens dont il est par lui-même dépourvu.

Je ne man­que­rai pas de signa­ler au pas­sage mon accord rela­tif avec la défi­ni­tion du Moi comme point de pas­sage d’une expé­rience sin­gu­lière et col­lec­tive du monde, et la rapide cri­ti­que du coin­çage iden­ti­taire dont elle est assor­tie. Je regrette sim­ple­ment que les consé­quen­ces n’en aient pas été tirées. Je regrette sur­tout que cette défi­ni­tion ne s’étende pas à ce qui déter­mine socia­le­ment le Moi, mais se borne à en faire une chose neutre, une sub­jec­ti­vité pure égarée dans un monde socia­le­ment indif­fé­ren­cié. Et l’oubli de tout ce qui fait que le monde est pour cer­tains « Moi » moins ce qui les tra­verse que ce à quoi, per­pé­tuel­le­ment, ils se heur­tent.

Cependant, l’expé­rience sin­gu­lière comme réa­lité du sujet dis­pa­raît très rapi­de­ment der­rière la valo­ri­sa­tion du « lien ». On ne l’a donc déta­ché un ins­tant, le Moi, que pour lui flan­quer la frousse, la peur du vide, et pour de nou­veau lui pro­po­ser la fra­ter­nelle liga­ture. Le lien, le lien per­son­nel s’entend, et non pas le bête « lien social » dont par­lent les poli­ti­ques, est ce qui est de nou­veau pro­posé au Moi pris de ver­tige. Et qu’est-ce qui lie mieux qu’une iden­tité par­ti­cu­lière, res­treinte, cha­leu­reuse et de sur­croît révo­lu­tion­nai­re­ment exten­si­ble à tous, le Nous ?

Outil de conver­sion, L’IQV retrouve les bonnes vieilles métho­des de la pré­di­ca­tion : faire peur d’abord, faire entre­voir l’enfer, et pro­po­ser ensuite une plan­che de salut. Méthode rhé­to­ri­que, méthode de dres­sage et d’appro­pria­tion aussi ; faire sauter un bébé en l’air pour le rat­tra­per aus­si­tôt, mena­cer un ennemi pour lui tendre la main ensuite. Une iden­tité est avant tout un pro­ces­sus de sujé­tion, et elle en connaît et en appli­que d’ins­tinct tous les res­sorts.

« Le bon moment, qui ne vient jamais »

Et natu­rel­le­ment, le Moi n’a pas le choix : consen­tir à conti­nuer à vivre dans la cou­veuse anxio­gène du monde tel qu’il est, c’est se condam­ner à périr avec lui. Puisque la cause est jugée : la Babylone mon­diale est en voie d’effon­dre­ment. Dès lors, la seule alter­na­tive est périr avec, ou vivre contre. Enfin, de nou­veau, « la liberté ou la mort ».

Nulle part n’est évoquée, ne serait-ce qu’à titre d’hypo­thèse, la pos­si­bi­lité que le capi­ta­lisme dure encore un peu, que son effon­dre­ment puisse être légè­re­ment dif­féré, ou peut-être si lent qu’il risque de pren­dre plu­sieurs siè­cles. Que ferons-nous dans ce cas ? Cette pos­si­bi­lité doit-elle influer sur notre action, ou est-il plus sage de n’en tenir aucun compte ? Dans quelle tem­po­ra­lité situons-nous notre action ? Naturellement, ces mes­quins cal­culs ration­nels puant le libé­ra­lisme répu­gnent à notre iden­tité révo­lu­tion­naire, qui ne rêve que de bran­dir de nou­veau « l’étendard de la bonne vieille cause » et de monter à l’assaut, dût-elle y périr.

Scénographiquement, pour une iden­tité, des pro­po­si­tions du genre « ce n’est peut-être pas le bon moment » sont par­fai­te­ment nulles. Une iden­tité ne se cons­truit pas sur des scé­na­rios du genre Désert des Tartares. Elle aime bien mieux enten­dre les clai­rons de la bataille. On ne cons­ti­tue pas une iden­tité sur des incer­ti­tu­des.

C’est pour­quoi il est bien inu­tile d’argu­men­ter sur les dif­fi­cultés pra­ti­ques ou le carac­tère inop­por­tun de telle ou telle entre­prise où l’iden­tité se sera enga­gée : on ne dis­cute pas de pro­blè­mes pra­ti­ques avec une iden­tité qui a besoin de se mani­fes­ter. Le pos­si­ble et l’impos­si­ble, ça n’existe pas pour une iden­tité, et c’est bien sa force, puis­que c’est la force qu’elle cher­che, son propre ren­for­ce­ment à tra­vers celui des indi­vi­dus qui la por­tent. Elle ne s’ajuste pas au monde en fonc­tion de réa­li­tés objec­ti­ves.

Dire que le bon moment ne vient jamais, c’est dire qu’on ne sait jamais avec cer­ti­tude si c’est le bon moment ou pas : il faut bien fran­chir le pas sans avoir l’assu­rance de réus­sir. C’est vrai, mais cela ne signi­fie pas qu’il ne faille pas tenir compte du moment, c’est-à-dire ques­tion­ner le réel, et pas atten­dre qu’il réponde à nos désirs. Quitte à foncer dans le tas le moment venu.

Le « bon moment » pour les luttes ne dépend direc­te­ment d’aucun des acteurs, il n’est soumis à la déci­sion ou au choix d’aucun comité, invi­si­ble ou pas. En réa­lité, il est tou­jours l’objet d’un conflit. C’est vrai en par­ti­cu­lier aujourd’hui, où les luttes sont de moins en moins dépen­dan­tes des partis et des syn­di­cats, cher­chent de plus en plus à se donner d’autres formes, sans doute pas plus « radi­ca­les », mais en tout cas moins sai­sis­sa­bles. On en a vu l’exem­ple avec la lutte contre le CPE de 2006, où le mou­ve­ment censé être ter­miné après le retrait du CPE s’est tout de même étiré en lon­gueur, parce que sim­ple­ment tout le monde n’était pas d’accord pour s’arrê­ter là. Il a pour­tant bien fallu s’arrê­ter, même à contre­cœur, parce que conti­nuer aurait été absurde. Un mou­ve­ment social est aussi cons­truit comme un récit, avec un début, un milieu et une fin. Il a donc, qu’on le veuille ou non, des moments. Pour repren­dre l’exem­ple de 2006, son vrai bon moment aurait été de pou­voir conti­nuer le « mou­ve­ment », alors que ça n’était « plus le moment ». Mais les « bons moments » vien­nent et pas­sent ; ils ne dépen­dent pas seu­le­ment de nos choix. Il ne s’agit pas de céder à la mau­vaise tem­po­ra­lité des mou­ve­ments sociaux qui ne veu­lent que rester ce qu’ils sont, mais de mettre en conflit cette tem­po­ra­lité.

« Le sentiment de l’imminence de l’effondrement »

La mort immi­nente du capi­ta­lisme, voilà bien­tôt deux siè­cles qu’on nous la prédit. Tous ceux qui ont désiré la fin du capi­ta­lisme ont aussi essayé d’en faire un destin his­to­ri­que. Dans les for­mu­la­tions marxis­tes, on a eu droit aux « contra­dic­tions mor­tel­les », à la « déca­dence ». Voilà main­te­nant qu’il « s’effon­dre ».

L’Effondrement a ses carac­té­ris­ti­ques : lorsqu’un bâti­ment s’effon­dre, c’est que les maté­riaux qui le cons­ti­tuaient, et lui per­met­taient jusqu’ici de rester debout, se sont dégra­dés et cor­rom­pus, de telle sorte qu’ils ne le sou­tien­nent plus. C’est un pro­ces­sus d’ensem­ble, d’abord lent et insen­si­ble, qui atteint une phase cri­ti­que, et enfin une brus­que accé­lé­ra­tion, où les par­ties encore soli­des cèdent sous le poids de celles qui sont tota­le­ment dégra­dées. On peut le diag­nos­ti­quer, mais pas en pré­voir le moment précis.

C’est un pro­ces­sus d’ensem­ble, mais un pro­ces­sus de déso­li­da­ri­sa­tion. Chaque pièce de l’ensem­ble se déta­che du tout, cesse d’en faire une unité orga­ni­que. Du point de vue bio­lo­gi­que, cela res­sem­ble­rait à la décom­po­si­tion d’un corps.

Ce qui est dénié au capi­ta­lisme, et plus lar­ge­ment à tout le monde social, à tra­vers la notion d’effon­dre­ment, c’est sa capa­cité à faire un tout cohé­rent.

À ce manque sup­posé de cohé­sion, l’iden­tité oppose sa cohé­rence éthique propre, infi­ni­ment supé­rieure à cette chose informe. À cette déso­li­da­ri­sa­tion s’oppose la soli­da­rité, la den­sité des liens, voire l’imper­méa­bi­lité du groupe.

À ces liens qui se défont, l’iden­tité oppose la puis­sance des liens qu’elle réins­ti­tue. Toute iden­tité, club de sup­por­ters ou secte quel­conque, a son moment scis­sion­niste, qui est aussi bien celui de sa fon­da­tion.

Il est évident que dans cette concep­tion le capi­ta­lisme (ou l’empire, ou comme on voudra) est conçu comme une chose, et comme une exté­rio­rité. Cela peut aussi être une machine, que l’usure de ses pièces finit par détruire.

La chose exté­rieure est bien ce dont une iden­tité à besoin pour se cons­ti­tuer. Son souci de reje­ter à l’exté­rieur tout ce qui n’est pas elle lui fait répu­gner à l’idée qu’elle puisse par­ti­ci­per à ce qu’elle déteste. Le capi­ta­lisme, c’est l’ennemi. L’ennemi ne peut pas être en Nous, il est hors de Nous, c’est une exté­rio­rité, une chose.

Son destin d’effon­dre­ment décrit donc le capi­tal comme exté­rio­rité pure, face à laquelle on n’est contraint que super­fi­ciel­le­ment, puisqu’elle ne sau­rait nous habi­ter ou influer sur nos choix autre­ment que de façon occa­sion­nelle. Face à cela, la débrouille et les com­bi­nes sont des répon­ses ample­ment suf­fi­san­tes.

Le capi­ta­lisme est nié non seu­le­ment comme rap­port social, mais comme rap­port social contraint. Le fait que l’on puisse être obligé de tra­vailler, et que là est bien le pro­blème, est com­plè­te­ment occulté.

Si le capi­ta­lisme s’effon­dre, c’est aussi parce qu’il est devenu une fic­tion, à laquelle per­sonne ne croit plus. Tous les efforts que fait l’empire pour sur­vi­vre se limi­tent à ceci : main­te­nir la fic­tion de sa propre exis­tence. Ce monde n’est pas réel, il fait sem­blant d’exis­ter. C’est un néant, une abs­trac­tion, qu’il faut moins abat­tre que dis­si­per.

L’« immi­nence » de l’effon­dre­ment donne son cadre tra­gi­que aux aven­tu­res de l’iden­tité : c’est la toile de fond, le décor de son récit. L’« immi­nence » ins­crit ce récit dans une tem­po­ra­lité de l’urgence per­ma­nente. Le temps du monde ne s’écoule plus sans direc­tion déter­mi­née, au gré de fluc­tua­tions contin­gen­tes : il a un sens, et un sens tra­gi­que.

Si rien n’est dit de véri­ta­ble­ment précis à propos de l’effon­dre­ment, c’est qu’il n’est pas néces­saire qu’il soit réel­le­ment envi­sagé : ce qui importe, c’est bien le sen­ti­ment que l’on en a. La convic­tion de vivre dans cet effon­dre­ment ren­force le besoin que l’on a de l’iden­tité, pour dépas­ser la crainte de l’effon­dre­ment, y sur­vi­vre, en faire l’oppor­tu­nité d’un nou­veau ren­for­ce­ment, voire d’une réa­li­sa­tion totale du contenu iden­ti­taire. Micro contrat social, l’iden­tité garan­tit pro­tec­tion et salut à ceux qui y adhè­rent.

Que l’effon­dre­ment ne vienne jamais, cela n’est pas un pro­blème : on pourra tou­jours en décryp­ter les signes, à l’infini. Les mil­lé­na­ris­tes, qui cent fois ont prédit la date du Millénium et ne l’ont jamais vu arri­ver, ne se sont pas décou­ra­gés pour autant. La foi, c’est-à-dire l’aveu­gle­ment col­lec­ti­ve­ment orga­nisé, les sou­te­nait.

La « décom­po­si­tion des rap­ports sociaux » est une idée très répan­due. La plu­part du temps, elle s’appuie sur la nos­tal­gie des « vrais » rap­ports sociaux d’autre­fois. Est sup­posé un temps meilleur, ou chacun avait sa place sociale déter­mi­née, attri­buée une fois pour toutes. Cette nos­tal­gie un peu vague se super­pose aujourd’hui à la nos­tal­gie citoyenne des Trente glo­rieu­ses, d’un temps où l’État veillait pater­nel­le­ment sur nous.

La réa­lité est que le capi­ta­lisme entraîne une décom­po­si­tion sociale per­pé­tuelle, et que c’est sa façon de sur­vi­vre. Il lui a fallu pour se cons­ti­tuer détruire un monde paysan mil­lé­naire, afin de créer un monde ouvrier qu’il entre­prend aujourd’hui de détruire (c’est-à-dire de recom­po­ser) à son tour, du moins dans les pays déve­lop­pés. Identifier cette dyna­mi­que de des­truc­tion vitale à un effon­dre­ment est un leurre, parce que cela ren­voie le cours du capi­tal à un pro­ces­sus natu­rel de décom­po­si­tion, sans per­met­tre de per­ce­voir les enjeux qui sont enga­gés dans ce pro­ces­sus.

On ne peut com­pren­dre le sens d’une guerre sim­ple­ment par la des­crip­tion des dégâts qu’elle occa­sionne. Dire « on a rasé Dresde » ne dit rien sur la Seconde Guerre mon­diale. Dire « les rap­ports sociaux se défont » ne dit rien sur le capi­ta­lisme. Il faut encore mon­trer pour­quoi ils se défont.

Mais pour une iden­tité, qui veut sans cesse pola­ri­ser le monde selon les néces­si­tés du récit qui lui permet de s’y enga­ger, com­pren­dre, c’est accep­ter. Le monde ne « cesse d’être sup­por­ta­ble » que dès lors qu’il appa­raît « sans cause ni raison ».

L’iden­tité qui se cons­ti­tue autour d’un refus consi­dère comme une com­pro­mis­sion le fait de tenter de com­pren­dre ce qu’on refuse. Le refus suffit bien : à quoi bon tenter de com­pren­dre ? Chercher à com­pren­dre, c’est le début de la tra­hi­son. Il suffit de mani­fes­ter son refus, sa révolte, et si l’on doit com­pren­dre des choses, c’est seu­le­ment en vue d’ali­men­ter cette révolte. Le reste est super­flu.

Il y a bien des causes et des rai­sons au monde capi­ta­liste, mais ce que sous-entend l’IQV, c’est que ces rai­sons sont folles, c’est-à-dire injus­ti­fia­bles. Que le capi­ta­lisme ne soit pas éthiquement jus­ti­fia­ble ne lui ôte en rien sa réa­lité ni sa cohé­rence propre, pour notre mal­heur. Le refus éthique ne suffit pas. Les rai­sons du capi­ta­lisme ne sont certes pas les nôtres. Saisir ce que sont ces rai­sons est ce qui permet d’affir­mer le carac­tère inconci­lia­ble de ce conflit, et de le situer avec pré­ci­sion.

« Ce qui se passe quand des êtres se trouvent »

Le tableau de déso­la­tion que l’IQV nous fait du monde finit par abou­tir à une idylle. Soudain, des « êtres » se trou­vent. Ayant soi­gneu­se­ment barré le chemin à toute forme de regrou­pe­ment qui ne serait pas elle, l’iden­tité nous fait entre­voir la récom­pense. Enfin, nous serions des « êtres ». Pas des sujets sociaux, conflic­tuel­le­ment ancrés dans une classe, por­teurs de contra­dic­tions, mais sim­ple­ment des « êtres ».

Des « êtres » enfin défaits de tous liens, libres et indif­fé­ren­ciés, déca­pés de toutes les sco­ries que l’exis­tence sociale y a dépo­sées. L’IQV dit les « êtres » comme l’huma­nisme dit l’Homme.

Les « êtres » ont la trans­pa­rence des anges et des belles abs­trac­tions. Ils peu­vent pren­dre toutes les formes, se choi­sir libre­ment. Enfin net­toyés de tout par­ti­cu­la­risme, ils sont prêts à endos­ser les habits neufs qu’on leur pro­pose.

Le conflit étant rejeté à l’exté­rieur, il règne à l’inté­rieur une ambiance fusion­nelle, étant acquis que ce qui se forme entre les « êtres » ne peut pas être un hor­ri­ble « milieu », puis­que les milieux ont été sévè­re­ment cri­ti­qués. Le lien entre les « êtres » est d’une toute autre nature, pure et inef­fa­ble.

L’iden­tité ne peut se penser comme iden­tité. On voit mal tou­te­fois en vertu de quelle magie ces « êtres »-là échapperaient de la sorte à toute conflic­tua­lité, autre­ment que par la sus­pen­sion de leur propre juge­ment cri­ti­que.

Ce qui se des­sine là, à tra­vers la libre cons­ti­tu­tion des « êtres » en « com­mu­nes », c’est la pers­pec­tive d’une société entiè­re­ment paci­fiée, trans­pa­rente à elle-même, dépour­vue d’anta­go­nis­mes : le vieux rêve mil­lé­na­riste d’un com­mu­nisme natu­rel, repo­sant sur l’idée d’une nature com­mu­niste de l’homme. Que ce soit sous la forme d’un Age d’or édénique, ou sous la forme anthro­po­lo­gi­que d’un « com­mu­nisme pri­mi­tif » qui pren­drait sa source à l’aube du social, c’est tou­jours le com­mu­nisme, l’égalité abso­lue entre les hommes, qui sont pré­sup­po­sés comme étant la véri­ta­ble nature sociale des hommes.

On a ainsi ten­dance à valo­ri­ser la tribu, la bande, ou même la meute, cen­sées être plus natu­rel­les, plus véri­ta­ble­ment socia­les que les socié­tés « com­plexes » du monde capi­ta­liste.

Le « pri­mi­tif » est censé ne pas avoir de pro­blème d’iden­tité : il est stric­te­ment ce qu’il est, c’est-à-dire sa propre place au sein de la tribu. Il est défait du poids de sa propre sin­gu­la­rité. Il est une iden­tité pure, accom­plie. Il est l’essence anthro­po­lo­gi­que de l’homme : le com­mu­nisme.

Dès lors, la révo­lu­tion n’est qu’un pro­blème d’orga­ni­sa­tion maté­rielle : il suffit de couper l’herbe sous le pied à toutes les ins­ti­tu­tions de la société com­plexe pour que le natu­rel social revienne au galop : c’est tout de suite le com­mu­nisme.

Le com­mu­nisme, nature sociale de l’homme, s’est égaré en chemin au cours de l’his­toire : il suffit de lui ouvrir la voie pour qu’il resur­gisse aus­si­tôt. L’exem­ple des catas­tro­phes natu­rel­les comme l’oura­gan Katrina le montre : il suffit qu’une brèche s’ouvre dans l’orga­ni­sa­tion capi­ta­liste pour que la « base » s’orga­nise elle-même, retrouve ses ins­tincts par­ta­geurs, se com­mu­nise.

Mais le réel est cer­tai­ne­ment plus com­plexe. Si l’humain n’est pas la créa­ture de Hobbes, celle de la guerre ori­gi­nelle de chacun contre tous qui fonde tous les contrats sociaux, s’il est immé­dia­te­ment social, cette socia­lité ne se mani­feste pas seu­le­ment par une ten­dance innée au par­tage. La ten­dance sociale à la domi­na­tion, la struc­tu­ra­tion sociale autour de l’appro­pria­tion par quel­ques-uns du pou­voir et /ou des biens, et même celle à l’accu­mu­la­tion mania­que des biens, est bien plus ancienne que le capi­ta­lisme (auquel elle a sans doute ouvert la voie), et sûre­ment plus ancienne que l’homme lui-même. L’homme est un animal social comme les autres. Il y a des chef­fe­ries chez les grands singes aussi : le mâle domi­nant s’appro­prie la meilleure part de la nour­ri­ture et les femel­les. Cela n’empê­che pas l’entraide entre les indi­vi­dus du groupe. Simplement, pour des rai­sons ayant trait à la sélec­tion natu­relle, les domi­nants met­tent d’emblée en place des dis­po­si­tifs qui les ren­dent encore plus forts, et affai­blis­sent encore les fai­bles. Pourquoi l’homme serait-il par nature dif­fé­rent ?

Bien entendu, l’homme pense ses pro­pres socié­tés, et agit sur elles. Sa plas­ti­cité sociale est infi­ni­ment supé­rieure à celle de ses congé­nè­res non-humains. Il a un rap­port à sa propre socia­lité.

Mais ce rap­port n’est pas sim­ple­ment un rap­port ins­tru­men­tal : il prend sou­vent l’aspect d’une ido­lâ­trie. L’homme est la créa­ture qui féti­chise sa propre société. Et c’est le féti­che qui finit par pren­dre le contrôle de ses ado­ra­teurs. Une iden­tité n’est rien d’autre que ce genre de féti­che.

Le com­mu­nisme n’est pas une variante par­ti­cu­liè­re­ment avan­ta­geuse du contrat social. Défaisant les liens cons­truits autour de l’appro­pria­tion, de la domi­na­tion, de l’accu­mu­la­tion, du ter­ri­toire, il ne défait pas seu­le­ment une société, mais l’être social lui-même. Ce que crée la com­mu­ni­sa­tion, c’est un monde au-delà du sacri­fice de chacun socia­le­ment consenti au béné­fice d’un tout sup­posé : le social. Cette idée est aussi dif­fi­cile à conce­voir aujourd’hui qu’un monde sans Dieu au XIIIe siècle. L’idée d’un monde au-delà du social n’évoque spon­ta­né­ment que la bar­ba­rie ou la bes­tia­lité : elle fait peur, comme l’idée d’un monde sans Dieu aurait ter­ri­fié un chré­tien du moyen-âge.

Une telle idée est mani­fes­te­ment dan­ge­reuse, et on voit bien tout ce qu’elle peut sus­ci­ter de déli­rant. Il est clair que cette idée est propre à créer une pani­que irra­tion­nelle, non seu­le­ment chez ceux qui y seraient oppo­sés, mais encore chez ceux qui pour­raient l’accep­ter. Une des mani­fes­ta­tions de cette pani­que est la concep­tion d’un état fusion­nel entre les indi­vi­dus, ou d’une fusion des indi­vi­dus avec le social, c’est-à-dire une concep­tion régres­sive du dépas­se­ment du social.

Nier le social dans la pers­pec­tive de l’établissement d’un pur rap­port fusion­nel entre des « êtres », c’est vou­loir dépas­ser le social en l’igno­rant. La néga­tion des clas­ses socia­les n’est pas la néga­tion de leur exis­tence, c’est au contraire à partir de leur exis­tence conflic­tuelle qu’elle doit être pensée.

Nier l’exis­tence du capi­ta­lisme, des clas­ses, des rap­ports sociaux est ce à quoi abou­tit néces­sai­re­ment cette cons­truc­tion iden­ti­taire qu’est l’IQV. Nous avons montré que la ten­dance au déni du réel est au cœur de toute iden­tité, parce qu’une iden­tité ne per­çoit pas le réel, mais seu­le­ment sa propre exis­tence comme iden­tité. Elle s’affirme donc en déniant l’exis­tence à tout ce qui n’est pas elle.

Mais nier l’exis­tence du capi­ta­lisme ne le fera pas dis­pa­raî­tre. Et cette néga­tion même trouve ses raci­nes dans la réa­lité du monde capi­ta­liste, et en par­ti­cu­lier dans sa réa­lité en tant que société de clas­ses.

La complainte des classes moyennes (chanson réaliste)

En réa­lité, l’iden­tité qui se pense comme uni­ver­selle, et par­tant sans iden­tité, c’est une cer­taine classe sociale : l’upper middle class occi­den­tale. Elle est sans iden­tité, parce qu’elle est la classe sociale étalon, le réfé­rent abs­trait de toutes les autres clas­ses, et donc de l’Homme en géné­ral. C’est ce qu’elle nomme « uni­ver­sa­lisme ». C’est bien elle qui est décrite, sans jamais être nommée, par l’IQV. C’est aussi, natu­rel­le­ment, vers elle (et contre elle) que l’IQV dirige son dis­cours.
C’est elle qui ne per­çoit la société que comme un « vague agré­gat » d’ins­ti­tu­tions et d’indi­vi­dus, une « abs­trac­tion défi­ni­tive ».
C’est elle qui ne voit dans toute la vie des « cités » que des poli­ciers et de jeunes émeutiers.
C’est bien elle pour qui tra­vailler signi­fie négo­cier et vendre au meilleur prix ce qui n’est plus « force de tra­vail » mais com­pé­tence cog­ni­tive et rela­tion­nelle, et qui souf­fre logi­que­ment de ce avec quoi elle tra­vaille.
C’est elle qui cultive son pré­cieux et pro­blé­ma­ti­que Moi à coups de déve­lop­pe­ment per­son­nel, de yoga et de psy­cha­na­lyse.
C’est elle qui souf­fre de la « cas­tra­tion sco­laire » et rêve, en son enfance, de brûler son école, parce qu’elle est la voie néces­saire de son inté­gra­tion, et ne le fait pas, pour la même raison.
C’est elle encore qui, cernée de mar­chan­di­ses dont elle veut igno­rer qu’elles ont bien dû être pro­dui­tes, trouve que le tra­vail indus­triel est obso­lète, les ouvriers sur­nu­mé­rai­res et que l’économie est désor­mais « vir­tuelle ».
C’est elle seule qui existe poli­ti­que­ment, se soucie écologiquement et vote démo­cra­ti­que­ment. C’est elle aussi dont une partie de la jeu­nesse va se cons­ti­tuer en black blocs contre tous les G20 de la terre.
C’est elle enfin « la classe qui nie toutes les clas­ses », non pas pour qu’elles dis­pa­rais­sent mais pour qu’elles exis­tent à jamais. Ceci dit non pour expul­ser cette classe hors du champ des luttes, mais pour mon­trer qu’aucune iden­tité ne peut se situer hors d’un monde socia­le­ment déter­miné.

« La joie d’éprouver une puissance commune »

Si ce texte a une uti­lité, c’est de par­ve­nir à sus­ci­ter un peu plus de méfiance envers les grou­pes que nous sommes amenés à cons­ti­tuer. Se ras­sem­bler est néces­saire. Mais trop sou­vent, le dicton selon lequel « qui se res­sem­ble s’assem­ble » a ten­dance à se ren­ver­ser. La ques­tion n’est pas de ne res­sem­bler à per­sonne, mais d’être atten­tifs à ne pas lais­ser une iden­tité s’empa­rer de nous.

Ne pas lais­ser, par exem­ple, une iden­tité nous mettre ses mots dans la bouche, ne pas se lais­ser séduire par la pro­messe d’obte­nir une cohé­rence plus grande que celle que nous pour­rions pro­duire par nous-mêmes, au prix du renon­ce­ment à notre capa­cité de juger. Il faut se méfier aussi de la cohé­rence. Rien n’est plus cohé­rent ni mieux orga­nisé qu’un cris­tal, der­nier stade de la miné­ra­li­sa­tion, rien n’est plus mort aussi.

Aujourd’hui, l’iden­tité promue par l’IQV se mani­feste entre autres par l’essai­mage de ses mots dans de nom­breu­ses bou­ches : on entend « ami­tiés », « corps », « flux », « s’orga­ni­ser », on sait ce qui parle, et on n’entend plus rien. On n’établit pas un lan­gage commun avec des per­ro­quets.

Mais il n’y a pas que l’IQV : si j’ai parlé en par­ti­cu­lier de celle-ci, c’est qu’elle est suf­fi­sam­ment expli­cite et cohé­rente, et aussi assez lar­ge­ment connue pour en faire le point de départ d’une dis­cus­sion col­lec­tive. Il y a d’autres iden­ti­tés, celles par exem­ple pour les­quel­les les mots « lutte des clas­ses » et « guerre sociale » sont moins des ques­tions qui se posent qu’autant d’étendards qu’on agite, pour mieux se dis­tin­guer de l’iden­tité d’en face. La lutte entre les iden­ti­tés est lit­té­ra­le­ment sans fin.

Il est clair qu’aucun groupe isolé ne peut aujourd’hui s’abs­traire du monde et réa­li­ser le com­mu­nisme dans son coin. Cela ne nous empê­che pas, et nous le fai­sons déjà, de recher­cher des pra­ti­ques anti-hié­rar­chi­ques, de ques­tion­ner nos modes d’appar­te­nance, etc. Tout en sachant que cela aussi peut se figer en coin­çage iden­ti­taire.

On peut par­ti­ci­per à un groupe sans pour autant s’y iden­ti­fier. La fonc­tion d’un groupe devrait être de donner plus d’auto­no­mie à ceux qui y par­ti­ci­pent, de per­met­tre le déve­lop­pe­ment de leurs capa­ci­tés. Le surin­ves­tis­se­ment affec­tif dans un groupe finit trop sou­vent par ne créer que des dépen­dan­ces, et par sus­ci­ter d’affec­tueu­ses chef­fe­ries.

Un groupe n’est pas une fin en soi. L’amitié n’y est pas néces­saire. On peut se regrou­per pro­vi­soi­re­ment pour une tâche pré­cise, et à cette fin s’enten­dre, et le groupe peut n’exis­ter qu’à cette fin pré­cise, sans débor­der pour autant sur d’autres domai­nes. Il y a des gens qui sont nos amis, avec les­quels on ne fait rien, que par­ta­ger de bons moments, et d’autres avec les­quels on se regroupe pour accom­plir une tâche, mener un projet, et qui ne sont pas pour autant nos amis. Le com­mu­nisme n’est pas la com­mu­nauté. Il n’y a pas à faire per­du­rer un groupe au-delà des fins pour les­quel­les il nous est néces­saire.

Un groupe cons­ti­tué pour des fins par­ti­cu­liè­res peut même se per­met­tre de se donner des « chefs », employés à des tâches pré­ci­ses. Pour manœu­vrer un trois-mâts, il est impé­ra­tif que quelqu’un dirige la manœu­vre : c’est une ques­tion de coor­di­na­tion. Par contre, on peut se passer d’un capi­taine, et pren­dre ensem­ble les déci­sions qui régis­sent la vie du navire, choi­sir la direc­tion à pren­dre, etc.

Nous avons spon­ta­né­ment ten­dance à sur­va­lo­ri­ser nos grou­pes, et plus un groupe est mar­gi­nal, plus cette sur­va­lo­ri­sa­tion est intense. C’est un méca­nisme essen­tiel du ren­for­ce­ment iden­ti­taire. Le déce­ler et s’en méfier, c’est déjà com­men­cer à lui faire bar­rage.

De plus, la sur­va­lo­ri­sa­tion iden­ti­taire de grou­pes mar­gi­naux (ce qui peut sim­ple­ment vou­loir dire « res­treints ») les conduit à se mar­gi­na­li­ser plus encore, les condui­sant à deve­nir d’utiles repous­soirs pour l’ensem­ble de la société. Quelques punks conso­li­dent beau­coup de cadres. Et ceci n’est pas une erreur stra­té­gi­que de la part des iden­ti­tés, mais est pro­duit socia­le­ment : on finit par deve­nir ce que l’on veut que nous soyons. Tout groupe res­treint court donc le risque de se chan­ger en sa propre cari­ca­ture, pour exis­ter selon le mode socia­le­ment attendu de lui.

Se cons­ti­tuer d’emblée en sachant qu’on n’est qu’une partie d’un ensem­ble plus vaste, au sein duquel on existe au même titre que ceux qu’on consi­dère comme ses enne­mis, qu’on existe dans un monde ouvert et non pas pola­risé selon les néces­si­tés d’un récit, c’est une base sur laquelle on peut tenter de cons­ti­tuer des grou­pes qui ne se refer­ment pas en iden­ti­tés. Exister dans les luttes qui le per­met­tent sur cette base-là serait un bon début. Personnellement, il m’a semblé en voir une esquisse dans l’« AG en lutte » de la rue Servan, à Paris, en 2006.

Il est clair tou­te­fois que l’enfer­me­ment iden­ti­taire est bien sou­vent ce à quoi nous res­tons socia­le­ment accu­lés. On ne peut qu’espé­rer que repé­rer cet enfer­me­ment, le rendre visi­ble là où il s’opère, peut per­met­tre de com­men­cer à le rompre. S’en défaire com­plè­te­ment est l’objet d’une révo­lu­tion com­mu­niste.

Alain C.

Pour d’autres points de vue sur cette ques­tion, notam­ment en ce qui concerne « l’affaire de Tarnac » et ses suites, on peut lire le texte Contribution aux dis­cus­sions sur la répres­sion anti­ter­ro­riste , dis­po­ni­ble sur Internet. Je sous­cris lar­ge­ment à ce qui y est dit, et je me suis donc dis­pensé de reve­nir sur des points qui y sont déjà trai­tés.

Alain C.

Texte ori­gi­na­le­ment posté sur : http://info­kios­ques.net/spip.php?ar...

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