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L’analogie (post) coloniale

Publié le 25 novembre 2004

Maj le 17 janvier 2005

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Jeune étudiant des Minguettes, actuellement à Paris, Abdellali Hajjat a réalisé le film « MEMOIRE EN MARCHE », que certains ont pu voir au Gourbi le 21 novembre 2002 ou à Sciences Po, à propos de la marche de l’égalité lancée en 1983 par des jeunes des Minguettes. Par ce texte, il nous aide à réfléchir sur les attitudes colonialistes d’aujourd’hui, qui rejaillissent sur celles des jeunes et des habitants de quartiers de banlieue. Que cette réflexion permette de susciter le débat !

Que ce soit dans les débats qui ani­ment des orga­ni­sa­tions comme le Mouvement de l’Immigration et des Banlieues à Paris ou Divercité à Lyon, mais aussi la pré­pa­ra­tion des Assises de l’anti­co­lo­nia­lisme, la ques­tion de la com­pa­rai­son entre le contexte colo­nial fran­çais, qui s’est ter­miné en 1962, et le contexte de l’immi­gra­tion post­co­lo­niale est lan­ci­nante. A tra­vers les slo­gans « Traitement colo­nial des quar­tiers » ou « Justice colo­niale », ces mou­ve­ments se basent sur une intui­tion : le mépris, les iné­ga­li­tés, le racisme, etc., pren­nent leur ori­gi­nes dans le passé colo­nial. Mais nous ne sommes qu’au début de la réflexion, et il nous reste à argu­men­ter, à pré­ci­ser et cons­truire une pensée poli­ti­que anti­co­lo­nia­liste pour aujourd­hui.

L’intui­tion de départ est fondée. Parce que com­ment expli­quer la radi­ca­li­sa­tion des dis­cri­mi­na­tions subies par les immi­grés dans les ancien­nes colo­nies et de leurs enfants ? En effet, il existe une dis­tinc­tion entre l’immi­gra­tion post- colo­niale (Maghreb, Afrique sub­sa­ha­rienne, « confet­tis de l’Empire » des Antilles et d’ailleurs, voire ex-Indochine) et les immi­gra­tions pré­cé­den­tes (Europe du Sud et de l’Est prin­ci­pa­le­ment). Certains dis­cours racis­tes, qui ont une grille de lec­ture inté­gra­tion­niste, peu­vent dire la même chose : si ces famil­les immi­grées posent tant de pro­blè­mes, c’est parce quel­les sont « inas­si­mi­la­bles », « inin­té­gra­bles », à cause de leur culture étrangère, leur reli­gion (en par­ti­cu­lier l’Islam), etc. Contrairement à ce qu’affirme ce dis­cours cultu­ra­liste et raciste, la dis­tinc­tion semble plutôt liée à l’his­toire : des pays comme l’Espagne, le Portugal, la Pologne n’ont pas été colo­ni­sés par la République France. Ainsi, les res­sor­tis­sants de ces pays n’ont pas été l’objet du dis­cours de légi­ti­ma­tion de la colo­ni­sa­tion : « mis­sion civi­li­sa­trice » pour les « bar­ba­res » que sont les Noirs-rieurs-spor­tifs-dan­seurs, les Arabes-vicieux-voleurs-vio­leurs-fana­ti­ques, les Asiatiques-tra­vailleurs-dis­crets-dociles, etc. Autrement dit, lors­que les ex-colo­ni­sés arri­vent sur le ter­ri­toire fran­çais, ils sont pré­cé­dés par des repré­sen­ta­tions, des images et des pré­ju­gés qui sont direc­te­ment issus de la culture colo­niale fran­çaise.

Il existe donc une spé­ci­fi­cité de l’immi­gra­tion post­co­lo­niale vis-à-vis des autres immi­gra­tions. Il reste à la pré­ci­ser. Afin de parer à toutes les cri­ti­ques qu’on ne man­quera pas de nous faire, il est pré­fé­ra­ble de divi­ser le pro­blème et d’affron­ter cette ques­tion sous dif­fé­rents angles : com­pa­rai­son entre rap­port colo­nial et rela­tion de domi­na­tion entre immi­grés et « gau­lois » ; entre droit colo­nial et droit des étrangers ; entre les repré­sen­ta­tions des figu­res de l’indi­gène, de l’immi­gré et du musul­man ; entre la pro­duc­tion des élites indi­gè­nes par le pou­voir colo­nial pour jus­ti­fier sa domi­na­tion et l’émergence d’une élite « beur » (SOS Racisme, et autres) ; entre l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion de l’Islam tra­di­tion­nel dans les pays colo­ni­sés à majo­rité musul­mane et les mani­pu­la­tions poli­ti­ques de lIslam de France (Conseil Français du Culte Musulman et autres) ; entre ins­tru­men­ta­li­sa­tion de la cause des femmes par l’impé­ria­lisme et les manoeu­vres de l’Etat fran­çais pour dia­bo­li­ser les sau­va­geons (Ni Putes Ni Soumises et autres) ; entre la répres­sion colo­niale et la vio­lence des rap­ports héri­tiers de l’immi­gra­tion ; police ( BAC et autres) ; entre la sépa­ra­tion urbaine entre ville colo­niale et ville indi­gène, et la ségré­ga­tion spa­tiale de nos ban­lieues ; et j’en oublie sûre­ment.

Tous ces angles d’atta­que ne sont pas vier­ges, et il existe déjà quel­ques (trop peu) d’ana­ly­ses qui réus­sis­sent la démons­tra­tion de la vali­dité de la com­pa­rai­son entre colo­ni­sa­tion et immi­gra­tion. Ils doi­vent être syn­thé­ti­ser dans une réflexion glo­bale afin de fonder l’ana­lo­gie entre contexte colo­nial et contexte de l’immi­gra­tion post­co­lo­niale. La notion d’ana­lo­gie est une voie médiane entre l’iden­tité totale (A et B sont radi­ca­le­ment iden­ti­ques) et l’alté­rité totale (A et B sont radi­ca­le­ment dif­fé­rents). L’ana­lo­gie impli­que donc une réflexion sur l’adé­qua­tion (en quoi la com­pa­rai­son est vraie) et l’ina­dé­qua­tion (en quoi elle l’est moins ou pas du tout) entre les deux pôles de la com­pa­rai­son (ce qui sup­pose une connais­sance poin­tue de la colo­ni­sa­tion et de lim­mi­gra­tion). Ce texte pro­pose des pistes de réflexion sur la com­pa­rai­son entre rap­port colo­nial dans les colo­nies et rap­port néo­co­lo­nial en France.

Le dis­cours sur (ou l’injonc­tion à) l’inté­gra­tion est direc­te­ment issu de l’héri­tage colo­nial. Ce dis­cours pro­duit des effets de théo­rie, c’est-à-dire qu’à force d’être pro­noncé, il agit sur la réa­lité sociale. Il devient dis­cours per­for­ma­tif. Les indi­vi­dus qui reçoi­vent ce dis­cours peu­vent mon­trer leur irri­ta­bi­lité face à l’éternelle sus­pi­cion que porte l’injonc­tion à l’inté­gra­tion : peu importe les nom­breux « efforts d’inté­gra­tion », on est tou­jours sus­pecté de ne pas l’être tota­le­ment. L’idéo­lo­gie inté­gra­tion­niste repose sur plu­sieurs piliers. Tout d’abord, elle sup­pose une dif­fé­rence entre culture domi­nante et culture domi­née. Il exis­te­rait des « valeurs occi­den­ta­les » et des « valeurs afri­cai­nes » ou « isla­mi­ques », et l’uni­ver­sa­lisme se situe, bien sûr, du côté occi­den­tal. Or, la cons­truc­tion natio­nale fran­çaise repose sur la néces­sité d’une homo­gé­néité cultu­relle : pour être citoyen, il faut être fran­çais, c’est-à-dire « cultu­rel­le­ment » fran­çais, même on ne sait pas trop le contenu. Doù la néces­sité de l’inté­gra­tion qui consiste à passer de l’alté­rité radi­cale (nous sommes dif­fé­rents) à l’iden­tité totale (nous sommes iden­ti­ques). Sans cette inté­gra­tion, la « cohé­sion natio­nale » serait en danger, et revêt donc un carac­tère obli­ga­toire, et tous ceux qui s’y refu­sent sont relé­gués à l’écart de la civi­li­sa­tion. Lidéologie inté­gra­tion­niste repose sur un « édenisme », c’est-à-dire qu’il pré­voit qu’une fois l’inté­gra­tion opérée, les « pro­blè­mes de l’immi­gra­tion » seront réso­lues. Il s’agit du mythe de l’inté­gra­tion. Cette injonc­tion à l’inté­gra­tion pro­vient d’une vision étriquée de l’uni­ver­sa­lisme de la Révolution fran­çaise, et elle a connu une apogée pen­dant la Troisième République, en pleine expan­sion de l’empire colo­nial fran­çais. Ainsi la cons­truc­tion de l’État-nation est intrin­sè­que­ment liée à la cons­truc­tion de l’empire colo­nial.

Il semble que l’injonc­tion à l’inté­gra­tion pro­duise des effets (sur les des­ti­na­tai­res) ana­lo­gues aux effets du dis­cours et des pra­ti­ques de l’impé­ria­lisme cultu­rel élaboré lors de la période colo­niale, ana­ly­sés par Frantz Fanon et le pre­mier Albert Memmi. Même si les contex­tes colo­nial et post-colo­nial sont dif­fé­rents his­to­ri­que­ment, la logi­que inté­gra­tion­niste ne semble pas avoir subi de pro­fonde alté­ra­tion, ainsi il paraît légi­time de poser cette grille de lec­ture. Mieux, l’injonc­tion à l’assi­mi­la­tion durant la colo­ni­sa­tion peut nous servir de point de repère pour rendre compte de l’injonc­tion post-colo­niale en ce que la pre­mière n’a pas d’entra­ves, s’exprime dans toute sa dureté, s’exerce sans fio­ri­tu­res du fait de la légi­ti­mité appor­tée par l’idéo­lo­gie colo­nia­liste, et que la seconde n’en serait qu’un avatar. L’uti­li­sa­tion de l’ana­lo­gie pour com­pa­rer les situa­tions his­to­ri­ques de la colo­ni­sa­tion et de l’immi­gra­tion post­co­lo­niale fonde l’affir­ma­tion que l’inté­gra­tion­nisme est un avatar de l’impé­ria­lisme cultu­rel. Il reste cepen­dant à pré­ci­ser le contenu de cette ana­lo­gie.

Le pion­nier de la socio­lo­gie de l’immi­gra­tion en France, Abdelmalek Sayad, apporte des éléments de réponse sur la ques­tion : il existe une « dif­fé­rence de nature [qui] sépare les deux cas de figu­res ». Dans le cas de la colo­ni­sa­tion, la société assi­mi­la­trice s’est impo­sée sur le propre ter­ri­toire des indi­gè­nes, par la conquête. La solu­tion du natio­na­lisme hos­tile à l’assi­mi­la­tion fut choi­sie pour remé­dier à la vio­lence de la colo­ni­sa­tion. Dans le cas de l’immi­gra­tion, ce sont les popu­la­tions à assi­mi­ler qui sont venues sur le ter­ri­toire de la société assi­mi­la­trice. Ici la solu­tion de l’irré­den­tisme (c’est-à-dire un projet natio­na­liste pour l’indé­pen­dance d’un ter­ri­toire) est « tota­le­ment inconce­va­ble », d’où une situa­tion iné­dite : la colo­ni­sa­tion ter­ri­to­riale s’est ter­mi­née, sou­vent dans le sang, mais le colo­nia­lisme, ou l’impé­ria­lisme cultu­rel, se per­pé­tue. Ainsi, on peut faire l’hypo­thèse que les « struc­tu­res d’atti­tude et de pensée » qui se sont cons­trui­tes lors de l’époque impé­riale ten­dent à per­du­rer malgré une rela­tive dis­tance his­to­ri­que, ce qui sup­pose de consi­dé­rer ces struc­tu­res comme dis­po­sant d’une force d’iner­tie ren­dant dif­fi­cile le chan­ge­ment. Cette iner­tie s’illus­tre notam­ment à tra­vers les repré­sen­ta­tions de l’Arabe ou du Musulman (homme et femme) et toute une série d’atti­tu­des et de pensée vis-à-vis des popu­la­tions issues de l’immi­gra­tion post­co­lo­niale qui n’ont pas fait l’objet d’un tra­vail de deuil de la période colo­niale. Le fait que la France ait de gran­des réti­cen­ces à reconnaî­tre son passé colo­nial s’expli­que en grande partie par la force de l’iner­tie, et l’acti­visme récent des grou­pes nos­tal­gi­ques de l’Empire fran­çais (pré­sents dans les ins­tan­ces de pou­voir) qui pré­ten­dent réha­bi­li­ter cette période sombre de l’Histoire fran­çaise montre le degré d’impré­gna­tion des struc­tu­res d’atti­tu­des et de pensée héri­tées de la colo­ni­sa­tion. Les débats sur l’Islam de France réson­nent d’une manière par­ti­cu­lière si on les com­pare avec ceux de la période colo­niale, puis­que les ques­tions se posaient dans les mêmes termes : l’Islam est-il un danger pour la République ? Les musul­mans sont-ils assi­mi­la­bles ?, etc. En ce sens l’inté­gra­tion­nisme est l’héri­tier de l’oeuvre de l’impé­ria­lisme.

L’ana­lo­gie se pour­suit par le pro­lon­ge­ment de l’inte­rac­tion entre colo­ni­sa­teur et colo­nisé vers celle, avec des modi­fi­ca­tions dues au contexte his­to­ri­que, entre le « natio­nal » et le « non-natio­nal ». Les por­traits du colo­ni­sa­teur (celui qui se refuse et celui qui s’accepte) et du colo­nisé (l’assi­milé ou le révolté) bros­sés par le pre­mier Memmi ser­vent de base à la cons­truc­tion du modèle ci-des­sous, mais l’immi­gra­tion apporte une donnée iné­dite : elle ouvre la voie à ce que j’appelle le repli d’ouver­ture. Parce que la grande dif­fé­rence de l’immi­gra­tion post­co­lo­niale vis-à-vis de la colo­ni­sa­tion est que les indi­vi­dus et grou­pes en ins­tance d’assi­mi­la­tion ont des posi­tions socia­les, poli­ti­ques et juri­di­ques dif­fé­ren­tes. Il serait abusif de com­pa­rer la misère économique et sociale des colo­ni­sés avec celles des popu­la­tions pau­pé­ri­sées des ban­lieues de France. Contrairement à la colo­ni­sa­tion, les popu­la­tions issues de l’immi­gra­tion post­co­lo­nia­les ont la pos­si­bi­lité, avec bien sûr de fortes res­tric­tions gou­ver­ne­men­ta­les, à la citoyen­neté fran­çaise et à tous les droits qui en décou­lent.

Pour résu­mer, l’adé­qua­tion de l’ana­lo­gie réside prin­ci­pa­le­ment dans la per­sis­tance des struc­tu­res d’atti­tu­des et de pensée cons­trui­tes durant la période de l’impé­ria­lisme cultu­rel triom­phant, mais l’ina­dé­qua­tion réside prin­ci­pa­le­ment dans le contexte his­to­ri­que et toutes ses consé­quen­ces pra­ti­ques, dont la plus impor­tante est que les inte­rac­tions entre domi­nant (ex-colo­ni­sa­teur) et domi­nés (ex-colo­ni­sés) sont modi­fiées au profit d’une sub­ver­sion de l’ordre natio­nal (alors que la déco­lo­ni­sa­tion était en fait une lutte de l’impé­ria­lisme par le natio­na­lisme). L’exis­tence du « natio­na­lisme sans nation » est sans doute la spé­ci­fi­cité his­to­ri­que des héri­tiers et héri­tiè­res de l’immi­gra­tion post­co­lo­niale.

En fonc­tion de ce qui vient dêtre avancé, on peut affir­mer que les popu­la­tions issues de l’immi­gra­tion post­co­lo­niale ten­dent, au sein (et à cause) du rap­port de domi­na­tion, à se diri­ger vers deux atti­tu­des dis­tinc­tes, cha­cune ven­ti­lées en deux caté­go­ries. La pre­mière est la haine de soi, qui devient haine des autres. Le climat de concur­rence inte­rin­di­vi­duelle et la vio­lence au sein des quar­tiers popu­lai­res eth­ni­ci­sés rentre dans ce cadre d’ana­lyse. L’« inté­gra­tion » impose ces souf­fran­ces qui rejaillis­sent sur les plus pro­ches, les ex-colo­ni­sés. Cette contrac­tion mus­cu­laire (ce sen­ti­ment de révolte contre la néga­tion de soi qui pénè­tre dans le corps meur­tri) s’exprime dans la quête impos­si­ble du « natio­na­lisme sans nation » qu’évoque Sayad. La haine de soi découle du conflit non résolu entre l’inté­rio­ri­sa­tion d’une repré­sen­ta­tion néga­tive de soi véhi­cu­lée par la culture domi­nante et la volonté inas­sou­vie d’expri­mer une iden­tité posi­tive et, en cela, elle est le reflet de la puis­sance des caté­go­ri­sa­tions domi­nan­tes. Elle cor­res­pond à l’objec­tif de l’injonc­tion à l’inté­gra­tion : délé­gi­ti­mer la culture domi­née et légi­ti­mer la culture domi­nante, mais aussi, en com­bi­nai­son avec la muta­tion du capi­ta­lisme fran­çais, au phé­no­mène de désaf­fi­lia­tion théo­risé par Robert Castel. Elle abou­tit ainsi sur la haine des autres sem­bla­bles, parce que l’indi­vidu voit dans son sem­bla­ble la haine qu’il porte à lui-même, et elle reste confi­née dans le quar­tier, stig­ma­tisé et s’exprime géné­ra­le­ment en son sein.

Cette haine de soi se retrouve aussi chez les plus « inté­grés » (selon les cri­tè­res de l’idéo­lo­gie inté­gra­tion­niste) des ex-colo­ni­sés et de leurs enfants. Ils ont inté­rio­risé le dis­cours domi­nant et sont sommés de servir d’« exem­ples d’inté­gra­tion » aux masses « inas­si­mi­la­bles ». La plu­part trou­vent des posi­tions socia­les plus ou moins valo­ri­sées, et leur image est bran­die dans les médias pour confir­mer l’édenisme de l’injonc­tion à l’« inté­gra­tion » : il est pos­si­ble que ça réus­sisse. L’injonc­tion à l’inté­gra­tion pro­duit donc une rup­ture au sein des ex-colo­ni­sés, dans la logi­que des élites indi­gè­nes de l’époque colo­niale, ayant pour mis­sion de « civi­li­ser » les « masses bar­ba­res ». Une partie des indi­vi­dus ayant émergé du mou­ve­ment social issu de l’immi­gra­tion des années 1980 peu­vent être iden­ti­fiés à cette caté­go­rie, comme cer­tai­nes figu­res média­ti­ques de la « beu­ri­tude » (Malek Boutih, Fadela Amara, etc.). Cette figure de l’héri­tier se rap­pro­che de la pre­mière réponse du colo­nisé au rap­port colo­nial qu’iden­ti­fie Memmi : l’amour du colo­ni­sa­teur et la haine de soi. Mais elle se com­plexi­fie puis­quelle ne touche pas uni­que­ment l’élite « beur » (comme il y eut l’élite indi­gène) mais aussi les popu­la­tions les plus pré­ca­ri­sées. Cependant, en période colo­niale et post­co­lo­niale, les impos­si­bi­li­tés de l’actua­li­sa­tion des pro­mes­ses tenues vien­nent briser le mythe de l’inté­gra­tion : les héri­tiers sont soit cons­tam­ment rame­nés à leur « dif­fé­rence » (qui n’est qu’un euphé­misme pour dire infé­rio­rité), soit la pro­messe d’une ascen­sion sociale s’évapore suite aux mul­ti­ples obs­ta­cles à celle-ci.

La seconde ten­dance est celle de la réac­tion, ou du repli. Je n’entend pas le terme « repli » de la manière péjo­ra­tive véhi­cu­lée par le sens commun, qui afflige du stig­mate de la réac­tion, de l’arrié­ra­tion, de la non moder­nité, tous ceux qui refu­sent le dis­cours domi­nant. Cette réac­tion est au contraire posi­tive du point de vue des domi­nés, car elle cons­ti­tue une atti­tude de contre-vio­lence, de pré­ser­va­tion, salu­taire, pour pré­ser­ver la vie (et la diver­sité de ses mani­fes­ta­tions cultu­rel­les). Elle énonce clai­re­ment un arrêt de la dyna­mi­que néga­trice de l’alté­rité de l’inté­gra­tion­nisme qui nie la vie dans toute sa pro­fon­deur. Cette figure est celle du révolté chez Memmi et Fanon, du natio­na­liste se mobi­li­sant pour la libé­ra­tion du joug colo­nial. Le contexte de l’immi­gra­tion pose les termes autre­ment puis­que la solu­tion de l’irré­den­tisme est inconce­va­ble. Spécifique à cette situa­tion his­to­ri­que iné­dite, la réac­tion, ou repli, recèle en elle deux poten­tia­li­tés qu’il est indis­pen­sa­ble de dis­tin­guer, l’une exclu­sive, l’autre d’ouver­ture.

La réac­tion sup­pose en effet de repren­dre la fron­tière cons­truite par les domi­nants. Cette fron­tière qui stig­ma­tise est, par un ren­ver­se­ment total, alors reven­di­quée comme partie inté­grante et inté­gra­trice de l’iden­tité domi­née. On passe ainsi d’un refus domino-cen­trisme (c’est-à-dire la domi­na­tion telle quelle s’exerce) à la reprise objec­tive du domino-mor­phisme (la domi­na­tion telle quelle s’est formée, par la dicho­to­mi­sa­tion de l’espace social et poli­ti­que ; le cli­vage natio­nal-racial est conforté). Une iden­tité domi­née plus ou moins nou­vel­le­ment sub­stan­tia­li­sée est confron­tée à une iden­tité domi­nante ancien­ne­ment sub­stan­tia­li­sée ; c’est la défi­ni­tion qu’on peut donner au « com­mu­nau­ta­risme ». La fron­tière est tou­jours là, et non remise en cause. Si elle n’est pas remise en cause, le repli exclu­sif s’enclen­che, dans la même dyna­mi­que essen­tia­liste que l’inté­gra­tion­nisme. La dicho­to­mie « eux » et « nous » est réi­fiée, en s’appuyant sur une ori­gine mythi­fiée, et fonde un combat à entre­pren­dre, pour la survie ou par ven­geance, par­fois par la vio­lence phy­si­que. On passe de la pré­ser­va­tion de la vie à une logi­que de mort (cette caté­go­rie englobe tous les com­por­te­ments vio­lents, avec toutes les varia­tions qu’ils peu­vent connaî­tre) et, en ce sens, le repli exclu­sif et la haine de soi ont une proxi­mité de profil socio­lo­gi­que dans la vio­lence qu’ils véhi­cu­lent.

La seconde poten­tia­lité est ce que j’appelle le repli d’ouver­ture. Il a de commun avec le repli exclu­sif le refus de l’inté­gra­tion­nisme et la pré­ser­va­tion de la vie (au sens large du terme). Mais il conçoit le repli comme tran­si­toire. Pour lui, la fron­tière entre « eux » et « nous » doit être sup­pri­mée (et non inver­sée), et il est néces­saire de penser un vou­loir-vivre-ensem­ble en s’émancipant des rela­tions de domi­na­tions, en appe­lant à un nouvel uni­ver­sa­lisme. Mais il sup­pose une cons­cien­ti­sa­tion poli­ti­que des héri­tiers de l’immi­gra­tion post-colo­niale qui est peu répan­due (ils font partie des popu­la­tions les moins poli­ti­sées du champ poli­ti­que en France). On voit ainsi, pour une mino­rité d’entre eux, s’esquis­ser une poli­ti­sa­tion de la situa­tion dans les ex-colo­ni­sés, qui se ren­dent compte qu’ils sont objec­ti­ve­ment et par­tiel­le­ment déter­mi­nés par ce qu’ils com­bat­tent. Ils ont cons­cience des effets de l’inté­gra­tion­nisme sur eux en ce sens qu’ils por­tent un regard cri­ti­que sur leurs pra­ti­ques, se ren­dent compte de cer­tains déter­mi­nis­mes, et agis­sent en fonc­tion de manière à amé­lio­rer leur condi­tion. D’où l’émergence d’une logi­que d’action col­lec­tive en vue de sup­pri­mer le rap­port de domi­na­tion, le repli d’ouver­ture sert donc de trem­plin pour l’action poli­ti­que d’émancipation des rela­tions de domi­na­tion. Les résis­tan­ces à l’injonc­tion à l’inté­gra­tion peu­vent s’arti­cu­ler de plu­sieurs maniè­res : elles peu­vent être poli­ti­ques, cultu­rel­les, économiques, etc. Pour être plus précis au niveau du voca­bu­laire, le repli exclu­sif est une réac­tion, au sens où il n’existe aucune réflexi­vité sur l’action, et le repli d’ouver­ture une résis­tance, en ce qu’il tente une com­pré­hen­sion de soi.

Mais il est évident que des pas­sa­ges s’effec­tuent entre les dif­fé­rents pro­fils. Par exem­ple, cer­tains anciens mili­tants issus de la Marche de 1983 sont passés, chro­no­lo­gi­que­ment, d’une croyance véri­ta­ble dans le mythe de l’inté­gra­tion, au repli exclu­sif à tra­vers la pra­ti­que d’un Islam fermé, pour ter­mi­ner leurs par­cours vers le repli d’ouver­ture dans leur impli­ca­tion dans une asso­cia­tion musul­mane reven­di­ca­tive.

Selon moi, l’ampleur du repli iden­ti­taire en direc­tion de réfé­rents isla­mi­ques résulte en grande partie (bien sûr d’autres phé­no­mè­nes sociaux et économiques ren­trent en jeu) d’une consé­quence du carac­tère éminemment para­doxal de l’injonc­tion à l’inté­gra­tion. En effet, alors que son objec­tif est l’homo­gé­néi­sa­tion cultu­relle, son action débou­che au contraire par la réac­ti­va­tion d’un héri­tage cultu­rel qui jusque là était resté en som­meil. Ainsi, la volonté d’inté­gra­tion est perçue comme un véri­ta­ble men­songe : « mais à partir de quel moment est-ce qu’on est inté­gré ? », qui dénote l’ambi­guïté fon­da­men­tale de l’injonc­tion . Ce n’est pas un hasard si la cité des Minguettes, qui a donné nais­sance à la Marche pour l’égalité, est deve­nue le foyer de nom­breu­ses asso­cia­tions musul­ma­nes (nées à la fin des années 1980). Suite à l’évaporation du mirage de l’inté­gra­tion, une recher­che iden­ti­taire s’est accom­plie ici plus qu’ailleurs.

Finalement, l’ana­lo­gie colo­niale peut être pensée socio­lo­gi­que­ment. On ne peut pas com­pren­dre les stra­té­gies iden­ti­tai­res des héri­tiers et héri­tiè­res de l’immi­gra­tion sans se réfé­rer au rap­port colo­nial. Une fois prise la mesure des effets du rap­port néo­co­lo­nial, l’ana­lo­gie peut être pensée poli­ti­que­ment. En pas­sant par la com­pa­rai­son on com­prend mieux les proxi­mi­tés idéo­lo­gi­ques qui peu­vent paraî­tre para­doxa­les. SOS Racisme ou Ni Putes Ni Soumises sont les alliés objec­tifs (c’est-à-dire sans qu’ils s’en ren­dent compte) des mem­bres du Conseil Français du Culte Musulman. Les pre­miers ren­trent dans l’idéal-type 1 et les seconds dans l’idéal-type 3. Tous les deux incar­nent les deux pro­po­si­tions que les domi­nants impo­sent aux domi­nés : inté­gra­tion­nisme et dif­fé­ren­cia­lisme.

Comme le disait Abdelmalek Sayad et Pierre Bourdieu en 1964, mais qui résonne encore aujourd­hui dans nos réflexions actuel­les : « Ce n’est pas un hasard si le colo­nia­lisme a trouvé son ultime refuge idéo­lo­gi­que dans le propos inté­gra­tion­niste : en effet, le conser­va­tisme ségré­ga­tion­niste et l’assi­mi­la­tion­nisme ne s’oppo­sent qu’en appa­rence. Dans un cas, on invo­que les dif­fé­ren­ces de fait pour nier l’iden­tité de droit, dans l’autre cas, on nie les dif­fé­ren­ces de fait au nom de l’iden­tité en droit. Ou bien on accorde la dignité d’homme, mais seu­le­ment au Français vir­tuel ; ou bien on s’arrange pour la refu­ser, en invo­quant l’ori­gi­na­lité de la civi­li­sa­tion magh­ré­bine, mais ori­gi­na­lité toute néga­tive, par défaut ». Il nous reste à inven­ter une alter­na­tive à cette fausse alter­na­tive. Mais c’est une autre his­toire...

Abdellali Hajjat (Ici & Là-Bas/Divercité)

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