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La guerre de 1914-1918 : le creuset des totalitarismes

Publié le 11 novembre 2008

Maj le 9 mai 2009

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Les com­mé­mo­ra­tions du 11 novem­bre 1918 occultent tou­jours le sou­ve­nir du car­nage et pré­fè­rent exal­ter le mar­tyre des sol­dats en sacra­li­sant leurs com­bats. Elles fabri­quent le mythe de la guerre natio­nale, la mémoire des com­bats est défor­mée, le culte du soldat est quasi reli­gieux et s’incarne dans les monu­ments aux morts et les céré­mo­nies. La République, et avec elle le pou­voir en place (quelle que soit son étiquette poli­ti­que), pro­fite de ces moments pour s’auto­cé­lé­brer, sans se sou­cier de véra­cité his­to­ri­que.

On sait com­bien ces messes laï­ques sont capa­bles de se trans­for­mer en révi­sion­nisme ; on se sou­vient encore com­ment le bicen­te­naire de 1789, sous la direc­tion intel­lec­tuelle d’un his­to­rien réac­tion­naire (François Furet) et dont les fes­ti­vi­tés furent condui­tes par le publi­ci­taire des Galeries Lafayette (Jean-Paul Goude), a été l’occa­sion d’enter­rer le concept même de révo­lu­tion.

Il est donc impor­tant de reve­nir sur cette période pour com­pren­dre que leur démar­che a pour objec­tif de pro­duire du consen­sus natio­nal, et découle d’une vision poli­ti­que des clas­ses domi­nan­tes. Car si tout le monde admet théo­ri­que­ment que la Première Guerre mon­diale fut bien la matrice du XXe siècle, on oublie volon­tiers que l’Europe fut, pen­dant quel­ques années, le champ de mul­ti­ples sou­lè­ve­ments dont la défaite a ouvert gran­des les portes du tota­li­ta­risme.

La Seconde Internationale l’avait promis : si le monde capi­ta­liste était assez fou pour décla­rer la guerre, il som­bre­rait dans la révo­lu­tion. Le socia­liste alle­mand August Bebel annon­çait en 1911 au Reichstag : « Je suis convaincu que cette grande guerre mon­diale sera suivie d’une révo­lu­tion mon­diale. Vous récol­te­rez ce que vous avez semé. Le cré­pus­cule des dieux appro­che pour le régime bour­geois. »

Des révo­lu­tions jetè­rent bas les Empires russe, alle­mand, austro-hon­grois.

La pré­dic­tion a donc paru, un court ins­tant, pou­voir se réa­li­ser. Entre 1917 et 1921, l’Europe fut secouée par des sou­lè­ve­ments d’impor­tance. Mais, hélas, c’était trop tard, la défaite avait été forgée dès ce funeste 4 août 1914 ! La cons­cience et la déter­mi­na­tion pro­lé­ta­rien­nes ne furent pas suf­fi­sam­ment aigui­sées pour jeter par-dessus bord les consé­quen­ces de la red­di­tion que fut l’Union sacrée réa­li­sée dans chaque camp. Et, comme deux pré­cau­tions valent mieux qu’une, les révo­lu­tion­nai­res affai­blis tom­bè­rent ensuite sous les balles de leurs enne­mis de tou­jours et d’aujourd’hui encore : les pou­voirs cons­ti­tués, quelle que soit leur cou­leur.

Les oppo­sants au sys­tème capi­ta­liste réduits, lami­nés par la guerre puis par la répres­sion, plus rien n’empê­chait la classe domi­nante d’asseoir sa puis­sance sans souci aucun de la forme qu’elle pou­vait pren­dre. Fascisme, sta­li­nisme, Etat key­né­sien, peu lui impor­tait, pourvu que l’ordre soit main­tenu et que les affai­res conti­nuent, même en cas de crise. Le siècle était bien ins­tallé dans la bar­ba­rie. Il se récla­mait des « Lumières », il s’est enfoncé dans les ténè­bres des fas­cis­mes brun et rouge, autant de joyeu­se­tés oppo­sées sur le papier, mais qui se sont sou­vent alliées lorsqu’il s’est agi de mettre hors jeu les vic­ti­mes révol­tées de la bar­ba­rie capi­ta­liste.

La guerre de 1914 nous a tous forgés, même celles et ceux qui en igno­rent tout. Pour nous, elle a marqué le déclin d’un mou­ve­ment révo­lu­tion­naire que l’Espagne de 1936 a tenté, mais en vain, de faire sur­vi­vre ; là encore, ils s’y sont tous mis, unis par leur union sacrée contre la classe ouvrière.

Les leçons à tirer sont énormes et mul­ti­ples, mais la prin­ci­pale est sans doute que la lutte contre cette union sacrée est la prio­rité des prio­ri­tés. Une poli­ti­que d’union sacrée qui s’insi­nue par tous les pores de la poli­ti­que et des luttes, qui gan­grène des têtes autre­ment plus cri­ti­ques et méfian­tes mais qui finis­sent par accep­ter une vision bipo­laire du monde : le bien et le mal, choi­sir l’un des deux camps... Il serait indé­cent de ne pas se rap­pe­ler les consé­quen­ces de cette vision.

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La Chanson de Craonne

Quand au bout d’huit jours le r’pos ter­miné
On va repren­dre les tran­chées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile
Mais c’est bien fini, on en a assez
Personne ne veut plus mar­cher
Et le cœur bien gros, comm’ dans un san­glot
On dit adieu aux civ’lots
Même sans tam­bours et sans trom­pet­tes
On s’en va là-bas en bais­sant la tête

Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes
C’est bien fini, c’est pour tou­jours
De cette guerre infâme
C’est à Craonne sur le pla­teau
Qu’on doit lais­ser sa peau
Car nous sommes tous des condam­nés
Nous sommes les sacri­fiés

Huit jours de tran­chée, huit jours de souf­france
Pourtant on a l’espé­rance
Que ce soir vien­dra la r’lève
Que nous atten­dons sans trêve
Soudain dans la nuit et dans le silence
On voit quelqu’un qui s’avance
C’est un offi­cier de chas­seurs à pied
Qui vient pour nous rem­pla­cer
Doucement dans l’ombre sous la pluie qui tombe
Nos pauvr’ rem­pla­çants vont cher­cher leurs tombes

Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes
C’est bien fini, c’est pour tou­jours
De cette guerre infâme
C’est à Craonne sur le pla­teau
Qu’on doit lais­ser sa peau
Car nous sommes tous des condam­nés
Nous sommes les sacri­fiés

C’est mal­heu­reux d’voir sur les grands bou­le­vards
Tous ces gros qui font la foire
Si pour eux la vie est rose
Pour nous c’est pas la même chose
Au lieu d’se cacher tous ces embus­qués
F’raient mieux d’monter aux tran­chées
Pour défen­dre leurs biens, car nous n’avons rien
Nous autres les pauv’ puro­tins
Et les cama­ra­des sont étendus là
Pour défendr’ les biens de ces mes­sieurs là

Ceux qu’ont le pognon, ceux-là revien­dront
Car c’est pour eux qu’on crève
Mais c’est fini, nous, les trouf­fions
On va se mettre en grève
Ce sera vot’ tour mes­sieurs les gros
De monter sur l’pla­teau
Si vous voulez faire la guerre
Payez-la de votre peau

P.-S.

Courant Alternatif - 1914 - 1918 : Le creuset des totalitarismes

Sommaire

14-18 creuset des totalitarismes ........p. 3
Les causes de la boucherie ........p. 4

Le contexte (Stefan Zweig) ........p 7
« Le 4 août n’est pas tombé du ciel » (RosaLuxembourg) ........p.8

Le mouvement ouvrier vers l’Union sacrée ........p. 9

La CGT ........p 9
Le Parti socialiste ........p. 10
La CGT vire de bord ........p. 10
Les Anarchistes ........p. 11
Les causes du reniement ........p.12
Jaurès ........p.13

L’opposition à la guerre s’organise en Europe ........p. 14

La conférence de Zimmerwald ........p. 14
Déclaration franco-allemande ........p. 16
Déclaration de Karl Liebknecht ........p. 19
Les soldats indigènes : les oubliés ........p. 19

Le mouvement anarchiste et la guerre ........p. 20

L’Internationale anarchiste contre l’Union sacrée ........p.20
Le manifeste des seize pour l’Union sacrée ........p.20
Réponse au manifeste des seize ........p. 21
Un insoumis : Louis Lecoin ........p. 22
Un ralliement prévisible ........p. 23

Mutineries et révoltes de 1917 ........p. 24

Les poilus contre l’armée française ........p. 25
1917 : la reprise des grèves ouvrières ........p. 27
Alsace : la liberté est en marche ........p. 29

Ce numéro spécial ne traite bien sûr pas de tout ce que nous aurions voulu aborder. Il reste, malgré quelques incursions hors des frontières, très hexagonal pour ce qui concerne les soubresauts tragiques que connut le mouvement ouvrier. Dans l’Hexagone, il aurait fallu sans doute insister sur l’arrière, les immenses fortunes qui se sont constituées dans la foulée de la « modernisation » capitaliste qui fut finalement l’enjeu de ce massacre. Il aurait fallu aborder plus à fond les bouleversements sociologiques que cela entraîna : l’arrivée des femmes dans les usines et le déclin des paysans (ils étaient encore 50 % de la population active en 1914) dans les champs. Et le désarroi idéologique qui s’est installé ensuite entre les deux guerres. Le seul regret que nous n’avons pas est d’avoir laissé de côté l’histoire strictement militaire.

Mensuel « Courant Alternatif » Hors-Série N°14 paru en décembre 2008 édité par l’Organisation Communiste Libertaire
Disponible en kiosque ou à commander à : Courant Alternatif c/o Maison de l’écologie - 4, rue Bodin - 69001 Lyon

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