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La presse lyonnaise et les anarchistes : le procès des 66 de 1883

Synthèse du mémoire de maîtrise de Laurent Gallet, publiée dans les Mélanges d’Histoire Libertaire n°2 (A lire en complément de la "déclaration des 66 anarchistes" faite lors de ce procès le 19 janvier 1883 et également publiée sur Rebellyon)

proposée par le Centre de Documentation Libertaire de Lyon.

En 1883, le mouvement anarchiste est sous les feux de l’actualité. En effet, à Lyon, se tient un grand procès collectif où 66 militants, essentiellement de la région mais pas seulement puisque Pierre Kropotkine est impliqué, sont accusés d’appartenance à l’Association Internationale des Travailleurs. Procès d’opinion donc, puisque l’association est moribonde et la loi la criminalisant, la loi Duffaure de 1872, est jugée obsolète par la classe politique. Mais cet événement est l’occasion de voir s’affirmer des tendances dans le traditionnel clivage gauche/droite.

La presse diffuse des portraits des anarchistes qui, loin de leur faire honneur, sont très semblables quelle que soit l’opinion des journaux. Selon Le Courrier de Lyon, les accusés « portent sur leur front la preuve palpable de leur déformation intellectuelle » et offrent une « série de crânes étrangement conformés » [1]. Pour Le Progrès, ils ne sont que « de pauvres diables au cerveau mal équilibré » [2] et pour Le Nouvelliste, les utopies de Pierre Kropotkine « contrastent singulièrement avec celles qui germe généralement dans une cervelle bien équilibrée » [3]. Ces bosses et ces dépressions étant les révélateurs de leurs vices et de leurs tendances au crime (une science, la phrénologie, illustrée par le célèbre docteur Cesare Lombroso avait pour objet l’étude des crânes humains et les liens avec le caractère du sujet), les anarchistes ne sont par conséquent que des « hallucinés, plus digne d’un asile de santé que d’un préau de prison » [4] et voire même des « fous furieux, un ramassis d’êtres haineux et méchants » [5].

Parfois une note de police est arrangée pour son lectorat : le mardi 09-01-1883 paraissent dans Le Salut public, journal monarchiste modéré, ces quelques mots : « Quelques figures patibulaires apparaissent çà et là et quelques regards haineux suivent les bourgeois, magistrats ou avocats, qui entrent au palais », tandis que dans Le Progrès, les accusés sont « à leur figure patibulaire, à leur regard haineux, les ennemis des bourgeois et de la presse républicaine ».

Si les hommes de l’anarchie sont ainsi attaqués, leur doctrine ne l’est pas moins. Pour certains, l’anarchisme n’est qu’une création de la République et de sa police. Ainsi, La Comédie politique affirme qu’ « il n’y a dans l’anarchisme qu’un repoussoir fictif créé par l’opportunisme aux abois et destiné à faire valoir, par comparaison, l’excellence du système que personnifie Grévy » [6]. Les journaux républicains sont du même avis lorsque L’Avenir de Lyon dit que les explosions se font « sur commande » [7]. Si le gouvernement est accusé de commander les explosions, son ‘agent exécuteur’ n’est autre que sa police. L’Avenir de Lyon parle des « agents de la police dynamitaire » [8], et La Comédie politique, à propos de l’attentat de l’Assommoir qui a coûté la vie à deux personnes, écrit : « la police gouvernementale commet […] deux assassinats » [9].

La république n’est pas seulement accusée de jouer avec sa prétendue création, mais également d’être l’inspiratrice de ses théories. La Décentralisation dit que les doctrines anarchistes « assurément sont erronées ; mais ce n’est, en somme que la théorie républicaine poussée jusqu’au bout » [10] et Le Salut public estime pour sa part qu’ « entre la doctrine de Monsieur Ferry et celle de l’anarchiste Gautier, on s’aperçoit qu’il n’y a que des nuances […] ce sont les enfants du même père ; ils ont été nourris au même lait » [11]. Des exemples du jusqu’au-boutisme des idées anarchistes vis-à-vis de leur prétendue inspiratrice républicaine sont développés par les monarchistes en prenant comme référence essentielle l’anticléricalisme affiché par les deux "frères". "Le cléricalisme voilà l’ennemi" de Gambetta valant bien "le cléricalisme danger capital" de Sébastien Faure.

Evidemment, là où certains voient une création de la République, d’autres distinguent plutôt une influence de l’Empire. Le Courrier de Lyon affirmait dans son numéro du jeudi 11 janvier 1883 que « ce n’est pas la République qui les a faits. Ils ont appris ce qu’ils savent sous l’Empire ». Surtout, les anarchistes sont dits les serviteurs des intérêts réactionnaires comme dans La Renaissance qui concède qu’ils « sont bien incapables […] de devenir même l’ombre d’un danger pour la République mais ils font trop bien le jeu de la réaction monarchique et cléricale » [12].

Le procès des 66 ayant comme base d’accusation l’affiliation à l’A.I.T et l’existence d’un danger, voire d’un complot, nous allons voir que les attitudes à l’égard de ce prétexte sont aussi contradictoires. Ainsi, L’Ancien guignol écrit dans son numéro du samedi 11-11-1882 : « On a arrêté à Lyon, à Chalon-sur-Saône, à Paris, un peu partout, des complices présumés de la grande conspiration qui était sur le point de mettre la République à feu et à sang ». Ce journal est de tendance républicaine modérée tout comme Le Courrier de Lyon qui parle à plusieurs reprises de « danger » et de « complot international ». Cette menace ne pouvant qu’être dirigée par une organisation de grande importance, c’est à l’A.I.T. que l’on pense alors, mais comme le rappelle si justement Yves Lequin : « la tendance à voir l’Internationale à l’origine de toutes ou presque toutes les agitations ouvrières n’est pas nouvelle » [13]. Mais l’association était déjà bien moribonde en 1883 et la tentative faite deux ans auparavant pour la ressusciter a été un échec.

Pourtant cela n’empêcha pas au Progrès d’écrire que Pierre Kropotkine « donnait le mot d’ordre à l’association qui a commis ou provoqué les attentats de Montceau et de Lyon » [14]. A l’inverse, Le Salut public affirmait que cette affaire n’est « pas aussi grande qu’on pouvait le supposer » [15]
Le dernier point que nous voudrions évoquer est celui du jugement du procès de 1883. Le Guignol s’étonnait des lourdes condamnations qui s’abattaient sur les anarchistes car rien n’avait été prouvé [16] et Le défenseur de la République, organe socialisant, regrettait qu’ « on jugerait et réclusionnerait pour crime d’anarchie ». Déjà, avant que ne commence le procès, Le Salut public s’était indigné que des poursuites puissent être engagées sous le motif « d’appartenance à une société non autorisée, ayant des ramifications à l’étranger et dont les statuts ou les tendances sont contraires à l’ordre public » sans quoi les hommes au pouvoir devraient être inquiétés en tant que francs-maçons [17].

Ces condamnations, si elles ont été lourdes, sont jugées utiles et nécessaires par les opportunistes. Le Courrier de Lyon affirme qu’en France, « République campée au milieu de l’Europe monarchique », la répression de l’anarchisme doit être plus importante que partout ailleurs car « c’est déjà beaucoup de démontrer par l’exemple qu’on se passe aisément chez nous du rouage autoritaire qui fait marcher plus ou moins régulièrement la machine gouvernementale de nos monarchiques voisins » [18].La République doit aussi montrer qu’elle est capable de se défendre contre ses ennemis de l’intérieur. Ainsi pour Le Rhône, le procès pourra « rallier au régime actuel bien des conservateurs qui ne voyaient le salut de la France que dans une réaction monarchique, seule capable, d’après eux, de garantir la sécurité du pays » [19].
Le procès des soixante-six est révélateur de la désunion de la France alors que les républicains la proclamaient une et indivisible. Même le camp républicain est divisé. Nous avons d’ailleurs pu relever trois attitudes différentes à l’égard de ce procès.

Celle des républicains au pouvoir comprend quatre thèmes : les anarchistes sont des déséquilibrés / Leurs doctrines servent la réaction / Il y a une conspiration dirigée par l’Internationale / Le jugement du procès est juste.

Celle de l’opposition républicaine comprend cinq thèmes : Les anarchistes sont des déséquilibrés et des violents / Leurs doctrines servent la réaction / L’anarchisme est un repoussoir nécessaire au gouvernement / L’Internationale ne présente aucun danger / Le jugement est inique.

Celle de l’opposition monarchiste comprend cinq thèmes : Les anarchistes sont des déséquilibrés et des violents / Leurs doctrines ne sont que l’exacerbation des théories républicaines / L’anarchisme est un repoussoir utile au gouvernement / L’Internationale ne présente aucun danger / Le jugement est inique.

Il y a donc bien la division républicains / monarchistes mais à l’intérieur de ce premier camp, il faut également faire la division entre parti de gouvernement et ceux qui ne le sont pas.
La presse républicaine modérée cherche à légitimer le procès en affirmant que l’Internationale complote contre la sécurité du pays, ce qui est, nous l’avons vu, impossible. Pour les deux faces de l’opposition, ce procès n’a pas de raison d’être ; il est un simple faire-valoir nécessaire au maintien du gouvernement.

Notes

[1Le Courrier de Lyon, numéro du jeudi 11-01-1883. Journal républicain modéré.

[2Le Progrès, numéro 8100 du samedi 20-01-1883. Journal républicain.

[3Le Nouvelliste, numéro du mardi 16-01-1883. Journal royaliste.

[4Le Guignol, numéro du dimanche 14-01-1883. Journal républicain satirique

[5Lyon socialiste, numéro du dimanche 28-12-1884.

[6La Comédie politique, numéro 223 du dimanche 25-03-1883. Quelques mois plus tard, le même journal prétend que « les explosions de dynamite se font toujours entendre quand il y a eu quelque part un embarras ministériel quelconque difficile à surmonter ». Numéro 253 du dimanche 21-10-1883. Journal bonapartiste.

[7L’avenir de Lyon, numéro 98 du lundi 27-10-1884. Journal socialiste.

[8idem

[9La Comédie politique, numéro du dimanche 16-12-1883.

[10La Décentralisation, numéro du mercredi 17-01-1883. Journal catholique et monarchiste.

[11Le Salut public, numéro du lundi 15-01-1883. Journal monarchiste modéré.

[12La Renaissance, numéro 373, du 01-10-1882. Journal bourgeois. Voir aussi parmi bien d’autres Le Courrier de Lyon du jeudi 25-01-1883 : « Les anarchistes ont décidé de continuer à demander l’appui de leurs avocats royalistes. Il est toujours bon de s’unir entre ennemis pour tomber un troisième adversaire » ou encore le journal de tendance opportuniste La Tribune lyonnaise : « Les deux frères siamois de la réaction […] le cléricalisme et l’anarchie, le drapeau blanc et le drapeau rouge ».

[13Yves Lequin, Les ouvriers de la région lyonnaise 1848-1914, P.U.L., Lyon, 1977. Se référer au tome 2, p. 214 pour en avoir quelques illustrations depuis 1872.

[14Le Progrès, numéro 8070 du jeudi 21-12-1882

[15Le Salut public, numéro du mardi 09-01-1883.

[16Numéro 4 du dimanche 28-01-1883.

[17Le Salut public, numéro du mercredi 22-11-1882.

[18Le Courrier de Lyon, numéro du samedi 20-01-1883

[19Le Rhône, numéro du Lundi 22-01-1883. Organe bourgeois.

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