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La presse lyonnaise et les anarchistes : le procès des 66 de 1883

Publié le 19 janvier

Maj le 19 janvier 2009

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Synthèse du mémoire de maîtrise de Laurent Gallet, publiée dans les Mélanges d’Histoire Libertaire n°2 (A lire en complément de la « déclaration des 66 anarchistes » faite lors de ce procès le 19 janvier 1883 et également publiée sur Rebellyon)

proposée par le Centre de Documentation Libertaire de Lyon.

En 1883, le mou­ve­ment anar­chiste est sous les feux de l’actua­lité. En effet, à Lyon, se tient un grand procès col­lec­tif où 66 mili­tants, essen­tiel­le­ment de la région mais pas seu­le­ment puis­que Pierre Kropotkine est impli­qué, sont accu­sés d’appar­te­nance à l’Association Internationale des Travailleurs. Procès d’opi­nion donc, puis­que l’asso­cia­tion est mori­bonde et la loi la cri­mi­na­li­sant, la loi Duffaure de 1872, est jugée obso­lète par la classe poli­ti­que. Mais cet événement est l’occa­sion de voir s’affir­mer des ten­dan­ces dans le tra­di­tion­nel cli­vage gauche/droite.

La presse dif­fuse des por­traits des anar­chis­tes qui, loin de leur faire hon­neur, sont très sem­bla­bles quelle que soit l’opi­nion des jour­naux. Selon Le Courrier de Lyon, les accu­sés « por­tent sur leur front la preuve pal­pa­ble de leur défor­ma­tion intel­lec­tuelle » et offrent une « série de crânes étrangement confor­més » [1]. Pour Le Progrès, ils ne sont que « de pau­vres dia­bles au cer­veau mal équilibré » [2] et pour Le Nouvelliste, les uto­pies de Pierre Kropotkine « contras­tent sin­gu­liè­re­ment avec celles qui germe géné­ra­le­ment dans une cer­velle bien équilibrée » [3]. Ces bosses et ces dépres­sions étant les révé­la­teurs de leurs vices et de leurs ten­dan­ces au crime (une science, la phré­no­lo­gie, illus­trée par le célè­bre doc­teur Cesare Lombroso avait pour objet l’étude des crânes humains et les liens avec le carac­tère du sujet), les anar­chis­tes ne sont par consé­quent que des « hal­lu­ci­nés, plus digne d’un asile de santé que d’un préau de prison » [4] et voire même des « fous furieux, un ramas­sis d’êtres hai­neux et méchants » [5].

Parfois une note de police est arran­gée pour son lec­to­rat : le mardi 09-01-1883 parais­sent dans Le Salut public, jour­nal monar­chiste modéré, ces quel­ques mots : « Quelques figu­res pati­bu­lai­res appa­rais­sent çà et là et quel­ques regards hai­neux sui­vent les bour­geois, magis­trats ou avo­cats, qui entrent au palais », tandis que dans Le Progrès, les accu­sés sont « à leur figure pati­bu­laire, à leur regard hai­neux, les enne­mis des bour­geois et de la presse répu­bli­caine ».

Si les hommes de l’anar­chie sont ainsi atta­qués, leur doc­trine ne l’est pas moins. Pour cer­tains, l’anar­chisme n’est qu’une créa­tion de la République et de sa police. Ainsi, La Comédie poli­ti­que affirme qu’ « il n’y a dans l’anar­chisme qu’un repous­soir fictif créé par l’oppor­tu­nisme aux abois et des­tiné à faire valoir, par com­pa­rai­son, l’excel­lence du sys­tème que per­son­ni­fie Grévy » [6]. Les jour­naux répu­bli­cains sont du même avis lors­que L’Avenir de Lyon dit que les explo­sions se font « sur com­mande » [7]. Si le gou­ver­ne­ment est accusé de com­man­der les explo­sions, son ‘agent exé­cu­teur’ n’est autre que sa police. L’Avenir de Lyon parle des « agents de la police dyna­mi­taire » [8], et La Comédie poli­ti­que, à propos de l’atten­tat de l’Assommoir qui a coûté la vie à deux per­son­nes, écrit : « la police gou­ver­ne­men­tale commet […] deux assas­si­nats » [9].

La répu­bli­que n’est pas seu­le­ment accu­sée de jouer avec sa pré­ten­due créa­tion, mais également d’être l’ins­pi­ra­trice de ses théo­ries. La Décentralisation dit que les doc­tri­nes anar­chis­tes « assu­ré­ment sont erro­nées ; mais ce n’est, en somme que la théo­rie répu­bli­caine pous­sée jusqu’au bout » [10] et Le Salut public estime pour sa part qu’ « entre la doc­trine de Monsieur Ferry et celle de l’anar­chiste Gautier, on s’aper­çoit qu’il n’y a que des nuan­ces […] ce sont les enfants du même père ; ils ont été nour­ris au même lait » [11]. Des exem­ples du jusqu’au-bou­tisme des idées anar­chis­tes vis-à-vis de leur pré­ten­due ins­pi­ra­trice répu­bli­caine sont déve­lop­pés par les monar­chis­tes en pre­nant comme réfé­rence essen­tielle l’anti­clé­ri­ca­lisme affi­ché par les deux « frères ». « Le clé­ri­ca­lisme voilà l’ennemi » de Gambetta valant bien « le clé­ri­ca­lisme danger capi­tal » de Sébastien Faure.

Evidemment, là où cer­tains voient une créa­tion de la République, d’autres dis­tin­guent plutôt une influence de l’Empire. Le Courrier de Lyon affir­mait dans son numéro du jeudi 11 jan­vier 1883 que « ce n’est pas la République qui les a faits. Ils ont appris ce qu’ils savent sous l’Empire ». Surtout, les anar­chis­tes sont dits les ser­vi­teurs des inté­rêts réac­tion­nai­res comme dans La Renaissance qui concède qu’ils « sont bien inca­pa­bles […] de deve­nir même l’ombre d’un danger pour la République mais ils font trop bien le jeu de la réac­tion monar­chi­que et clé­ri­cale » [12].

Le procès des 66 ayant comme base d’accu­sa­tion l’affi­lia­tion à l’A.I.T et l’exis­tence d’un danger, voire d’un com­plot, nous allons voir que les atti­tu­des à l’égard de ce pré­texte sont aussi contra­dic­toi­res. Ainsi, L’Ancien gui­gnol écrit dans son numéro du samedi 11-11-1882 : « On a arrêté à Lyon, à Chalon-sur-Saône, à Paris, un peu par­tout, des com­pli­ces pré­su­més de la grande cons­pi­ra­tion qui était sur le point de mettre la République à feu et à sang ». Ce jour­nal est de ten­dance répu­bli­caine modé­rée tout comme Le Courrier de Lyon qui parle à plu­sieurs repri­ses de « danger » et de « com­plot inter­na­tio­nal ». Cette menace ne pou­vant qu’être diri­gée par une orga­ni­sa­tion de grande impor­tance, c’est à l’A.I.T. que l’on pense alors, mais comme le rap­pelle si jus­te­ment Yves Lequin : « la ten­dance à voir l’Internationale à l’ori­gine de toutes ou pres­que toutes les agi­ta­tions ouvriè­res n’est pas nou­velle » [13]. Mais l’asso­cia­tion était déjà bien mori­bonde en 1883 et la ten­ta­tive faite deux ans aupa­ra­vant pour la res­sus­ci­ter a été un échec.

Pourtant cela n’empê­cha pas au Progrès d’écrire que Pierre Kropotkine « don­nait le mot d’ordre à l’asso­cia­tion qui a commis ou pro­vo­qué les atten­tats de Montceau et de Lyon » [14]. A l’inverse, Le Salut public affir­mait que cette affaire n’est « pas aussi grande qu’on pou­vait le sup­po­ser » [15] Le der­nier point que nous vou­drions évoquer est celui du juge­ment du procès de 1883. Le Guignol s’étonnait des lour­des condam­na­tions qui s’abat­taient sur les anar­chis­tes car rien n’avait été prouvé [16] et Le défen­seur de la République, organe socia­li­sant, regret­tait qu’ « on juge­rait et réclu­sion­ne­rait pour crime d’anar­chie ». Déjà, avant que ne com­mence le procès, Le Salut public s’était indi­gné que des pour­sui­tes puis­sent être enga­gées sous le motif « d’appar­te­nance à une société non auto­ri­sée, ayant des rami­fi­ca­tions à l’étranger et dont les sta­tuts ou les ten­dan­ces sont contrai­res à l’ordre public » sans quoi les hommes au pou­voir devraient être inquié­tés en tant que francs-maçons [17].

Ces condam­na­tions, si elles ont été lour­des, sont jugées utiles et néces­sai­res par les oppor­tu­nis­tes. Le Courrier de Lyon affirme qu’en France, « République campée au milieu de l’Europe monar­chi­que », la répres­sion de l’anar­chisme doit être plus impor­tante que par­tout ailleurs car « c’est déjà beau­coup de démon­trer par l’exem­ple qu’on se passe aisé­ment chez nous du rouage auto­ri­taire qui fait mar­cher plus ou moins régu­liè­re­ment la machine gou­ver­ne­men­tale de nos monar­chi­ques voi­sins » [18].La République doit aussi mon­trer qu’elle est capa­ble de se défen­dre contre ses enne­mis de l’inté­rieur. Ainsi pour Le Rhône, le procès pourra « ral­lier au régime actuel bien des conser­va­teurs qui ne voyaient le salut de la France que dans une réac­tion monar­chi­que, seule capa­ble, d’après eux, de garan­tir la sécu­rité du pays » [19]. Le procès des soixante-six est révé­la­teur de la désu­nion de la France alors que les répu­bli­cains la pro­cla­maient une et indi­vi­si­ble. Même le camp répu­bli­cain est divisé. Nous avons d’ailleurs pu rele­ver trois atti­tu­des dif­fé­ren­tes à l’égard de ce procès.

Celle des répu­bli­cains au pou­voir com­prend quatre thèmes : les anar­chis­tes sont des désé­qui­li­brés / Leurs doc­tri­nes ser­vent la réac­tion / Il y a une cons­pi­ra­tion diri­gée par l’Internationale / Le juge­ment du procès est juste.

Celle de l’oppo­si­tion répu­bli­caine com­prend cinq thèmes : Les anar­chis­tes sont des désé­qui­li­brés et des vio­lents / Leurs doc­tri­nes ser­vent la réac­tion / L’anar­chisme est un repous­soir néces­saire au gou­ver­ne­ment / L’Internationale ne pré­sente aucun danger / Le juge­ment est inique.

Celle de l’oppo­si­tion monar­chiste com­prend cinq thèmes : Les anar­chis­tes sont des désé­qui­li­brés et des vio­lents / Leurs doc­tri­nes ne sont que l’exa­cer­ba­tion des théo­ries répu­bli­cai­nes / L’anar­chisme est un repous­soir utile au gou­ver­ne­ment / L’Internationale ne pré­sente aucun danger / Le juge­ment est inique.

Il y a donc bien la divi­sion répu­bli­cains / monar­chis­tes mais à l’inté­rieur de ce pre­mier camp, il faut également faire la divi­sion entre parti de gou­ver­ne­ment et ceux qui ne le sont pas. La presse répu­bli­caine modé­rée cher­che à légi­ti­mer le procès en affir­mant que l’Internationale com­plote contre la sécu­rité du pays, ce qui est, nous l’avons vu, impos­si­ble. Pour les deux faces de l’oppo­si­tion, ce procès n’a pas de raison d’être ; il est un simple faire-valoir néces­saire au main­tien du gou­ver­ne­ment.

Notes

[1] Le Courrier de Lyon, numéro du jeudi 11-01-1883. Journal républicain modéré.

[2] Le Progrès, numéro 8100 du samedi 20-01-1883. Journal républicain.

[3] Le Nouvelliste, numéro du mardi 16-01-1883. Journal royaliste.

[4] Le Guignol, numéro du dimanche 14-01-1883. Journal républicain satirique

[5] Lyon socialiste, numéro du dimanche 28-12-1884.

[6] La Comédie politique, numéro 223 du dimanche 25-03-1883. Quelques mois plus tard, le même journal prétend que « les explosions de dynamite se font toujours entendre quand il y a eu quelque part un embarras ministériel quelconque difficile à surmonter ». Numéro 253 du dimanche 21-10-1883. Journal bonapartiste.

[7] L’avenir de Lyon, numéro 98 du lundi 27-10-1884. Journal socialiste.

[8] idem

[9] La Comédie politique, numéro du dimanche 16-12-1883.

[10] La Décentralisation, numéro du mercredi 17-01-1883. Journal catholique et monarchiste.

[11] Le Salut public, numéro du lundi 15-01-1883. Journal monarchiste modéré.

[12] La Renaissance, numéro 373, du 01-10-1882. Journal bourgeois. Voir aussi parmi bien d’autres Le Courrier de Lyon du jeudi 25-01-1883 : « Les anarchistes ont décidé de continuer à demander l’appui de leurs avocats royalistes. Il est toujours bon de s’unir entre ennemis pour tomber un troisième adversaire » ou encore le journal de tendance opportuniste La Tribune lyonnaise : « Les deux frères siamois de la réaction […] le cléricalisme et l’anarchie, le drapeau blanc et le drapeau rouge ».

[13] Yves Lequin, Les ouvriers de la région lyonnaise 1848-1914, P.U.L., Lyon, 1977. Se référer au tome 2, p. 214 pour en avoir quelques illustrations depuis 1872.

[14] Le Progrès, numéro 8070 du jeudi 21-12-1882

[15] Le Salut public, numéro du mardi 09-01-1883.

[16] Numéro 4 du dimanche 28-01-1883.

[17] Le Salut public, numéro du mercredi 22-11-1882.

[18] Le Courrier de Lyon, numéro du samedi 20-01-1883

[19] Le Rhône, numéro du Lundi 22-01-1883. Organe bourgeois.

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