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La révolte des banlieues populaires françaises : illégitime ou légitime... défense ?

Publié le 27 novembre 2005

Maj le 29 novembre 2005

En réponse à Alain Finkielkraut (Le Figaro, « L’illégitimité de la haine », 15 novembre 2005)

Les pro­tes­ta­tions vio­len­tes émises par les ban­lieues popu­lai­res fran­çai­ses, au regard de l’his­toire de l’Hexagone, ne sont pas des mani­fes­ta­tions excep­tion­nel­les. En France, elles s’ins­cri­vent dans une longue tra­di­tion. Le quo­ti­dien bri­tan­ni­que, The Independent, l’a per­ti­nem­ment rap­pelé, en ces termes : « A partir de l’assaut de la Bastille, l’image de Paris est désor­mais insé­pa­ra­ble de celle de la Révolution fran­çaise. Sanctifiée dans les paro­les de la « Marseillaise », cette véné­ra­tion pour l’esprit révo­lu­tion­naire, a donné un degré de légi­ti­mité aux pro­tes­ta­tions vio­len­tes. » [1]

The Independent nous rap­pelle également que l’his­toire fran­çaise moderne est jalon­née de révol­tes vio­len­tes : 1789 (Révolution fran­çaise) ; 1830 (Soulèvement à Paris contre le roi Charles X, contraint de s’exiler) ; 1848 (Soulèvement de Paris et ren­ver­se­ment de la Monarchie de Juillet) ; 1871 (La Commune de Paris) ; Mai 1968 (Les étudiants déter­rent les pavés du quar­tier latin et les ouvriers font la grève).

Aujourd’hui la révolte des ban­lieues popu­lai­res, déclen­chée à la suite de la mort de deux ado­les­cents, et qui a embrasé pen­dants plu­sieurs jours les cités, par­ti­cipe de cette his­toire.

Au regard des révol­tes du passé évoquées ci-dessus, et consi­dé­rées désor­mais una­ni­me­ment comme légi­ti­mes, on peut se deman­der si cette révolte l’est tout autant. Dans les dis­cours on remar­que que cer­tains la qua­li­fient d’illé­gi­time et d’autres de légi­time. On peut affir­mer, au vu des dif­fé­ren­tes décla­ra­tions, que la classe poli­ti­que fran­çaise, à droite comme à gauche, dans sa grande majo­rité, la qua­li­fie d’illé­gi­time. D’autres, que sont les acteurs sociaux, en raison de leur connais­sance de la réa­lité du ter­rain des ban­lieues, lui attri­buent au contraire une dimen­sion plutôt légi­time. Dès lors qui a raison et qui a tort ?

Illégitime dans sa forme, légi­time dans son but

La forme prise par la révolte des ban­lieues est qua­li­fiée par la grande majo­rité des obser­va­teurs d’émeute. Cette forme de pro­tes­ta­tion est « une mani­fes­ta­tion ou un ras­sem­ble­ment accom­pa­gné de vio­lence spon­ta­née. Il s’en suit sou­vent des dégra­da­tions ou des vio­len­ces contre des per­son­nes. »

Cette forme de révolte, qu’est l’émeute, au regard des vio­len­ces qu’elle pro­duit [2] , est incontes­ta­ble­ment délin­quante, et par consé­quent illé­gi­time. Toutefois elle ne l’est pas sys­té­ma­ti­que­ment par rap­port au but qu’elle pour­suit.

Le but de cette révolte, n’est visi­ble­ment pas, à l’écoute des nom­breux témoi­gna­ges issus des cités, de ren­ver­ser la République pour ins­tau­rer un Etat où régne­rait une quel­conque « loi des ban­lieues », mais au contraire de signi­fier à l’Etat, et en par­ti­cu­lier à son Ministre de l’Intérieur, son obli­ga­tion d’appli­quer les prin­ci­pes de la République aussi aux habi­tants des quar­tiers popu­lai­res. En somme d’appli­quer, sans dis­cri­mi­na­tion, les prin­ci­pes répu­bli­cains de liberté, d’égalité, de fra­ter­nité, et aussi de soli­da­rité, à tous les citoyens, d’où qu’ils vien­nent, d’en haut ou d’en bas.

La dis­tinc­tion est impor­tante. La forme est illé­gi­time, pas le but. L’exi­gence répu­bli­caine d’égalité et de jus­tice sociale -dont souf­frent cruel­le­ment les ban­lieues popu­lai­res fran­çai­ses- est par­fai­te­ment légi­time.

La révolte des ban­lieues pose aujourd’hui à la société fran­çaise, et au regard du monde entier, la ques­tion sociale

Dans le cadre de ces évènements, les médias inter­na­tio­naux, notam­ment BBC et CNN, pré­sen­tent désor­mais Paris comme une ville coupée en deux. D’un côté une « Ville-Musée » ornée par la Tour Eiffel, et de l’autre côté, une « Ville-Ghetto » où s’entasse des mil­lions de gens dans des barres HLM. A la ques­tion : pour­quoi aujourd’hui en France les milieux popu­lai­res des ban­lieues se révol­tent vio­lem­ment ? Leur réponse est una­nime : chô­mage et dis­cri­mi­na­tions.

Le jour­nal amé­ri­cain, The New York Times, résume en une phrase les domai­nes qui affec­tent depuis de nom­breu­ses années les ban­lieues. Il s’agit des « [...] thèmes allant du com­por­te­ment de la police à la dis­cri­mi­na­tion raciale, du chô­mage aux iné­ga­li­tés en matière d’éducation [...] » [3].

En effet, des études et des sta­tis­ti­ques, ren­dent compte, et cela depuis des années, de la condi­tion sociale et économique des habi­tants des cités. Discrimination à l’embau­che, au loge­ment, dans l’ensei­gne­ment, dans les juge­ments rendus par les tri­bu­naux, mais aussi et par­ti­cu­liè­re­ment, dis­cri­mi­na­tion de cir­cu­ler libre­ment [4], car cons­tam­ment contrô­lés et humi­liés par la police [5].

Pour rappel, le taux de chô­mage des per­son­nes âgées entre 15 et 24 ans est, au niveau natio­nal fran­çais, de 23%. Ce chif­fre est l’un des plus élevé au sein de l’Union Européenne. Dans les ban­lieues popu­lai­res, le taux de chô­mage, concer­nant la même caté­go­rie d’âge, est deux fois plus élevé. Il tourne autour de 40%.

Aux yeux des médias, des obser­va­teurs et des ana­lys­tes natio­naux et inter­na­tio­naux, ces mani­fes­ta­tions expri­ment fon­da­men­ta­le­ment une reven­di­ca­tion de jus­tice sociale. Ainsi l’heb­do­ma­daire bri­tan­ni­que, The Economist, titre dans l’un de ses arti­cles, que « La plus grande leçon des émeutes fran­çai­ses est qu’il y a un besoin de plus d’emplois » [6]. Il remar­que aussi que « Dans les ban­lieues [fran­çai­ses] déshé­ri­tées, règnent une ter­reur d’un genre « soft » [contrôle poli­cier, chô­mage, dis­cri­mi­na­tions, etc.]. Dès lors quand trop de jeunes ne voient plus rien d’autre que le chô­mage après la fin de leurs études, ils finis­sent à terme par se rebel­ler. » [7]

La révolte des ban­lieues popu­lai­res, indé­pen­dam­ment de sa forme illé­gi­time, pose à l’ensem­ble de la société fran­çaise le pro­blème de la ques­tion sociale, trop long­temps occultée. Une situa­tion économique et sociale dans laquelle les ban­lieues ne ces­sent de s’engouf­frer depuis 30 ans, sans que les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs ne réa­gis­sent, autre­ment, que par des dis­cours et des mesu­res de plus en plus sécu­ri­tai­res. Et n’oppo­ser à la ques­tion sociale qu’une réponse sécu­ri­taire, pro­duit néces­sai­re­ment, un jour ou l’autre, une dyna­mi­que de la vio­lence.

« Les nantis et les anéan­tis » [8]

Ces évènements rap­pel­lent aussi à ceux qui ne lisent la réa­lité des ban­lieues qu’à tra­vers le prisme de la situa­tion inter­na­tio­nale, et en l’essen­tia­li­sant, qu’elle se lit et se com­prend tout d’abord au tra­vers de la réa­lité sociale et économique fran­çaise. Effectivement, ni la situa­tion inter­na­tio­nale (Algérie, Palestine, etc.), ni la loi contre les signes reli­gieux visant le port du fou­lard, qui ont durant des mois enva­his les écrans de télé­vi­sion et fait la une des jour­naux, n’ont sus­cité en France un méconten­te­ment d’une ampleur équivalente à celle que sus­cite aujourd’hui la ques­tion sociale dans les ban­lieues. Ceci démon­tre une nou­velle fois le déca­lage qui règne entre les préoc­cu­pa­tions réel­les - d’ordre social et économique - que vivent les clas­ses popu­lai­res fran­çai­ses, et celles qu’on leur attri­bue trop sou­vent - d’ordre inter­na­tio­nal, « eth­ni­que », reli­gieux, etc.

La réa­lité des ban­lieues est évidemment autre. Elle est celle des lais­sés-pour-compte. Elle est le pro­duit d’une économie qui ne s’embar­rasse pas de créer une société à deux vites­ses. Créant ainsi une France d’en haut qui se bar­ri­cade de plus en plus dans les beaux quar­tiers, et puis une France d’en bas qui se ghet­toïse dans des barres HLM. De part et d’autre est entrain de se déve­lop­per un com­mu­nau­ta­risme social, qui risque à terme, si rien n’est fait pour inver­ser la ten­dance, de créer une frac­ture radi­cale entre ceux qui ont tout à perdre, et puis ceux qui n’ont plus rien à perdre.

Rabah Kaddouri (Manchester, UK)

Notes

[1] “From the storming of the Bastille, the image of Paris has been inseparable from that of revolution. Sanctified in the words of the ’Marseillaise’, this reverence for the revolutionary spirit has lent a degree of legitimacy to violent protests.” (The Independent, 6th November 2005)

[2] Rappelons qu’une personne de 61 ans est décédée après avoir été battu par des émeutiers.

[3] (...)about topics that include police comportment, racial discrimination, unemployment and educational inequalities” (The New York Times, 13th November 2005)

[4] À l’heure de Schengen la liberté de circulation n’est visiblement pas appliquée à tous les citoyens de l’Union européenne, car certains, du fait des contrôles policiers incessants, circulent moins librement que d’autres.

[5] Pour rappel d’autres révoltes similaires, comme celles des banlieues françaises actuelles, se sont déjà produites : Angleterre (1981, 1985,etc.), USA (1965-1967, 1980, 1992), Belgique (1991). Toutes, sans exception, ont été déclanché à la suite d’une confrontation avec la police ou d’une bavure policière.

[6] “The biggest lesson of the French riots is that more jobs are needed” (The Economist, November 12th-18th 2005)

[7] “In the deprived suburbs, a kind of soft terror rules. When too many young people see nothing ahead but unemployment after they leave school, they end up rebelling.”

[8] Expression empruntée à un ami criminologue, Imad BOUNOUCH.


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