Voilà bien un discours de prof, encore un qui ne peut s’empêcher de renvoyer la radicalité à la plurilité.
Je n’ai critiqué ni la radicalité, ni la puerilité. J’ai juste dit, en gros, que ce n’est pas dans les vieilles sauces du militantisme ou du syndicalisme de gauche qu’on construirait un futur un peu inattendu… Sur le reste je suis assez d’accord avec vous, mais j’assume ma position de prof sans honte.
Depuis dix ans et hormi une minuscule poignée, les profs se sont systématiquement positionnés soit comme donneurs de leçons, soit carrément du côté de la réaction. Impossible d’avoir le moindre soutien un peu concret pour améliorer la situation de précarité et de mépris institutionnel pourtant catastrophique que subissent les chargés de cours, aucun prof capable de se rendre sur le lieu des occupations pendant le CPE pour aider à l’écriture de texte collectifs d’analyse, animer un atelier d’écriture et encore moins tenir un piquet de grève, aucun prof pour empêcher l’installation des caméras de vidéosurveillance, aucun pour s’engager vraiment en faveur des étudiants en lutte condanmés à Lyon l’année dernière, aucun à s’être soucié de qui allait payer les amendes exhorbidantes des camarades arrêtés en manif.
Ben si, y’en avait. Et j’ai fait partie de ceux qui se sont mobilisé bien avant, avec la lutte contre le LMD. Mais on n’a pas toujours tous la même perception de la pertinence des actions à mener. Quoi qu’il en soit, je n’adhère pas, pas plus que certains profs (pas forcément représentatifs de la population universitaire, mais ils existent), à l’absence d’engagement de notre profession depuis de nombreuses années. Mais parfois, il faut un peu y mettre du sien, accepter les différences de point de vue, et trouver les bons interloccuteurs. Surtout quand on prétend lutter contre la loi LRU pour des raisons de démocratie menacée.
Autre chose aussi : pourquoi ne parler que des chargés de cours ? Avez vous pensé aux personnels de l’université (IATOSS, par exemple), et à leurs difficultés ? Aux jeunes maîtres de conf qui débutent avec guère plus de soutient que vous, et avec des salaires pas géniaux ? Bref, pourquoi juste les chargés de cours ? Il n’y a pas d’un côté les étudiants dominés, et le bloc uniforme de l’université comme lieu de pouvoir et d’oppression c’est un peu caricatural, ne trouvez vous pas ? On voit aussi pas mal d’étudiants apathiques, incapables de s’organiser ni de percevoir les enjeux de la situation, d’autre qui sont juste des consommateurs de cours et de diplômes, etc. Je veux bien qu’on critique l’apathie des profs, mais pas en leur opposant de soi-disant forces vives irréductibles et pures par définition.
Sur un point vous avez raison, monsieur le professeur, effectivement le blocage d’une université ne signifie pas vraiment le blocage de la production universitaire. Par contre ce que ça veut dire pour nous c’est expérimenter l’université, échanger de manière non-hiérarchique des savoirs, se réapproprier notre capacité à apprendre collectivement, partager autre chose que des cours fades, des bancs et des couloirs. C’est transformer un espace invivable en espace vivable.
Oui, ça c’est un argument que je comprends. Mais pourquoi donc poser l’alternative "blocage vs inaction" ? Je ne dis pas "laissez tomber et ne faites rien". Je dis juste que le blocage est une vieille lune usée, terriblement connotée, et que si ça a pu être efficace en son temps, ça s’inscrivait aussi comme une nouveauté dans une époque où ça avait encore de l’impact. Aujourd’hui, j’en doute, mais après tout, peu importe.
En revanche vous nous sous estimez quant à notre capacité analytique et les occupations de gares pendant le CPE le prouvent : nous puérils étudiants savons très bien que nous nous affrontons contre le capitalisme des flux et de la mobilité celui qui ne tient que parce que les marchandises transitent en flux tendu. Bloquer les flux c’est effondrer l’économie. Nous puériels étudiants savons également que la guerre sociale est un enjeu de territoire, fabriquer des micros-mondes dans lesquels le pouvoir s’immisce difficilement, rentrer en conflit avec les garants de l’autorité universitaire, s’approprier l’espace public sans mots ni services d’ordres au grès des cibles que l’on rencontre. Nous sommes nés à la fin du XXème siècle et nous connaissons notre adversaire.
Il n’y aura pas de retour à la normale, bloquons tout !
Oui, le grand soir, tout ça… On verra. Mais le "Pouvoir" avec un grand "P", l’ "autorité universitaire", je trouve ça un peu étrange : si l’université avait encore une quelconque autorité ça se saurait et on n’aurait pas à lutter contre la loi LRU. Si vous saviez à quel point les choses sont pénibles et insupportables pour pas mal de chercheurs et d’enseignants aussi… Ne vous trompez pas d’ennemi, quoi, et n’oublez pas que tirer sur une ambulance n’a jamais été très utile.
Cordialement