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Sur le documentaire "Vaulx-en-Velin, la citée retrouvée", compte rendu critique d’un dispositif filmique

En 2011, sort un documentaire sur les rénovations urbaines de Vaulx-en-velin, un documentaire qui participe d’une équation tronquée sur ce qu’est la vie au quartier. A la vue des moyens institutionnels mis en place, le documentaire brosse à dessein une "citée retrouvée" qui laisse croire au spectateur que plus personne n’est laissé pour compte. Par son dispositif, le documentaire sacre un retour sur des réalités qui ne sont pourtant que des constructions culturelles, si le seul moyen que l’on se donne pour connaître l’Autre est l’image.

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Le compte rendu de lecture du documentaire a été originellement publié par l’auteure sur lecture.revue.org.

On connaît tous cette histoire… Dans les années 1990, la mort d’un jeune Vaudais déclenche la plus connue des grandes émeutes urbaines de France, signe d’un malaise national qui ne faisait que s’amplifier. Le supermarché Casino de la ville est dévalisé, les voitures brûlent. La police est prise pour cible directe, c’est clairement un conflit symbolique contre un État déficient. Les affrontements exhibent la lucidité criante de jeunes qui ne sont pas dupes du caractère systémique des maux des banlieues. Pour les médias, ces affrontements sont du pain béni. Tous se pressent pour couvrir l’évènement. Aujourd’hui tout le monde connaît cette « 6-T qui a craqué » : Vaulx-en-Velin. Le nom évoque à lui-même un monde étranger qui par une réduction médiatique à des images chocs a conduit à insuffler la peur dans l’imaginaire commun. La banlieue c’est nos Autres.

En 1991, François Mitterand dans son discours de Bron décide alors de créer le ministère de la Ville. Une réponse institutionnelle aux émeutes, vouée à résoudre les problèmes des banlieues. Ces cités autrefois idéales prennent de fait de drôles de noms : ZUS, ZRU, ZFU. Les plans se succèdent jusqu’au dernier en date, celui de Fadela Amara présenté en 2008 à Vaulx-en-Velin même : « Espoir Banlieues - Une dynamique pour la France ». Un Z omniprésent. La dernière lettre de l’alphabet, symbole pour Roland Barthes « de la déviance, la lettre déviée » [1], qui termine les conjugaisons de la deuxième personne du pluriel pour désigner ce regard condescendant : VOUS autres ! Cette ZUP, comme l’appellent ceux de l’extérieur est en fait le « quartier » pour les locaux.

C’est sans doute cette succession de volontés politiques qui a conduit Olivier Bertrand, le réalisateur de ce documentaire Vaulx-en-Velin, la cité retrouvée, à adopter un point de vue assez discutable. Pendant 52 minutes il retrace l’histoire de « Vaulx » en partant d’abord de la construction de ces grands blocs dans les années 1970. Puis il nous montre ces images chocs de l’explosion. Autour de ce récit, parsemé par le discours de Vaudais qui se souviennent, Olivier Bertrand nous raconte l’entame de la rénovation d’une ville alors en ruine. Le niveau décisionnel est politique. Un maire communiste et un élu de droite de la communauté urbaine de Lyon s’associent, Vaulx-en-Velin se transforme. Les images que nous montre alors le réalisateur dévoilent un centre ville rajeuni, des immeubles qui s’écroulent pour laisser place à des constructions semblant plus humaines. Souvent, pour les familles, c’est un drame de voir finir en poussière le lieu dans lequel ils se sont établis pendant plus de 30 ans.

Dans ces deux volets, on apprend beaucoup des mécanismes politiques qui ont construit la ville d’aujourd’hui. Le documentaire brosse à dessein, une ville retrouvée. Il prend pour parti de raconter comment ces fameuses politiques urbaines ont pu, à coup de rénovation, résorber les maux sociaux dont souffrent les populations jetées en marge de la société. Mais on s’aperçoit très vite que le réalisateur présente un certain point de vue : les personnes interviewées dans le documentaire, bien qu’elles puissent avoir vécu les émeutes et bien qu’elles puissent témoigner du chemin parcouru depuis, sont toutes en lien plus ou moins direct avec la mairie de Vaulx-en-Velin.

Des questions se bousculent alors. Pourquoi l’auteur ne parle-t-il pas du Mas du taureau, quartier toujours en ruine ? Qu’en est-il de ces autres personnes jeunes et moins jeunes qui vivent encore l’exclusion ? De ces jeunes qui se retrouvent encore désœuvrés à la suite d’un parcours scolaire bâclé ou d’un manque d’accompagnement dans une vie dont ils ne comprennent pas toujours les tenants et les aboutissants ?

Pour avoir travaillé à Vaulx-en-Velin, pour y avoir habité, pour y avoir eu des amis ayant vécu les émeutes et/ou y habitant encore, un regard différent me porte à poser un autre point de vue sur ce sujet, afin de ne pas passer sous silence ces voix qui disent autre chose de la vie locale. Vaulx-en-Velin est un marasme complexe : c’est une ville où les rénovations urbaines cachent une inertie. La ville est toujours touchée par un taux de chômage exorbitant : pas moins de 19,9% de chômage en 2009 [2]. La paupérisation continue, le pôle emploi est saturé. Les collégiens en difficulté scolaire se voient souvent propulsés dans un lycée aux allures moderne où ils redoublent, triplent leur classe de seconde faute de place dans des lycées professionnels où pourtant ils aimeraient aller [3]. Ces élèves dits difficiles quittent souvent l’école à l’âge de 16 ans pour trainer au quartier, mais cet échec scolaire n’entre pas dans les statistiques. Toutes les volontés des politiques urbaines n’ont rien pu changer à une situation sociale qui nécessiterait davantage de moyens humains, d’entraide, de cohésion sociale : ni le terrain institutionnel, ni le terrain judiciaire. Il me semble clair que seul le terrain de la communication pourrait offrir de nouvelles solutions. Ces élèves « difficiles » croisés dans le cadre professionnel se révèlent plus demandeurs d’insertion et de conseils que ce que le discours officiel pourrait laisser penser. La nécessité de la communication implique une présence physique constante par le dialogue, pour mettre à profit une chaleur urbaine qui ne se laisse appréhender que dans l’interaction sociale.

Bien entendu, ce documentaire, par le travail réalisé en amont, marque une volonté de proposer une lecture des évènements allant au-delà du spectaculaire, mais même s’il est loin de ces reportages télévisés à l’uniforme insipidité des images d’Épinal, il est marqué par un tropisme qui n’est pas sans conséquence. En lui-même il montre des images narrées qui correspondent ou non à la réalité, mais joue dans les deux cas d’une logique qui semble montrer la réalité. Pour le spectateur, il est le média par lequel comprendre un monde inconnu. Sa réception est donc prise au sens d’une découverte qui va former une sorte de vérité. Or un documentaire, c’est tout un dispositif médiatique qui, de l’énonciation à la fabrication, propose un angle de lecture. Le dispositif d’énonciation marque par exemple le type de médiation proposé. La voix off, qui n’est personne en réalité, représente un discours pseudo-objectif d’une certitude qui peut être cependant différente selon les acteurs. Le documentaire prend la en quelque sorte la forme d’une affirmation de la réalité. Le discours tenu par les personnes interrogées est censé représenter une réalité vécue et significative, mais a été sélectionné puis monté par le réalisateur. Le documentaire abouti tel que nous le visionnons est donc une perspective induite. Le choix de présenter le discours de personnes en lien avec la mairie de Vaulx-en-Velin et organisé de telle manière à ne pas faire perdre la face de leur employeur, le choix d’axer le point de vue sur les politiques urbaines, et le choix de donner une image méliorative de la réussite de Vaudais, sont autant d’éléments qui conduisent à la production par le spectateur de constructions culturelles mélioratives envers ces politiques. Et si le réalisateur pensait montrer que ces personnes dites « en difficulté » ou « exclues », vivaient mieux aujourd’hui, il a plutôt participé à établir une équation qui prend forme de vérité où l’Autre ne pourrait que s’en sortir aux vues des moyens institutionnels mis en place. Si le réalisateur n’avait sans doute pas pour objectif une telle réception, le problème reste que pour nombre de spectateurs le documentaire sacre un retour sur des réalités immédiates qui ne sont au final que des constructions culturelles, si le seul moyen que l’on se donne pour connaître l’Autre est l’image.

La suite à lire sur : https://lectures.revues.org/10784

Notes

[1Roland Barthes, Le Grain de la voix, Entretiens 1962-1980, Points/Seuil, p. 117.

[2Insee, résumé statistique de l’année 2009.

[3Il n’existe pas de statistiques précises au sujet de l’échec scolaire. Les données qui existent sont de deux types, celles issues du recensement de la population qui permettent par exemple de donner le nombre de jeunes qui ne sont plus scolarisés et donc sans activités, ou le nombre de jeunes qui n’ont pas de diplôme. Les statistiques du Ministère de l’Éducation Nationale sur le retard scolaire par exemple à l’entrée en 6ème ou permettent de regarder les notes aux évaluations nationales (les anciennes car les nouvelles ne le permettent pas), sont quant à elles tenues confidentielles. Le lecteur pourra cependant se référer à deux études Insee, la première étude sur les jeunes dans le Rhône : http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?reg_id=8&ref_id=18102, la deuxième sur la précarité en Rhône-Alpes : http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?reg_id=8&ref_id=1912.

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