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DossierBiovisionActeursdeleconomie2003

Acteurs de l’économie, Avril 2003, Lyon mérite-t-il Biovision ?

Sommaire
- Lyon cultive ses gènes page 42
- L’ADN au service de la justice page 44
- Interview de Philippe Desmarescaux : « Biovision casse /es positions intégristes » page 46
- Mathilde Durif : « Les biotechnologies contribuent au développement durable » page 47
- Eric Grall : « // n’y a pas d’avenir pour les plantes transgéniques » page 48
- Eric Meslin : « // est imprudent d’interdire le clonage thérapeutique » page 50
- « Pour la science, contre les OGM », par Jacques Nikonoff page 54
- « Les biotechnologies ne sont pas d’abord une source d’angoisse mais une source d’espoir » par Bernard Kouchner page 56

I/ Lyon au cœur du génome

« Lyon n’a pas eu par le passé la visibilité internationale suffisante. C’est le résultat des rivalité intestines entre collectivités locales » déplore Jean-Noël Treilles, président de Merck France.

Lyon est-elle vraiment la ville des « biotechs » qu’elle prétend être ? Un large consensus politique veut faire des sciences de la vie la « priorité numéro un » de l’agglomération. Et personne ne conteste l’excellence des laboratoires lyonnais. Mais le voeu est malmené par les vicissitudes d’acteurs historiques de l’agrochimie (comme Bayer Cropscience), par l’absence d’un guichet unique pour attirer de jeunes pousses, et par la mise en concurrence ridicule entre Lyon et Grenoble.

Cela rappelle la fièvre de l’Internet, à la fin des années quatre-vingt-dix : tous les premiers mardis du mois, l’élite des « biotechs » lyonnaises se donne rendez-vous dans un établissement de nuit branché pour les « Biotuesdays ». Objectif : « réseauter », disent les participants. Les premières étincelles d’un feu de paille qui se consumera aussi vite qu’il a été allumé ? Non. Car il existe de singulières différences avec la génération des flambeurs de l’Internet. Ici, on ne se contente pas de vider des verres dans des costumes dernier cri après avoir laissé son cabriolet au garage tout en quémandant quelques millions d’euros. Il s’agit de construire une activité à petit pas, puisque les cycles des biotechnologies sont sans commune mesure avec ceux de l’informatique : là quelques semaines de bricolage suffisaient pour passer de la bonne idée au lancement d’une société, les biotechnologies ne permettent pas de valider un projet avant plusieurs années d’essais extrêmement coûteux.

Sans doute est-ce la raison qui conduit le Grand-Lyon à ériger ce secteur « priorité numéro un ». « Nous devons absolument conforter la place qu’occupe la région lyonnaise dans le secteur des sciences de la vie et la positionner d’ici à 2005 parmi les cinq leaders européens, aux côtés d’Oxford et de Munich » soutient Gérard Collomb. Pour accompagner ce déploiement, le sénateur-maire vient de lancer les travaux d’un gigantesque parc d’activités tout entier dédié aux sciences de la vie, Bioparc. Et de décliner une litanie de chiffres : « aujourd’hui, Lyon est un véritable « bio-cluster avec 66000 emplois, dont 21000 dans 450 entreprises de l’industrie de la santé, 9000 dans l’enseignement supérieur et la recherche, 36000 dans les hôpitaux et les cliniques sans oublier la présence de 15000 étudiants dont 100 docteurs formés par an ».

Suppressions d’emplois chez Bayer, « réflexions » chez Merck

Lyon est-elle vraiment ce pôle des biotechnologies de premier plan qu’elle prétend être ? Les avis sont partagés. Certes, l’agglomération dispose d’un socle dense de grands groupes pharmaceutiques ou chimiques, dont certains - Aventis MeriaL , PasteurMerial, MSD, MDS Pharma, Bio Mérieux, Bayer Cropscience… - sont leaders mondiaux « Lyon dispose d’une spécificité extraordinaire par rapport aux autres régions françaises : la densité de son tissu industriel » explique Christian Schirvel, directeur général de Parteurop et ancien responsable marketing de Merial. « Lyon possède la plus grande concentration d’industries biopharmaceutiques et de vaccins en France. Ce passé représente un véritable creuset dans lequel une filière entière trouve matière a se développer : Un discours illustré par la décision récente d’Aventis Pasteur d’investir 70 millions d’euros sur son site de Marcy-l’Etoile » près de Lyon. Par ailleurs, ce n’est certainement pas par hasard que Lyon héberge sur son sol deux des quatre entreprises de biotechnologies françaises cotées au Nasdaq : Flamel Technologies et Edap Technomed.

Pour autant, l’actualité démontre la fragilité de ces grands groupes en recomposition qui font soi-disant la richesse de l’agglomération. Après le rachat par Bayer, Aventis Cropscience a initié un plan de restructuration qui se traduit par 312 suppressions de postes dans la région. Autre mauvaise nouvelle : suite la baisse de 21% de son chiffre d’affaires en 2002, le géant allemand Merck qui à Lyon possède son siège français et emploie près d’un millier de salariés, a engagé une « reflexion » sur ses sites industriels. Réponse sur d’éventuelles restructurations à la fin de l’année.

« II manque un vrai pôle de structuration des compétences »

Jean-Noël Treilles, président de Merck France et de la fondation Rhône-Alpes Futur, tient pour sa part à relativiser l’image d’Epinal d’une ville de Lyon baignée d’industries pharmaceutiques et biotechnologiques. « On peut regretter la disproportion entre un plateau technique de pointe et le nombre d’industriels présents. Pour ces industriels, la France se limite bien souvent à Paris et pour les attirer à Lyon, il faut les convaincre. Or, la région lyonnaise a vraiment péché dans le passé par manque de communication. Elle n’a, de ce fait, pas eu la visibilité internationale d’une ville comme Strasbourg qui pourtant détenait moins d’atouts objectifs. Voilà le résultat des rivali—tés intestines entre collectivités locales. Aujourd’hui, nous arrivons à faire coopérer Grenoble et Lyon, ce qui était autrefois impossible. Mais la marge de progrès est encore grande ».

Un constat partagé chez Parteurop. « II manque à Lyon un vrai pôle de structuration des compétences. Pour les jeunes entreprises qui veulent faire des essais cliniques, il faudrait vraiment instituer un guichet unique car c’est plutôt le fouillis pour l’instant. Les entreprises de production ont quant à elles du mal à trouver des structures qui leur permettent de travailler. Dans les biotechnologies, les jeunes sociétés qui veulent lancer sur le marché un produit utilisable sur l’homme doivent faire face à des contraintes énormes et utiliser des infrastructures très coûteuses. C’est au-dessus de leurs moyens. Si le Grand-Lyon veut vraiment attirer ces entreprises, il doit investir dans ces infrastructures et les mettre a disposition des entreprises » précise Christian Schirvel.

« Six entreprises perdues entre 1999 et 2001 »

« II est vrai que l’absence de locaux et de laboratoires a pu poser des problèmes dans le passé. Nous avons d’ailleurs perdu six entreprises entre 1999 et 2001 » concède Gilles-Olivier Bernard, responsable de la prospection à l’Aderly. Selon .lui, le problème serait aujourd’hui résolu, après les efforts entrepris notamment par le Grand-Lyon. « A travers les pépinières de Chateaubriand ou de Bioparc, plusieurs milliers de mètres carrés spécialisés sont disponibles ou le seront dans un avenir proche. C’est la priorité numéro un » renchérit Laurent Lévy, de la direction des affaires économiques du Grand-Lyon.

Les chiffres existent, en effet, qui montrent que Lyon tire plutôt bien, et de mieux en mieux, son épingle du jeu. « 2001 fut une année exceptionnelle en matière de biotechnologies. Sur 44 millions d’euros d’aides a l’innovation accordées dans la région Rhône-Alpes, 12 millions d’euros concernaient des entreprises liées aux sciences de la vie et 6 millions d’euros les biotëchnologies » explique Corinne Perret, responsable des équipes de sciences de la vie à l’Anvar Rhône-Alpes, tout en constatant les réels progrès en matière de communication et de mise à disposition d’infrastructures. Selon elle, cette spécificité est davantage à mettre sur le compte de l’excellence du tissu de recherche rhônalpin que de la présence des grands groupes historiquement implantés à Lyon. « II existe véritablement un pôle d’excellence à Lyon en immunologie et en virologie. Grenoble, de son coté, est plus orienté vers la protéomique grâce notamment à la présence du CEA. L’Inria de Grenoble founit également des compétences très pointues en matière de bio-informatique ».

Aptanomics lève 7 millions d’euros

Dans le sillage de ces laboratoires, de nombreuses entreprises ont émergé. Genom Express a profité des infrastructures de l’Inria pour devenir l’une des entreprises phare dans le séquençage du génome humain. Genoway (rats de laboratoire transgéniques) est né à Lyon après que les chercheurs qui en sont à l’origine ont usé les bancs des laboratoires de biologie moléculaire et cellulaire de l’ENS Lyon. Même constat pour Aptanomics, une entreprise qui développe une nouvelle classe de médicaments contre le cancer. L’un de ses fondateurs, Brian B. Rudkin, est directeur de recherche dans ce même laboratoire de biologie moléculaire et cellulaire. L’été dernier, Aptanomics a levé 7 millions d’euros.

Une multitude d’infrastructures technologiques de premier plan viennent soutenir cette effervescence de recherche dans les sciences de la vie. Les plus visibles sont, bien évidemment, le laboratoire P4 - dont il n’existe que quelques exemplaires à travers le monde - ou bien le Cire (Centre international de recherche contre le cancer). Mais ce n’est pas tout. Créé à l’origine à Angers, la société Nucléis, qui « fabrique » des souris génétiquement modifiées, a décidé de transférer toute son activité à Lyon. « Parce que l’agglomération dispose d’un très bon potentiel d’équipement en matière de transgénèse » précise Sylvie Broman, présidente du directoire. La structuration du génopôle Rhône-Alpes, sous l’égide de Rhône-Alpes Futur, ou encore du Cancéropôle, devrait ancrer durablement l’image de Rhône-Alpes dans les sciences de la vie.

« J’ai créé vingt emplois et tout le monde s’en fout… »

Les jeunes entreprises de la filière, pour leur part, bénéficient d’un réseau très structuré d’accompagnement. « Entre Crealys, les Novacités et l’Anvar, il n’existe guère de projets qui puissent nous échapper » souligne Gilles Gaquère, responsable de la création d’entreprises à la CCI de Lyon. L’incubateur lyonnais Crealys, spécialisé dans les sciences de la vie, est ainsi le plus actif de France dans son secteur. Depuis trois ans, il a d’ores et déjà permis d’incuber 33 entreprises. « Entre les centres de recherche, les grandes entreprises et tous les acteurs politiques impliqués dans ce dossier, on peut véritablement parler de cluster (grappe, ndlr) des sciences de la vie à Lyon » explique Nadia Kamal, directrice adjointe de Crealys. Tous ces acteurs se retrouvent dans une structure informelle, Lyon Life Science Network, dont les tentacules s’étendent dans les moindres recoins de la filière. « La. différence par rapport à la région parisienne, où chacun travaille dans son coin, c’est qu’à Lyon, tout est réseauté » confirme Cyril Duriez, le responsable du bureau de Lyon d’Alcymed, cabinet conseil spécialisé dans les sciences du vivant. Pour autant, certains estiment qu’il faudrait faire encore plus. A l’image de Gilles Alberici, le président fondateur d’OPI, une jeune pousse spécialisée dans les maladies orphelines : « j’ai créé vingt postes à Lyon. Si je l’avais fait à Nîmes, j’aurais eu des aides à l’investissement. Ici, tout le monde s’en fout. »…

II/ L’ADN au service de la justice

Le laboratoire de police technique et scientifique de Lyon a été choisi pour abriter le fichier national d’empreintes génétiques. Mise en place à partir de 2001, cette base de données a déjà permis d’aider à résoudre plusieurs crimes et pourrait recevoir à terme les profils génétiques de centaines de milliers de condamnés et de suspects. Sous l’impulsion du pionnier Edmond Locard, l’agglomération lyonnaise avait vu la création du premier laboratoire de police scientifique de France au début du siècle dernier. Au tournant du nouveau millénaire, c’est au laboratoire de police technique et scientifique de Lyon, désormais basé à Ecully, qu’est revenue la gestion du fichier national d’empreintes génétiques. Un nouvel instrument qui permettra, selon le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy, de « retrouver les coupables d’hier et protéger Ses victimes de demain ».

Les enquêteurs utilisent les analyses ADN au service de leurs investigations depuis déjà une douzaine d’années. Une technique redoutablement précise, avec des risques de un sur un million, mais dont les résultat étaient jusqu’à présent ni conservés ni centralisés. Pour remédier à cette lacune, le fichier d’empreintes génétiques a été créé par une loi de juin 1998 dans une atmosphère de polémique entre partisans de l’efficacité policière et défenseurs des libertés individuelles. Strictement limitée dans un premier temps, aux auteurs de crimes et délits sexuels définitivement condamnés, cette base de données peut conserver désormais les identités génétiques de « simples » suspects, à l’encontre desquels « i/ existe des indices graves et concordant » mais qui ne sont pas encore condamnés.

Des traces d’ADN sont aujourd’hui relevées dans des affaires plus banales, comme les cambriolages. Avec ces nouvelles dispositions, le fichier géré à Lyon est à même de contenir à terme des centaines de milliers d’empreintes génétiques, identifiées comme c’est le cas de ceux établis à partir de prélèvements de salive sur les personnes concernées, ou non identifiées comme peuvent le demeurer certains échantillons recueillis sur les « scènes de crime ».

Encore loin du fichier anglais

La base informatique du laboratoire de police scientifique de Lyon a commencé d’être alimentée en profils génétiques en mai 2001. Elle en compte aujourd’hui environ 3500 - dont 75 sont identifiés - auxquels il faudra dorénavant ajouter les 1 500 empreintes génétiques de suspects collectés chaque année qui, jusqu’au vote de la nouvelle loi, étaient seulement utilisés à titre de comparaison sans pouvoir être conservés en mémoire. Des chiffres qui paraissent modestes face au 1,8 million de profils génétiques conservés depuis 1995 par les autorités anglaises qui possèdent le fichier ADN le plus important du monde.

Le fichier français a néanmoins commencé à faire ses preuves. Depuis sa création, il a abouti à une vingtaine d’identifications, par le rapprochement de traces prélevées avec des profils ADN existants qui ont permis notamment d’établir un lien entre différentes affaires, il a par exemple permis de résoudre une affaire de viol par la comparaison entre l’ADN laissé par l’agresseur et celui d’un homme déjà condamné dans le passé pour exhibition sexuelle. « Auparavant, le rapprochement entre deux profils génétiques, dans des affaires éloignées géographiquement, était quasiment impossible » estime le commissaire Bernard Manzoni, adjoint au chef de service central des laboratoires. L’exemple le plus connu est celui de l’affaire Guy Georges, surnommé « le tueur de l’Est parisien », dont les empreintes génétiques relevées lors d’une première arrestation en 1995 n’avaient pu être mesurées à celles laissées dans trois crimes précédents. S’il avait existé, ce fichier aurait peut-être pu conduire à l’arrestation plus rapide du tueur en série et éviter ainsi de nouvelles victimes. Les magistrats lyonnais se souviennent encore de l’affaire dite du violeur du « 3/6 », un agresseur sexuel en série qui avait été interpellé grâce à la description d’une de ses victimes qui l’avait reconnu formellement. Lors de sa garde à vue, l’homme, déboussolé, avait lui-même déclaré « possible » qu’il ait « fait cela ». Un suspect idéal qui se révélera finalement étranger à ces agressions, grâce à une expertise ADN. Quelques mois plus tard, le « vrai » violeur du 3/6 était arrêté et condamné. (Sandrine Boucher)

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