RENCONTRE DES MEDIAS ALTERNATIFS : LYON, UNE CLIQUE DE BARBARE.
( Popouri n°26-juin 2006)
Les 21 et 22 avril 2006 ont eu lieu à Grenoble des « états généraux régionaux pour une information et des médias pluralistes ». Une initiative pour le moins enthousiasmante qui concordait avec cette période de mouvement social qui nous a tant ému-e-s… et où nos supports divers ont espéré jouer un rôle. Ces rencontres comportaient des ateliers de discussions et de travail thématiques, des débats publics et conférences, etc… Regroupant beaucoup de personnes de la vaste nébuleuse des médias se revendiquant « alternatifs » ou « indépendants ». Cette diversité a fait tout l’intérêt de nos échanges mais n’a pas manquer de susciter quelques frictions… Avouons qu’il y avait des agitateurs et des agitatrices !
La délégation lyonnaise, complètement improvisée mais haute en couleurs et bonnes idées, se composait de membres de quatre collectifs : Rebellyon et AgendaLyon en ce qui concerne le net, Diversion et le popouri pour le format arbres-coupés. Celles et ceux qui ne croient pas en la divine providence seront déçu-e-s : cet événement survient au moment même où, dans votre ville, sous vos yeux ébahis, sont convoquées des réunions de coordination entre nos différents projets (plus les camarades de Radio Canut), afin de mutualiser nos moyens et de travailler ensemble. Les grands axes étant la participation aux mouvements d’émancipation et de lutte sociale et à leur accroissement ; la circulation libre des connaissances ; et la notion de contre-information (dans ce contexte de guerre idéologique dont le champ de bataille serait l’imaginaire de chacun-e d’entre nous). Cette délégation officieuse a déboulé très soudée car nous avions déjà eu l’occasion de réfléchir ensemble sur certaines questions. C’est pourquoi notre unité s’est consolidée face à d’autres sur des bases de rupture profonde avec le système politique actuel et les médias qui servent à sa reproduction ; sur une volonté autogestionnaire et égalitaire dans nos fonctionnements internes ; et sur l’indépendance réelle et totale en ce qui concerne notre financement : pas de pognon de l’Etat, pas de thunes de la pub !
Au fil de ces journées est apparu un clivage très marqué, mais plus nuancé que le traditionnel et puéril vaudeville entre « modéré-e-s » et « radicales/aux », répartition stérile des rôles dans le théâtre politique érigé en spectacle. A l’appel, on pouvait noter la présence : de journalistes professionnels (dont des syndicalistes) ; d’animateurs et animatrices de tout type de médias, ni publics ni commerciaux, aux orientations politiques allant de la neutralité centre-gauche à la sauvagerie anarchiste la plus crue (coucou !) ; des cinéastes documentaires ; des représentant-e-s de structures de diffusion ; des militant-e-s d’horizon différent ou de simples usagers et usagères de l’information… Et (d’après moi) quelque chose de passionnant s’est passé puisque les tables rondes en groupes restreints nous ont permis de dégager tout de même des préoccupations et des attentes communes. A titre d’exemple :
La notion d’objectivité de l’information construite par des professionnel-le-s a été largement mise en doute, y compris par ces mêmes salarié-e-s à la lumière de leurs conditions de travail et des contraintes auxquelles ils et elles sont soumis-e-s. Rappellons-nous que la production de l’information est un secteur économique qui connaît l’une des plus importantes précarisation de l’emploi : ceci n’a évidemment rien d’anodin puisque cela place ces personnes sous tutelle des hiérarchies et rédactions. Or, la critique de l’objectivité laisse le champs libre à des expériences de médias entièrement « subjectifs ». Mais une subjectivité assumée et affichée, à la différence des propagandes dominantes, qui laisse tous les outils en main au public pour se positionner et se réapproprier le contenu.
A été soulevée également la légitimité de la méfiance à l’égard des financements parachutés, à savoir subventions publiques et publicité. Nul besoin d’avoir un doctorat d’astrologie pour deviner que ces ressources ne favorisent en rien l’indépendance de ton, et l’impertinence. Les exemples de censure par coupes budgétaires à des associations ne manquent pas. Certaines activités nécessitent des fonds importants. D’autres sont tout à fait concevables avec des moyens réduits, qui permettent une certaine souplesse, contrairement à ce qu’on peut croire. Et n’oublions pas que l’on s’habitue à un apport important d’argent et qu’il est difficile de pérenniser une activité lorsqu’on en est privé du jour au lendemain.
Continuons sur la censure au-delà de ces manifestations « indirectes », financières. La nécessité du soutien à des camarades faisant face à des procès est revenue à des occasions multiples. Le journal l’Envolée (qui traite des prisons). Les nombreuses occasions où la flicaille s’en est pris à des centres de convergence des médias alternatifs, pendant les contre-sommets (Gênes, Genêve…). L’incendie volontaire du local d’Ici et Maintenant, journal marocain. Ect…malheureusement ! La maîtrise de la connaissance des faits, de leur interprétation et la circulation des informations est de ce point de vue un enjeu majeur pour le pouvoir ; y compris hors des situations de « dictature », au sens strict et consensuel.
Alors les frictions, disais-je dans l’introduction… Elles sont apparues en plusieurs occasions mais surtout lors de la clôture et des comptes-rendu de sessions. Il y avait déjà l’agacement provoqué par le mépris de certains journalistes « pros » pour qui nos initiatives relèvent du passe-temps et n’ont aucun impact sur l’état local de la politique (toute modestie, toute humilité prise en compte, ceux-ci peuvent continuer de regarder en l’air pendant que le sol se dérobe sous leurs pieds…).Il y avait déjà l’énervement entraîné par les chantres de la « neutralité de l’information », qui font de la mollesse un sacerdoce (toute neutralité au placard, que ceux qui osent dire que nous ne sommes pas des médias alternatifs se noient dans la politesse qu’ils emploient face aux pouvoirs…). Mais la cerise sur le gâteau, c’est que les organisateurs aient invité des élu-e-s de la région aux débats pour une séance de vente aux enchères. Le fin mot de l’histoire, c’est que la gôche parlementaire à la tête de la région Rhône-Alpes (rose/vert/rouge, un mélange proche du brun ?) voit comme un enjeu ce foisonnement de médias indépendants. Nous occupons une place de plus en plus importante dans les réseaux de circulation de l’information. Nous fournissons donc, potentiellement, un avantage de taille dans la communication politicienne et électorale. Nous sommes habituellement proches des mouvements sociaux dont ces sinistres merdes sociales-démocrate essaient de se rapprocher un an avant la présidentielle, après avoir tout fait pour les museler depuis 1981 (et même bien avant). Donc, ce jour-là à grenoble nous étions des proies pour ces élu-e-s et pour la poignée de domestiques qui les courtisait : il y avait une enveloppe à gagner. Qui aurait le pompon ? Marchandage en direct, de l’argent est en jeu contre une charte, contre du charme, contre des promesses de sérieux, de crédibilité, de respectabilité, de servilité. Un pacte de non-agression en somme.
Ecoeurement généralisé. Y compris de personnes dont les projets sont subventionnés mais qui considèrent cette pratique comme un choix individuel et/ou ponctuel. Y compris de camarades salarié-e-s des médias qui croient en l’intérêt d’un travail autonome dans des réseaux parallèles. Le travail de coordination, de discussion, d’échange était intense et à peine ébauché, nous étions pour une fois parvenu-e-s à tomber relativement d’accord malgré des pratiques complètement différentes. Tout ce boulot et cette concentration foutus en l’air par la mendicité de quelques-uns, à laquelle il y a de multiples occasions et dont ce n’était ni la place ni le moment… ça a fait comme qui dirait des remous dans la salle. Celles et ceux qui voulaient de l’argent de poche en auront. Les autres seront parti-e-s avec infiniment plus : des rencontres humainement et politiquement riches, et un sentiment d’appartenance et de solidarité autour de mêmes outils de la lutte : nos propres médias.
Kateb