Du rififi dans la manif du 1er mai

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Manif

Samedi dernier, mise à part la CFDT qui se mobilisait sur internet, les syndicats, quelques partis de gauche radicale, des gilets jaunes et plein de gens étaient là, tout content de réoccuper la rue après l’annulation de la dernière édition pour cause de covid. Mais la manif n’a pas été de tout repos entre incursions policières dans les cortèges et embrouilles entre manifestant-e-s.

Chaos dans la manif

La tête de manif est vite prise par des banderoles renforcées. Toute une foule de gens, qui n’ont pas le goût de défiler sous les drapeaux et les ballons, commencent à se masser sous les remontrances du chef du service d’ordre de la CGT faut que tout le monde aille derrière la banderole de l’intersyndicale », « allez là, faut avancer »...).

Après quelques centaines de mètres, les policiers manœuvrent et encerclent le cortège de tête, sous les yeux du carré de tête syndical et du service d’ordre qui les laissent passer pour effectuer l’opération... S’en suit une grosse charge alors qu’il ne s’est pour l’instant pas passé grand chose [1]. Suite à ça, le ton monte entre une partie des cégétistes et les gens qui viennent de se faire charger et une empoignade éclate avec des coups échangés. La manif repart mais c’est sans compter la pression policière. Les charges répétées après l’arrachage de toutes les banderoles produisent l’éclatement du cortège de tête et une dissémination des groupes en noir un peu partout dans la manif. Et donc une situation presque plus dure à gérer pour les forces de l’ordre : mais où est passé leur cible ? Un peu partout. Au sein de la manif, règne une ambiance un peu confuse, le balet mécanique des différents cortèges s’enraye. Y’a de nouvelles enguelades et bastons entre manifestants en noirs, qui ont la sensation qu’il n’y a pas de « tous ensemble » face à la police, et militants indignés que la manif ne soit pas aussi tranquille qu’ils l’espéraient.

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Les mêmes scènes se sont déroulées à Paris (et un peu à Nantes). Aujourd’hui avec les réseaux sociaux et l’air du temps propice aux mécanismes victimaires, ces épisodes sont montés en épingle par une partie des protagonistes de façon assez délirantes : les médias, les syndicats, les personnalités de gauche, tout le monde y va de son indignation sur le mode « c’est des groupes facistes, les organisations des travailleurs sont attaquées ». (En oubliant de mentionner que des bandes de flics cagoulés, dont on n’a plus le droit filmer les agissements, qui viennent s’en prendre à des manifestants et éclater les smartphones timidement brandis en guise de garde fou... et bien ça pourrait bien faire penser à quelque chose ; mais bon...).

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Ok, y’a eu des bastons au sein de la manif. Peut-être pour de « bonnes » raisons et des raisons « objectives ». Mais de part et d’autres de la banderole intersyndicale et du camion CGT, on alimente directement l’exagération, le drama, les rumeurs et les mensonges à base de : « vous êtes racistes », « vous etes virilistes », « vous nous livrez à la police », « vous êtes d’extrème droite moi je suis arabe », etc. Faut revenir deux minutes sur terre. Ce qui est dramatique dans cette situation, c’est que ce sont surtout deux impuissances qui se sont foutues sur la gueule. D’un coté, la stratégie du mouvement social qui ne permet plus d’arracher grand-chose ni de stopper la politique gouvernementale (réforme des retraites, de l’assurance chômage, de la SNCF, loi sécurité globale, réforme des lycées et du bac, parcoursup, j’en passe et des meilleurs. Autant de défaites qui s’accumulent…). De l’autre coté, c’est pas forcément mieux. La stratégie du cortège de tête/gilets jaunes/ingouvernnable a du mal à se déployer, hors gros mouvement de fou (surtout quand on a déjà du mal à tenir tête à la police et à la déborder). Une option qui ne semble très sûre d’elle-même et propose à l’évidence peu de formulations politiques et d’objectifs clairs... Dans un cas, comme dans l’autre, c’est les mêmes impasses, la même merde, le même manque de perspectives… D’un coté comme de l’autre, il y a le sentiment d’être des boules de billards. En manif, balladées d’une bande à l’autre au gré des charges des CRS et du gaz lacrymogènes sans arriver à rien opposer ou à leur interdire d’entrer dans les cortèges. Dans le monde du travail, c’est la même difficulté à peser et à dire « non mais là ça va se passer comme ça » : la grève à General Electric à Villeurbanne n’a pas réussi à stopper le « plan social », le non-remplacement des personnels SNCF qui partent en retraite, les suppressions de lits à l’hôpital du Vinatier se poursuivent, La Poste enchaîne les réorganisations de tournées des facteurs, sans parler de la prochaine grande vague de réorganisation/ubérisation du travail dont les sans-papiers/livreurs Deliveroo sont un aperçu...

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On manque de poids. Et on fait face au même mur, à la même situation verrouillée sans possibilités d’une échappée collective [2]. Le problème n’est pas qu’il y aurait trop de virilité d’un coté comme de l’autre. L’enjeu ne consiste pas non plus à faire en sorte de ne pas se marcher dessus et à créer les conditions permettant de manifester chacun-e dans son coin « ok on tolère vos pratiques un peu bizarres, mais allez les faire ailleurs, plus loin ». Il en va sans doute d’un rapport d’extériorité à dépasser. C’est plus dur de s’embrouiller quand on se connaît parce que la bande à bidule est venue ravitailler un piquet de grèves en bouffe et que la section machin-truc est venue prêter main forte pour organiser une défense efficace et pratique face à tel groupe fasciste. Idem avec des blocages économiques, ça devrait pouvoir s’organiser facilement ensemble. Mais surtout le fond du problème est d’ordre stratégique : est-ce qu’on peut dégager des perspectives communes ? Où se situent les victoires et à quoi elles ressembleraient ? Est-ce qu’une lutte qui n’entraine pas un blocage de l’économie a encore du poids ? Comment on arrache des choses par rapport à nos conditions de vie ? Quelles sont nos nécessités et comment y répondre ? Comment faire en sorte que ça ne soit pas des managers et des directions toutes pétées qui dirigent nos vies ? Ça serait quoi une manif du 1er mai réussie politiquement qui lance un mouvement, comme par exemple le 17 novembre 2018 a pu lancer les gilets jaunes ? Parce qu’au fond, le geste de la manifestante énervée qui s’en prend à une vitrine de banque n’est pas si éloigné de l’intention de certains manifestants « pacifiques » qui viennent simplement défiler : des présences pleines de bonne volonté pour que « les choses changent » mais sans le moindre élan à quoi se raccrocher.

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Pour que le premier mai redevienne une menace

À l’origine du premier mai, il y a des luttes et des grèves organisées par des syndicats - communistes, socialistes, anarchistes - (vous voyez bien, on peut faire des choses ensemble) de centaines de milliers d’ouvriers américains (à la fin du 19e siècle) pour imposer des journées de travail de 8h. Des affrontements fréquents avec les forces de l’ordre, des morts du coté ouvrier (et du coté policier). En 1889, l’Internationale ouvrière choisit cette date pour organiser chaque année des grèves et des manifs et arracher la journée de 8h (8h de boulot, 8h de loisirs, 8h de repos). En France, les grèves du 1er mai en 1906 se déroulent sur le même mode : les patrons et l’État ne veulent rien céder ? À partir de cette date, on quitte son travail après 8h et on continue les jours d’après [3]. Le 1er mai 1936, c’est le même genre d’appel qui se réactive : « tous en grève », les usines s’arrêtent et deviennent des lieux de vie et de fête. Le premier mai c’est historiquement le moment où on se compte et où on part à l’assaut du ciel pour arracher du temps libéré à l’exploitation.

Mais c’est aussi ce qui peu à peu se vérouille avec Pétain qui transforme cette date de luttes en une invraissemblable « Fête du Travail et de la Concorde sociale ». Puis le vérouillage s’accentue avec la neutralisation complète des grèves et des affrontements de rue par l’instauration d’un jour ferié (interdiction légale de travail). Les appels syndicaux au sabotage ou à la grève insurrectionnelle semblent alors de plus en plus lointains. Mais pour aujourd’hui, comment articuler concrètement, dans la rue des contre pouvoirs effectifs et désirables aux promesses du pire si chères au capital ? Des contre pouvoirs susceptibles au moins de résonner de concert, qu’ils s’ébauchent dans une boîte en lutte ou depuis des bâtiments occupés, bref depuis les quelques interstices encore susceptibles de nous offrir quelques respirations communes. Comment faire en sorte que le 1er mai perde son statut de grande kermesse inoffensive et renoue avec sa tradition de luttes ? Ce sont des questions qui pourraient mériter de se mettre autour d’une table.

Des gens du cortège de tête.

Notes

[1Mais en fait si, l’apparition des fameuses banderoles renforcées depuis 2016, est un signe qui ne trompe pas. Ces bâches amoureusement décorées permettent de s’agréger, de se donner de la confiance, de se protéger. Et c’est bien ce visaient les flics en chargeant : casser cette puissance d’agrégation

[2La CGT s’est déjà retrouvée dans ce genre de situations : comment dépasser une situation qui parait bloquée. Un rapport de la commission du boycottage et du sabotage lu et approuvé au cours du congrès confédéral de 1897 proposait par exemple : « en fait d’armes d’allures révolutionnaires, on n’a jusqu’ici préconisé que la grève, et c’est d’elle dont on a usé et dont on use journellement. Outre la grève, nous pensons qu’il y a d’autres moyens à employer, qui peuvent dans une certaine mesure, tenir les capitalistes en échec ».

[3Le 13 mai, on compte encore 200 000 grévistes qui suivent ce mot d’ordre rien qu’à Paris.

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