La voie du souffle et des mains vides

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zbeul hiver 2018/2019 | Gilets Jaunes 2 compléments

À en croire le gouvernement, on en serait arrivé lundi 7 janvier à l’heure de « l’ultra sévérité ». Comme s’il avait attendu jusque là pour lâcher les forces de l’ordre à l’assaut des ronds points ou des foules en jaune. En fonction des sources les chiffres varient un peu mais au niveau national on en est certainement à plus de 5000 gardes à vue, un millier de condamnations, sept cent peines de prison dont 150 incarcérations fermes (et le tout sans compter les détentions préventives).

« Faire du chiffre et casser le mouvement »

Multiplier les poursuites, les amendes, les contrôles : « il faut faire du chiffre » [1]. ; voilà pour les consignes explicites aux préfets en ce qui concerne les expulsions de ronds points et toutes les procédures qui peuvent aller avec.

Épuiser le mouvement, décourager en faisant des exemples et si nécessaire briser les corps : tous les lundis, dans chaque ville, des gilets jaunes se retrouvent en comparution immédiate après avoir été arrêtés au cours du week-end, et souvent peu informées de leurs droits acceptent d’être jugés sans avoir le temps de préparer correctement leur défense, alors même que les dossiers sont souvent vides et très mal ficelés (incohérence et contradiction dans les déclarations des flics « victime », etc.). Assister à ces audiences expéditives, c’est se rendre compte que les tribunaux sont, plus encore qu’en temps normal, des chambres d’enregistrement de la volonté des gouvernants.

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Ces consignes de fermeté et le déploiement de cet arsenal répressif ne sont pas vraiment nouveaux (qu’on songe aux mutilés de la loi Travail, aux assauts sur la ZAD et aux régulières descentes militarisées en banlieue) ; ce qui est assez inédit par contre c’est que ça frappe des fractions aussi larges de la population, en particulier des personnes qui se sentent parfaitement légitimes dans leurs actes et assument tout.

On ne le répétera jamais assez : vous avez le droit, et tout intérêt à vous taire face à la police, il n’y a pas que dans les films que tout ce que vous direz sera retenu contre vous !

Les gaz lacrymogènes, en grenade ou en spray, sont devenus un incontournable des manifestations de gilets jaunes et des actions de blocage quand ces dernières risquent de devenir un peu trop efficaces. Les tirs tendus aussi se multiplient, comme les tirs de flashball à hauteur de visage, et les mutilations sévères causées par l’explosion de grenades détonantes GLI F4. Pour mémoire, une octogénaire est décédée à Marseille dès les premières semaines du mouvement, suite à un tir de grenade dans son appartement ; un gilet jaune atteint à la tête par un tir de flashball est resté deux semaines dans le coma à Toulouse ; et à Bordeaux,un manifestant est toujours dans le coma depuis l’acte 9 touché par un tir de LBD. Depuis le début du mouvement 12 personnes ont perdu un œil suite à des tirs de LBD et trois manifestants ont eu leur main arrachée par des grenades [2]…Comme quoi y’a pas que Daesh qui utilise des méthodes barbares contre ses opposants.

Plus localement, la région Rhône-Alpes a eu droit à son flot d’arrestations et de blessés. Rien que sur Lyon : un poumon percé et des côtes brisées suite à un tabassage en règle par des flics en tenue ; un jeune vénissian a perdu un œil à cause d’un flashball quand les lycéens lyonnais ont fait mine de se joindre à la danse des gilets jaunes, fin décembre (avec en prime plus de trente interpellations en une semaine). Des peines d’emprisonnement lourdes ont été prononcées contre des gilets jaunes arrêtés suite à des manifestations ou des blocages à Valence, au Pouzin, au Puy-en-Velais ; des arrestations massives ont été effectuées à Saint Étienne mi décembre (une centaine en deux week-end de contestation).

« Ce que tout gilet jaune doit savoir de la répression »

Mais toutes ces mesures n’ont pas suffi à enrayer le mouvement ; pas plus les évacuations de ronds points avec menaces de porter plainte et de poursuivre pour « entrave à la circulation » que les grosses ficelles médiatiques en mode « si tu veux tuer ton chien accuse le de conspirationnisme ou d’antisémitisme ». Ou encore les garde-à-vue pour les personnes qui se font les relais d’appels à manifester sans délcarer. Ce samedi 5 janvier, on était pas loin du grand chelem dans la région avec des affrontements à Grenoble, Lyon, Sainté, Bourg en Bresse, le Puy… Et comme ça a l’air d’avoir été du même acabit dans pas mal d’endroits, le gouvernement s’est senti obligé de dégainer une énième loi anti-casseur pour en finir avec les gilets jaunes (qui était pourtant dans les tuyaux depuis plusieurs mois sur proposition des sénateurs LR)… Durcir les peines pour le fait de se masquer en manif, interdire les manifestations non déclarées et faciliter les poursuites à l’encontre des contrevenants, créer des fichiers de « manifestants potentiellement dangereux » qui devront pointer au comico les jours d’émeute et pourront être condamnés s’ils se font contrôler aux abords d’une manif... Du sur mesure pour interdire aux opposants de se manifester de manière un peu efficace et déterminée. Après l’histoire des gaz incapacitants dans les blindés déployés devant l’Élysée le 8 décembre, on comprend que Poutine ou Erdogan ricanent un peu quand Macron leur pique leurs vieilles recettes fascisantes pour rafistoler son nouveau monde.

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Alors changement de ton ou pas ? Ce qui peut donner une impression ambivalente c’est que jusque là les autorités locales n’avaient pas systématiquement employé la manière forte, judiciarisé à tout va, etc. Et puis il y avait toutes ces situations ubuesques : on boit le café avec des flics ou des « gen gen » toute la semaine sur des ronds points et ça se tend d’un coup sur une action, les visages connus d’hier se transforment alors en robocops sans âme qui se mettent à interpeller, à saccager les cabanes. Certes la puissance du mouvement des gilets jaunes se lit aussi dans ces quelques moments ambigus qui ont ouvert des possibilités de « fraternisation » effective : tout le monde, pandores compris, se prend en photo en gilet jaune ; des flics de base laissent filtrer allégrement des infos désobligeantes sur leurs supérieurs ; parfois ça peut aller jusqu’à des complicités plus poussées quand un policier balance par texto « là on est pas nombreux, allez-y vous pourrez nous déborder facile » (véridique). En même temps ça va dans les deux sens : quand tout le monde se connaît et se tutoie l’intimité peut vite se retourner en vulnérabilité. Et attention aux réseaux sociaux ; les groupes privés facebook ne le sont quasi jamais réellement et servent coté policier 1) à chopper des infos sur le mouvement, 2) lancer des poursuites pénales (un gilet jaune du coin poursuivi pour un commentaire de photo « hum, le poulet est bientôt grillé ») et 3) à exercer des menaces perso et « hors temps de travail » (véridique aussi)…

Toujours garder à l’esprit, que même si individuellement un flic ou un gendarme peut avoir une certaine sympathie pour le mouvement, au titre de ses missions quand il boit un café sur un rond point, en réalité il fait du renseignement.

De manière plus générale la vulnérabilité du mouvement est accrue par un certaine innocence (qui va avec le sentiment du bon droit ou de la légitimité). On pense pêle-mêle aux actions à visage découvert (quand boxer voire effleurer un flic peut valoir rapidement de la prison ferme), aux rendez-vous explicites sur facebook (« attention action chaudes pour les plus déterminés »... et bizarrement la police se pointe directe), aux bornages des téléphones devant un péage vandalisé… Vu que ça se durcit, les gilets jaunes vont devoir inventer très vite des moyens de s’organiser face à la police et face à la justice… Mais comme pour le reste (comment occuper un ronds point et y construire en dur, bloquer l’économie, s’équiper en manif) il semble que tout aille très vite : ainsi en 24 heures plus de 110 000 euros avaient été récoltés en soutien à l’ancien boxeur Christophe Dettinger, accusé d’avoir frappé à mains nues deux gendarmes suréquipés à Paris lors de la manifestation du 5 janvier.

Quelques visions de violences

Interrogée sur BFM, la ministre des transports, Elisabeth Borne, a déclaré que le succès de cette cagnotte était « choquant » : « Est-ce que c’est normal de vouloir apporter un soutien à ce monsieur qu’on a vu frapper un policier à terre, qu’on a vu boxer un policier ? […] Je pense qu’il faut aussi que chacun reprenne un peu ses repères. » Le problème, ma bonne dame, c’est qu’en période de troubles, précisément, les repères commencent à diverger. À force de voir du jaune partout, une sorte de césure s’opère dans les sensibilités, et force est de constater qu’on ne voit plus les mêmes choses alors qu’on regarde les « mêmes » images.

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Une vidéo double circulait massivement sur youtube au lendemain des manifs du 5 janvier : la première séquence était consacrée au désormais célèbre Christophe Dettinger ; la deuxième à Didier Andrieux, commandant divisionnaire de police à Toulon.

Première séquence : un type un peu seul-tout (c’est un effet du cadrage), boxe et repousse à mains nues une colonne de playmobiles rembourrés casqués, munis de boucliers et de matraques. Réactions unanimes des grands éditorialistes, des élus ou des responsables syndicaux : « c’est une violence inouïe contre les institutions ». Luc Ferry, ex ministre de Jacques Chirac, ira jusqu’à appeler les policiers à faire usage de leurs armes contre ces « nervis extrémistes » ou les « casseurs de banlieue », et à regretter que la quatrième armée du monde n’arrive pas à mater cette fronde des gilets jaunes (re ricanement de Poutine et Erdogan).

Deuxième séquence : un flic armé et en tenue, bien au chaud dans un cercle délimité par ses collègues faisant face à une foule occupée à les esquiver (boucliers, flashball, la panoplie habituelle)... Le gradé frappe brusquement un type désarmé et noir, qui semblait essayer de lui répondre tranquillement avant que ça tête ne valse contre le mur. Le même flic vient ensuite plaquer un gilet jaune sur une voiture avec deux collègues et le tabasse. Dans la foulée, le procureur de la république soutient ce commandant de police expliquant que dans ces moments d’effusion « les moyens violents sont indispensables ». Ben voyons.

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Deux séquences, deux images de violences… lesquelles nous heurtent et nous émeuvent (c’est-à-dire nous font bouger d’une certaine manière) ? L’ événement des gilets jaunes divise nettement les manières de voir et donc de participer au cours du monde. Qu’est ce qui est normal, légitime, praticable ? Déclarer la loi martiale et faire tirer sur les manifestants pour défendre la république ? Considérer la république au même titre qu’une barrière de péage, comme une pièce du grand complot des riches et des winners… et cramer tous les radars des environs. Soutenir un boxeur condamné d’avance et livré à la vindicte des éditorialistes ? Donner pour consignes à ces mêmes organismes, comme l’a fait le CSA en début de semaine dernière, de ne rien diffuser qui nuise à l’ordre publique et à la « paix civile »… En réalité, cette ligne de clivage entre ceux qui sont prêts à tout pour défendre l’ordre et ceux qui veulent le boulverser a toujours existé. La nouveauté du moment réside dans le fait qu’un très grand nombre de personnes sont en train de la franchir en un temps record.

Le point de bascule entre les deux séries d’images a été formulé le plus clairement par un responsable du syndicat de police Alliance : les manifestants sont « violents » alors que les policiers, eux, font un « usage légitime de la force ». Et pas l’inverse. Nuance de taille. Parce que si on aligne les deux, si on se met à considérer horizontalement la police (« comme une bande rivale ») ou les gouvernants (par le mépris et plus si affinités) alors évidemment c’est la porte ouverte à toutes les fenêtres de l’histoire. Un coup à ce que le porte-parole du gouvernement doive ravaler toute sa morgue et détaler comme un lapin suite à la rencontre impromptue d’un Fenwick et d’une porte de ministère…

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Moment de vérité

En période de crise, quelques secrets de polichinelles trouvent à se formuler avec une netteté évidente. Les élites de tout bord sont prêts à voir le sang couler pour que la chienlit s’arrête. En démocratie seuls les forces de l’ordre peuvent tabasser : rendre les coups est une atteinte aux institutions républicaines. Et ces mises au point ont fait suite cette autre révélation contenue à la fois dans le programme et l’arrivée de Macron au pouvoir : l’institution républicaine est au fond une grosse entente assurant aux gagnants de continuer à gagner et enseignant aux autres qu’il faut rester dociles, rester dans le « dialogue » et ne pas se soulever. Même si la vie est trop injuste.

Nous vivons donc une période passionnante où tout semble soumis à d’étranges polarisations : des maires de petites communes refusent direct de participer à l’enfumage du « grand débat national » (qui doit achever le travail répressif sur un autre terrain, dans les cœurs et les esprits) ; médiatiquement c’est cagnotte contre cagnotte, fans de flics contre soutiens à l’icône Dettinger…Et dans la rue de nombreuses bourgades samedi prochain, ça risque de repartir, gilets jaunes contre flicaille.

Des gilets jaunes qui s’organisent contre la répression

Notes

[1Une personne arrêtée sur un péage dans la région lyonnaise racontait son interpellation « ils [les gendarmes] nous ont compté, puis ont lancé « c’est bon on en a huit, on peut y aller ! »

[2Il semblerait que des consignes aient été données dans plusieurs services d’urgence des hôpitaux en plusieurs lieux de france, de balancer les personnes qui auraient été blessées pendant les manifs ou les actions (à ce sujet on cherche des témoignages !)

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  • Le 21 janvier à 18:44, par

    Depuis que lundi.am à viré rouge brun

  • Le 21 janvier à 16:39, par

    « l’icône Dettinger »
    Depuis quand y a des fachos qui sont des icônes pour nous ?

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