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Petit retour sur Rebellyon pour ses 10 ans

1 complément

A l’occasion des 10 ans du site lyonnais, à l’heure du triomphe des réseaux sociaux, une petite contribution d’un ancien Lyonnais et ex-participant à Rebellyon.

Une décennie ! Du 20 au 28 juin, Rebellyon fête ses 10 ans. Ca pourrait n’être qu’un énième anniversaire parmi tous ceux qui s’égrennent année après année. Mais celui-là est un peu particulier : Rebellyon a tenté d’innover dans ce front de l’information, et d’autres collectifs s’inspirent aujourd’hui de cette expérience. L’occasion d’un petit retour subjectif sur ce projet, en espérant que cela inspire aussi d’autres textes.

Quand les Lyonnais·es font pas comme les autres

Sur Lyon, les ancien·nes se rappellent de cette soirée de l’automne 2003 dans l’arrière-salle d’un bar des Pentes de la Croix-Rousse. La pièce d’Au cœur des gens était remplie, une bonne trentaine de personnes étaient présentes entre les murs de pierre pour discuter de la création d’un nouvel Indymedia sur Lyon. A l’époque, ce réseau international de sites en publication ouverte ou open publishing, né à Seattle à l’occasion d’un sommet de l’OMC, fin 1999, représentait un formidable espoir de construction d’espaces de publication libérés, faits par et pour les militant·es. Mais les Lyonnais·es font souvent les choses différemment. Ce fût aussi le cas cette fois-là. 

Parmi les participant·es à la discussion, plusieurs personnes organisaient déjà des médias sur le net ou sur papier. Un certain nombre d’objections au modèle développé par Indymedia furent énoncées : l’impossibilité d’échanger avec l’auteur·e avant publication ou d’apporter une aide, la publication immédiate sans relecture (il n’y avait pas de modération a priori à cette époque ni d’espace marqué « en cours de modération » sur les Indymedias), ainsi qu’une organisation assez rigide du site permettant difficilement de penser le site à l’image du mouvement local.

Le mouvement libertaire lyonnais avait cela de particulier qu’il était relativement large sans être immense, qu’il s’était doté pendant un moment d’une très originale coordination, et qu’il a très largement participé aux mouvements sociaux de la fin des années 1990 et du début des années 2000. Il a également mis en place des structures collectives bénéficiant à l’ensemble du mouvement tout en restant autonomes : librairie, maisons d’édition, journaux, imprimerie, voire radio dans une certaine mesure avec Canut… pour ne parler que des expériences les plus longues.

Après cette soirée, le projet d’Indymedia lyonnais s’essouffla et ne vit jamais le jour. Une autre initiative émergea quelques mois plus tard, en septembre 2004, à partir des critiques formulées et des expériences accumulées localement. Cinq éléments en particulier furent à l’origine des réflexions :
- le besoin d’autonomie en matière de diffusion de l’information en période de mouvements sociaux [1], c’est-à-dire la possibilité pour les collectifs de s’organiser pour court-circuiter les médias dans le récit qui peut être fait d’un événement, d’une action, ou tout ce qui nous concerne [2] A condition pour cela de s’assurer d’une diffusion réelle pouvant rivaliser sur certains sujets avec la presse locale.
- l’espace relativement large que les libertaires lyonnais constituaient alors (tant par le nombre de personnes que les structures ou thématiques abordées). Les nombreux outils communs dont il était doté favorisaient par ailleurs les rencontres et la confiance entre les « militant·es » ;
- les journaux papiers libertaires, à travers différentes initiatives locales, du « Popouri » diffusé gratuitement au début des années 2000, à « IRL », qui avait représenté auparavant une force importante et rassembleuse du mouvement libertaire local ;
- la volonté de proposer un espace ouvert aux contributions, ouvert à la publication de toutes les personnes, qui, localement, se retrouvaient dans nos idées, non réservé à des spécialistes de l’écriture, en proposant également de s’entraider ;
- le système de publication sur Internet Spip, directement inspiré des journaux ou des fanzines, avec ses nombreux moyens d’interagir entre auteur·es d’articles et l’entraide qu’il permettait.

Le besoin était réel, l’outil maîtrisé vite fait, les collectifs autour plutôt favorables : le site se lança extrêmement vite. Un camarade un peu plus âgé sortit de son chapeau un nom qu’il tenait en réserve depuis un projet papier qui n’avait pas vu le jour : Rebellyon. Mis en ligne dès début novembre 2004, sans charte, tout restait à inventer, à partir d’idées assez simples : le site devait être lisible, accessible à n’importe qui, permettre à tous les collectifs de communiquer rapidement et sans intermédiaire. Des comptes admin, jusqu’à 80, furent même créés pour une quantité importante de camarades proches, participant à diverses structures locales.

Cela fit de Rebellyon un espace numérique très humain (ou en tout cas nous le vivions comme tel, et le souhaitions ainsi). Avec ses réussites et ses échecs, en fonction des individus qui constituaient le collectif, du soutien du mouvement lyonnais ou à l’inverse des tensions qui le traversaient voire de sa transformation en un milieu marécageux, de la capacité du collectif et des personnes proches à faire face à des situations imprévisibles, à se remettre (ou pas) en question et à échanger avec les composantes d’un mouvement dont il se pensait à la fois l’émanation et l’outil commun. Derrière quelques idées de départ assez simples, l’ensemble du fonctionnement de Rebellyon élaboré au cours de ces nombreuses années s’avéra au final complexe, difficile à documenter. On avançait aussi au jugé, sans avoir d’expériences similaires auxquelles se rattacher en cas de difficulté.

Certaines réussites donnèrent un peu d’assurance au collectif et l’envie d’aller plus loin : malgré les embrouilles éventuelles et les imperfections, le site pouvait représenter une proposition, encore balbutiante, de fonctionnement nouveau pour d’autres villes. Et certains des doutes ou conflits qui pouvaient émerger de ces pratiques devaient pouvoir être discutés avec d’autres initiatives, au fonctionnement proche. Malheureusement celles-ci n’existaient pas, ni en France, ni dans d’autres pays [3].

Un fonctionnnement désormais partagé par d’autres villes

C’est ainsi qu’est né en 2013, d’abord d’une boutade – « On n’a qu’à lancer un incubateur de sites ! » –, le réseau Mutu, pour favoriser l’émergence d’autres sites locaux. Dans le passé, quelques sites s’étaient déjà inspirés, de très loin, de ce qui se faisait sur Lyon (BrassicaNigra par exemple à Dijon). Ces initiatives se sont arrêtés assez rapidement. L’expérience du réseau Sous-Surveillance.net, également initié par le collectif d’animation de Rebellyon, a été l’occasion de penser un autre dispositif, où les liens entre le collectif lyonnais et de nouveaux sites seraient plus resserrés. Où seraient mis en commun, mutuallisés, les coups de main techniques comme les réflexions sur les pratiques. Avec l’envie de soutenir le lancement, dans chaque lieu où les collectifs et organisations le souhaitent, d’un outil commun sur Internet. Un outil capable de diffuser les publications proposés à une large audience et de contrer la propagande des différents pouvoirs, de la presse locale ou de l’extrême droite, et d’offrir un espace d’entraide et d’expression autonomes, ouvert aux contributions et favorisant la participation.

En 2015, à l’heure des 10 ans de Rebellyon, le fonctionnement élaboré à Lyon est désormais partagé par près d’une dizaine de collectifs et autant de villes en France, dont les sites sont lancés ou en cours. Non pour continuer de manière infinie ce qui a été intéressant en un lieu et un moment précis. Mais parce que les outils collectifs, sur le net comme ailleurs, restent la charpente de nos mouvements. Celui-ci, cette proposition de fonctionnement, permet de relever un certain nombre de défis en matière de propagande, de contre-information ou de coordination.

A l’heure de la toute-puissance des réseaux sociaux et autres géants du web, de la balkanisation des groupes « anti-autoritaires », ce projet peut sembler décalé. On a même entendu récemment certains souhaiter la disparition de ces espaces au profit de pages sur Facebook ou de blogs spécifiques à telle tendance ou telle organisation. Pourtant, plus que jamais, ce site et l’ensemble des plateformes de publication collectives sont nécessaires, surtout au niveau local. Cela n’est pas simple, cela nécessite des réflexions sur les pratiques [4], des améliorations encore et toujours, et la croyance en notre capacité collective à construire des outils communs et à amplifier les antagonismes à l’égard du pouvoir, pas seulement sur le net.

Que cet anniversaire soit l’occasion de remercier les centaines de personnes de la région lyonnaise qui ont rendu cela possible. Mais aussi ceux qui s’inspirent aujourd’hui d’une telle expérience, non pour la reproduire à l’identique mais pour l’adapter localement, explorer d’autres voies, la prolonger, de Marseille à Brest, de Toulouse à Reims, ou encore de Genève à Tours, sans oublier Paris auquel plusieurs Lyonnais·es participent maintenant (dont l’auteur de ce texte). Et tous ceux et toutes celles qui feront en sorte que le poids des années, de la routine, des petites déceptions, des embrouilles éventuelles (qui concernent tous les projets qui accumulent les anniversaires), ne prennent le pas sur l’expérience accumulée et l’outil formidable qu’est devenu Rebellyon (malgré un logo atroce).

Que cela soit enfin le moment de réaffirmer l’absolue nécessité pour nos combats de telles initiatives. Longue vie aux plate-formes de publication collectives anti-autoritaires. Longue vie à Rebellyon !

Un ancien Lyonnais participant à Paris-luttes.info

Notes

[1Un autre modèle que celui des Indymedias existait par ailleurs dans l’hexagone, relevant plus de la contre-information. Il était largement inspiré des différents mouvements sociaux qui venaient de se dérouler en France à la fin des années 90, chômeurs, sans-papiers… Samizdat.net et son HNS-News faisaient ainsi vivre une plate-forme au service des collectifs, à l’échelle nationale.

[2A l’époque, le monopole de la presse sur le récit des faits au quotidien était encore bien réel, des communiqués étaient régulièrement diffusés, par fax puis par mail, aux différents médias pour donner une voix différente de celle du pouvoir et de ses sbires.

[3La participation épisodique à des réunions d’Indymedia au niveau francophone et à des rencontres « médias libres », lancées à Lyon en 2008 et réunissant régulièrement depuis, au niveau national mais pas seulement, radios, journaux, sites, collectifs de photographes ou de vidéastes, ont permis d’avancer sur certaines questions. Mais les différences de pratiques ou d’objectifs restaient importantes, donnant lieu à des incompréhensions, des prises de tête ou à une relative indifférence.

[4Au passage, corriger des coquilles, proposer de l’aide pour la mise en page, vérifier une info fondamentale pour un mouvement avant de la diffuser, discuter d’un titre, poser 3 questions à des camarades pour réaliser un entretien, ce n’est pas du journalisme, ou alors il faut traiter de « journalistes » des dizaines de générations de militant·es.

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  • Le 20 juin 2015 à 12:55, par

    Merci pour ce p’tit rappel et longue vie à (la) Rebellyon !

    Merci à la relève également !!!

    Un évadé du groupuscule initial, "l’important est d’y croire..."

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