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CNP Odéon : « Up in Lyon » l’a tué

Publié le 18 septembre 2009

Maj le 17 novembre 2009

Le 18 août dernier, le cinéma CNP Odéon devait rouvrir après la trève estivale. Mais ce qu’on pressentait depuis quelques années est arrivé : la pression mise sur l’ensemble des commerces du quartier Grolée par leur nouveau propriétaire a eu raison du vieux cinéma.

Nous ne revien­drons pas ici sur les pra­ti­ques du patron des CNP qui, après avoir laissé pour­rir ses ciné­mas lyon­nais, en a dépecé le plus beau et le plus ancien, le CNP Odéon (pour se pré­mu­nir du « ter­ro­risme social » qu’il dit). Nous lais­se­rons aux péti­tion­nai­res et autres pré­ten­dants au rachat le soin de sou­met­tre à la vin­dicte popu­laire ce patron pourri parmi tel­le­ment d’autres, en espé­rant que ses sala­riéEs s’en sor­tent… Il suffit pour­tant de jeter un coup d’œil à côté de l’Odéon pour voir que der­rière cette sale affaire, s’en tra­ment d’autres encore pires, qui font écho à une série de muta­tions de la ville nous étouffant chaque jour un peu plus. Retour sur une opé­ra­tion immo­bi­lière igno­ble au départ, scan­da­leuse à l’arri­vée : Up in Lyon, futur quar­tier de l’hyper­luxe.

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Quand la ville de Lyon vend tout un quartier (avec ses habitants, ses magasins et son cinéma !) à un groupe céréalier américain qui en revend une partie à des promoteurs immobiliers lyonnais rachetés par des suisses

A l’ori­gine d’Up in Lyon se trouve la déci­sion de la mairie lyon­naise, en 2004, de vendre une partie impor­tante de son patri­moine immo­bi­lier, 48 000 m2 de loge­ments et locaux com­mer­ciaux en plein centre-ville, soit dix gros immeu­bles hauss­ma­niens. Le but est offi­ciel­le­ment de finan­cer crè­ches et écoles (dif­fi­cile de s’oppo­ser à ça !).
Les occu­pants se mobi­li­sent, et réus­sis­sent à faire une pro­po­si­tion impor­tante, supé­rieure à l’esti­ma­tion d’un cabi­net immo­bi­lier. Ils pro­po­sent 80 mil­lions d’euros. La Mairie de Lyon, elle, pré­fè­rera fina­le­ment la filiale « Marchés finan­ciers » du céréa­lier amé­ri­cain Cargill, pour quel­ques mil­lions de plus. La somme paraît alors énorme, 87 mil­lions d’euros et Collomb se pavane quel­ques temps, tandis que loca­tai­res et com­mer­çants s’inquiè­tent légi­ti­me­ment de leur avenir [1].

La suite démon­trera pour­tant que les talents de Collomb en tant que spé­cu­la­teur immo­bi­lier [2] au-delà de son mépris pour les habi­tants, sont bien piè­tres…
Collomb se féli­cite alors de faire entrer « des acteurs étrangers dans l’immo­bi­lier lyon­nais ». Mais les acteurs ne sont pas for­cé­ment déci­dés à rester trop long­temps, puis­que Cargill [3] débute son dépe­çage 3 mois après l’achat effec­tif, en mars 2005. La vente à la découpe com­mence, et Cargill repro­pose cyni­que­ment aux loca­tai­res l’achat de leur appar­te­ment, mais à un prix déjà aug­menté de 50 à 150 % : le prix du m2 passe ainsi de 2000 euros à un prix entre 3100 et 4900 euros [4] ! Dans le même temps, les com­mer­çants et occu­pants pro­fes­sion­nels voient leur bail non renou­velé et le quar­tier se vide peu à peu. Cargill pré­pare en effet un gros coup : elle réus­sit en novem­bre 2006 à reven­dre à un prix deux à trois fois plus élevé que le prix d’achat les 19 000 m2 de locaux com­mer­ciaux et de pre­miers étages du quar­tier Grolée à la société « Les Docks Lyonnais ».
C’est cette société qui va mettre en œuvre l’opé­ra­tion Up in Lyon, réa­li­sant au pas­sage le sou­hait de Cargill : la trans­for­ma­tion du quar­tier en un centre du luxe pour valo­ri­ser les appar­te­ments qu’il lui reste à vendre, aupa­ra­vant loge­ments sociaux. Pendant ce temps-là, l’adjoint au maire Jaquot se féli­cite de cette opé­ra­tion qui per­met­tra « la cohé­rence com­mer­ciale du quar­tier » [5].

Le CNP Odéon ne fait pas partie de cette « cohé­rence com­mer­ciale » : déjà mis à mal par l’opé­ra­tion immo­bi­lière de la ville de Lyon qui a vu bondir leur loyer d’un euro sym­bo­li­que à 30 000 euros (pas­sons sur les rap­ports étranges entre la ville et Moravioff)) les Docks Lyonnais sou­hai­te­ront tôt ou tard récu­pé­rer leur bien, de la même manière qu’ils met­tent tout en œuvre pour vider le quar­tier pour réa­li­ser « Up in Lyon ». C’est chose faite ce mois d’août 2009 pen­dant les vacan­ces des sala­riéEs, quand Moravioff vient rendre les clés du cinéma. On ima­gine le pro­prié­taire heu­reux d’une si par­faite col­la­bo­ra­tion.

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Up in Lyon : des promoteurs immobiliers en difficulté ?

Vieille société lyon­naise, aupa­ra­vant épiciers avant de deve­nir pro­mo­teurs immo­bi­liers, les Docks Lyonnais ont été rache­tés en 2005 par la banque suisse UBS et le spé­cu­la­teur immo­bi­lier anglais Shaftesbury [6].
Plus pré­ci­sé­ment, les Docks Lyonnais sont déte­nus par une société de droit luxem­bour­geois, Boca Sàrl, [7], qui s’en est d’ailleurs un peu déga­gée depuis quel­ques temps, reven­dant quel­ques parts de cet entre­pre­neur très for­te­ment endetté (les Docks Lyonnais ont une dette de 1,2 mil­liards d’euros !) et touché de plein fouet par une crise immo­bi­lière par­ti­cu­liè­re­ment sévère pour l’immo­bi­lier com­mer­cial.
Les Docks Lyonnais ont quand même pour eux un statut fiscal par­ti­cu­lier qui leur permet d’échapper à l’Impôt sur les Sociétés et d’avoir une fis­ca­lité très réduite (le statut SIIC, créé en 2003). Quand à leur « ges­tion­naire d’actifs », Shaftesbury Asset Management, il est basé dans un para­dis fiscal, au Luxembourg.

Si Les Docks Lyonnais ne vont pas très bien, leur maison-mère UBS n’est pas vrai­ment non plus en très grande forme : fait rare pour une banque suisse, elle a été ces deux der­niè­res années habi­tuée aux gros titres des jour­naux, étant impli­qué dans la plu­part des der­niers scan­da­les finan­ciers qui ont secoué la pla­nète. Elle est l’une des ban­ques mon­dia­les qui a le plus été touché par les sub­pri­mes. Elle est depuis cet été au cœur d’un scan­dale d’évasion fis­cale aux États-Unis et au Canada (voir l’arti­cle du Monde du 27/08/09 Le gang des ban­quiers d’UBS). Elle aurait été l’un des prin­ci­paux par­te­nai­res du super escroc Bernard Madoff. Pour finir, elle cache­rait en son sein un « super Jérôme Kerviel ». Pas mal non ? De là à penser que les entre­pre­neurs du luxe ne sou­hai­te­raient pas s’aven­tu­rer dans des par­te­na­riats aussi ris­qués en tant de crise…

D’un quartier ils font un désert

En grands stra­tè­ges (!) les Docks Lyonnais ont décidé de vider le quar­tier pour mieux vendre leur projet : ils ont réussi, seules quel­ques bou­ti­ques dont un tabac conti­nuent de résis­ter à leurs aug­men­ta­tions de loyer ou à leurs dénon­cia­tion de baux… Le CNP Odéon est leur der­nière vic­time en date.
Début juillet, ils ont lancé un peu en avance la com­mer­cia­li­sa­tion de leurs bou­ti­ques, pre­nant soin lors de leur confé­rence de presse de ne pas invi­ter les « acteurs locaux ». L’opé­ra­tion semble loin de connaî­tre le succès espéré.

Résultat, Zilli, le seul maga­sin d’hyper-luxe [8] ins­tallé dans le quar­tier au milieu de ce désert, est déçu par son implan­ta­tion dans le quar­tier Grolée (Le Progrès Eco du 01/09/09) : petit à petit le quar­tier s’est vidé... Tu m’étonnes, pas facile pour les affai­res d’être situé dans un cime­tière !

Sienne Design, toute la palette de la com’ et de la politique

Pour mas­quer le désert qu’est main­te­nant devenu le quar­tier Grolée, de cha­toyants sti­ckers ont été apposé sur la quasi-tota­lité des maga­sins, après que la mairie ait râlé pour le peu d’entre­tien des bâti­ments. Le rafraî­chis­se­ment a été confiée à la pétillante (et « de gôche ») agence de com’ de Vénissieux Sienne Design, qui, quand elle ne bosse pas pour les mil­liar­dai­res, réa­lise une grande partie de la com­mu­ni­ca­tion de la ville de Vénissieux, celle du cinéma Gérard Philippe, ou encore celle du Théâtre de Vénissieux titré « Résistances » ! [9]… L’argent n’a pas d’odeur pour les com­mu­ni­cants de la métro­pole.

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Up in Lyon : un emplacement étrange

Frayer avec la popu­lace ? Intégrer tout un quar­tier de luxe dans ce qui est d’abord la balade de centre-ville des lyon­nais lamb­das, ça paraît étrange… Habituellement, les mil­liar­dai­res pré­fè­rent se tenir à l’écart et consom­mer leur luxe indé­cent en toute dis­cré­tion… Forcément, faire ça en plein milieu de tout le monde, ça risque d’atti­rer la convoi­tise des péquins sans le sou qui déam­bu­lent toute la jour­née sur le pavé à défaut de pou­voir se payer une ter­rasse… La coha­bi­ta­tion risque d’être amu­sante, à moins qu’il ne faille inven­ter des checks-points ?

Un par­cours de mani­fes­ting de rêve. Idéalement situé aux abords des tra­di­tion­nels par­cours des mani­fes­ta­tions lyon­nai­ses (éternels et indé­mo­da­bles Terreaux-Bellecour-Terreaux, ou Bellecour-Cordeliers-Pref, etc. etc.), « (Smash) Up in Lyon » offrira par ailleurs en un seul endroit l’ensem­ble des maga­sins de rêve pour une émeute réus­sie (et rému­né­ra­trice). Autour de deux artè­res prin­ci­pa­les, une dizaine de peti­tes rues faci­li­te­ront gran­de­ment entrée et sortie rapi­des du quar­tier de luxe" vers Bellecour, les quais ou le reste de la Presqu’île voire le 3e arrdt.

Up in Lyon, une facette de la métropole de Collomb

Ce ne sont pour­tant pas les pro­jets de luxe qui man­quent sur Lyon : parmi les 3 hôpi­taux his­to­ri­ques de Lyon en cours de reconver­sion pour deve­nir entre autres des hôtels quatre ou cinq étoiles (Debrousse, l’Antiquaille et l’Hôtel-Dieu), ce der­nier au moins abri­te­rait une gale­rie com­mer­ciale de bou­ti­ques de luxe, ce qui com­mence à faire beau­coup... [10].

Le fan­tasme de Gérard Collomb de trans­for­mer Lyon et son agglo­mé­ra­tion en Dubaï-sur-Rhône [11] se pour­suit et plus pré­ci­sé­ment à Confluences, à la Cité Internationale ou encore à la Part-Dieu autour des futu­res tours... sans parler du pha­rao­ni­que OL Land sou­tenu à bout de bras par notre séna­teur-maire, et qui doit redes­si­ner l’est lyon­nais encore pré­servé.
La droite n’est cela dit pas en reste ques­tion pro­jets mas­to­ques avec le cala­mi­teux futur Musée des Confluences sou­tenu par Michel Mercier, dont les seules fon­da­tions ont déjà lar­ge­ment dépassé le budget ini­tia­le­ment prévu.

Il se mur­mure pour­tant que l’opé­ra­tion Confluences est loin de se passer pour le mieux, après le succès très mitigé de la Cité Internationale, et que Gérard Collomb com­mence à suer à gros­ses gout­tes : sa mono­ma­nie pour « l’attrac­ti­vité inter­na­tio­nale de Lyon » au détri­ment de ses habi­tants com­mence à tour­ner vinai­gre. Après l’échec cui­sant de la can­di­da­ture lyon­naise au titre de capi­tale euro­péenne de la culture 2013, de méchan­tEs fêtar­dEs non pré­vuEs sur les maquet­tes d’archi­tec­tes enva­his­sent tous les soirs ses Berges qu’il est obligé de faire qua­driller par la police et une milice privée en plus des camé­ras… Quand à l’OL Land, ce projet est en train de deve­nir une tragi-comé­die mémo­ra­ble [12].
Bref, qu’on lui file un ordi avec un logi­ciel de simu­la­tion d’admi­nis­tra­tion de ville genre SimCity et qu’il nous laisse vivre !

En atten­dant, si la guerre aux pau­vres est décla­rée de longue date à Lyon, la guerre aux riches pour­rait bien­tôt l’être aussi. La fer­me­ture de l’Odéon ne sau­rait rester long­temps sans réponse...

P.-S.

NB : toute précision est bienvenue concernant le quartier Grolée et les différents acteurs…

Portfolio

Notes

[1] Voir Le Progrès du 11/09/2004.

[2] Malgré sa proximité avec ce milieu : il est pratiquement le seul maire à se rendre régulièrement dans les grands raouts de la spéculation immobilière internationale, animant en 2006 une table-ronde intitulée « Lyon, une reconnaissance européenne - rêve ou réalité ? » au Global Real Estate Summit 2006 dont le sous-titre était « Le meilleur des Mondes ? » ! Il avait déjà participé au sommet de 2005.

[3] Cargill est accusée d’être l’un des principaux acteurs de la crise alimentaire mondiale, en tant qu’acteur central de la spéculation sur les produits alimentaires de base... la crise de la tortilla mexicaine, c’est eux, la culture intensive de soja en Amazonie, itou.

[4] Le Progrès du 08/09/2005.

[5] Le Progrès du 17/11/2006

[6] Shaftesbury est bien connu des londoniens pour son rôle important dans la gentrification de plusieurs quartiers londoniens, c’est-à-dire la transformation d’anciens quartiers populaires en zones hors de prix (Carnaby Street, Chinatown, etc.).

[7] Boca Sàrl appartient à parts égales à UBS Wealth Management-Continental European Property Fund (à vos souhaits) et Shaftesbury International Holding

[8] Son logo est un lingot d’or !

[9] Ce qui ne manque pas de piment quand on lit l’édito de la plaquette 2009 du théâtre : Nous participons activement aux réseaux de résistance qui se créent afin de préserver ces lieux qui font l’exception française et qui sont, de par le monde tant enviés. Sienne Design assure également la promotion du Carré de Soie à Vaulx-en-Velin… autre maillon important de la stratégie de marketing territorial du Grand Lyon.

[10] Pour l’Antiquaille, le projet est en cours comme en témoigne la brochure de la régie de la mairie, la SACL, publiée à l’occasion des Journées des Patrimoines : le site hébergera un hôtel 5 étoiles et un restaurant « gastronomique » à côté d’une résidence étudiante (haut de gamme bien sûr). Pour l’Hôtel-Dieu, rien n’est encore officiellement décidé, mais le souhait de Collomb de transformer l’hôpital en centre de luxe faisait partie de son programme en 2008 et est toujours d’actualité)

[11] A défaut de construire une réplique de Lyon à Dubaï, fumeux projet qui a vite capoté

[12] Nous reviendrons prochainement sur les foirages en cascade de Gégé

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  • Le 13 janvier 2011 à 18:52, par William Witkin

    Bravo pour cet article très documenté. Ce n’est pas dans Le Progrès ou sur FR3que l’on peut obtenir de telles informations.
    Il existe une anomalie anatomique appelée mégacôlon il semble bien que les lyonnais sont atteints par le mégalocolon.

  • Le 26 juin 2010 à 08:50

    Oui, bravo pour cet article ! Et j’espère que sa conclusion, appelant à une réponse populaire, ne restera pas lettre morte.

  • Le 25 septembre 2009 à 09:29, par Julien

    Bravo pour cet article.

    Les termes en anglais « Up In Lyon » comme « Only Lyon » et d’autres encore me gonflent profondément...

  • Le 23 septembre 2009 à 11:31

    Ce n’est pas un complément d’infos, juste un bravo pour cette enquête synthèse qui nous fait mieux comprendre ce qui se passe ! Merci continuez bien !!!

  • Le 21 septembre 2009 à 15:33, par nada

    chronique d’une mort annoncée... De toute façon, on va tous devoir mettre les voiles du centre. Y aura toujours quelques jeunes, via la colloc. et les étudiants. Pour le reste, se loger c’est déjà terminé. Ou alors dans du bien miteux refourgué par des marchands de sommeil. Les plans de réhabilitation vont se charger du reste. Restera une carte postale, améliepoulesque à souhait. Mais bon, quand t’as pas de thune, c’est toujours à toi de te barrer. Mairie de gauche ou de droite, ça n’y changera pas grand chose. Quand au truc ’ up in lyon ’, les bras m’en tombent... Faut quand même le voir pour y croire.


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