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Le Progrès, à propos de la place du Pont (Place Gabriel Péri) : un journalisme de ragots !

Publié le 24 mars 2011

Maj le 1er avril 2011

Mercredi 23 mars : Le titre « Lyon : halte aux trafics « place du Pont » » occupe largement la première page du Progrès avec un commentaire qui cite le « ras le bol des riverains et des commerçants victimes des vendeurs à la sauvette » à propos de cette place « réputée comme le carrefour de tous les trafics ». Le message est évident : les policiers qui figurent sur la grande photo d’illustration sont là pour empêcher les « trafics » ! Mais pour qui “travaille” Christine Mérigot ?

En page 9, plu­sieurs arti­cles (dont deux signés par Christine Mérigot) sont censés nous infor­mer sur les rai­sons du « ras-le-bol des rive­rains vic­ti­mes de concur­rence déloyale ». Or on décou­vre là plutôt un assem­blage de ragots, d’approxi­ma­tions, de dis­si­mu­la­tions et de men­son­ges.

Un pre­mier arti­cle débute par un « scoop » qui donne la mesure du sérieux de l’ana­lyse : « depuis quel­ques jours, …, la place Gabriel Péri et ses abords … sont sous étroite sur­veillance poli­cière ». La signa­taire de l’arti­cle semble igno­rer que compte tenu de son his­toire (quar­tier d’immi­gra­tion) cette place est depuis des décen­nies cons­tam­ment sous « étroite sur­veillance poli­cière », qui d’ailleurs se ren­force de façon spec­ta­cu­laire à chaque élection. Tous les rive­rains savent qu’ils sont filmés de façon per­ma­nente par de nom­breu­ses camé­ras de vidéo­sur­veillance tandis que la pré­sence de poli­ciers en uni­forme et en civil est une des cons­tan­tes de cet espace public.

Quel est le pro­blème aujourd’hui ? Il s’agit selon notre jour­na­liste d’inves­ti­ga­tion de « débar­ras­ser le sec­teur des ven­deurs à la sau­vette et autres irré­gu­liers qui exas­pè­rent rive­rains et com­mer­çants ». Quel son­dage, quelle enquête ou quelle série d’exem­ples per­met­tent d’affir­mer que les rive­rains sont exas­pé­rés ? On ne le saura pas mais dans un sec­teur où pas­sent chaque jour plu­sieurs mil­liers de per­son­nes, notre cou­ra­geuse enquê­trice a trouvé deux cas de per­son­nes incar­nant « l’exas­pé­ra­tion des rive­rains » : un « habi­tué de la place » (rive­rain ou habi­tant le quar­tier ? on ne le saura pas) et en se pen­chant sur la pros­ti­tu­tion dans le quar­tier, elle décrit un homme qui inter­pelle les poli­ciers « en posi­tion sur la place » pour leur dire « ils met­tent leurs femmes au tapin… » en dési­gnant « trois jeunes rou­mai­nes ». C’est ce type de cons­tat qui semble l’auto­ri­ser à parler au nom des rive­rains ou des habi­tants du quar­tier et auto­ri­ser la rédac­tion du jour­nal à men­tion­ner plu­sieurs fois en gros carac­tè­res gras l’exas­pé­ra­tion des rive­rains. De même Le Progrès sou­li­gne que la « pré­sence poli­cière est bien accueillie par les habi­tants du quar­tier », alors que ce qui domine glo­ba­le­ment c’est une indif­fé­rence géné­ra­li­sée tel­le­ment ce quar­tier a l’habi­tude de voir les uni­for­mes bleus.

Dans tous les arti­cles sur cette opé­ra­tion poli­cière, les ragots ou les men­son­ges rem­pla­cent de façon sys­té­ma­ti­que le simple cons­tat, par exem­ple on peut lire que « avec sa répu­ta­tion de marché aux voleurs, la place … est de longue date une plaque tour­nante de l’économie sou­ter­raine ». Cette répu­ta­tion que la jour­na­liste contri­bue ainsi à ren­for­cer n’est pas uti­li­sée au hasard : le pro­cédé est ici assez mal­hon­nête car elle est citée dans un texte évoquant des pro­blè­mes pré­ten­du­ment induits par les « ven­deurs à la sau­vette et autres irré­gu­liers ». Aucun fait de recel n’a été cons­taté par les poli­ciers qui inter­vien­nent depuis plu­sieurs jours pour saisir (et sou­vent les détruire) les mar­chan­di­ses ven­dues mais la réfé­rence au « marché aux voleurs » sug­gère que ces fameux ven­deurs à la sau­vette ven­dent des pro­duits volés. En revan­che jamais cette « jour­na­liste » ne s’inté­resse aux causes ou aux acteurs de ce marché : elle aurait décou­vert un véri­ta­ble marché de la misère, qui a pris la suc­ces­sion d’un marché sau­vage qui existe dans ce quar­tier depuis des décen­nies où des per­son­nes « pau­vres » ven­daient des objets d’occa­sion. Si avant on y ven­dait déjà des ciga­ret­tes, des pro­duits d’occa­sion mais aussi par­fois du neuf « tombé du camion », désor­mais la popu­la­tion des ven­deurs ou ven­deu­ses a changé et si les pro­duits ou vête­ments sont très rare­ment neufs on com­mence à y trou­ver de la nour­ri­ture sous forme de boîtes de conserve. Les propos de « l’habi­tué de la place » n’ont pas ques­tionné notre pers­pi­cace enquê­trice alors qu’ils étaient très clairs : il y avait déjà depuis long­temps des ven­deurs à la sau­vette « qui venaient du quar­tier » et là ce sont de nou­veaux ven­deurs, donc ce « marché » existe depuis tou­jours, en revan­che ce qu’elle retient c’est le fait que ces nou­veaux ven­deurs « nar­guent » et « sont bien plus viru­lents ». Là encore aucun cons­tat de sa part, elle reprend des propos sans véri­fier d’elle même. Il n’y a sur cette place aucune concur­rence déloyale à l’égard de com­mer­çants qui ne jet­te­raient même pas un regard sur ces pro­duits vendus « à la sau­vette ».

Une des proues­ses de cette page consa­crée au « coup d’arrêt au grand débal­lage de la place Gabriel-Péri » c’est sur­tout ce qu’elle dis­si­mule : la pré­sence des Rroms ! Le racisme à l’égard des Rroms est ici insi­dieux car ils ne sont jamais cités mais en revan­che de nom­breu­ses allu­sions sont faites pour que l’assi­mi­la­tion des Rroms aux « ven­deurs à la sau­vette et autres irré­gu­liers qui exas­pè­rent rive­rains et com­mer­çants » soit évidente. On évoque des « res­sor­tis­sants des pays de l’est … Roumanie et la Macédoine- qui, depuis quel­ques mois ont investi l’espace public », plus loin on évoque « ces pros­ti­tuées rou­mai­nes et macé­do­nien­nes ». Si ce jour­na­lisme là ne s’inté­resse pas vrai­ment aux habi­tants d’un quar­tier sur les pro­blè­mes d’espace public, en revan­che il est à l’écoute des poli­ciers et des com­mer­çants. A propos de cette place sont donc cités un com­mis­saire de police et le « pré­si­dent de l’asso­cia­tion des com­mer­çants du Cours Gambetta ». Que nous appren­nent-ils ? Pour le repré­sen­tant des com­mer­çants, on retrouve les cli­chés habi­tuels sur les Rroms : « une struc­ture orga­ni­sée avec des chefs qui diri­gent le sys­tème … l’argent qu’ils ont, les camion­net­tes neuves… des gens qui peu­vent dépen­ser tous les jours 100 euros pour ache­ter des jeux à grat­ter dans les tabacs ». La « jour­na­liste » ne l’a pas cons­taté, le « chef » des com­mer­çants lui dit et non seu­le­ment elle retrans­crit sans véri­fier mais elle en rajoute car son texte se conclut par la trans­for­ma­tion d’un fait banal en « délit d’inten­tion », pro­cédé clas­si­que du racisme ordi­naire : « à la ter­rasse d’un café, une jeune rou­maine berce un bébé en plas­ti­que. Arrivé …avec un petit groupe qui a élu domi­cile dans un squat de la rue Paul Bert, elle attend le départ de la police pour récu­pé­rer le maté­riel caché … qu ‘elle doit vendre ». La jour­na­liste sait donc à l’avance ce que va faire cette jeune rou­maine, et laisse même sup­po­ser que ce maté­riel est volé puisqu’il est caché et doit être vendu sur un « marché aux voleurs ». Une véri­ta­ble enquête auprès des rive­rains lui aurait sans doute permis de com­pren­dre l’inté­rêt qu’il y a à cacher les pro­duits à vendre dès l’arri­vée de la police. Tenus en main ils sont aban­don­nés au sol pour éviter l’inter­pel­la­tion et les poli­ciers les lais­sent là, y com­pris quand il neige ou quand il pleut, pour qu’ils soient enle­vés par les ser­vi­ces de la voie­rie. Précisons quand même qu’à aucun moment dans les arti­cles de la page ne sont cités des faits de recel de mar­chan­di­ses volées, ce qui n’empê­che pas notre fin limier d’affir­mer que dans cet espace on vend des « pro­duits d’ori­gine incer­taine ». Le sommet dans le racisme et la calom­nie, dans les men­son­ges à l’égard des Rroms est atteint par Thierry Philip, maire du 3e arron­dis­se­ment, « socia­liste » et can­di­dat de la gôche dans le 8e canton du Rhône, en effet sur cette page figure aussi sous le titre « Réaction » une inter­view de ce par­ti­san de Gérard Colomb où il déclare « Les Roumains … ont réins­tallé un marché sau­vage sur la place…des jeunes filles se livrent à la pros­ti­tu­tion dans des allées d’immeu­bles, et les vols se mul­ti­plient dans les com­mer­ces. La semaine der­nière une femme avait dis­si­mulé un bidon de cinq litres sous sa robe… » . Du grand art : pour voler cinq litres (de quoi on ne le saura jamais..) ils sont quand même rusés ! Ceci dit comme le pré­cise Thierry Philip « ce pro­blème …n’a rien d’électoral » il ajoute même « cette place est la conti­nuité de la Presqu’île et doit béné­fi­cier d’un cadre élégant et agréa­ble ».

L’aveu est clair, nous sommes dans une situa­tion de guerre sociale, les pau­vres n’ont rien à faire dans les villes ima­gi­nées par les socialo pour leur clien­tèle électorale. Il faut donc « net­toyer » la ville de ces « irré­gu­liers » pour avoir un cadre élégant et agréa­ble. Dans cette pers­pec­tive quel est le dis­cours sus­cep­ti­ble de mobi­li­ser les clas­ses moyen­nes : la lutte contre la délin­quance. De ce point de vue là dans le quar­tier, les Rroms cons­ti­tuent le meilleur bouc émissaire et sur­tout en période électorale dans un contexte où la gôche peut espé­rer reconqué­rir quel­ques man­dats. L’opé­ra­tion immo­bi­lière n’est pas loin, la Guillotière, un quar­tier popu­laire très proche de la presqu’île n’est pour le moment pas assez valo­risé pour songer à un autre type d’habi­tat pour d’autres caté­go­ries socia­les. Il est aussi remar­qua­ble que dans cette offen­sive anti-Rroms l’appui d’autres caté­go­ries de popu­la­tion est expli­ci­te­ment recher­ché ; par exem­ple impli­ci­te­ment les poli­ti­ciens, ou les jour­na­lis­tes qui leur ser­vent la soupe, jouent sur une dis­tinc­tion qu’ils vou­draient bien voir se trans­for­mer en cli­vage plus net entre Rroms et « immi­grés magh­ré­bins ». Thierry Philip pré­cise ainsi « le pro­blème ce ne sont pas …ces immi­grés magh­ré­bins… mais les Roumains ».

On peut dès lors se deman­der pour qui tra­vaille Christine Mérigot en écrivant de tels arti­cles cen­trés sur une vision sécu­ri­taire de l’espace urbain. Si ce marché sau­vage existe bel et bien (depuis très long­temps mais de manière inter­mit­tente selon le degré de répres­sion) , si il y a bien des pros­ti­tuées (depuis très long­temps si l’on sait que ce quar­tier a long­temps été habité par de nom­breux céli­ba­tai­res), si il y a bien des per­son­nes qui peu­vent dépen­ser beau­coup d’argent dans des jeux à grat­ter, ce ne sont que les réa­li­tés appa­ren­tes d’un immense océan de misère sociale. En revan­che on s’inter­roge sur les béné­fi­ciai­res d’une telle cam­pa­gne ?

Ces fameux « rive­rains » invo­qués par notre jour­na­liste de pointe sont sans doute incar­nés par ce « citoyen volon­taire », un « retraité béné­vole » mis à la dis­po­si­tion du com­mis­sa­riat dans le cadre du « ser­vice citoyen volon­taire » qui est chargé d’aller à la ren­contre des rive­rains et des com­mer­çants pour recueillir leurs remar­ques… et leur expli­quer l’action poli­cière ». Ces retrai­tés nom­breux dans le quar­tier, n’ont évidemment pas été sol­li­ci­tés par les jour­na­lis­tes mais en cas de pro­lon­ge­ment de l’opé­ra­tion immo­bi­lière de pres­tige du centre ville vers la Guillotière ils seront parmi les popu­la­tions chas­sées du quar­tier par la hausse des loyers.

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