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Pétition de Corbas : « briser le silence qui pèse sur les prisons »

Publié le 6 septembre 2011

Entretien sur la pétition de 225 détenus de Corbas avec Lionel, membre de l’Observatoire International des Prisons.

Comment vous appa­rais­sent les condi­tions réel­les de déten­tion à Corbas ? On parle d’une prison « inhu­maine », froide. Qu’en est-il réel­le­ment ?
A propos de la maison d’arrêt de Corbas, le Contrôleur géné­ral des lieux de pri­va­tion de liberté, Jean-Marie Delarue disait en 2010 ne pas com­pren­dre « com­ment on a pu ima­gi­ner une prison qui cher­che à faire taire alors que la réin­ser­tion sup­pose que l’on parle ». L’année pré­cé­dente, des mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion répé­tés avaient lieu, réu­nis­sant jusqu’à 200 pri­son­niers en même temps dans les cours de pro­me­na­des de la prison. Le direc­teur répon­dait dans la presse que les pro­tes­ta­tai­res n’avaient aucune reven­di­ca­tion. Il pou­vait l’affir­mer : il dis­pose du mono­pole de la parole sur la prison, depuis la prison ; il ne ris­quait pas d’être contre­dit. Dans ce contexte de silence imposé, cette péti­tion, c’est avant tout un acte : la marque d’une volonté de briser le silence qui pèse sur la prison et en par­ti­cu­lier sur les pri­son­niers. On peut igno­rer cet acte et encou­ra­ger de ce fait les autres formes d’expres­sion comme l’agres­si­vité, qui se tourne le plus sou­vent contre soi-même. Des socio­lo­gues ont décrit depuis long­temps que l’absence de lieux et de moyens de conflic­tua­li­sa­tion entraîne la vio­lence. Espérons que cette parole sera non seu­le­ment enten­due, mais sur­tout, prise en compte. Elle appelle une réponse autre que le seul démenti dans les médias et l’admi­nis­tra­tion n’a rien à gagner à nier l’évidence, sauf à vou­loir cons­truire le res­sen­ti­ment de bataillons de pri­son­niers. Aujourd’hui, c’est le plus sou­vent quand quelqu’un, entre les murs, a décidé de se réduire au silence, qu’on entend parler de la prison. Alors, cette péti­tion est une bonne nou­velle.

Le direc­teur de la prison a répondu dans la presse que l’affir­ma­tion qu’il n’y a aucune acti­vité pour les déte­nus était fausse. Avez-vous eu des infor­ma­tions à ce sujet ?
Lors de sa visite en 2009, le contrô­leur avait relevé que moins de 20% des déte­nus de Corbas avaient accès à un tra­vail. Pour le sport, on peut encore citer le contrô­leur : « Environ 300 déte­nus sont ins­crits sur liste d’attente. Sur une moyenne de quatre-vingts déte­nus par étage, une ving­taine au maxi­mum peu­vent être admis aux acti­vi­tés spor­ti­ves ». Ceci s’expli­que : « Les dif­fi­cultés consi­dé­ra­bles de ges­tion des flux sur la maison d’arrêt ont un reten­tis­se­ment impor­tant sur la pra­ti­que du sport. Beaucoup de déte­nus se pré­sen­tent en retard aux séan­ces et cer­tains n’ont pas même la pos­si­bi­lité de s’y rendre. Ce phé­no­mène démo­tive à la fois les moni­teurs de sport et les déte­nus ». Ces dif­fi­cultés dues à la taille déme­su­rée de l’établissement exis­tent tou­jours.

225 déte­nus qui signent une péti­tion assez longue, cela semble rela­ti­ve­ment rare. Est-ce que cela arrive régu­liè­re­ment mais que c’est peu connu ? Est-ce un indi­ca­teur de ten­ta­tive d’orga­ni­sa­tion col­lec­tive ?
Une péti­tion signée par autant de per­son­nes, c’est clai­re­ment excep­tion­nel. Quant aux péti­tions de manière géné­rale, dif­fi­cile de savoir si elles sont régu­liè­res. Elles sont en revan­che régu­liè­re­ment répri­mées (sanc­tions dis­ci­pli­nai­res, trans­ferts). Par exem­ple, en jan­vier 2007, plu­sieurs déte­nus de Saint-Quentin-Fallavier (Isère) avaient été punis jusqu’à 20 jours de « mitard » pour un texte pour­tant seu­le­ment envoyé... au direc­teur régio­nal de l’admi­nis­tra­tion péni­ten­tiaire.

6 déte­nus morts ou sui­ci­dés depuis le début de l’année à Corbas, avez-vous des infor­ma­tions sur le « climat géné­ral » dans la prison ?
Qui parle de 6 morts ? On ne sait rien sur le chif­fre des sui­ci­des parce que l’admi­nis­tra­tion se garde bien de le divul­guer. Mais le décompte maca­bre n’est guère utile : per­sonne ne nie plus la vio­lence géné­rée par la prison, ren­for­cée par son suren­com­bre­ment chro­ni­que. 810 per­son­nes pour 690 places au 1er août der­nier, la situa­tion cons­ti­tue un record depuis les trans­ferts de « désen­com­bre­ment » déci­dés à la fin de l’année 2009. Concrètement, cela signi­fie que 240 per­son­nes sont déte­nues à deux dans une seule « place », nombre auquel s’ajou­tent les 300 per­son­nes déte­nues en cel­lule double. Au total, ce sont envi­ron 540 déte­nus sur 810 qui ne dis­po­sent pas à l’heure actuelle de l’encel­lu­le­ment indi­vi­duel, prin­cipe pour­tant posé et régu­liè­re­ment rap­pelé par le légis­la­teur. La plu­part d’entre eux pré­fé­re­raient pour­tant être seuls en cel­lule et se garan­tir un mini­mum d’inti­mité. En outre, les pri­son­niers ne peu­vent sortir à leur guise au cours de la jour­née, et se trou­vent donc dans une situa­tion d’entière dépen­dance vis à vis du per­son­nel pen­dant 22 heures sur 24. Une situa­tion qui ne peut qu’être aggra­vée dans un établissement ou tous, pri­son­niers et sur­veillants, se plai­gnent de l’impos­si­bi­lité de se parler.

Une partie de la presse s’est moquée de cer­tai­nes reven­di­ca­tions des déte­nus... n’y a-t’il pas un mépris ou une méconnais­sance des condi­tions de déten­tion ?
Quand on passe 22 heures sur 24 dans une pièce dont on ne peut sortir que par l’inter­mé­diaire d’un tiers et selon son bon vou­loir et sa dis­po­ni­bi­lité, tout prend une impor­tance consi­dé­ra­ble, même les choses de la vie qui parais­sent insi­gni­fian­tes à l’homme libre. Pratiquer des loi­sirs, quels qu’ils soient, c’est lutter contre la soli­tude et l’ennui, c’est tout sim­ple­ment trou­ver un moyen de ne pas suc­com­ber sous le poids des portes et des murs.

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