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21 novembre 1831 : début de la révolte des canuts

Publié le 21 novembre 2010

Maj le 25 juin 2009

Les ouvriers en soierie de Lyon se soulèvent en novembre 1831 en prenant pour devise « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ». La révolte des canuts est devenue légendaire dans le monde entier, un des premiers mouvements de la classe ouvrière, une référence pour Marx, Jean Jaurès... même s’il y eut de nombreuses rebeynes ou révoltes avant elle à Lyon. Et quelques unes après, dont celle que nous avons vécu avec les jeunes des quartiers en novembre 2005.

Ce nouvel épisode, jour par jour, de « l’Almanach de Myrelingue » peut nous aider à pren­dre de la graine ; même si chaque fois, la situa­tion est dif­fé­rente, il n’est jamais inu­tile de connaî­tre ce qui s’est passé.

La fabrique lyonnaise

À cette époque, le tex­tile était la prin­ci­pale indus­trie fran­çaise et la fabri­que lyon­naise de soie­rie fai­sait vivre la moitié des habi­tants de la deuxième ville du royaume avec plus de 30 000 métiers à tisser, ainsi que d’autres ouvriers aux alen­tours de Lyon. Ces tis­seurs lyon­nais, ou canuts, étaient des maî­tres-ouvriers qui pos­sé­daient à domi­cile leurs bis­tan­cla­ques (sou­vent 2 métiers à tisser, par­fois plus) et tra­vaillaient chez eux au sein de la famille, avec des com­pa­gons qu’ils logeaient et nour­ris­saient. On employait, dans les temps de vaches mai­gres, sur­tout des femmes, moins bien sala­riées, et des appren­tis ou gar­çons de course, qu’on appelle à Lyon des brasse-roquets, encore moins bien payés et les ensou­ples où s’enrou­laient le tissu étaient très lour­des à char­rier. Même si l’ins­tal­la­tion de métiers Jacquard avaient fait dis­pa­raî­tre les tireurs de lacs, la soie­rie, ce n’était pas que le tis­sage avec gareurs, sati­nai­res, lan­ceurs, bat­tan­diers..., c’était aussi met­teurs en carte, liseurs de des­sins, magna­na­rel­les, mon­teurs, bro­cheurs, plieurs, mou­li­neurs, our­dis­seu­ses, ova­lis­tes, remet­teu­ses, tor­deu­ses, dévi­deu­ses, pas­se­men­tiè­res, guim­piè­res, taf­fe­ta­quiè­res, tein­tu­riers, finis­seu­ses...

Et face à eux, les patrons que l’on appelle à Lyon les fabri­cants de soie­rie, ou soyeux, mais qui ne fabri­quent rien. Ce sont en fait des négo­ciants, qui avan­cent le capi­tal en se pro­cu­rant la matière pre­mière et se conten­tent de passer des ordres aux canuts.

En dehors de tous ces ate­liers situés dans les appar­te­ments des pentes et à la Croix-Rousse, mais aussi à St Georges, à Bourgneuf (Pierre scize), à la Guillotière et Vaise, une seule ten­ta­tive de concen­tra­tion indus­trielle exis­tait à St Rambert l’ile Barbe, devenu le quar­tier nord de Lyon. Là, l’usine de soie­rie de la Sauvagère, aujourd’hui lycée pro­fes­sion­nel, y employait 600 ouvriers, dont beau­coup se sont joints aux insur­gés de la Croix-Rousse.

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Définition du Canut

La situation de misère et d’oppression

Tout ce monde ouvrier était à la merci de la mono-indus­trie du tis­sage qui fluc­tuait selon le marché de la soie, et à la merci des soyeux qui leur pas­saient com­mande et s’en met­taient plein les poches. Les canuts tra­vaillaient de 15 à 18 heures par jour (10 heures pour les enfants de 6 à 10 ans) pour des salai­res de misère. Ils s’entas­saient dans des appar­te­ments-ate­liers mal­sains. Les métiers Jacquard exi­geaient des hau­teurs de pla­fond beau­coup plus impor­tan­tes qu’aupa­ra­vant, mais le plus sou­vent l’espace sup­plé­men­taire était comblé par une sou­pente (mez­za­nine) où logeaient les famil­les tandis que les com­pa­gnons, les appren­tis dor­maient sou­vent dans des pla­cards.
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Certes, une soli­da­rité unis­sait les canuts qui avaient mis en place, sous l’impul­sion de Pierre Charnier et d’autres mili­tants de l’époque, le mou­ve­ment mutuel­leiste. L’idée des mutuel­les était de pré­voir les pério­des de morte pour rému­né­rer les sans-tra­vail par les res­sour­ces des coti­sa­tions. Il était même envi­sagé de fonder une coo­pé­ra­tive de pro­duc­tion qui aurait permis de se passer des fabri­cants de soie­rie, qui eux vivaient dans l’opu­lence... Mais on n’en était pas encore là.

La révolte couve

Dès jan­vier 1831, une cer­taine agi­ta­tion se mani­feste. Des ras­sem­ble­ments se for­ment en dif­fé­rents points de le ville pour deman­der du tra­vail et du pain. En avril-juin 1831 les idées saint-simo­nien­nes et fou­rie­ris­tes se répan­dent évoquant l’oppres­sion des riches, les méfaits d’une concur­rence exa­cer­bée, l’injus­tice sociale. Peu à peu, se per­çoit une cons­cience de classe. La crise sour­noise, dont on annon­çait sans cesse la fin pro­chaine, se pro­longe et les fabri­cants de soie­rie se mon­trent de plus en plus intrai­ta­bles vis à vis des prix de façon. Des pros­pec­tus cir­cu­lent et le jour­nal l’Écho de la Fabrique va bien­tôt sortir.

Le géné­ral Roguet, com­man­dant la divi­sion mili­taire de la région lyon­naise, s’inquiète et contacte les Prud’hommes sur l’uti­lité d’un tarif mini­mum. L’adjoint Terme, qui rem­place le maire absent, réunit le 12 octo­bre des repré­sen­tants des deux par­ties, mais les soyeux se déro­bent. Le 18 octo­bre, c’est au tour du préfet Bouvier-Dumolard de s’inquié­ter. Alors 8000 canuts élisent des « com­mis­sai­res » qui for­ment une com­mis­sion qui deman­dent un tarif et remet­tent une adresse au préfet : « Le moment est venu où, cédant à l’impé­rieuse néces­sité, la classe ouvrière doit et veut cher­cher un terme à sa misère » .

Une nou­velle réu­nion avec délé­gués des canuts et des soyeux est convo­quée par le préfet le 25 octo­bre. Mais en même temps 6 000 canuts, chefs d’ate­liers et com­pa­gnons, venus de tous les fau­bourgs, se ras­sem­blent et défi­lent, dis­ci­pli­nés, en silence, dans les rues de Lyon jusque devant le préfet, place des Jacobins, et à Bellecour. Un tarif élaboré en commun est signé qui devait entré en vigueur le 1er novem­bre. Et c’est l’occa­sion de fêter ça en remer­ciant le préfet en cette soirée du 25 octo­bre. Cette orga­ni­sa­tion sans faille semble le fait d’une étroite col­la­bo­ra­tion entre les volon­tai­res du Rhône, répu­bli­cains, et les mutuel­lis­tes.

Mais la plu­part des fabri­cants refu­sent pour­tant d’appli­quer le tarif et en appel­lent même au gou­ver­ne­ment qui désa­voue l’atti­tude du préfet. Un soyeux a mis le feu aux pou­dres en met­tant un révol­ver sur la tempe d’un canut en lui disant « voilà notre tarif ! ».

Se voyant trom­pés, exas­pé­rés par l’intran­si­geance des fabri­cants, les canuts per­dent patience et veu­lent s’en pren­dre à la rue des Capucins, le quar­tier des soyeux. On parle de tric, de se mettre en grève géné­rale. Ils atten­dent jusqu’au 20 novem­bre, jour où ils appren­nent que de nom­breu­ses com­man­des sont atten­dues. Ils déci­dent de ne pas repren­dre le tra­vail et d’aller de nou­veau mani­fes­ter en masse devant la pré­fec­ture (place des Jacobins). La situa­tion est explo­sive car ce même 20 novem­bre une revue avec le géné­ral Ordonneau de la garde natio­nale des quar­tiers de la presqu’île, où domi­nent les fabri­cants, a lieu place Bellecour, c’est-à-dire tout près des Jacobins.

Le 21 novembre 1831

Dès le lever du jour, une agi­ta­tion fébrile gagne toute la popu­la­tion de la Croix-Rousse. La plu­part des métiers sont arrê­tés. Plus d’un mil­liers d’ouvriers se ras­sem­blent sur le pla­teau de la Croix-Rousse, enten­dant faire res­pec­ter l’exé­cu­tion des nou­veaux tarifs. Dix mille atten­dent sur la place Bellecour. Et ils sont des cen­tai­nes à la Guillotière. Des cor­tè­ges se for­ment, se gon­flent d’heure en heure, les tam­bours bat­tent le rappel. Les Canuts s’élancent avec leurs poings nus, ava­lant les pentes en contrai­gnant les auto­ri­tés pré­sen­tes à la retraite anti­ci­pée.

Visiblement, la garde natio­nale de la Croix-Rousse, où domi­nent les canuts, n’a pas l’inten­tion de s’oppo­ser à l’action des ouvriers. Des escar­mou­ches se pro­dui­sent en divers points du pla­teau et notam­ment en haut de la Grand’côte, rue Bodin, mais les ouvriers res­tent maî­tres de la situa­tion en cons­trui­sant de nom­breu­ses bar­ri­ca­des.

Le maire par inté­rim ordonne à Ordonneau d’inter­ve­nir. Les canuts émeutiers déci­dent de former un cor­tège et d’aller défi­ler dans Lyon. C’est là qu’un dra­peau noir flotte sur lequel cer­tains ont vu écrit cette célè­bre devise « Vivre en tra­vaillant ou Mourir en com­bat­tant » . Ils se heur­tent à un pelo­ton au bas de la Grand’côte (la rue des Capucins est le sec­teur des soyeux). Des coups de feu éclatent et des hommes tom­bent. Les mani­fes­tants ripos­tent avec le peu d’armes dont ils dis­po­sent, essen­tiel­le­ment quel­ques gour­dins et des pelles et remon­tent sur le pla­teau.

De chaque fenê­tre les ména­gè­res crient « Aux armes, aux armes, les auto­ri­tés veu­lent assas­si­ner nos frères. » De chaque maison sor­tent des com­bat­tants armés de pelles, de pio­ches, de bâtons et des étais de leurs métiers à tisser en hur­lant : « Du pain ou du plomb ! »

Ceux qui n’ont pas d’armes trans­por­tent des pavés aux étages supé­rieurs des mai­sons ou sur les toits dont ils arra­chent les tuiles. Des bar­ri­ca­des avec des char­ret­tes s’élèvent rapi­de­ment aux quatre coins de le Presqu’île, des bateaux sont ren­ver­sés sur les quais for­mant autant de bar­ra­ges de dis­tance en dis­tance.

Des canuts désar­ment la garde natio­nale de la Croix-Rousse et bat­tent le tocsin pour un appel aux armes géné­ra­lisé. Ils cons­trui­sent de nou­vel­les bar­ri­ca­des avec l’aide de femmes et d’enfants. La bataille devient achar­née.

C’est l’affo­le­ment géné­ral à l’Hôtel de ville et à la pré­fec­ture. Le géné­ral Roguet s’efforce de faire démo­lir quel­ques bar­ri­ca­des. Le préfet, qui invite les « hon­nê­tes gens » à ne pas se mêler au mou­ve­ment des « mau­vais sujets », décide d’aller en bataillon avec le géné­ral Ordonneau. Indignation et colère des canuts qui s’esti­ment trahis ; le préfet et Ordonneau sont pris en otages.

A suivre

P.-S.

Pour avoir des éléments plus précis sur la révolte des canuts, lire l’ouvrage remarquable de Fernand RUDE, C’est nous les canuts (Maspero 1977), ainsi que cet autre ouvrage du même auteur : « Les Révoltes des Canuts, 1831-1834 » (La Découverte).

Voir aussi sur REBELLYON la 2e révolte de 1834 ainsi que les prémices


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