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Déclaration des 66 Anarchistes au Tribunal de Lyon lors de leurs procès débuté le 8 janvier 1883

Publié le 8 janvier

Maj le 12 juin 2009

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REPÈRES
Au jour le jour, quelques points de repères historiques ne sont pas inutiles, surtout quand on ne les trouvent pas dans nos manuels d’histoire. Des évènements souvent méconnus, lointains ou plus récents, des révoltes, des alternatives sociales qui ont eu lieu à Lyon et aux alentours... formeront à cha peu [1] l’Almanach de Myrelingue (c’est le surnom de Lyon qui veut dire mille langues ; c’était en effet une babylone à la Renaissance). Nous y trouverons aussi d’autres évènements occultés dans l’histoire officielle, comme certains désastres de la colonisation, ainsi que d’autres luttes...

C’est ainsi que le 8 jan­vier 1883, à Lyon, débute le procès dit « des 66 ». Il est repro­ché aux accu­sés « d’avoir (...) été affi­liés ou fait acte d’affi­lia­tion à une société inter­na­tio­nale, ayant pour but de pro­vo­quer à la sus­pen­sion du tra­vail, à l’abo­li­tion du droit de pro­priété, de la famille, de la patrie, de la reli­gion, et d’avoir ainsi commis un atten­tat contre la paix publi­que. »

Et c’est le 19 jan­vier que les pré­ve­nus liront devant le Tribunal cor­rec­tion­nel de Lyon la décla­ra­tion sui­vante, deve­nue aujourd’hui texte pri­mor­dial de réfé­rence :

« Ce qu’est l’anar­chie, ce que sont les anar­chis­tes, nous allons le dire : les anar­chis­tes, mes­sieurs, sont des citoyens qui, dans un siècle où l’on prêche par­tout la liberté des opi­nions, ont cru de leur devoir de se recom­man­der de la liberté illi­mi­tée.

Oui, mes­sieurs, nous sommes, de par le monde, quel­ques mil­liers, quel­ques mil­lions peut-être - car nous n’avons d’autre mérite que de dire tout haut ce que la foule pense tout bas - nous sommes quel­ques mil­lers de tra­vailleurs qui reven­di­quons la liberté abso­lue, rien que la liberté, toute la liberté !

Nous vou­lons la liberté, c’est-à-dire que nous récla­mons pour tout être humain le droit et le moyen de faire tout ce qui lui plaît, et ne faire que ce qui lui plaît ; de satis­faire inté­gra­le­ment tous ses besoins, sans autre limite que les impos­si­bi­li­tés natu­rel­les et les besoins de ses voi­sins également res­pec­ta­bles.

Nous vou­lons la liberté, et nous croyons son exis­tence incom­pa­ti­ble avec l’exis­tence d’un pou­voir quel­conque, quel­les que soient son ori­gine et sa forme, qu’il soit élu ou imposé, monar­chi­que ou répu­bli­cain, qu’il s’ins­pire du droit divin ou du droit popu­laire, de la Sainte-Ampoule ou du suf­frage uni­ver­sel.

C’est que l’his­toire est là pour nous appren­dre que tous les gou­ver­ne­ments se res­sem­blent et se valent. Les meilleurs sont les pires. Plus de cynisme chez les uns, plus d’hypo­cri­sie chez les autres ! Au fond, tou­jours les mêmes pro­cé­dés, tou­jours la même into­lé­rance. Il n’est pas jusqu’aux libé­raux en appa­rence qui n’aient en réserve, sous la pous­sière des arse­naux légis­la­tifs, quel­que bonne petite loi sur l’Internationale, à l’usage des oppo­si­tions gênan­tes.

Le mal, en d’autres termes, aux yeux des anar­chis­tes, ne réside pas dans telle forme de gou­ver­ne­ment plutôt que dans telle autre. Il est dans l’idée gou­ver­ne­men­tale elle-même ; il est dans le prin­cipe d’auto­rité.

La sub­sti­tu­tion, en un mot, dans les rap­ports humains, du libre contrat, per­pé­tuel­le­ment révi­sa­ble et réso­lu­ble, à la tutelle admi­nis­tra­tive et légale, à la dis­ci­pline impo­sée ; tel est notre idéal.

Les anar­chis­tes se pro­po­sent donc d’appren­dre au peuple à se passer du gou­ver­ne­ment comme il com­mence à appren­dre à se passer de Dieu.

Il appren­dra également à se passer de pro­prié­tai­res. Le pire des tyrans, en effet, ce n’est pas celui qui nous embas­tille, c’est celui qui nous affame ; ce n’est pas celui qui nous prend au collet, c’est celui qui nous prend au ventre.

Pas de liberté sans égalité ! Pas de liberté dans une société où le capi­tal est mono­po­lisé entre les mains d’une mino­rité qui va se rédui­sant tous les jours et où rien n’est également réparti, pas même l’éducation publi­que, payée cepen­dant des deniers de tous.

Nous croyons nous, que le capi­tal, patri­moine commun de l’huma­nité, puisqu’il est le fruit de la col­la­bo­ra­tion des géné­ra­tions pas­sées et des géné­ra­tions contem­po­rai­nes, doit être à la dis­po­si­tion de tous, de telle sorte que nul ne puisse en être exclu ; que per­sonne, en revan­che, ne puisse acca­pa­rer une part au détri­ment du reste.

Nous vou­lons, en un mot, l’égalité ; l’égalité de fait, comme corol­laire ou plutôt comme condi­tion pri­mor­diale de la liberté. De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins ; voilà ce que nous vou­lons sin­cè­re­ment, énergiquement ; voilà ce qui sera, car il n’est point de pres­crip­tion qui puisse pré­va­loir contre les reven­di­ca­tions à la fois légi­ti­mes et néces­sai­res. Voilà pour­quoi l’on veut nous vouer à toutes les flé­tris­su­res.

Scélérats que nous sommes ! Nous récla­mons le pain pour tous, le tra­vail pour tous ; pour tous aussi l’indé­pen­dance et la jus­tice. »

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Pierre Kropotkine

L’accu­sa­tion avait classé les pré­ve­nus en deux caté­go­ries. La pre­mière comp­tait les 28 pré­ve­nus sui­vants : Chavrier, Jean Antoine Coindre, Joseph Damians, François et Louis Dejoux, Desgranges, Nicoles Didelin, Dupoisat (ou Dupoizat), Fabre, Fages (ou Farges), Régis Faure, Gaudenzi, Genet, Genoud, Giraudon (ou Girodon), Gleizal (ou Garnier-Gleizal), Hugonard (ou Hugonnar), Huser, Landau (ou Landeau), César Mathon, Michaud, Jules Morel, Pautet (ou Pautel), Peillon, Péjot, Joseph et Hyacinthe Trenta Hyacinthe et Tressaud. Cette caté­go­rie était accu­sée « d’avoir, depuis moins de trois ans, à Lyon ou sur toute autre partie du ter­ri­toire fran­çais, été affi­liée ou fait acte d’affi­lia­tion à une asso­cia­tion inter­na­tio­nale ayant pour but de pro­vo­quer à la sus­pen­sion du tra­vail, à l’abo­li­tion du droit de pro­priété, de la famille, de la patrie, de la reli­gion et d’avoir ainsi commis un atten­tat contre la paix publi­que ».

Les 38 pré­ve­nus de la seconde caté­go­rie étaient : Baguet dit Bayet, Bardoux (ou Bardou, Berlioz-Arthaud), Joseph Bernard, Blonde, Félicien Bonnet, A. Bonthoux, Toussaint Bordat, Boriasse, Jean-Marie Bourdon, Bruyère, Champalle (ou Champal), Chazy, Cottaz, Courtois, Claude Crestin, Antoine Cyvoct, Dard, Ebersold, Etienne Faure Cou-Tordu, Georges Garraud dit Valadier, Emile Gautier (ou Gauthier), Joly, Kropotkine, Liégeon, Pierre Martin, Maurin, Pinoy, Renaud, Ribeyre, Jean Ricard, Sala, Sanlaville, Sourisseau (ou Sourrisseau), Thomas, Viallet, Charles Voisin, Zuida. À la seconde caté­go­rie était imputé « d’avoir, dans les mêmes cir­cons­tan­ces de temps et de lieu, accepté des fonc­tions de cette asso­cia­tion ou d’avoir sciem­ment concouru à son déve­lop­pe­ment, soit en rece­vant ou en pro­vo­quant à son profit des sous­crip­tions, soit en lui pro­cu­rant des adhé­sions col­lec­ti­ves ou indi­vi­duel­les, soit enfin en pro­pa­geant ses doc­tri­nes, ses sta­tuts ou ses cir­cu­lai­res » [2].

De très dures condam­na­tions seront pro­non­cées contre les inculpés : de 4 à 5 ans de prison pour les « meneurs », tel Pierre Kropotkine, Émile Gautier, Joseph Bernard, Pierre Martin [3], Toussaint Bordat [4]... et de six mois à trois ans pour 39 autres de leurs com­pa­gnons.

P.-S.

Pour découvrir de nombreux textes anarchistes, voir Bibliolib, la bibliothèque libertaire en ligne, et pour découvrir les acteurs et actrices du mouvement libertaire d’hier et d’aujourd’hui, consulter l’Éphéméride Anarchiste ou encore l’Encyclopédie sur l’Anarchisme.

Notes

[1] « à cha peu » expression lyonnaise : petit à petit

[2] (d’après la Gazette des Tribunaux, 10 janvier 1883)

[3] Pierre Martin dit « Le bossu » : militant anarchiste, antimilitariste et pacifiste. Il naît le 16 août 1856 à Vienne (Isère), et travaille dès l’âge de 6 ans dans l’industrie textile. En 1879, il prend part à une très dure grève de 5 mois, et dès lors devient un militant important du mouvement anarchiste. Orateur de talent, intelligent et généreux, il suscite l’enthousiasme des ouvriers. En 1880, à Vevey, il prend part à une réunion de la « Fédération jurassienne » et participe l’année suivante au congrès de Londres. Mais après l’agitation sociale des mineurs de Monceau-les-Mines et l’attentat de la place Bellecour à Lyon, en octobre 1882, il est arrêté avec de nombreux autres compagnons, dont Kropotkine. Au total ce sont 66 militants anarchistes qui comparaissent le 8 janvier 1883, devant le tribunal de Lyon. Ils sont accusés d’avoir fait acte d’affiliation à l’Internationale (alors interdite en France).Condamné à 4 ans de prison, Pierre Martin est interné à la centrale de Clairvaux. Libéré en janvier 1886, il reprend ses activités militantes.

Arrêté de nouveau avec 18 autres anarchistes (hommes et femmes) après les émeutes du 1er mai 1890, à Vienne, il est condamné à 5 ans de prison qui seront réduites en appel à 3 ans, mais qui altèrent gravement sa santé. Libéré en août 1893, il se fixe un temps à Romans où il milite avec sa compagne Fanny CHAUMARET (anarchiste comme lui) dans les groupes de la Drôme. En 1894, après le vote des « lois scélérates », il est une nouvelle fois arrêté comme anarchiste mais finalement libéré après 3 mois de prison. Interdit de séjour dans la Drôme, il devient photographe ambulant. En 1906, il est encore inquiété par la justice après avoir signé une affiche antimilitariste ; en 1910, durant la grève des chemins-de-fer ; en 1912, pour incitation à la désobéissance, etc. A Paris, où il se fixe, il devient administrateur du « Libertaire ». Inscrit au « Carnet B », il s’oppose durant la guerre à « l’union sacré » et au « Manifeste des 16 », participant aux côtés de Sébastien Faure et de Louis Lecoin à l’action pacifiste, et ce jusqu’à sa mort survenue le 6 août 1916 au siège du « Libertaire » à Paris.

[4] Toussaint Bordat : militant anarchiste lyonnais né le 11 juillet 1854 à Chassenard (Allier). Engagé à 16 ans, il participe aux combats de l’armée de la Loire en 1870. Il se fixe ensuite à Lyon et y devient canut (ouvrier tisseur) de la Croix-Rousse. Son engagement politique se situe alors au sein du « Parti ouvrier socialiste » dont il est une figure marquante. Mais, en désaccord avec la ligne guesdiste (marxiste et électoraliste), il crée en 1881, le « Parti d’action révolutionnaire », qui se rallie à l’anarchisme. Le 18 juin 1882, lors d’une manifestation en souvenir de la sanglante répression des mineurs de la Ricamarie, il est condamné suite aux violences qui s’y déroulent à un mois de prison. En 1882, il collabore au journal anarchiste lyonnais « Le Droit social » puis à « L’Etendard révolutionnaire » qui lui succède. Partisan de l’action directe, il justifie, par l’écrit et la parole, les actions de la « Bande noire » de Montceau-les-Mines contre les édifices religieux. Le 14 octobre 1882, il est arrêté et inculpé avec d’autres militants de « reconstitution d’une internationale révolutionnaire ». Le procès monstre dit des « 66 » se déroule début 1883. Bordat fut condamné à cinq ans de prison, une forte amende de 2000 francs, dix ans de surveillance et quatre ans de privation de droits civils ; ce jugement fut confirmé par arrêt de la cour d’appel de Lyon le 13 mars 1883. Interné à Clairvaux, Bordat fut libéré en janvier 1886, pour reprendre ses activités révolutionnaires qui lui valent à nouveau quelques mois de prison et une interdiction de séjour. Il se fixe alors à Vienne puis à Narbonne où il organise, en 1897, les conférences de Sébastien Faure.


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