Accueil du site > Analyse et réflexion > « Dette : les 5000 premières années », de David Graeber

« Dette : les 5000 premières années », de David Graeber

Publié le 22 février

David Graeber (né le 12 février 1961) est un anthropologue et anarchiste américain.

JPEG - 126.1 ko
David Graeber sur la photo à gauche

Il a un passé d’activiste social et politique, notamment du fait de sa participation à la protestation contre le Forum économique mondial à New York (2002). Il était membre du syndicat IWW.

Il fut professeur adjoint d’anthropologie à l’Université Yale jusqu’à ce que l’université ne renouvelle pas son contrat en mai 2005, ce qui fit controverse à cause du soupçon de motivation politique à cette éviction. Il se fit indemniser une « année sabbatique » durant laquelle il donna un cours d’introduction à l’anthropologie culturelle et un autre intitulé “Direct Action and Radical Social Theory” . Puis il occupa un poste de maître de conférence reader au sein du département d’anthropologie de l’Université de Londres1 de Juin 2005 à Juin 2007.

Il est l’auteur de Fragments of an Anarchist Anthropology (en français : « Pour une anthropologie anarchiste ») et Towards an Anthropological Theory of Value : The False Coin of Our Own Dreams. Il a composé de vastes œuvres anthropologiques à Madagascar, et écrit sa thèse de doctorat (The Disastrous Ordeal of 1987 : Memory and Violence in Rural Madagascar) sur ce pays. En 2011, il publie une vaste monographie intitulée Debt : the First Five Thousand Years (Melville House).

Ce qui suit est un frag­ment d’un projet de recher­che beau­coup plus large sur la dette et l’argent de la dette [debt money] dans l’his­toire humaine. La conclu­sion pre­mière et majeure de ce projet est qu’en étudiant l’his­toire économique, on tend à igno­rer sys­té­ma­ti­que­ment le rôle de la vio­lence, le rôle abso­lu­ment cen­tral de la guerre et de l’escla­vage dans la créa­tion et la for­ma­tion de ce que nous appel­lons main­te­nant « l’économie ». De plus, les ori­gi­nes comp­tent. La vio­lence est peut être invi­si­ble, mais elle reste ins­crite dans la logi­que même de notre sens commun économique, dans la nature appa­rem­ment évidente des ins­ti­tu­tions qui n’aurait jamais et ne pour­rait jamais exis­ter en dehors du mono­pole de la vio­lence – mais aussi, la menace sys­té­ma­ti­que de la vio­lence – main­tenu par l’Etat contem­po­rain.

JPEG - 48.9 ko
ramenez vos morts

Laissez moi com­men­cer par l’ins­ti­tu­tion de l’escla­vage, dont le rôle, je pense, est cen­tral. Dans la plu­part des époques et des lieux, l’escla­vage est vue comme une consé­quence de la guerre. Parfois la plu­part des escla­ves sont réel­le­ment des cap­tifs de guerre, par­fois ce n’est pas le cas, mais pres­que inva­ria­ble­ment, la guerre est vue comme la fon­da­tion et la jus­ti­fi­ca­tion de l’ins­ti­tu­tion. Si vous vous rendez dans une guerre, ce que vous rendez est votre vie ; votre conqué­rant a le droit de vous tuer, et sou­vent il le fera. S’il choi­sit de ne pas le faire, vous lui devez lit­té­ra­le­ment votre vie ; une dette conçue comme abso­lue, infi­nie, impos­si­ble à payer [irre­dee­ma­ble]. Il peut en prin­cipe exiger [extract] ce qu’il veut, et toute les dettes – les obli­ga­tions – que vous pour­riez avoir vis à vis d’autres (vos amis, votre famille, les ancien­nes allé­gean­ces poli­ti­ques) , ou que d’autres ont vis à vis de vous, sont vues comme abso­lu­ment nulles [nega­ted]. Votre dette vis à vis de votre pro­prié­taire est tout ce qui existe désor­mais.

JPEG - 29.7 ko

Cette sorte de logi­que a au moins deux consé­quen­ces très inté­res­san­tes, bien qu’on puisse dire qu’elles tirent dans deux direc­tions oppo­sées. Tout d’abord, comme nous le savons tous, c’est un trait typi­que – qui le défi­nit peut être – de l’escla­vage, que les escla­ves peu­vent être ache­tés ou vendus. Dans ce cas, la dette abso­lue n’est alors (dans un autre contexte, celui du marché) plus abso­lue. En fait, elle peut être pré­ci­sé­ment quan­ti­fiée. Il y a de bonnes rai­sons de croire que ce fut pré­ci­sé­ment cette opé­ra­tion qui rendit pos­si­ble la créa­tion de quel­que chose comme notre forme contem­po­raine d’argent pour com­men­cer, puis­que ce que les anthro­po­lo­gues avaient l’habi­tude d’appe­ler « mon­naie pri­mi­tive », celle que l’on trouve prin­ci­pa­le­ment dans les socié­tés sans État (la mon­naie de plume des îles Salomons, les wampun Iroquois), était prin­ci­pa­le­ment uti­li­sée pour arran­ger des maria­ges, résou­dre des ven­det­tas [blood feud], et pour mani­pu­ler [fiddle with] d’autres sortes de rela­tions entre les gens, plutôt que pour ache­ter ou vendre des mar­chan­di­ses. Par exem­ple, si l’escla­vage est une dette, alors la dette peut mener à l’escla­vage. Un paysan baby­lo­nien a pu payer une petite somme en argent [le métal] aux parents de sa femme pour offi­cia­li­ser le mariage, mais il ne la pos­sède en aucune façon. Il ne pour­rait cer­tai­ne­ment pas ache­ter ou vendre la mère de ses enfants. Mais tout ceci chan­ge­rait si il contrac­tait un emprunt. S’il se retrou­vait en situa­tion de non-paie­ment [Were he to default], ses cré­di­teurs pour­raient tout d’abord pren­dre ses mou­tons et son équipement, puis sa maison, ses champs et ver­gers, et fina­le­ment pren­draient sa femme, ses enfants, et même lui en tant qu’esclave pour dette [debt peon] jusqu’à ce que l’affaire soit réglée (ce qui, comme ses res­sour­ces se sont évaporés, devient évidemment de plus en plus dif­fi­cile à faire). La dette fut la char­nière qui rendit pos­si­ble d’ima­gi­ner une chose telle que l’argent au sens moderne du terme, et donc, aussi, de pro­duire ce que nous aimons appe­ler le marché : une arène où tout peut être acheté et vendu, parce que tous les objets (comme les escla­ves) sont dés-encas­trés [disem­bed­ded] de leur ancien­nes rela­tions socia­les et exis­tent seu­le­ment en rela­tion à l’argent.

Mais dans le même temps la logi­que de la dette comme conquête peut, comme je l’ai men­tionné, tirer dans une autre direc­tion. Les Rois, à tra­vers l’his­toire, ten­dent à être pro­fon­dé­ment ambi­va­lents sur la ques­tion de per­met­tre à la dette d’échapper à tout contrôle. Ce n’est pas parce qu’ils sont hos­ti­les aux mar­chés. Au contraire, nor­ma­le­ment ils les encou­ra­gent, pour la simple raison que les gou­ver­ne­ments trou­vent ça incom­mode de pré­le­ver tout ce dont ils ont besoin (soie, roue de cha­riot, lan­gues de fla­mands roses, lapis-lazuli) direc­te­ment auprès de leur popu­la­tion sujette ; c’est bien plus facile d’encou­ra­ger des mar­chés et d’ensuite ache­ter ces choses. Les pre­miers mar­chés [early mar­kets], sou­vent, sui­vaient les armées et les entou­ra­ges royaux, ou se for­maient près des palais ou sur les bords des postes mili­tai­res. Ceci permet en fait d’expli­quer le com­por­te­ment plutôt énigmatique de la part des cours roya­les : après tout, puis­que les rois contrô­laient habi­tuel­le­ment les mines d’or et d’argent, quel était exac­te­ment le but de frap­per des mor­ceaux de ce truc avec son visage dessus, de les déver­ser dans la popu­la­tion civile, et de deman­der ensuite qu’ils vous les redon­nent en tant que taxe ? Ça ne fait sens que si le pré­lè­ve­ment des taxes étaient en fait un moyen d’obli­ger tout le monde à acqué­rir des pièces, afin de faci­li­ter l’émergence de mar­chés, puisqu’il est pra­ti­que d’avoir des mar­chés sous la main. Toutefois, pour le pré­sent propos, la ques­tion cri­ti­que est : com­ment ces taxes étaient-elles jus­ti­fiées ? Pourquoi les sujets les devaient, quelle dette rem­bour­saient-ils quand ils les payaient ? Ici nous retour­nons encore au droit de conquête (en fait, dans le monde ancien, les citoyens libres – que ce soit en Mésopotamie, en Grèce, ou à Rome – sou­vent n’avaient pas à payer des taxes direc­tes pour cette raison pré­cise, mais évidemment je suis en train de sim­pli­fier ici.) Si les rois pré­ten­daient déte­nir le pou­voir de vie et de mort sur leurs sujets en vertu du droit de conquête, alors les dettes de leurs sujets étaient aussi, au final, infi­nies ; et aussi, au moins dans ce contexte, leur rela­tions les uns aux autres, ce qu’ils se devaient mutuel­le­ment, étaient sans impor­tance. Tout ce qui exis­tait vrai­ment était leur rela­tion au roi. Ceci expli­que en retour pour­quoi les rois et les empe­reurs essayaient inva­ria­ble­ment de régu­ler les pou­voirs que les maî­tres avaient sur leurs escla­ves, et des cré­di­teurs sur les débi­teurs [deb­tors]. Au mini­mum ils insis­taient tou­jours, s’ils en avaient le pou­voir, pour que les pri­son­niers qui avaient déjà eu leurs vies épargnées ne puis­sent plus être tués par leurs maî­tres. En fait, seuls les sou­ve­rains pou­vaient avoir le pou­voir arbi­traire de vie et de mort. La dette ultime de tout un chacun était dû à l’État, c’était la seule qui soit réel­le­ment illi­mi­tée, qui pou­vait avoir des pré­ten­tions abso­lues, cos­mi­ques.

La raison pour laquelle j’insiste là dessus est que cette logi­que est encore avec nous. Quand nous par­lons d’une « société » (la société fran­çaise, la société jamaï­caine) nous par­lons en réa­lité de gens orga­ni­sés par un unique État-nation. C’est le modèle tacite, en tout cas. « Les Sociétés », sont en réa­lité des États, la logi­que des États est celle de la conquête et est au final iden­ti­que à celle de l’esclave. Il est vrai, entre les mains des apo­lo­gis­tes de l’État, ceci se trans­forme en une plus bien­veillante « dette sociale ». Il y a là une petite his­toire qui nous est racontée, une sorte de mythe. Nous sommes tous nés avec une dette infi­nité envers la société qui nous a élevés [raised], culti­vés [nur­tu­red], nour­ris [fed] et habillés, envers tous ces morts depuis long­temps qui ont inventé notre lan­gage et nos tra­di­tions, envers tous ceux qui ont rendu pos­si­ble notre exis­tence. Dans les temps anciens nous pen­sions que nous devions ça aux dieux (c’était rem­boursé par le sacri­fice, ou bien le sacri­fice était en fait seu­le­ment le paie­ment des inté­rêts – au final, c’était rem­boursé par la mort). Plus tard la dette fut adop­tée par l’État, lui-même une ins­ti­tu­tion divine, avec les taxes comme sub­sti­tut du sacri­fice, et le ser­vice mili­taire pour la dette de vie. L’argent était sim­ple­ment la forme concrète de cette rela­tion sociale, la manière de la gérer. Les key­né­siens aiment cette sorte de logi­que. De même divers types de socia­lis­tes, de sociaux-démo­cra­tes, et même de crypto-fas­cis­tes comme Auguste Comte (le pre­mier, autant que je sache, à avoir forgé l’expres­sion « dette sociale »). Mais cette logi­que court à tra­vers une bonne part de notre sens commun : consi­dé­rez par exem­ple, l’expres­sion, « payer sa dette à la société », ou « je sen­tais que je devais quel­que chose à mon pays », ou « je vou­lais donner quel­que chose en retour ». Toujours, dans ce genre de cas, les droits et les obli­ga­tions mutuel­les, les enga­ge­ments mutuels – le genre de rela­tions que les gens authen­ti­que­ment libres peu­vent créer les uns avec les autres – ten­dent à être sub­su­més en une concep­tion de la « société » où nous sommes tous égaux seu­le­ment en tant que cré­di­teurs abso­lus envers la figure (désor­mais invi­si­ble) du roi, qui tient la place de votre mère, et par exten­sion, de l’huma­nité.

Ce que je sug­gère, donc, est qu’alors que les pré­ten­tions des mar­chés et les pré­ten­tions de la « société » sont sou­vent jux­ta­po­sées – et ont cer­tai­ne­ment une ten­dance à balan­cer d’avant en arrière de toutes sorte de maniè­res pra­ti­ques – elles sont au final fon­dées sur une logi­que très simi­laire de vio­lence. Ce n’est pas non plus une simple affaire d’ori­gi­nes his­to­ri­ques qui peut être écartée comme quel­que chose qui ne porte pas à consé­quence : ni les États ni les mar­chés n’exis­tent sans une menace cons­tante d’usage de la force.

Nous pour­rions deman­der, alors, quelle est l’alter­na­tive ?

Vers une his­toire de la mon­naie vir­tuelle

Je peux main­te­nant retour­ner à mon propos de départ : l’argent n’est pas ori­gi­nel­le­ment apparu sous cette forme froide, métal­li­que, imper­son­nelle. Il est apparu ori­gi­nel­le­ment sous la forme d’une mesure, d’une abs­trac­tion, mais aussi comme une rela­tion (de dette et d’obli­ga­tion) entre des êtres humains. Il est impor­tant de noter qu’his­to­ri­que­ment c’est l’argent-mar­chan­dise [com­mo­dity money] qui a tou­jours été le plus direc­te­ment lié à la vio­lence. Comme une his­to­rien le dit, « les lin­gots » (bul­lion) [1] sont les acces­soi­res de la guerre, et non du com­merce paci­fi­que ». [2]

La raison en est simple. L’argent-mar­chan­dise [com­mo­dity money], en par­ti­cu­lier sous la forme de l’or et de l’argent, est dis­tin­gué de l’argent-crédit [credit money] par dessus tout par un trait spec­ta­cu­laire : il peut être volé. Puisqu’un lingot [ingot] d’or ou d’argent est un objet sans pedi­gree, à tra­vers la majeure partie de l’his­toire les lin­gots (bul­lion) ont eu le même rôle que les valise plei­nes de billets de dol­lars des dea­lers de drogue contem­po­rains, en tant qu’objet sans his­toire et qui sera accepté en échange d’autres objets de valeur, à peu près par­tout, sans ques­tions posées. En consé­quence, on peut voir les der­niers 5000 ans d’his­toire humaine comme l’his­toire d’une sorte d’alter­nance. Les sys­tè­mes de crédit sem­blent émerger, et deve­nir domi­nants, dans des pério­des de paix sociale rela­tive, le long de réseaux de confiance, qu’ils soient créés par les États ou, dans la plu­part des pério­des, des ins­ti­tu­tions trans­na­tio­na­les, alors que les métaux pré­cieux les rem­pla­cent dans des pério­des carac­té­ri­sées par le pillage géné­ral [wides­pread plun­der]. Les sys­tè­mes de prêt pré­da­teurs [pre­da­tory len­ding sys­tems] exis­tent cer­tai­ne­ment dans toutes les pério­des, mais ils sem­blent avoir eu les effets les plus délé­tè­res dans la période où l’argent [money] était le plus faci­le­ment conver­ti­ble en liqui­di­tés [cash].

Donc comme point de départ de toute ten­ta­tive pour dis­cer­ner les grands ryth­mes qui défi­nis­sent le moment his­to­ri­que pré­sent, je pro­pose la divi­sion sui­vante de l’his­toire eura­sienne selon l’alter­nance entre pério­des d’argent vir­tuelle et pério­des d’argent métal­li­que :

I. L’âge des pre­miers empi­res agrai­res (3500 – 800 av. J.C.)

Nos meilleu­res infor­ma­tions sur les ori­gi­nes de la mon­naie remon­tent à la Mésopotamie ancienne, mais il semble qu’il n’y ait aucune raison par­ti­cu­lière de croire que les choses étaient radi­ca­le­ment dif­fé­ren­tes dans l’Égypte pha­rao­ni­que, la Chine de l’âge du bronze, ou dans la vallée de l’Indus. L’économie méso­po­ta­mienne était domi­née par de gran­des ins­ti­tu­tions publi­ques (Temples et Palais) dont les admi­nis­tra­teurs bureau­cra­ti­ques créè­rent effec­ti­ve­ment une mon­naie de compte en établissant une équivalence fixe entre l’argent [le métal] et la culture de base, l’orge. Les dettes étaient cal­cu­lées en argent [le métal], mais l’argent [le métal] était rare­ment uti­lisé dans les tran­sac­tions. A la place, les paie­ments étaient faits en orge ou en n’importe quoi d’autre qui se trou­vait être à la fois com­mode [handy] et accep­ta­ble. Les dettes majeu­res étaient enre­gis­trées sur des tablet­tes en cunéi­for­mes gar­dées en tant que garan­tie par les deux par­ties à la tran­sac­tion.

Sans doute [cer­tainly], les mar­chés exis­taient. Les prix de cer­tai­nes mar­chan­di­ses qui n’étaient pas pro­dui­tes dans les domai­nes [hol­dings] des Temples ou des Palais, et qui n’étaient donc pas sujet­tes à la grille des prix admi­nis­trés, ten­daient à fluc­tuer selon les aléas de l’offre et de la demande. Mais la majeure partie des actes d’achats et de ventes quo­ti­diens, en par­ti­cu­lier ceux qui n’étaient pas effec­tués entre étrangers abso­lus, sem­blent avoir été fait à crédit. « Les femmes Ale », c’est à dire les auber­gis­tes loca­les, ser­vaient de la bière, par exem­ple, et louaient sou­vent des cham­bres ; les clients avaient une ardoise [ran up a tab] ; nor­ma­le­ment, la somme entière étaient envoyée au moment de la récolte. Les ven­deurs de marché agis­saient pro­ba­ble­ment comme ils le font aujourd’hui dans les petits mar­chés en Afrique, en Asie Centrale, tenant des listes de clients dignes de confiance à qui ils peu­vent faire crédit. L’habi­tude du prêt d’argent à inté­rêt a aussi son ori­gine à Sumer – cela resta inconnu, par exem­ple, en Égypte. Les taux d’inté­rêts, fixés à 20 pour-cent, res­tè­rent sta­bles pen­dant 2000 ans (ce n’était pas un signe de contrôle gou­ver­ne­men­tal du marché : à cette étape, les ins­ti­tu­tions comme celles-là étaient ce qui ren­dait pos­si­ble les mar­chés). Cela mena cepen­dant à de sérieux pro­blè­mes sociaux. Dans les années de mau­vai­ses récol­tes en par­ti­cu­lier, les pay­sans ten­daient à deve­nir déses­pé­ré­ment endet­tés envers les riches, et avaient à céder leur ferme et, fina­le­ment, les mem­bres de leur famille, en escla­vage pour dette [debt peo­nage]. Graduellement, cette condi­tion semble avoir mené à une crise sociale – n’entraî­nant pas tel­le­ment des insur­rec­tions popu­lai­res, mais l’aban­don des villes et du ter­ri­toire réglé [set­tled ter­ri­tory] par les gens du commun [common people] qui deve­naient alors des « ban­dits » semi-noma­des et des rapi­neurs [rai­ders]. Cela devint vite une tra­di­tion pour les nou­veaux sou­ve­rains d’effa­cer l’ardoise [wipe the slate clean], d’annu­ler toutes les dettes, et de décla­rer une décla­ra­tion d’amnis­tie géné­rale ou « liberté », de sorte que tous les tra­vailleurs cap­tifs pou­vaient retour­ner auprès de leurs famil­les. (Il est signi­fi­ca­tif que le pre­mier mot pour « liberté » connu dans une langue humaine, le sumé­rien « ama-gi » voir le sym­bole ci-des­sous, signi­fie lit­té­ra­le­ment « retour à la mère ».) Les pro­phè­tes bibli­ques ins­ti­tuè­rent une cou­tume simi­laire, le Jubilé, par lequel, au bout de sept ans, toutes les dettes étaient effa­cées de la même manière. Comme l’a indi­qué l’économiste Michael Hudson, il semble que ce soit l’un des mal­heurs de l’his­toire mon­diale que l’ins­ti­tu­tion du prêt d’argent à inté­rêt se soit dis­sé­mi­née en dehors de la Mésopotamie, sans que, dans la plu­part des cas, elle ne fût accom­pa­gnée par ses freins et contre­poids ori­gi­naux [ori­gi­nal checks and balan­ces].

JPEG - 7.2 ko
ama-gi

II. L’âge Axial (800 av. J.C. – 600 ap. J.C. )

Forme domi­nante d’argent : pièces et lin­gots métal­li­ques [coi­nage and metal bul­lion].

C’est l’âge qui a vu l’émergence de la frappe de pièces de mon­naie [coi­nage], ainsi que la nais­sance, en Chine, en Inde et dans le Moyen-Orient, de toutes les reli­gions mon­dia­les majeu­res [3]. De la période des Royaumes Combattants en Chine, à la frag­men­ta­tion de l’Inde, et au car­nage et la mise en escla­vage de masse qui a accom­pa­gné l’expan­sion (et plus tard, la dis­so­lu­tion) de l’Empire Romain, ce fut une période de créa­ti­vité spec­ta­cu­laire à tra­vers le monde, mais d’une vio­lence pres­que aussi spec­ta­cu­laire. La frappe de mon­naie [coi­nage], qui a permis l’usage actuel de l’or et de l’argent comme medium d’échange, a aussi rendu pos­si­ble la créa­tion de mar­chés dans le sens main­te­nant plus fami­lier, plus imper­son­nel du terme. Les métaux pré­cieux étaient aussi bien plus appro­priés pour une période de guerre géné­ra­li­sée, pour la raison évidente qu’ils pou­vaient être volés. La frappe de mon­naie, cer­tai­ne­ment, n’a pas été inven­tée pour faci­li­ter le com­merce (les Phéniciens, com­mer­çants accom­plis du Monde Ancien, furent parmi les der­niers à l’adop­ter). Il semble qu’elle a en pre­mier lieu été inven­tée pour payer des sol­dats, pro­ba­ble­ment en tout pre­mier par les diri­geants de la Lydie en Asie Mineure pour payer leurs mer­ce­nai­res grecs. Carthage, une autre grande nation com­mer­çante, ne com­mença à frap­per des pièces que très tar­di­ve­ment, et alors expli­ci­te­ment pour payer ses sol­dats étrangers.

Tout au long de l’Antiquité on peut conti­nuer à parler de ce que Geoffrey Ingham a nommé le « com­plexe mili­taro-moné­taire » [mili­tary-coi­nage com­plex]. Il aurait peut-être été mieux de l’appe­ler « com­plexe mili­taro-moné­taire-escla­va­giste » [mili­tary-coi­nage-sla­very com­plex], puis­que la dif­fu­sion de nou­vel­les tech­no­lo­gies mili­tai­res (hopli­tes grec­ques, légions romai­nes) était tou­jours liée à la cap­ture et la com­mer­cia­li­sa­tion d’escla­ves. L’autre source majeure d’escla­ves était la dette : comme désor­mais les États n’effa­çaient plus régu­liè­re­ment les ardoi­ses, ceux qui n’étaient pas assez chan­ceux pour être les citoyens des Cités-États mili­tai­res majeu­res – qui étaient en géné­ral pro­té­gés des prê­teurs pré­da­teurs – étaient des proies légi­ti­mes [were fair game]. Les sys­tè­mes de crédit du Proche-Orient ne se sont pas effon­drés sous la com­pé­ti­tion com­mer­ciale ; ils furent détruits par les armées d’Alexandre – armées qui néces­si­taient une demie-tonne de lin­gots d’argent par jour pour les salai­res. Les mines dans les­quel­les les lin­gots étaient pro­duits étaient en géné­ral tra­vaillées par des escla­ves. Les cam­pa­gnes mili­tai­res en retour assu­raient un flot inces­sant de nou­veaux escla­ves. Les sys­tè­mes de taxes impé­ria­les, comme noté plus haut, étaient lar­ge­ment conçus pour forcer leurs sujets à créer des mar­chés, pour que les sol­dats (et aussi, évidemment, les fonc­tion­nai­res de gou­ver­ne­ment), puis­sent uti­li­ser ces lin­gots [bul­lions] pour ache­ter tout ce qu’ils vou­laient. Le genre de mar­chés imper­son­nels qui autre­fois ten­daient à surgir entre les socié­tés, ou dans les lisiè­res des opé­ra­tions mili­tai­res, com­mença alors à impré­gner la société entière.

Aussi indi­gnes que soient leurs ori­gi­nes, la créa­tion de nou­veaux médias d’échanges – la mon­naie [coi­nage] appa­rue pres­que simul­ta­né­ment en Grèce, en Inde, et en Chine – semble avoir eu de pro­fonds effets intel­lec­tuels. Certains sont allés jusqu’à sou­te­nir que la phi­lo­so­phie grec­que fut elle-même rendue pos­si­ble par les inno­va­tions concep­tuel­les intro­dui­tes par la mon­naie [coi­nage]. Le motif le plus remar­qua­ble, ceci dit, est l’émergence, pres­que exac­te­ment aux moments et dans les lieux où l’on voit aussi l’expan­sion pré­coce de la mon­naie [coi­nage], de ce qui devint les reli­gions mon­dia­les moder­nes : le Judaïsme pro­phé­ti­que, le Christianisme, le Bouddhisme, le Jaïnisme, le Confucianisme, le Taoïsme, et, fina­le­ment, l’Islam. Bien que les liens précis sont encore à explo­rer com­plè­te­ment, de cer­tai­nes maniè­res, ces reli­gions sem­blent avoir surgi en rela­tion directe avec la logi­que du marché. Pour dire les choses de manière un peu crue : si on consa­cre un espace social donné sim­ple­ment à l’acqui­si­tion égoïste des choses maté­riel­les, il est pres­que iné­vi­ta­ble que bien­tôt quelqu’un d’autre vien­dra pour mettre de côté un autre autre domaine pour y prê­cher que, du point de vue des valeurs ulti­mes, les choses maté­riel­les sont sans impor­tance, et que l’égoïsme – ou même le « soi » [the self] – illu­soire. [if one rele­ga­tes a cer­tain social space simply to the sel­fish acqui­si­tion of mate­rial things, it is almost ine­vi­ta­ble that soon someone else will come to set aside ano­ther domain in which to preach that, from the pers­pec­tive of ulti­mate values, mate­rial things are unim­por­tant, and sel­fi­sh­ness – or even the self – illu­sory. ]

III. Le Moyen-Âge (600 ap. J.C – 1500 ap. J.C.)

JPEG - 26.4 ko
fabrication de la monnaie au moyen-age

Le retour à l’argent-crédit vir­tuel.

Si l’âge axial a vu l’émergence des idéaux com­plé­men­tai­res du marché des mar­chan­di­ses et ceux des reli­gions mon­dia­les uni­ver­sel­les, le Moyen-Âge [4] fut la période où ces deux ins­ti­tu­tions com­men­cè­rent à fusion­ner. Les reli­gions com­men­cè­rent à s’empa­rer des sys­tè­mes de marché. Du com­merce inter­na­tio­nal à l’orga­ni­sa­tion des foires loca­les, tout en vint à être accom­pli à tra­vers des réseaux sociaux défi­nis et régu­lés par les auto­ri­tés reli­gieu­ses. Ceci permit le retour de diver­ses formes d’argent crédit vir­tuel [vir­tual credit money] à tra­vers l’Eurasie.

En Europe, où tout ceci prit place sous l’égide de la Chrétienté, les pièces de mon­naie [coi­nage] étaient seu­le­ment spo­ra­di­que­ment et irré­gu­liè­re­ment dis­po­ni­bles. Les prix après l’an 800 étaient lar­ge­ment cal­cu­lés en termes d’une vieille mon­naie caro­lin­gienne qui n’exis­tait alors plus (elle était en fait dési­gnée à l’époque comme « mon­naie ima­gi­naire »), mais les achats et ventes quo­ti­diens ordi­nai­res étaient entre­pris prin­ci­pa­le­ment par d’autres moyens. Un expé­dient commun, par exem­ple, était l’uti­li­sa­tion de « bâton de comp­tage », des mor­ceaux de bois entaillés qui étaient cassés en deux pour servir d’enre­gis­tre­ment de dette, une moitié étant gardée par le cré­di­teur, et l’autre par le débi­teur. De tels bâton de comp­tage étaient encore d’usage commun dans la majeure partie de l’Angleterre jusqu’au 16e siècle. Les tran­sac­tions plus impor­tan­tes étaient entre­pri­ses grâce aux let­tres de change [bills of exchange], les grands foires com­mer­cia­les leur ser­vant de cham­bres de com­pen­sa­tion [clea­ring houses]. L’Église, pen­dant ce temps, four­nis­sait le cadre légal, appli­quant des contrô­les stricts sur le prêt d’argent à inté­rêt et la pro­hi­bi­tion de la ser­vi­tude pour dette [debt bon­dage].

Le véri­ta­ble centre ner­veux de l’économie-monde médié­vale, cepen­dant, était l’Océan Indien, qui, avec les routes de cara­va­nes d’Asie cen­trale, connec­tait les gran­des civi­li­sa­tions d’Inde, de Chine et du Moyen-Orient. Là, le com­merce était mené au tra­vers du cadre de l’Islam, qui non seu­le­ment four­nis­sait une struc­ture légale hau­te­ment pro­pice aux acti­vi­tés mer­can­ti­les (tout en inter­di­sant abso­lu­ment le prêt d’argent à inté­rêt), mais ren­dait aussi pos­si­ble des rela­tions paci­fi­ques entre mar­chands sur une partie remar­qua­ble­ment grande du globe, per­met­tant la créa­tion d’une variété d’ins­tru­ments de crédit sophis­ti­qués. En fait, l’Europe occi­den­tale était, comme en tant d’autres domai­nes, un retar­da­taire rela­tif à cet égard : la plu­part des inno­va­tions finan­ciè­res qui ont atteint l’Italie et la France aux 11e et 12e siè­cles avaient été d’usage commun en Égypte et en Irak depuis le VIIIe ou le IXe siècle. Le mot « chèque », par exem­ple, dérive de l’arabe « sakk », et est apparu en anglais seu­le­ment aux alen­tours des années 1220.

Le cas de la Chine est encore plus com­pli­qué : le Moyen-Age com­mence là avec la dif­fu­sion rapide du boud­dhisme qui, bien qu’il ne fût aucu­ne­ment en posi­tion d’édicter des lois ou de régu­ler le com­merce, a rapi­de­ment pris des mesu­res contre les usu­riers locaux par l’inven­tion du prê­teur sur gages – les pre­miè­res bou­ti­ques de prê­teurs sur gages étant basées dans les tem­ples boud­dhis­tes comme moyen d’offrir aux fer­miers pau­vres une alter­na­tive aux usu­riers locaux. Peu de temps après, cepen­dant, l’État s’est réaf­firmé, comme il tend tou­jours à le faire en Chine. Mais ce fai­sant, il n’a pas seu­le­ment régulé les taux d’inté­rêts et essayé d’abolir l’escla­vage pour dette [debt peo­nage], il s’est aussi entiè­re­ment écarté de la mon­naie métal­li­que [bul­lion] en inven­tant la mon­naie-papier. Tout ceci fut accom­pa­gné par le déve­lop­pe­ment, encore une fois, d’une variété d’ins­tru­ments finan­ciers com­plexes.

Tout ceci ne veut pas dire que cette période n’a pas connu sa part de car­nage et de pillage (par­ti­cu­liè­re­ment pen­dant les gran­des inva­sions noma­des), ou que la mon­naie métal­li­que [coi­nage] n’était pas, dans beau­coup de lieux et d’époques, un moyen impor­tant d’échange. Cependant, ce qui carac­té­rise vrai­ment la période semble être un mou­ve­ment dans l’autre sens. La majeure partie de la période médié­vale a vu l’argent lar­ge­ment dis­so­cié des ins­ti­tu­tions coer­ci­ti­ves. Les chan­geurs d’argent, pour­rait-on dire, furent invi­tés à reve­nir dans les tem­ples, où ils pou­vaient être sur­veillés. Le résul­tat fut l’éclosion d’ins­ti­tu­tions repo­sant sur un degré beau­coup plus haut de confiance sociale [social trust].

IV. L’âge des Empires Européens (1500-1971)

PNG - 84.9 ko
pyramide de l’ancien capitalisme

Le retour aux métaux pré­cieux.

Avec l’avè­ne­ment des grands empi­res euro­péens – Ibériens, puis Nord Atlantique – le monde a vu à la fois le retour à l’escla­vage de masse, au pillage, et aux guer­res de des­truc­tions, et le retour rapide aux lin­gots d’or et d’argent [gold and silver bul­lion] comme prin­ci­pale forme de devise. L’inves­ti­ga­tion his­to­ri­que va pro­ba­ble­ment finir par démon­trer que les ori­gi­nes de ces trans­for­ma­tions furent plus com­pli­quées qu’il n’est d’ordi­naire sup­posé. Une partie de tout ceci com­men­çait à se mettre en place avant même la conquête du Nouveau Monde. Un des prin­ci­paux fac­teurs du retour à la mon­naie métal­li­que [bul­lion], par exem­ple, fut l’émergence de mou­ve­ments popu­lai­res au début de la dynas­tie Ming, aux XVe et XVIe siè­cles, qui au final for­cè­rent le gou­ver­ne­ment à aban­don­ner non seu­le­ment la mon­naie-papier, mais aussi toute ten­ta­tive d’impo­ser sa propre devise. Ceci mena au retour du vaste marché chi­nois à l’étalon-argent non-frappé [uncoi­ned silver stan­dard]. Comme les taxes étaient aussi gra­duel­le­ment conver­ties en argent, cela devint plus ou moins la poli­ti­que offi­cielle chi­noise d’essayer d’amener autant d’argent [le métal] dans le pays que pos­si­ble, afin de garder les taxes à un niveau bas et pré­ve­nir de nou­vel­les vagues d’agi­ta­tion sociale. L’énorme demande sou­daine d’argent [le métal] eut des effets sur toute la pla­nète. La plu­part des métaux pré­cieux pillés par les conquis­ta­dors puis extraits par les Espagnols des mines du Mexique et de Potosi (à un prix qua­si­ment ini­ma­gi­na­ble en vies humai­nes) finis­sait en Chine. Ces connec­tions à une échelle glo­bale ont été docu­men­tées en détails. L’idée cru­ciale est que

la dis­so­cia­tion de l’argent [money] vis-à-vis des ins­ti­tu­tions reli­gieu­ses, et sa ré-asso­cia­tion avec des ins­ti­tu­tions coer­ci­ti­ves (en par­ti­cu­lier l’État), furent accom­pa­gnées alors par un retour idéo­lo­gi­que au « métal­lisme ». [5]

Le crédit, dans ce contexte, était dans l’ensem­ble une affaire d’États qui étaient eux-mêmes lar­ge­ment menés par le finan­ce­ment par défi­cit [defi­cit finan­cing], une forme de crédit qui fut, quant à elle, inven­tée pour finan­cer des guer­res de plus en plus chères. Au niveau inter­na­tio­nal l’Empire bri­tan­ni­que fut déter­miné à main­te­nir l’étalon-or au cours du XIXe et au début du XXe siècle, et de gran­des batailles poli­ti­ques furent menées aux États-Unis pour savoir si c’était l’étalon-or ou l’étalon-argent qui devait pré­va­loir.

Ce fut aussi, évidemment, la période de la montée du capi­ta­lisme, de la révo­lu­tion indus­trielle, de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, etc. Ce que j’essaie de faire ici n’est pas de nier leur impor­tance, mais de four­nir un cadre pour voir de tels évènements fami­liers dans un contexte moins fami­lier. Cela rend plus facile, par exem­ple, la détec­tion des liens entre la guerre, le capi­ta­lisme et l’escla­vage. L’ins­ti­tu­tion du tra­vail sala­rié, par exem­ple, a his­to­ri­que­ment émergé à l’inté­rieur de celle de l’escla­vage (les pre­miers contrats de salaire que nous connais­sons, de la Grèce au Cités-États malai­sien­nes, étaient de fait des loca­tions d’escla­ves), et elle a tendu, his­to­ri­que­ment, a être inti­me­ment liée à diver­ses formes d’escla­vage pour dette [debt peo­nage] – comme elle l’est en fait encore aujourd’hui. Le fait que nous ayons moulé de telles ins­ti­tu­tions dans un lan­gage de liberté ne veut pas dire que ce que nous conce­vons main­te­nant comme liberté économique ne repose pas au final sur une logi­que qui, pen­dant la majeure partie de l’his­toire humaine, a été consi­dé­rée comme la véri­ta­ble essence de l’escla­vage.

IV. Période contem­po­raine (1971 et après).

L’empire de la dette.

JPEG - 179.6 ko

On peut dire que la période actuelle a com­mencé le 15 août 1971, quand le pré­si­dent des États-Unis Richard Nixon a offi­ciel­le­ment sus­pendu la conver­ti­bi­lité du dollar en or et effec­ti­ve­ment créé les régi­mes actuels de devi­ses flot­tan­tes. Nous sommes retour­nés, de toute façon, à un âge d’argent vir­tuel, dans lequel les achats du consom­ma­teur dans les pays riches impli­quent rare­ment ne serait-ce que de la mon­naie-papier, et les économies natio­na­les sont lar­ge­ment tirée par la dette de consom­ma­tion [consu­mer debt]. C’est dans ce contexte que nous pou­vons parler de « finan­cia­ri­sa­tion » du capi­tal, par quoi la spé­cu­la­tion sur les devi­ses et les ins­tru­ments finan­ciers devient un domaine en elle-même, déta­ché de toute rela­tion immé­diate avec la pro­duc­tion ou même le com­merce. Ceci est évidemment le sec­teur qui est entré en crise aujourd’hui.

Que pou­vons-nous dire à propos de cette nou­velle période ? Jusqu’ici, très très peu de choses. Trente ou qua­rante ans ne sont rien aux termes de l’échelle à laquelle nous avons eu affaire. Clairement, cette période vient tout juste de com­men­cer. Ceci dit, l’ana­lyse qui suit, aussi gros­sière soit-elle, nous permet quand même de com­men­cer à faire quel­que sug­ges­tions infor­mées.

Historiquement, comme nous l’avons vu, l’âge de la mon­naie vir­tuelle, de crédit, a aussi impli­qué la créa­tion, d’une sorte ou d’une autre, d’ins­ti­tu­tion géné­rale – la royauté sacrée méso­po­ta­mienne, le jubilé mosaï­que, la Charia ou la loi canon – qui met­tait en place des contrô­les sur les consé­quen­ces socia­les poten­tiel­le­ment catas­tro­phi­ques de la dette. Presque inva­ria­ble­ment, elles impli­quaient des ins­ti­tu­tions (habi­tuel­le­ment pas tout à fait conco­mi­tan­tes à l’État, habi­tuel­le­ment plus gran­des) pour pro­té­ger les débi­teurs [deb­tors]. Jusqu’ici le mou­ve­ment a cette fois-ci été dans l’autre sens : à partir des années 80, nous avons com­mencé à voir la créa­tion du pre­mier sys­tème admi­nis­tra­tif pla­né­taire effec­tif, opé­rant à tra­vers le FMI, la Banque Mondiale, les cor­po­ra­tions et les autres ins­ti­tu­tions finan­ciè­res, lar­ge­ment dans le but de pro­té­ger les inté­rêts des cré­di­teurs. Cependant, cet appa­reil a été très rapi­de­ment mis en crise, d’abord par le déve­lop­pe­ment très rapide des mou­ve­ments sociaux glo­baux (le mou­ve­ment alter-mon­dia­liste), qui a effec­ti­ve­ment détruit l’auto­rité morale des ins­ti­tu­tions comme le FMI et laissé beau­coup d’entre eux proche de la ban­que­route, et main­te­nant par la crise ban­caire actuelle et l’effon­dre­ment économique global. Alors que la nou­velle période d’argent vir­tuel vient tout juste de com­men­cer et que les consé­quen­ces à long terme sont encore entiè­re­ment indis­tinc­tes, nous pou­vons déjà dire deux ou trois choses. La pre­mière est que le mou­ve­ment vers l’argent vir­tuel n’est pas en lui-même, néces­sai­re­ment, un effet insi­dieux du capi­ta­lisme. En fait, il pour­rait bien signi­fier exac­te­ment le contraire. Durant la majeure partie de l’his­toire humaine, les sys­tè­mes d’argent vir­tuel furent conçus et régu­lés pour s’assu­rer que rien de tel que le capi­ta­lisme ne puisse jamais émerger – pour le moins, pas tel qu’il appa­raît dans sa forme pré­sente, avec la majo­rité de la popu­la­tion mon­diale placée dans une condi­tion qui, dans bien d’autres pério­des his­to­ri­ques, aurait été consi­déré comme équivalente à l’escla­vage. Le deuxième argu­ment consiste à sou­li­gner le rôle abso­lu­ment cru­cial de la vio­lence dans la défi­ni­tion des termes mêmes avec les­quels nous ima­gi­nons à la fois « la société » et « les mar­chés » – en fait, beau­coup de nos idées les plus élémentaires de la liberté. Un monde moins entiè­re­ment impré­gné de vio­lence com­men­ce­rait rapi­de­ment à déve­lop­per d’autres ins­ti­tu­tions. Finalement, réflé­chir à la dette en dehors de la double cami­sole intel­lec­tuelle de l’État et du marché ouvre des pos­si­bi­li­tés exci­tan­tes. Par exem­ple, nous pou­vons nous deman­der : dans une société dans laquelle cette fon­da­tion de vio­lence aurait fina­le­ment été arra­chée, qu’est-ce, exac­te­ment, que des hommes et des femmes libres devraient les uns aux autres ? Quelle sorte de pro­mes­ses et d’enga­ge­ments [com­mit­ments] devraient-ils se faire ?

JPEG - 12.3 ko
pyramide du capitalisme moderne

Espérons que tout le monde sera un jour en posi­tion de com­men­cer à poser de telles ques­tions. Par les temps qui cou­rent, on ne sait jamais [at times likes this, you never know].

P.-S.

traduit par hocus

Portfolio

ramenez vos morts ama-gi pyramide de l'ancien capitalisme pyramide du capitalisme moderne

Notes

[1] Note du traducteur : La notion anglaise de « bullion » n’a pas, je crois, de traduction exacte en français. Si j’ai bien compris, le mot peut désigner à la fois les lingots concrets, mais aussi de manière plus générale et abstraite la monnaie sous forme métallique, ou de manière encore plus générale encore, les métaux précieux comme l’or et l’argent. Je choisis donc de traduire dans ce texte « bullion » par « les lingots », ce qu’il faut donc comprendre non seulement comme des lingots concrets, mais aussi plus généralement comme les métaux précieux utilisés comme monnaie-marchandise en général.

[2] Geoffrey W. Gardiner, « The Primacy of Trade Debts in the Development of Money », in Randall Wray (ed.), Credit and State Theories of Money : The Contributions of A. Mitchell Innes, Cheltenham : Elgar, 2004, p.134.

[3] La formule « Âge axial » a été au départ créée par Karl Jaspers pour décrire la période relativement brève entre 800 av. JC et 200 ap. JC dans laquelle, croyait-il, toutes les principales traditions philosophiques qui nous sont familières aujourd’hui ont surgi simultanément en Chine, en Inde, et dans l’est méditerranéen. Ici, je l’utilise dans le sens plus large de Lewis Mumford comme la période qui a vu la naissance de toutes les religions mondiales, s’étendant en gros du temps de Zoroastre à celui de Mahomet.

[4] Ici je relègue tout ce qui est en général appelé les « âges sombres » en Europe à la période précédente, caractérisée par le militarisme prédateur et l’importance des lingots (bullion) qui en découle : les raids vikings, et la célèbre extraction du danegeld en Angleterre dans les années 800, peuvent être vus comme une des dernières manifestations d’un âge où le militarisme prédateur allaient main dans la main avec les amas de lingots d’or et d’argent.

[5] Le mythe du troc et les théories de l’argent comme marchandise [commodity theories of money] furent évidemment développées dans cette période.

Proposer un complément d'infos

modération à priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici


Dans les prochains jours :

jeudi 17 mai


samedi 19 mai

Infos locales

  • Résistances et solidarités internationales

    Projection-débat sur les mouvements sociaux au Chili

    L’asso­cia­tion « Chilenos en Rennes » débar­que à Lyon, et vous invite à une pro­jec­tion-débat, le diman­che 20 mai à 19h30, au bar De l’Autre CôTé du PonT.

  • Expression - contre-culture

    Soirée de Lancement de la revue Volée de plomb

    Le groupe « Retour de mani­velle » vous invite au lan­ce­ment de sa revue :
    Ce numéro ques­tionne les pos­si­bi­li­tés d’auto­no­mie dans une société tech­no­lo­gi­que­ment assis­tée, à tra­vers la réap­pro­pria­tion des savoir-faire et notam­ment ceux qui relè­vent de l’impri­me­rie :

  • Expression - contre-culture

    Luttes, une exposition de Papy@rt au Lavoir Public

    Du 12 mai au 4 juin 2012, Le cri de l’encre hors les murs
    Au Lavoir Public, 4 impasse Flesselles, Lyon 1er pré­sente LUTTES, Une expo­si­tion de Papy@rt

  • Ecologie - nucléaire - Alternatives

    Rencontres Désobeissance civile et Clown activisme à Décines

    Après la jour­née « j’art dîne » de mer­credi, le repas de quar­tier du jeudi, ce wee­kend des 19 et 20 mai sera placé sous le signe de l’acti­visme...
    Le pro­gramme sera défini le samedi matin en fonc­tion des par­ti­ci­pan­tEs.

  • Résistances et solidarités internationales

    Rassemblement en soutien à Elvis

    Rassemblement le 23 mai 2012 à 18h 30 en sou­tien à un étudiant sans-papiers

  • Fêtes - Festivals - Vie du mouvement

    Bar de la CNT

    Bar de la CNT tous les jeudis soirs


12 mai

  • Infos

    A écouter : des nouvelles de la grève étudiante au Quebec

    Au Québec les étudiantes et les étudiants sont en grève depuis 3 mois contre un projet de hausse des frais d’ins­crip­tion. Entretien audio d’une ving­taine de minu­tes avec Carlo, acti­viste de Montréal.

  • Infos

    Commémoration des massacres du 08 mai 1945

    Le 08 mai 1945 l’armée fran­çaise mas­sa­crait des dizai­nes de mil­liers d’Algériens dans le Constantinois. Ce mardi 08 mai plu­sieurs dizai­nes de per­son­nes se sont réu­nies pour une com­mé­mo­ra­tion place Gabriel Péri dans le 07e arron­dis­se­ment. Quelques sons pio­chés là-bas à écouter sur rebel­lyon.info

  • Résistances et solidarités internationales

    URGENCE ! Soutien aux 2 000 prisonniers politiques palestiniens en grève de la faim

    Depuis le 17 avril, 2000 pri­son­nier(e)s pales­ti­nien(ne)s mènent une grève de la faim. Tout comme près de 800 000 pales­ti­niens qui ont connu les pri­sons israé­lien­nes depuis 1967 - soit un pales­ti­nien sur trois ! - le seul crime de ces pri­son­nier(e)s est d’avoir résisté à la colo­ni­sa­tion pour l’appli­ca­tion du droit : la fin de l’occu­pa­tion et le droit au retour des réfu­giés.

  • Fêtes - Festivals - Vie du mouvement

    Free surprise party en soutien à la caisse de solidarité

    Samedi 12 mai dès 22h à Lyon 7e.

  • Fêtes - Festivals - Vie du mouvement

    Festival « Un autre monde » à Montluel

    Au pro­gramme du Festival Un Autre Monde 2012, retrou­vez le Tram Des Balkans à la salle poly­va­lente à Montluel toute la jour­née du samedi 12 mai.

  • Infos

    Soirée de soutien à l'entarteur de Raffarin

    Soirée de sou­tien pour l’entar­teur qui pas­sera devant le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Lyon le 30 mai 2012 pour « Violences avec arme en l’espèce ». Samedi 12 mai à la Coopérative du Zèbre avec pro­jec­tions et concert à partir de 19h


10 mai


8 mai


> Accéder aux archives