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"Fragments d’un discours amoureux", l’amoureux est un fou comme les autres

Lorsque l’on s’intéresse à la question de l’amour il n’est pas rare qu’on croise la route du philosophe Roland Barthes. Si à la lecture de son essai sur la question, Fragments d’un discours amoureux (1977), certains estiment la vision de l’amour qu’il propose particulièrement pessimiste, le texte qui suit tente au contraire de montrer que perce sous l’amoureux de Barthes une figure libératrice. Il y a, chez lui, dans l’amour une invitation certaine au dépassement, des pistes pour qui cherche à construire avec les autres des rapports plus riches.

« Il n’existe pas d’être capable d’aimer un autre être tel qu’il est. On demande des modifications, car on n’aime jamais qu’un fantôme. Ce qui est réel ne peut être désiré, car il est réel. Je t’adore... mais ce nez, mais cet habit que vous avez...
Peut-être le comble de l’amour partagé consiste dans la fureur de se transformer l’un l’autre, de s’embellir l’un l’autre dans un acte qui devient comparable à un acte artiste, - et comme celui-ci, qui excite je ne sais quelle source de l’infini personnel. »

Paul Valéry, Tel quel (1941)

En 1977, Roland Barthes, déjà figure importante de la linguistique, publie ces Fragments d’un discours amoureux. Ce livre se présente sous la forme d’entrées qui chacune illustre un événement archétypal de l’expérience amoureuse. C’est un inventaire d’expériences à partir des différents discours que l’amoureux peut être amené à prononcer : « Je suis l’amoureux qui dit... ». Le livre est autant une fidèle expression d’un ensemble d’expériences de langage sur les sentiments que chacun peut être à un moment où l’autre amené à affronter, qu’un acte de pur performativité sur le sentiment amoureux.

Cet austère universitaire brillamment subversif décrit une partie des sensations produites par le discours amoureux d’une manière qui peut rappeler le travail de Jean Genet. Comme chez Genet, c’est sous les aspects d’une langue aux codes impeccablement maîtrisés que se présente le projet subversif de l’auteur. De cet ensemble d’expériences de l’aliénation amoureuse on voit émerger un pari libérateur : l’amour ici n’est plus cet ensemble de signes qui proclame en chaque instant une fidélité sclérosée, il devient bien plutôt la célébration de processus collectifs.

Ce que nous dit ce livre de l’être-amoureux ce n’est pas tant, comme chez Valéry, qu’il est « fureur de se transformer l’un l’autre  ». C’est à travers la multitude d’entrées de son abécédaire que Barthes, en saisissant, avec son style si particulier, ces expériences amoureuses et le corpus idéologique d’un même geste, nous livre le sens de ces transformations qui s’opèrent chez l’amoureux. Chez Barthes, l’amoureux c’est celui qui se projette dans l’être aimé jusqu’à la psychose. Parce que chez lui, l’amour c’est un rapport d’ordre compulsif à son objet. L’angoisse de l’attente qu’il décrie (p. 47), c’est ce moment où, obsédé par l’autre, je me surprends à ne plus exister que comme objet de l’histoire de l’être aimé. C’est dans ce sentiment de dévotion à l’autre que se trouve la figure de l’amoureux de ces Fragments. Parce que l’amoureux produit ici, à partir de chaque rencontre avec l’être aimé, un monde surchargé de signes. Chaque contact est l’occasion des spéculations les plus folles. Les gestes du quotidien, les petites humeurs deviennent des objets d’interprétation inépuisable. Les moments en compagnie de l’autre sont vécus comme sous extase. Chaque chose y prend des proportions démesurées.

A ce point c’est une disposition d’esprit vis-à-vis de l’être aimé qui reconfigure le sens des actes : on produit un sens aux gestes les plus anodins. C’est dans le rapport à l’autre que mes actes prennent sens, jamais en dehors.

En même temps qu’il ne faut pas perdre de vue que cette figure de l’amoureux est d’abord celle d’un Barthes de chair et de sang, on ne peut que s’émerveiller face à cette manière si sensible de saisir ces bribes de discours. Au gré de ces pages, on redécouvre certaines de nos propres émotions, nos expériences se placent soudain dans une exigence forte de l’amour.

Ainsi, l’amour chez Barthes n’existe pas dans le cadre étriqué du couple, car le couple, lui, il sait. L’amoureux doute de tout. Chaque instant avec l’autre devient presque miraculeux, car si l’amoureux attend l’autre avec une telle angoisse c’est qu’il n’est persuadé que d’une seule chose : l’autre pourrait se détourner de lui. Car c’est un dieu que j’encense en l’autre (p. 162). Et je le sais, à tout instant, en lui le charme pourrait se rompre. C’est le « petit point sur le nez »(p. 33), ce détail infime qui me laisse voir en l’autre la figure de ce que je méprise. Car au moment où l’autre me perçoit comme je suis, il ne restera plus que cette vision avilie de moi. C’est le sentiment violent que produit la vision de l’être aimé dans une position servile qui me libère de l’illusion de fusion. C’est cette déchéance que craint en chaque instant l’amoureux. C’est la peur de cette déchéance qui le pousse aux actes les plus radicaux. Finalement, si chez Barthes le couple est en dehors de l’amour c’est parce qu’il met lentement fin à toutes les incertitudes. Les routines, qui sont des comportements réflexe liés à la répétition d’un événement, sont incompatibles avec la fascination compulsive de l’amoureux.

Robin, personnage qui tire les ficelles tout au long du "Roi Carotte", nous l’affirme « car la beauté que l’on admire n’est celle pas que l’on a déjà », c’est bien ce sentiment de possession que crée les routines et qui fini lentement par tuer l’incertitude, et avec elle l’amour.

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Face au tumulte de sensations que produit le sentiment amoureux, le couple semblerait être un havre. Un lieu où les pauvres anciens-amoureux se reposent après tant de fureur. Dans ce cadre, prendre soin de l’amour c’est prendre soin de ne jamais risquer de produire une image alliénée de l’autre. Puisque je suis captif, je ne saurais être aussi le geôlier. Il oppose le projet d’être amoureux et celui d’aimer (p. 147) : la volonté de «  saisir, farouchement » et celle de « donner, activement ». Réussir à maintenir cette dialectique, c’est rejoindre « la classe de grandes Amoureuses, des Suffisamment Bonnes ». Maintenir cet état de confortable aliénation qui m’étreint violemment c’est maintenir vivante l’incertitude. C’est dans une attention à ne jamais penser que les faveurs de l’autre me sont acquises, que se trouve l’exigence amoureuse chez Barthes. Car avec la disparition du doute, l’amour y apparaît pour ce qu’il est, l’admiration d’une idole, d’un faux dieu. Il ne nous reste alors plus comme choix que la fuite - la rupture - ou la soumission à la routine - le couple -.

En acceptant l’amour comme étant d’abord l’amour de l’image que l’autre projette sur mon esprit, Barthes nous incite sûrement à comprendre l’amour sous l’angle de la fidélité à la promesse d’être fidèle plus qu’à l’objet de cette fidélité. Aimer longtemps n’est plus dans ce récit le fruit d’une capacité à rester le même - issu de la vision classique de l’amour - mais plutôt celui de changer par l’exigence de l’être aimé. « La peur de cette honte (la honte pour l’autre), retenait les amants grecs dans la voie du Bien », chacun « devant surveiller sa propre image sous le regard de l’autre » nous dit Barthes. C’est dans cette logique que réside tout l’enthousiasme de l’amour chez lui, car c’est finalement un sentiment qui invite non plus à écraser le foisonnement des sensations qui traversent mon corps, mais plutôt à le célébrer comme une invitation au dépassement.

Il n’est plus question de créer un sentiment dont la valeur serait perçue à l’aune de sa capacité à durer toujours. Si ici il y a un toujours, c’est celui du doute. Ici il n’y a aucun arrangement, aucun en dehors. Si je veux rester dans la course je suis contraint à poursuivre sans cesse l’idole que l’être aimé a produit à partir de moi, il court lui aussi après l’idole que j’ai produit à partir de lui - mais ça bien sûr je l’ignore ou je fais mine de l’ignorer. Ici il n’y a donc aucun « ils » qui vécurent heureux pour toujours, il y a des jours pleins de la volonté d’être sans cesse à la hauteur du regard halluciné de l’autre. Nul bonheur béat et pantouflard, mais plutôt le bouillonnement quotidien d’une vie intense.

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Finalement, c’est ici que se trouve tout le tragique de l’amoureux, chaque entrée de l’imagier témoigne d’une volonté farouche d’appropriation de l’autre. Le langage que tient l’amoureux sur la situation le maintient dans l’être-amoureux. Et on voit là toute sa folie lorsque chaque action est tournée vers l’espoir que l’autre viendra cette fois encore, comme il est venu toutes les autres fois. Chaque fois que l’autre répond trop bien à mon attente, il creuse un peu plus la tombe de mon amour. Bien sûr, l’amoureux ici ne pourrait imaginer ne pas se montrer, se donner l’air détaché. Décevoir l’être aimé, même pour ménager son désenchantement, est en dehors de l’essence de l’amoureux. Il faudrait qu’il commence à aimer pour sortir de son être-amoureux. Pour notre amoureux, l’histoire est une tragédie où chacun de ces actes est un pas de plus vers le désenchantement.

Si l’amour devient ici un puissant outil au service du foisonnement chaotique de la vie c’est qu’il devient une invitation continue à lutter contre ce qu’il produit chez le sujet amoureux. C’est dans l’équilibre entre la volonté de Possession et l’absence de cette possession effective, entre la volonté de fusion et son absence que perdure la fascination pour l’être aimée. C’est dans cette toute petite distinction entre l’être-amoureux et l’aimé que réside la portée émancipatrice de cette approche. Finalement, si la folie de cet amoureux qui parle nous agace c’est que, tourné vers ses propres délires, il oblitère toutes les possibilités que l’on voit paraître au gré des situations. L’élan vers l’autre - cette pulsion altruiste - à l’origine du sentiment amoureux se referme sur lui-même en une affirmation individualiste.

P.-S.

Amours chez riseup.net

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