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Aperçu sur de bien vives flammes algériennes

Publié le 5 décembre 2008

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1 complément d'info

Depuis l’été 2008, l’État algé­rien n’en peut plus de déblo­quer de nou­veaux fonds pour sa police : achat de 20.000 matra­ques, plus de 200 bus de trans­ports de trou­pes, plu­sieurs engins anti­bar­ri­ca­des ou équipés de lances à eau – et embau­che de 15.000 nou­veaux flics au plus vite. Nouvelle menace ter­ro­riste ? Non, tous ces équipements sont des­ti­nés à la sec­tion anti-émeutes de la Direction géné­rale de la sûreté natio­nale. [1]

Par ailleurs, le gou­ver­ne­ment, crai­gnant « un risque d’émeute géné­ra­li­sée », sub­ven­tionne à hau­teur de plu­sieurs dizai­nes de mil­liards de dhi­rams par an « les pro­duits de large consom­ma­tion, pour réduire les effets de l’infla­tion sur la vie quo­ti­dienne des Algériens ». Autre détail crous­tillant de l’actua­lité récente (en tout cas plus qu’une réforme de la Constitution) : « les milieux d’affai­res algé­riens et étrangers se pré­pa­rent également à de telles éventualités. Plusieurs entre­pri­ses auraient déjà mis en place des plans pour pro­té­ger leurs biens des pilla­ges en cas de vio­len­ces popu­lai­res. » [2]

Bigre, que se passe-t-il en Algérie ? Du peu d’infor­ma­tions (évidemment) qui arri­vent de ce côté-ci de la Méditerranée, on entend par­fois que depuis plus d’un an, seraient enre­gis­trées en moyenne deux - trois émeutes ou autres formes de colè­res popu­lai­res (notam­ment des blo­ca­ges de routes)… par jour en Algérie – seule la Chine fait aussi bien en ce moment !

Parmi celles que les médias n’ont pas pu taire, parce qu’elles ont concerné des cen­tai­nes de per­son­nes, parce qu’elles ont duré au moins deux jours, et que les dégâts ont été « spec­ta­cu­lai­res » : Timimoun (sud) en février, Ghardaïa en mars, Chlef, Gdyel (vers Oran) et Tiaret en avril, Ksar El Boukhari (90 km au sud d’Alger), Berriane et Oran en mai, Berriane à nou­veau en juillet, Annaba et M’sila en août, plu­sieurs vil­la­ges autour de Tizi-Ouzou et Tissemsilt en sep­tem­bre, encore Annaba en octo­bre, Meftah en novem­bre… du lit­to­ral nord den­sé­ment peuplé aux régions du sud quasi-déser­ti­ques, de l’est à l’ouest, ce sont tant des gran­des villes (à l’excep­tion nota­ble, cette der­nière année, de Alger – ville trop fli­quée ?) que d’innom­bra­bles bleds qui connais­sent les joies de la révolte.

La relé­ga­tion en deuxième divi­sion du club de foot d’Oran [3] ; la ges­tion d’incen­dies détrui­sant des champs entiers d’oli­viers et d’arbres frui­tiers en Kabylie ; une demande col­lec­tive d’attri­bu­tion de locaux pour pou­voir tra­vailler (Gdyel) ; sept corps de har­ra­gas repê­chés au large de Tiaret ; la déci­sion de fer­me­ture du marché infor­mel suivie de la vic­toire de l’équipe locale de foot à Ksar el-Boukhari ; la ven­geance contre un riche pro­prié­taire d’hôtel et ses vigi­les à Sidi Aïssa (M’Sila) ; la cou­pure d’eau ou l’aug­men­ta­tion du prix de la patate de trop ; etc. : peu impor­tent les « déto­na­teurs », pourvu que tout soit pré­texte à une saine émulation de rages col­lec­ti­ves. Et les com­muns de ces belles émotions nous par­lent par­ti­cu­liè­re­ment : à chaque fois ce sont les édifices du pou­voir, local ou natio­nal, qui sont atta­qués, sièges des wilayas (pré­fec­tu­res), daïras (sous-pré­fec­tu­res) ou des Assemblées popu­lai­res com­mu­na­les, tri­bu­naux et bâti­ments d’entre­pri­ses natio­na­li­sées (ban­ques, poste, hydro­car­bu­res…) – mais aussi chaque bureau d’entre­prise privée est poten­tiel­le­ment une cible de choix, et les maga­sins voient régu­liè­re­ment leurs vitri­nes tomber et les mar­chan­di­ses s’envo­ler (pilla­ges mas­sifs à Annaba le 13 octo­bre).

Nous n’aurons que ce que nous pren­drons. Également, la pra­ti­que mas­sive et quasi-sys­té­ma­ti­que du bar­rage rou­tier confirme que le blo­cage des flux reste une valeur sûre contre le train-train de la société.

Côté flics, comme tou­jours char­gés de pro­té­ger le vieux monde, ils sont sou­vent débor­dés (c’est-à-dire moins rapi­des), en tout cas de nom­breux ren­forts sont tou­jours néces­sai­res pour le-retour-à-la-nor­male. Si l’épreuve exis­tait pour le CIO, l’équipe d’Algérie serait cer­tai­ne­ment cham­pionne du monde de caillas­sage. La paix sociale est défi­ni­ti­ve­ment assé­née quel­ques jours ou quel­ques semai­nes après « les ter­ri­bles scènes de vio­lence » par les coups de mar­teau réson­nant sur les bureaux des juges : depuis un an, ce sont plu­sieurs cen­tai­nes d’émeutiers qui ont été engeô­lés. Mais la soli­da­rité ren­force, normal, les accès de rage et la libé­ra­tion des déte­nus sti­mule admi­ra­ble­ment famil­les, pro­ches, voi­sins : mani­fes­ta­tions, occu­pa­tions de tri­bu­naux, assem­blées sur les places publi­ques…

Revenons, par exem­ple, sur les « événements » de Chlef (ville de 180.000 habi­tants située à 200 km à l’ouest d’Alger) – non pas pour en faire une émeute « meilleure » qu’une autre (y aurait-il de mau­vai­ses émeutes ?), hein.

Le 27 avril 2008, devait com­pa­raî­tre au tri­bu­nal le pré­si­dent de l’asso­cia­tion des sinis­trés d’un séïsme de… 1980 (Chlef est dans une région for­te­ment sis­mi­que), suite à une plainte du wali (le préfet) pour dif­fa­ma­tion : l’asso­cia­tion avait pro­testé contre l’annu­la­tion d’une aide, pour­tant déci­dée dans une loi de 2007, por­tant sur la recons­truc­tion de loge­ments « en dur » en rem­pla­ce­ment de 27.000 pré­fa­bri­qués – que les gen­dar­mes ont com­mencé à détruire avant même le début des tra­vaux. Dès l’aube, les accès au tri­bu­nal sont blo­qués par des flics, il n’en fal­lait pas plus aux cen­tai­nes de per­son­nes venues assis­ter au procès pour faire explo­ser de beaux accès de rage – qui n’en aurait pas fait autant ?

D’abord aux alen­tours du tri­bu­nal, rapi­de­ment dans tout le centre ville, ensuite (jusque vers 22h) dans la plu­part des quar­tiers. Caillassage vigou­reux des faça­des vitrées des sièges d’Algérie Poste (dont la recette se vola­ti­lise), d’Algérie Télécom, de l’APC (Assemblée popu­laire com­mu­nale), du musée de la ville, de la banque du Golfe Arabe, de la gare, les détrui­sant de fond en comble. La Direction des mines et de l’indus­trie, un bureau de poste et la biblio­thè­que muni­ci­pale sont tota­le­ment incen­diés. Le siège de la faculté de droit sac­cagé. Les bureaux de la Banque exté­rieure d’Algérie dévas­tés – et pillés, natu­rel­le­ment. Sans parler des voi­tu­res, des lam­pa­dai­res et autres éléments de mobi­lier urbain. Les atta­ques des bâti­ments de la wilaya et de la daïra ont été repous­sées par les forces anti-émeutes arri­vées assez rapi­de­ment en ren­forts de plu­sieurs autres wilayas, notam­ment d’Alger. On parle le soir de plu­sieurs dizai­nes de bles­sés (dans les deux camps) et d’une cen­taine d’arres­ta­tions.

Le len­de­main, ça repart de plus belle après le pre­mier café, pier­res contre lacrymo : ras­sem­blés dans dif­fé­rents coins de la rue prin­ci­pale de la ville, des dizai­nes de jeunes se sont atta­qués pen­dant plu­sieurs heures aux poli­ciers qui ten­taient de les empê­cher de s’appro­cher des ins­ti­tu­tions publi­ques. « Nous n’arrê­te­rons pas avant le départ du wali », décla­rent des jeunes sur­chauf­fés. Les affron­te­ments ont conti­nué dans la plu­part des quar­tiers de la ville, ainsi que dans des villes et vil­la­ges voi­sins, dont Chettia à une dizaine de kilo­mè­tres : les établissements sco­lai­res, l’agence des PTT et la direc­tion des impôts y ont reçu une visite mémo­ra­ble des émeutiers. La route natio­nale a été blo­quée toute la jour­née par des bar­ri­ca­des enflam­mées. Bilan de la jour­née : encore des arres­ta­tions - entre une cen­taine et 500 selon les sour­ces.

Le 29 avril, alors qu’à Chlef les forces de l’ordre repren­nent le contrôle l’espace, troi­sième jour d’affron­te­ments à Chettia : nou­veaux blo­ca­ges de routes toute la jour­née, et sur­tout le centre ville trans­formé en champ de bataille, il n’est plus ques­tion que d’en décou­dre avec les keufs, aux cris de « libé­ra­tion de tous les déte­nus », « satis­fac­tion de la pla­te­forme de reven­di­ca­tions élaborée par l’asso­cia­tion des sinis­trés de 1980 » et « départ du wali » (qui d’ailleurs a été muté début mai). Le soir, assaillis par des cen­tai­nes d’émeutiers, ce sont les bureaux de la délé­ga­tion régio­nale de Sonelgaz qui par­tent en fumée. Les atta­ques de bâti­ments (plus tard, un labo­ra­toire phar­ma­ceu­ti­que a été pillé) et les escar­mou­ches ne s’arrê­te­ront qu’à l’aube.

Depuis, 87 émeutiers, dont une dizaine arrê­tés plu­sieurs jours après les émeutes, crou­pis­sent en taule en attente d’un procès déjà reporté à deux repri­ses. Et les famil­les et autres pro­ches des déte­nus de main­te­nir la pres­sion sur les auto­ri­tés : occu­pa­tions de bureaux, sit-ins, etc.

Journalistes, socio­lo­gues et autres gens du pou­voir évoquent régu­liè­re­ment des causes qui légi­ti­me­raient ce qui est dési­gné comme une véri­ta­ble « culture de l’émeute » – comme si l’émeute n’était pas fon­da­men­ta­le­ment enne­mie de la culture. Entre autres rai­sons avan­cées par les pré­ten­dus experts de nos vies : l’urba­ni­sa­tion pous­sive et radi­cale du pays (30% en 1960, 80% aujourd’hui), suite à la réforme agraire des seven­ties – et puis, bien entendu, le célé­bris­sime « chô­mage des jeunes » (estimé à 60% chez ces fameux moins-de-trente-ans, qui repré­sen­tent plus de 60% des quel­ques 35 mil­lions d’algé­riens).

Pourtant, il en faut peu pour se rendre compte que certes, jeu­nesse et fougue res­tent sou­vent syno­ny­mes, mais le nombre de bar­ri­ca­des de pneus enflam­més à la moin­dre défaillance de l’appro­vi­sion­ne­ment en électricité ou la tour­nure que prend telle ou telle grève nous confirme que c’est bien l’ensem­ble d’une popu­la­tion qui d’une part n’en peut plus (évidemment, plus per­sonne n’en peut, de ce monde), d’autre part le fait bruyam­ment enten­dre à qui pré­tend nous gou­ver­ner. Hé oui, tant de haine ne s’expli­que jamais vrai­ment, et en tout cas n’est jamais récu­pé­ra­ble (d’ailleurs, il est raris­sime qu’un film ou un bou­quin s’attarde sur ces « faits divers », ce qui est révé­la­teur du consen­sus qui main­tient sur la guerre sociale la chape de plomb de la vic­toire de 1962 contre l’Etat fran­çais colo­ni­sa­teur et de la menace du ter­ro­risme isla­miste). Par contre, le besoin de ven­geance contre chaque expres­sion de hogra est un sti­mu­lant pro­fond, et tel­le­ment ras­sem­bleur, contre toute forme de pou­voir.

Côté grèves et autres « mou­ve­ments sociaux », la période y est pareille­ment ryth­mée de cla­meurs appa­rem­ment de plus en plus fortes : pour ne parler que de « larges mobi­li­sa­tions » récen­tes, depuis le prin­temps 2008 les profs en statut pré­caire, régu­liè­re­ment rejoints par l’ensem­ble des ensei­gnants et des lycéens, alter­nent grèves, grèves de la faim, manifs, ras­sem­ble­ments dont sit-ins devant leur minis­tère, le tout vio­lem­ment réprimé : matra­ques, arres­ta­tions de pré­ten­dus lea­ders, et une fin sys­té­ma­ti­que de non-rece­voir – le tout sous la menace d’une pri­va­ti­sa­tion par­tielle et sour­noise de l’éducation.

Début novem­bre, une grève illi­mi­tée des 50.000 étudiants de Sétif pour récla­mer des « moyens » (dans le contexte d’une réforme LMD en cours) et trois jours de grève natio­nale dans la fonc­tion publi­que vien­nent rajou­ter une couche au gro­gne­ment ambiant. Toujours en novem­bre, les syn­di­cats auto­no­mes de dockers débrayent plu­sieurs jours pour dénon­cer la conces­sion des ports d’Alger et de Djendjen à une mul­ti­na­tio­nale émirienne. Mais aussi, tout au long de l’année, se sont agités les per­son­nels de santé, les vété­ri­nai­res, des sala­riés des hydro­car­bu­res, des tra­vailleurs du BTP (sou­vent en butte avec leurs patrons chi­nois, qui les met­tent en concur­rence avec des ouvriers chi­nois) – bref, un peu de fraî­cheur aussi du côté des luttes de sala­riés, malgré un enca­dre­ment syn­di­cal assez strict (en tran­si­tion, tou­jours, dans le cadre d’une rela­tive rup­ture avec le modèle du syn­di­cat unique – l’UGTA) : mais la coges­tion n’est pas encore au point, il reste quel­ques brè­ches dans les­quel­les déve­lop­per des espa­ces auto­no­mes de luttes.

Lorsque l’on parle de révolte, cette vive colère dif­fuse à l’échelle d’un ter­ri­toire aussi vaste, il n’est pas déter­mi­nant, mais pas non plus anec­do­ti­que, d’évoquer la situa­tion et l’évolution socio-économique d’un tel pays : les gron­de­ments des foules énervées nous par­lent aussi des sales maniè­res dont le capi­tal maî­trise, plus ou moins bien, sa repro­duc­tion, aux­quel­les elles résis­tent acti­ve­ment.

Ce pays, dési­gné comme un modèle de crois­sance économique (+5% chaque année en moyenne depuis 2002), vit aussi à l’heure de la mise en place, à marche forcée, de l’Union pour la Méditerranée (malgré les réti­cen­ces de Bouteflika liées à la pré­sence d’Israël dans cette belle « union » en concur­rence directe avec le projet états-unien de Grand Moyen Orient, sans parler de l’amitié « his­to­ri­que » sino-algé­rienne : les échanges bila­té­raux ont fait cir­cu­ler quatre mil­liards de dol­lars en 2007). En Espagne, dans les années 1980, il était cou­rant d’enten­dre, pen­dant les gran­des grèves émeutières des ouvriers des sec­teurs indus­triels « en restruc­tu­ra­tion » (notam­ment dans les Asturies ou au Pays basque sud : chan­tiers navals, dockers, …) : « ce n’est pas l’Espagne qui rentre dans la CEE, mais l’Europe qui rentre en Espagne ».

Difficile de ne pas voir dans l’exci­ta­tion des gou­ver­nants et des patrons euro­péens pour cette nou­velle alliance trans­mé­di­ter­ra­néenne cette même pers­pec­tive, de pou­voir encore mieux s’engouf­frer dans de nou­veaux espa­ces – d’autant plus dans un pays aussi riche que l’Algérie, qua­trième pro­duc­teur mon­dial de gaz et qua­tor­zième de pétrole. Et dont, même en cette période de chute libre du prix du baril de pétrole (automne 2008), les énormes réser­ves de liqui­di­tés sem­blent mettre pour le moment hors d’une quel­conque déroute finan­cière.

Alors, le flux inter­na­tio­nal en Algérie, ça donne : un TGV trans­magh­ré­bin pour Alstom, un métro à Alger (Alstom encore) qui sera géré par la RATP, plu­sieurs com­plexes pétro­chi­mi­ques ou sidé­rur­gi­ques avec des par­te­nai­res saou­diens, japo­nais, alle­mands, une des plus gran­des usines du coréen Samsung à Sétif, un viaduc à Constantine réa­lisé par un groupe bré­si­lien, la restruc­tu­ra­tion des infra­struc­tu­res por­tuai­res et fer­ro­viai­res, de nou­veaux gazo­ducs, cen­tra­les électriques et autres équipements pétro­liers, la plus grande unité au monde de des­sa­le­ment d’eau à Mostagadem, treize nou­veaux bar­ra­ges, un pro­gramme de cons­truc­tion d’un mil­lion de loge­ments raflé sur­tout par des entre­pri­ses chi­noi­ses de BTP et, pour 5 mil­liard de dol­lars, la créa­tion à Alger par un groupe émirien du « plus grand parc urbain au monde », le parc Dounya, avec ses-espa­ces-verts-ses-quar­tiers-rési­den­tiels-ses-bureaux-ses-com­mer­ces-ses-cen­tres-de-loi­sirs-et-de-détente, etc.etc.etc.

Pour sûr, s’implan­ter à coups de méga-chan­tiers dans un tel pays signi­fie pour les entre­pri­ses de trou­ver non seu­le­ment d’évidents débou­chés économiques, mais aussi une main d’œuvre abon­dante et sup­po­sée docile (la célè­bre « armée de réserve », c’est plus de 20% de chô­meurs en Algérie). Mais, on l’a vu, c’est quand même mal barré pour les patrons, même si la police veille, s’équipe et se pré­pare…

Et on pense aux belles émeutes de 2004 des plus pau­vres des tra­vailleurs, les Rroms, en Slovaquie deve­nue un des nou­veaux cen­tres indus­triels euro­péens, ou, aujourd’hui, en Roumanie, où les grèves n’en finis­sent plus, que même l’impor­ta­tion d’ouvriers encore moins chers (Philippins, Bangladais, etc.) ne suffit pas à contre­car­rer, dans des sec­teurs aussi struc­tu­rants que l’auto­mo­bile, le tex­tile, la logis­ti­que… [4]

Et oui, la délo­ca­li­sa­tion a sou­vent fait se trou­ver les mana­gers face à des sala­riés autre­ment plus com­bat­tifs qu’en Occident, où les syn­di­cats jouent par­fai­te­ment leur rôle de main­tien de l’ordre des tra­vailleurs. Les fau­bourgs du monde res­tent sou­vent ingou­ver­na­bles.

Et déjà, en quel­ques années, l’Algérie est deve­nue un pays d’immi­gra­tion car, bien sûr, un sans-papier d’ori­gine sub­sa­ha­rienne coûte encore moins cher qu’un chô­meur algé­rien. En 2007, les ser­vi­ces de la Sûreté natio­nale ont arrêté 12.000 per­son­nes entrées illé­ga­le­ment sur le ter­ri­toire algé­rien, dont 7.000 Maliens et 3.000 Nigériens. En 2008, envi­ron 5.000 migrants auraient été expul­sés vers des pays du sud. D’ailleurs, en juin 2008, une loi a été votée, dur­cis­sant les « condi­tions d’entrée, de cir­cu­la­tion et de séjour des étrangers », pré­voyant entre autres le tri­ple­ment du budget des­tiné à « la lutte contre l’immi­gra­tion clan­des­tine », notam­ment pour la cons­truc­tion… de cen­tres de réten­tion. Les mesu­res de dis­sua­sion de l’émigration, quant à elles, se ren­for­cent également, sous la pres­sion de l’Union euro­péenne – et c’est main­te­nant de plu­sieurs mois de prison que peu­vent être condam­nés les har­ra­gas (voire… leurs parents), ces « brû­leurs de papiers » qui ten­tent la grande tra­ver­sée vers le nord, embar­quant à bord de pate­ras de Annaba, Mostaganem… [5]

Car, on ne le répète jamais assez, des sec­teurs entiers de l’économie (BTP, agri­culture, res­tau­ra­tion…) fonc­tion­nent sur l’orga­ni­sa­tion en cas­cade de ces « délo­ca­li­sa­tions sur place » que permet l’emploi de tra­vailleurs sans-papiers. Bien sûr la répres­sion (à haute visée média­ti­que) s’abat à plein régime sur les pau­vres (il s’agit de main­te­nir coûte que coûte une paix sociale qui seule garan­tit le bon fonc­tion­ne­ment de l’économie), mais la belle pro­pa­ga­tion des muti­ne­ries et des incen­dies de cen­tres de réten­tion nous fait chaud au cœur… [6]

L’his­toire remar­qua­ble des pro­tes­ta­tions popu­lai­res algé­rien­nes (depuis le Printemps ber­bère de 1980, la quasi-insur­rec­tion géné­ra­li­sée d’octo­bre 1988, balayée dans le sang – on parle de plus de 500 morts –, le sou­lè­ve­ment en Kabylie au prin­temps 2001, pour ne parler que des pics d’inten­sité de cette longue per­ma­nence de la révolte, qui s’est aussi aigui­sée à Oran en 1982, Annaba en 1983, Laghouat en 1983 et 85, Alger (la Casbah) en 1985, Sétif et Constantine en 1986, Alger et diver­ses villes en 91, en 2004 dans une tren­taine de villes, etc. [7]) ne fait évidemment pas tout : c’est plutôt l’actua­lité des contes­ta­tions dans les États voi­sins qui nous permet d’ima­gi­ner comme l’air du temps est par­ti­cu­liè­re­ment ora­geux.

Au Maroc : depuis le prin­temps der­nier, blo­cage du port de Sidi Ifni par des chô­meurs, manifs, émeutes, envoi de l’armée : plu­sieurs tués et 300 arres­ta­tions (sui­vies de tor­tu­res) le 7 juin 2008 – après quel­ques semai­nes d’accal­mie durant l’été, reprise des affron­te­ments en sep­tem­bre-octo­bre [8] ; mani­fes­ta­tions quasi-quo­ti­dien­nes des étudiants dans les gran­des villes, qui ont vite appris le goût des matra­ques mais qui ont aussi vite appris à se défen­dre, comme à Marrakech le 14 mai où pier­res et cock­tails molo­tov ont plu sur les 1.000 hommes des forces spé­cia­les dépê­chés pour empê­cher une marche vers la pré­si­dence de l’uni­ver­sité (bilan de la jour­née : 800 étudiants raflés, une cen­taine gardée à vue, sept empri­son­nés en attente d’un procès) ; un sit-in contre « la cherté de la vie » (il faut dire que le prix du pain avait aug­menté de 30% la veille) qui se trans­forme en émeute à Sefrou le 23 sep­tem­bre 2007 : 300 bles­sés dont pas mal chez les keufs, la plu­part des bâti­ments publics sac­ca­gés.

Et même en Tunisie, dix mois de ce qu’on appelle une « insur­rec­tion » dans le bassin minier de Gafsa (phos­phate), dur­cis­se­ment de la grève des mineurs mais aussi des étudiants, chô­meurs, « mères de famille » contre « le modèle économique tuni­sien » et vio­lente répres­sion (des syn­di­ca­lis­tes sont même inculpés pour « cons­ti­tu­tion de bandes de mal­fai­teurs »).

En Égypte dif­fu­sion à l’ensem­ble des sec­teurs économiques des luttes des tra­vailleurs du tex­tile (pre­mière acti­vité indus­trielle du pays, après le tou­risme), depuis deux ans main­te­nant : grèves sau­va­ges, occu­pa­tions, manifs, émeutes, et là aussi, répres­sion de plus en plus mas­sive, avec le concours actif des Frères musul­mans patrons de nom­breu­ses usines (plu­sieurs morts, des mil­liers d’arres­ta­tions) ; pour ne pas parler ici de la mul­ti­pli­ca­tion depuis un an des émeutes dites « de la faim », « de l’électricité » ou « du gaz » au Sénégal, Cameroun, Burkina, etc. [9]

Bref, au sud de la Méditerranée, et même si les espa­ces-temps de la révolte sont par­ti­cu­liè­re­ment dis­joints, les clas­ses labo­rieu­ses com­po­sent de fait une réjouis­sante inter­na­tio­nale de clas­ses dan­ge­reu­ses, d’autant plus qu’elle semble par­ti­cu­liè­re­ment tenace et alerte contre les assauts poli­ciers et judi­ciai­res.

C’est dans ces moments d’inten­ses émotions col­lec­ti­ves, que les tra­vailleurs (avec ou sans emploi) s’extir­pent d’un quo­ti­dien par­ti­cu­liè­re­ment apa­thi­que, que les gueux repren­nent le temps de vivre à toute allure. Et le choix déter­miné de l’affron­te­ment est en soi une cri­ti­que en actes de ce monde qui vou­drait régir l’entiè­reté de nos vies – il est par­ti­cu­liè­re­ment revi­go­rant de voir que la rue peut encore être cet espace poli­ti­que si vif, et pas seu­le­ment ce lieu de cir­cu­la­tion si policé où l’on vou­drait nous enfer­mer.
Puissent les flam­mes de l’Algérie et autres ban­lieues mal­fa­mées du monde réchauf­fer nos longs hivers….

Documents joints

Notes

[1] Cela fait écho à la récente présentation de nouvelles techniques anti-émeutes de la police française, lors d’une rencontre européenne sur les « défis des violences urbaines », mi-octobre 2008, à Saint Cyr au mont d’Or, près de Lyon. Nouvelles technologies, augmentation impressionnante des effectifs et petits groupes très mobiles, au menu. Tiens, quelques inquiétudes chez les gouvernants ? Que les récentes démonstrations antiterroristes ne viendraient-elles pas confirmer ?

[2] Les quelques « citations » et les infos proviennent des médias algériens – méfiance, donc. Un portail internet de quotidiens francophones existe : www.presse-dz.com. Les droitsdel’hommistes de www.algeria-watch.org compilent thématiquement un grand nombre d’articles de presse (dossiers « émeutes », « luttes syndicales », « dégradation de la vie sociale », etc.). En France, un universitaire tient à jour une base documentaire (surtout une revue de presse et des vidéos) sur les émeutes dans le monde : http://berthoalain.wordpress.com ; quelques nouvelles du Maghreb aussi dans les « brèves du désordre » recensées sur http://cettesemaine.free.fr.

[3] Suite aux émeutes, le gouvernement prit la décision de replacer le club en première division. Le hooliganisme paye.

[4] Deux articles sur les récentes grèves en Roumanie dans les numéros 125 & 126 (été & automne 2008) de la revue Échanges, dont une partie des textes, consacrés à l’actualité mondiale de la lutte des classes, est disponible sur le site internet www.mondialisme.org.

[5] http://elharraga.wordpress.com est consacré à ce « phénomène ».

[6] Sur les mois de lutte au Centre de Rétention Administrative de Vincennes, des témoignages ont été rassemblés dans le livre Feu au centre de rétention, Libertalia, nov. 2008.

[7] Signalons
- « 1988 : la deuxième guerre d’Algérie », Courant alternatif, n°184, novembre 2008 http://oclibertaire.free.fr/spip.ph... ;
- de Jaime Semprun, Apologie pour l’insurrection algérienne (2001), dont une brochure a été faite, trouvable sur http://infokiosques.net ;
- des textes publiés dans plusieurs Bulletins de la Bibliothèque des émeutes reviennent sur les affrontements dans les années 1990 et 2000, disponibles sur www.bellesemotions.org.

[8] Une « chronologie des émeutes et de la répression subie à Sidi Ifni » a été publiée en juin 2008 : www.mondialisme.org/spip.php ?article1166.

[9] Des infos sur les émeutes « de la faim » qui ont touché une cinquantaine de pays en 2008, ou sur la haute tension en Égypte, encore dans la revue Échanges.

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  • Le 16 mars 2009 à 03:03

    Ce texte a été légèrement retouché (quelques petites erreurs ont été rectifiées) et « augmenté » d’informations plus récentes...

    A lire en ligne et télécharger en PDF ici .

    Bonne lecture,

    et bonne diffusion du texte !


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    Le 27 juillet et le 28 juillet 2010 de 9h00 à 17h00 se tien­dra un sémi­naire sur la créa­tion d’une mon­naie sociale dans le bassin roan­nais animé par Didac Costa du réseau salir del capi­ta­lismo à La Scierie, à Ambierle(42).

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    Un bébé de 8 mois enfermé avec ses parents au CRA de Lyon

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