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L’Insurrection qui vient

Publié le 29 novembre 2008

Maj le 7 décembre 2008

Rien ne manque au triomphe de la civilisation. Ni la terreur politique ni la misère affective.
Ni la stérilité universelle.
Le désert ne peut plus croître : il est partout.
Mais il peut encore s’approfondir.
Devant l’évidence de la catastrophe, il y a ceux qui s’indignent et ceux qui prennent acte, ceux qui dénoncent et ceux qui s’organisent.
Le Comité Invisible est du côté de ceux qui s’organisent.

Sommaire

- Sous quel­que angle...
- Premier cercle
- Deuxième cercle
- Troisième cercle
- Quatrième cercle
- Cinquième cercle
- Sixième cercle
- Septième cercle
- En route !
- Se trou­ver
- S’orga­ni­ser
- Insurrection

Sous quel­que angle...

Sous quel­que angle qu’on le prenne, le pré­sent est sans issue. Ce n’est pas la moin­dre de ses vertus. À ceux qui vou­draient abso­lu­ment espé­rer, il dérobe tout appui. Ceux qui pré­ten­dent déte­nir des solu­tions sont démen­tis dans l’heure. C’est une chose enten­due que tout ne peut aller que de mal en pis. « Le futur n’a plus d’avenir » est la sagesse d’une époque qui en est arri­vée, sous ses airs d’extrême nor­ma­lité, au niveau de cons­cience des pre­miers punks.

La sphère de la repré­sen­ta­tion poli­ti­que se clôt. De gauche à droite, c’est le même néant qui prend des poses de cador ou des airs de vierge, les mêmes têtes de gon­dole qui échangent leurs dis­cours d’après les der­niè­res trou­vailles du ser­vice com­mu­ni­ca­tion. Ceux qui votent encore don­nent l’impres­sion de n’avoir plus d’autre inten­tion que de faire sauter les urnes à force de voter en pure pro­tes­ta­tion. On com­mence à devi­ner que c’est en fait contre le vote lui-même que l’on conti­nue de voter. Rien de ce qui se pré­sente n’est, de loin, à la hau­teur de la situa­tion. Dans son silence même, la popu­la­tion semble infi­ni­ment plus adulte que tous les pan­tins qui se cha­maillent pour la gou­ver­ner. N’importe quel chi­bani de Belleville est plus sage dans ses paro­les qu’aucun de nos soi-disant diri­geants dans toutes ses décla­ra­tions. Le cou­ver­cle de la mar­mite sociale se referme à triple cran tandis qu’à l’inté­rieur la pres­sion ne cesse de monter. Parti d’Argentine, le spec­tre du Que se vayan todos ! com­mence à sérieu­se­ment hanter les têtes diri­gean­tes.

L’incen­die de novem­bre 2005 n’en finit plus de pro­je­ter son ombre sur toutes les cons­cien­ces. Ces pre­miers feux de joie sont le bap­tême d’une décen­nie pleine de pro­mes­ses. Le conte média­ti­que des ban­lieues-contre-la-République, s’il ne manque pas d’effi­ca­cité, manque la vérité. Des foyers ont pris jusque dans les cen­tres-villes, qui ont été métho­di­que­ment tus. Des rues entiè­res de Barcelone ont brûlé en soli­da­rité, sans que nul n’en sache rien que leurs habi­tants. Et il n’est même pas vrai que le pays ait depuis lors cessé de flam­ber. On trouve parmi les inculpés toutes sortes de pro­fils que n’unifie guère que la haine de la société exis­tante, et non l’appar­te­nance de classe, de race ou de quar­tier. L’inédit ne réside pas dans une « révolte des ban­lieues  » qui n’était déjà pas nou­velle en 1980, mais dans la rup­ture avec ses formes établies. Les assaillants n’écoutent plus per­sonne, ni les grands frères ni l’asso­cia­tion locale qui devrait gérer le retour à la nor­male. Aucun SOS Racisme ne pourra plon­ger ses raci­nes can­cé­reu­ses dans cet événement- là, à quoi seules la fati­gue, la fal­si­fi­ca­tion et l’omertà média­ti­ques ont pu fein­dre de mettre un terme. Toute cette série de frap­pes noc­tur­nes, d’atta­ques ano­ny­mes, de des­truc­tions sans phra­ses a eu le mérite d’ouvrir à son maxi­mum la béance entre la poli­ti­que et le poli­ti­que. Nul ne peut hon­nê­te­ment nier la charge d’évidence de cet assaut qui ne for­mu­lait aucune reven­di­ca­tion, aucun mes­sage autre que de menace ; qui n’avait que faire de la poli­ti­que. Il faut être aveu­gle pour ne pas voir tout ce qu’il y a de pure­ment poli­ti­que dans cette néga­tion réso­lue de la poli­ti­que ; ou ne rien connaî­tre aux mou­ve­ments auto­no­mes de la jeu­nesse depuis trente ans. On a brûlé en enfants perdus les pre­miers bibe­lots d’une société qui ne mérite pas plus d’égards que les monu­ments de Paris à la fin de la Semaine san­glante, et qui le sait.

Il n’y aura pas de solu­tion sociale à la situa­tion pré­sente. D’abord parce que le vague agré­gat de milieux, d’ins­ti­tu­tions et de bulles indi­vi­duel­les que l’on appelle par anti­phrase « société » est sans consis­tance, ensuite parce qu’il n’y a plus de lan­gage pour l’expé­rience com­mune. Et l’on ne par­tage pas des riches­ses si l’on ne par­tage pas un lan­gage. Il a fallu un demi-siècle de lutte autour des Lumières pour fondre la pos­si­bi­lité de la Révolution fran­çaise, et un siècle de lutte autour du tra­vail pour accou­cher du redou­ta­ble « État pro­vi­dence  ». Les luttes créent le lan­gage dans lequel se dit le nouvel ordre. Rien de sem­bla­ble aujourd’hui. L’Europe est un conti­nent désar­genté qui va faire en cachette ses cour­ses chez Lidl et voyage en low cost pour encore voya­ger. Aucun des « pro­blè­mes  » qui se for­mu­lent dans le lan­gage social n’y admet de réso­lu­tion. La « ques­tion des retrai­tes », celle de la « pré­ca­rité », des « jeunes » et de leur « vio­lence » ne peu­vent que rester en sus­pens, pen­dant que l’on gère poli­ciè­re­ment les pas­sa­ges à l’acte tou­jours plus sai­sis­sants qu’elles recou­vrent. On n’arri­vera pas à enchan­ter le fait de tor­cher à vil prix des vieillards aban­don­nés des leurs et qui n’ont rien à dire. Ceux qui ont trouvé dans les voies cri­mi­nel­les moins d’humi­lia­tion et plus de béné­fi­ces que dans l’entre­tien de sur­fa­ces ne ren­dront pas leurs armes, et la prison ne leur inculquera pas l’amour de la société. La rage de jouir des hordes de retrai­tés ne sup­por­tera pas à plat ventre des coupes som­bres dans ses rentes men­suel­les, et ne peut que s’exci­ter davan­tage devant le refus du tra­vail d’une large frac­tion de la jeu­nesse. Pour finir, aucun revenu garanti accordé au len­de­main d’un quasi-sou­lè­ve­ment ne posera les bases d’un nou­veau New Deal, d’un nou­veau pacte, d’une nou­velle paix. Le sen­ti­ment social s’est bien trop évaporé pour cela.
En fait de solu­tion, la pres­sion pour que rien ne se passe, et avec elle le qua­drillage poli­cier du ter­ri­toire, ne vont cesser de s’accen­tuer. Le drone qui, de l’aveu même de la police, a sur­volé le 14 juillet der­nier la Seine-Saint-Denis des­sine le futur en cou­leurs plus fran­ches que toutes les brumes huma­nis­tes. Que l’on ait pris le soin de pré­ci­ser qu’il n’était pas armé énonce assez clai­re­ment dans quelle voie nous sommes enga­gés. Le ter­ri­toire sera découpé en zones tou­jours plus étanches. Des auto­rou­tes pla­cées en bor­dure d’un « quar­tier sen­si­ble  » font un mur invi­si­ble et tout à fait à même de le sépa­rer des zones pavillon­nai­res. Quoi qu’en pen­sent les bonnes âmes répu­bli­cai­nes, la ges­tion des quar­tiers « par com­mu­nauté » est de noto­riété la plus opé­rante. Les por­tions pure­ment métro­po­li­tai­nes du ter­ri­toire, les prin­ci­paux cen­tres-villes, mène­ront dans une décons­truc­tion tou­jours plus retorse, tou­jours plus sophis­ti­quée, tou­jours plus éclatante, leur vie luxueuse. Elles éclaireront toute la pla­nète de leur lumière de bordel pen­dant que les patrouilles de la BAC, de com­pa­gnies de sécu­rité pri­vées, bref : les mili­ces, se mul­ti­plie­ront à l’infini, tout en béné­fi­ciant d’une cou­ver­ture judi­ciaire tou­jours plus impu­dente.

L’impasse du pré­sent, par­tout per­cep­ti­ble, est par­tout déniée. Jamais tant de psy­cho­lo­gues, de socio­lo­gues et de lit­té­ra­teurs ne s’y seront employés, chacun dans son jargon spé­cial où la conclu­sion est spé­cia­le­ment man­quante. Il suffit d’enten­dre les chants de l’époque, les bluet­tes de la « nou­velle chan­son fran­çaise » où la petite bour­geoi­sie dis­sè­que ses états d’âme et les décla­ra­tions de guerre de la mafia K’1Fry, pour savoir qu’une coexis­tence ces­sera bien­tôt, qu’une déci­sion est proche.

Ce livre est signé d’un nom de col­lec­tif ima­gi­naire. Ses rédac­teurs n’en sont pas les auteurs. Ils se sont conten­tés de mettre un peu d’ordre dans les lieux com­muns de l’époque, dans ce qui se mur­mure aux tables des bars, der­rière la porte close des cham­bres à cou­cher. Ils n’ont fait que fixer les véri­tés néces­sai­res, celles dont le refou­le­ment uni­ver­sel rem­plit les hôpi­taux psy­chia­tri­ques et les regards de peine. Ils se sont faits les scri­bes de la situa­tion. C’est le pri­vi­lège des cir­cons­tan­ces radi­ca­les que la jus­tesse y mène en bonne logi­que à la révo­lu­tion. Il suffit de dire ce que l’on a sous les yeux et de ne pas éluder la conclu­sion.

Premier cercle
« I AM WHAT I AM »

« I AM WHAT I AM. » C’est la der­nière offrande du mar­ke­ting au monde, le stade ultime de l’évolution publi­ci­taire, en avant, tel­le­ment en avant de toutes les exhor­ta­tions à être dif­fé­rent, à être soi-même et à boire Pepsi. Des décen­nies de concepts pour en arri­ver là, à la pure tau­to­lo­gie. JE = JE. Il court sur un tapis rou­lant devant le miroir de son club de gym. Elle revient du boulot au volant de sa Smart. Vont-ils se ren­contrer ?
« JE SUIS CE QUE JE SUIS. » Mon corps m’appar­tient. Je suis moi, toi t’es toi, et ça va mal. Personnalisation de masse. Individualisation de toutes les condi­tions – de vie, de tra­vail, de mal­heur. Schizophrénie dif­fuse. Dépression ram­pante. Atomisation en fines par­ti­cu­les para­noïa­ques. Hystérisation du contact. Plus je veux être Moi, plus j’ai le sen­ti­ment d’un vide. Plus je m’exprime, plus je me taris. Plus je me cours après, plus je suis fati­guée. Je tiens, tu tiens, nous tenons notre Moi comme un gui­chet fas­ti­dieux. Nous sommes deve­nus les repré­sen­tants de nous-mêmes – cet étrange com­merce, les garants d’une per­son­na­li­sa­tion qui a tout l’air, à la fin, d’une ampu­ta­tion. Nous assu­rons jusqu’à la ruine avec une mala­dresse plus ou moins dégui­sée.
En atten­dant, je gère. La quête de soi, mon blog, mon appart, les der­niè­res conne­ries à la mode, les his­toi­res de couple, de cul… ce qu’il faut de pro­thè­ses pour faire tenir un Moi ! Si « la société » n’était pas deve­nue cette abs­trac­tion défi­ni­tive, elle dési­gne­rait l’ensem­ble des béquilles exis­ten­tiel­les que l’on me tend pour me per­met­tre de me traî­ner encore, l’ensem­ble des dépen­dan­ces que j’ai contrac­tées pour prix de mon iden­tité. Le han­di­capé est le modèle de la citoyen­neté qui vient. Ce n’est pas sans pré­mo­ni­tion que les asso­cia­tions qui l’exploi­tent reven­di­quent à pré­sent pour lui le « revenu d’exis­tence ».

L’injonc­tion, par­tout, à « être quelqu’un » entre­tient l’état patho­lo­gi­que qui rend cette société néces­saire. L’injonc­tion à être fort pro­duit la fai­blesse par quoi elle se main­tient, à tel point que tout semble pren­dre un aspect thé­ra­peu­ti­que, même tra­vailler, même aimer. Tous les « ça va ? » qui s’échangent en une jour­née font songer à autant de prises de tem­pé­ra­ture que s’admi­nis­trent les uns aux autres une société de patients. La socia­bi­lité est main­te­nant faite de mille peti­tes niches, de mille petits refu­ges où l’on se tient chaud. Où c’est tou­jours mieux que le grand froid dehors. Où tout est faux, car tout n’est que pré­texte à se réchauf­fer. Où rien ne peut adve­nir parce que l’on y est sour­de­ment occupé à gre­lot­ter ensem­ble. Cette société ne tien­dra bien­tôt plus que par la ten­sion de tous les atomes sociaux vers une illu­soire gué­ri­son. C’est une cen­trale qui tire son tur­bi­nage d’une gigan­tes­que rete­nue de larmes tou­jours au bord de se déver­ser.

« I AM WHAT I AM. » Jamais domi­na­tion n’avait trouvé mot d’ordre plus insoup­çon­na­ble. Le main­tien du Moi dans un état de demi-déla­bre­ment per­ma­nent, dans une demi-défaillance chro­ni­que est le secret le mieux gardé de l’ordre des choses actuel. Le Moi faible, déprimé, auto­cri­ti­que, vir­tuel est par essence ce sujet indé­fi­ni­ment adap­ta­ble que requiert une pro­duc­tion fondée sur l’inno­va­tion, l’obso­les­cence accé­lé­rée des tech­no­lo­gies, le bou­le­ver­se­ment cons­tant des normes socia­les, la flexi­bi­lité géné­ra­li­sée. Il est à la fois le consom­ma­teur le plus vorace et, para­doxa­le­ment, le Moi le plus pro­duc­tif, celui qui se jet­tera avec le plus d’énergie et d’avi­dité sur le moin­dre projet, pour reve­nir plus tard à son état lar­vaire d’ori­gine.
« CE QUE JE SUIS », alors ? Traversé depuis l’enfance de flux de lait, d’odeurs, d’his­toi­res, de sons, d’affec­tions, de comp­ti­nes, de sub­stan­ces, de gestes, d’idées, d’impres­sions, de regards, de chants et de bouffe. Ce que je suis ? Lié de toutes parts à des lieux, des souf­fran­ces, des ancê­tres, des amis, des amours, des événements, des lan­gues, des sou­ve­nirs, à toutes sortes de choses qui, de toute évidence, ne sont pas moi. Tout ce qui m’atta­che au monde, tous les liens qui me cons­ti­tuent, toutes les forces qui me peu­plent ne tis­sent pas une iden­tité, comme on m’incite à la bran­dir, mais une exis­tence, sin­gu­lière, com­mune, vivante, et d’où émerge par endroits, par moments, cet être qui dit « je ». Notre sen­ti­ment d’inconsis­tance n’est que l’effet de cette bête croyance dans la per­ma­nence du Moi, et du peu de soin que nous accor­dons à ce qui nous fait.
Il y a un ver­tige à voir ainsi trôner sur un gratte-ciel de Shanghaï le « I AM WHAT I AM » de Reebok. L’Occident avance par­tout, comme son cheval de Troie favori, cette tuante anti­no­mie entre le Moi et le monde, l’indi­vidu et le groupe, entre atta­che­ment et liberté. La liberté n’est pas le geste de se défaire de nos atta­che­ments, mais la capa­cité pra­ti­que à opérer sur eux, à s’y mou­voir, à les établir ou à les tran­cher. La famille n’existe comme famille, c’est-à-dire comme enfer, que pour celui qui a renoncé à en alté­rer les méca­nis­mes débi­li­tants, ou ne sait com­ment faire. La liberté de s’arra­cher a tou­jours été le fan­tôme de la liberté. On ne se débar­rasse pas de ce qui nous entrave sans perdre dans le même temps ce sur quoi nos forces pour­raient s’exer­cer.
« I AM WHAT I AM », donc, non un simple men­songe, une simple cam­pa­gne de publi­cité, mais une cam­pa­gne mili­taire, un cri de guerre dirigé contre tout ce qu’il y a entre les êtres, contre tout ce qui cir­cule indis­tinc­te­ment, tout ce qui les lie invi­si­ble­ment, tout ce qui fait obs­ta­cle à la par­faite déso­la­tion, contre tout ce qui fait que nous exis­tons et que le monde n’a pas par­tout l’aspect d’une auto­route, d’un parc d’attrac­tion ou d’une ville nou­velle  : ennui pur, sans pas­sion et bien ordonné, espace vide, glacé, où ne tran­si­tent plus que des corps imma­tri­cu­lés, des molé­cu­les auto­mo­bi­les et des mar­chan­di­ses idéa­les.

La France n’est pas la patrie des anxio­ly­ti­ques, le para­dis des anti­dé­pres­seurs, la Mecque de la névrose sans être simul­ta­né­ment le cham­pion euro­péen de la pro­duc­ti­vité horaire. La mala­die, la fati­gue, la dépres­sion, peu­vent être prises comme les symp­tô­mes indi­vi­duels de ce dont il faut guérir. Elles tra­vaillent alors au main­tien de l’ordre exis­tant, à mon ajus­te­ment docile à des normes débi­les, à la moder­ni­sa­tion de mes béquilles. Elles recou­vrent la sélec­tion en moi des pen­chants oppor­tuns, confor­mes, pro­duc­tifs, et de ceux dont il va fal­loir faire gen­ti­ment le deuil. « Il faut savoir chan­ger, tu sais. » Mais, prises comme faits, mes défaillan­ces peu­vent aussi amener au déman­tè­le­ment de l’hypo­thèse du Moi. Elles devien­nent alors actes de résis­tance dans la guerre en cours. Elles devien­nent rébel­lion et centre d’énergie contre tout ce qui cons­pire à nous nor­ma­li­ser, à nous ampu­ter. Le Moi n’est pas ce qui chez nous est en crise, mais la forme que l’on cher­che à nous impri­mer. On veut faire de nous des Moi bien déli­mi­tés, bien sépa­rés, clas­sa­bles et recen­sa­bles par qua­li­tés, bref : contrô­la­bles, quand nous sommes créa­tu­res parmi les créa­tu­res, sin­gu­la­ri­tés parmi nos sem­bla­bles, chair vivante tis­sant la chair du monde. Contrairement à ce que l’on nous répète depuis l’enfance, l’intel­li­gence, ce n’est pas de savoir s’adap­ter – ou si c’est une intel­li­gence, c’est celle des escla­ves. Notre ina­dap­ta­tion, notre fati­gue ne sont des pro­blè­mes que du point de vue de ce qui veut nous sou­met­tre. Elles indi­quent plutôt un point de départ, un point de jonc­tion pour des com­pli­ci­tés iné­di­tes. Elles font voir un pay­sage autre­ment plus déla­bré, mais infi­ni­ment plus par­ta­gea­ble que toutes les fan­tas­ma­go­ries que cette société entre­tient sur son compte.
Nous ne sommes pas dépri­més, nous sommes en grève. Pour qui refuse de se gérer, la « dépres­sion  » n’est pas un état, mais un pas­sage, un au revoir, un pas de côté vers une désaf­fi­lia­tion poli­ti­que. À partir de là, il n’y a pas de conci­lia­tion autre que médi­ca­men­teuse, et poli­cière. C’est bien pour cela que cette société ne craint pas d’impo­ser la Ritaline à ses enfants trop vivants, tresse à tout va des longes de dépen­dan­ces phar­ma­ceu­ti­ques et pré­tend détec­ter dès trois ans les « trou­bles du com­por­te­ment  ». Parce que c’est l’hypo­thèse du Moi qui par­tout se fis­sure.

Deuxième cercle
« Le diver­tis­se­ment est un besoin vital »

Un gou­ver­ne­ment qui déclare l’état d’urgence contre des gamins de quinze ans. Un pays qui met son salut entre les mains d’une équipe de foot­bal­leurs. Un flic dans un lit d’hôpi­tal qui se plaint d’avoir été vic­time de « vio­len­ces ». Un préfet qui prend un arrêté contre ceux qui se cons­trui­sent des caba­nes dans les arbres. Deux enfants de dix ans, à Chelles, inculpés pour l’incen­die d’une ludo­thè­que. Cette époque excelle dans un cer­tain gro­tes­que de situa­tion qui semble à chaque fois lui échapper. Il faut dire que les média­ti­ques ne ména­gent pas leurs efforts pour étouffer dans les regis­tres de la plainte et de l’indi­gna­tion l’éclat de rire qui devrait accueillir de pareilles nou­vel­les.
Un éclat de rire défla­grant, c’est la réponse ajus­tée à toutes les graves « ques­tions » que se plaît à sou­le­ver l’actua­lité. Pour com­men­cer par la plus rebat­tue : il n’y a pas de « ques­tion de l’immi­gra­tion  ». Qui gran­dit encore là où il est né ? Qui habite là où il a grandi ? Qui tra­vaille là où il habite ? Qui vit là où vivaient ses ancê­tres ? Et de qui sont-ils, les enfants de cette époque, de la télé ou de leurs parents ? La vérité, c’est que nous avons été arra­chés en masse à toute appar­te­nance, que nous ne sommes plus de nulle part, et qu’il résulte de cela, en même temps qu’une iné­dite dis­po­si­tion au tou­risme, une indé­nia­ble souf­france. Notre his­toire est celle des colo­ni­sa­tions, des migra­tions, des guer­res, des exils, de la des­truc­tion de tous les enra­ci­ne­ments. C’est l’his­toire de tout ce qui a fait de nous des étrangers dans ce monde, des invi­tés dans notre propre famille. Nous avons été expro­priés de notre langue par l’ensei­gne­ment, de nos chan­sons par la variété, de nos chairs par la por­no­gra­phie de masse, de notre ville par la police, de nos amis par le sala­riat. À cela s’ajoute, en France, le tra­vail féroce et sécu­laire d’indi­vi­dua­li­sa­tion par un pou­voir d’État qui note, com­pare, dis­ci­pline et sépare ses sujets dès le plus jeune âge, qui broie par ins­tinct les soli­da­ri­tés qui lui échappent afin que ne reste que la citoyen­neté, la pure appar­te­nance, fan­tas­ma­ti­que, à la République. Le Français est plus que tout autre le dépos­sédé, le misé­ra­ble. Sa haine de l’étranger se fond avec sa haine de soi comme étranger. Sa jalou­sie mêlée d’effroi pour les « cités » ne dit que son res­sen­ti­ment pour tout ce qu’il a perdu. Il ne peut s’empê­cher d’envier ces quar­tiers dits de « relé­ga­tion » où per­sis­tent encore un peu d’une vie com­mune, quel­ques liens entre les êtres, quel­ques soli­da­ri­tés non étatiques, une économie infor­melle, une orga­ni­sa­tion qui ne s’est pas encore déta­chée de ceux qui s’orga­ni­sent. Nous en sommes arri­vés à ce point de pri­va­tion où la seule façon de se sentir Français est de pester contre les immi­grés, contre ceux qui sont plus visi­ble­ment des étrangers comme moi. Les immi­grés tien­nent dans ce pays une curieuse posi­tion de sou­ve­rai­neté  : s’ils n’étaient pas là, les Français n’exis­te­raient peut-être plus.

La France est un pro­duit de son école, et non l’inverse. Nous vivons dans un pays exces­si­ve­ment sco­laire, où l’on se sou­vient du pas­sage du bac comme d’un moment mar­quant de la vie. Où des retrai­tés vous par­lent encore de leur échec, qua­rante ans plus tôt, à tel ou tel examen, et com­bien cela a grevé toute leur car­rière, toute leur vie. L’école de la République a formé depuis un siècle et demi un type de sub­jec­ti­vi­tés étatisées, reconnais­sa­bles entre toutes. Des gens qui accep­tent la sélec­tion et la com­pé­ti­tion à condi­tion que les chan­ces soient égales. Qui atten­dent de la vie que chacun y soit récom­pensé comme dans un concours, selon son mérite. Qui deman­dent tou­jours la per­mis­sion avant de pren­dre. Qui res­pec­tent muet­te­ment la culture, les règle­ments et les pre­miers de la classe. Même leur atta­che­ment à leurs grands intel­lec­tuels cri­ti­ques et leur rejet du capi­ta­lisme sont empreints de cet amour de l’école. C’est cette cons­truc­tion étatique des sub­jec­ti­vi­tés qui s’effon­dre chaque jour un peu plus avec la déca­dence de l’ins­ti­tu­tion sco­laire. La réap­pa­ri­tion, depuis vingt ans, de l’école et de la culture de la rue en concur­rence de l’école de la République et de sa culture en carton est le plus pro­fond trau­ma­tisme que subit actuel­le­ment l’uni­ver­sa­lisme fran­çais. Sur ce point, la droite la plus extrême se réconci­lie par avance avec la gauche la plus viru­lente. Le seul nom de Jules Ferry, minis­tre de Thiers durant l’écrasement de la Commune et théo­ri­cien de la colo­ni­sa­tion, devrait pour­tant suf­fire à nous rendre sus­pecte cette ins­ti­tu­tion.
Quant à nous, lors­que nous voyons des profs issus d’on ne sait quel « comité de vigi­lance citoyen » venir pleur­ni­cher au 20-Heures qu’on leur a brûlé leur école, nous nous sou­ve­nons com­bien de fois, enfants, nous en avions rêvé. Lorsque nous enten­dons un intel­lec­tuel de gauche éructer sur la bar­ba­rie des bandes de jeunes qui hèlent les pas­sants dans la rue, volent à l’étalage, incen­dient des voi­tu­res et jouent au chat et à la souris avec les CRS, nous nous rap­pe­lons ce qui se disait des blou­sons noirs dans les années 1960 ou, mieux, des apa­ches à la « Belle Époque » : « Sous le nom géné­ri­que d’apa­ches – écrit un juge au tri­bu­nal de la Seine en 1907 –, il est de mode de dési­gner depuis quel­ques années tous les indi­vi­dus dan­ge­reux, ramas­sis de la réci­dive, enne­mis de la société, sans patrie ni famille, déser­teurs de tous les devoirs, prêts aux plus auda­cieux coups de mains, à tous les atten­tats contre les per­son­nes ou les pro­prié­tés. » Ces bandes qui fuient le tra­vail, pren­nent le nom de leur quar­tier et affron­tent la police sont le cau­che­mar du bon citoyen indi­vi­dua­lisé à la fran­çaise : ils incar­nent tout ce à quoi il a renoncé, toute la joie pos­si­ble et à laquelle il n’accé­dera jamais. Il y a de l’imper­ti­nence à exis­ter dans un pays où un enfant que l’on prend à chan­ter à son gré se fait iné­vi­ta­ble­ment rabrouer d’un « arrête, tu vas faire pleu­voir ! », où la cas­tra­tion sco­laire débite à flux tendu des géné­ra­tions d’employés poli­cés. L’aura per­sis­tante de Mesrine tient moins à sa droi­ture et à son audace qu’au fait d’avoir entre­pris de se venger de ce dont nous devrions tous nous venger. Ou plutôt dont nous devrions nous venger direc­te­ment, là où nous conti­nuons à biai­ser, à dif­fé­rer. Car il ne fait pas de doute que par mille bas­ses­ses ina­per­çues, par toutes sortes de médi­san­ces, par une petite méchan­ceté glacée et une poli­tesse veni­meuse, le Français ne cesse de se venger, en per­ma­nence et contre tout, de l’écrasement à quoi il s’est rési­gné. Il était temps que le nique la police ! prenne la place du oui, mon­sieur l’agent ! En ce sens, l’hos­ti­lité sans nuance de cer­tai­nes bandes ne fait qu’expri­mer d’une manière un peu moins feu­trée que d’autres la mau­vaise ambiance, le mau­vais esprit de fond, l’envie de des­truc­tion sal­va­trice où ce pays se consume.

Appeler « société » le peuple d’étrangers au milieu duquel nous vivons est une telle usur­pa­tion que même les socio­lo­gues son­gent à renon­cer à un concept qui fut, pen­dant un siècle, leur gagne-pain. Ils pré­fè­rent main­te­nant la méta­phore du réseau pour décrire la façon dont se connec­tent les soli­tu­des cyber­né­ti­ques, dont se nouent les inte­rac­tions fai­bles connues sous les noms de « col­lè­gue », « contact », « pote », « rela­tion » ou d’« aven­ture ». Il arrive tout de même que ces réseaux se conden­sent en un milieu, où l’on ne par­tage rien sinon des codes et où rien ne se joue sinon l’inces­sante recom­po­si­tion d’une iden­tité.

On per­drait son temps à détailler tout ce qu’il y a d’ago­ni­sant dans les rap­ports sociaux exis­tants. On dit que la famille revient, que le couple revient. Mais la famille qui revient n’est pas celle qui s’en était allée. Son retour n’est qu’un appro­fon­dis­se­ment de la sépa­ra­tion régnante, qu’elle sert à trom­per, deve­nant elle-même par là trom­pe­rie. Chacun peut témoi­gner des doses de tris­tesse que conden­sent d’année en année les fêtes de famille, ces sou­ri­res labo­rieux, cet embar­ras de voir tout le monde simu­ler en vain, ce sen­ti­ment qu’il y a un cada­vre posé là, sur la table, et que tout le monde fait comme si de rien n’était. De flirt en divorce, de concu­bi­nage en recom­po­si­tion, chacun res­sent l’ina­nité du triste noyau fami­lial, mais la plu­part sem­blent juger qu’il serait plus triste encore d’y renon­cer. La famille, ce n’est plus tant l’étouffement de l’emprise mater­nelle ou le patriar­cat des tartes dans la gueule que cet aban­don infan­tile à une dépen­dance coton­neuse, où tout est connu, ce moment d’insou­ciance face à un monde dont nul ne peut plus nier qu’il s’écroule, un monde où « deve­nir auto­nome » est un euphé­misme pour « avoir trouvé un patron ». On vou­drait trou­ver dans la fami­lia­rité bio­lo­gi­que l’excuse pour cor­ro­der en nous toute déter­mi­na­tion un peu bri­sante, pour nous faire renon­cer, sous pré­texte qu’on nous a vu gran­dir, à tout deve­nir majeur comme à la gra­vité qu’il y a dans l’enfance. De cette cor­ro­sion, il faut se pré­ser­ver.
Le couple est comme le der­nier échelon de la grande débâ­cle sociale. C’est l’oasis au milieu du désert humain. On vient y cher­cher sous les aus­pi­ces de l’« intime » tout ce qui a si évidemment déserté les rap­ports sociaux contem­po­rains : la cha­leur, la sim­pli­cité, la vérité, une vie sans théâ­tre ni spec­ta­teur. Mais passé l’étourdissement amou­reux, l’« inti­mité » tombe sa défro­que : elle est elle-même une inven­tion sociale, elle parle le lan­gage des jour­naux fémi­nins et de la psy­cho­lo­gie, elle est comme le reste blin­dée de stra­té­gies jusqu’à l’écœurement. Il n’y a pas là plus de vérité qu’ailleurs, là aussi domi­nent le men­songe et les lois de l’étrangeté. Et lors­que, par for­tune, on l’y trouve, cette vérité, elle appelle un par­tage qui dément la forme même du couple. Ce par quoi des êtres s’aiment est aussi bien ce qui les rend aima­bles, et ruine l’utopie de l’autisme à deux.
En réa­lité, la décom­po­si­tion de toutes les formes socia­les est une aubaine. C’est pour nous la condi­tion idéale d’une expé­ri­men­ta­tion de masse, sau­vage, de nou­veaux agen­ce­ments, de nou­vel­les fidé­li­tés. La fameuse « démis­sion paren­tale » nous a imposé une confron­ta­tion avec le monde qui a forcé en nous une luci­dité pré­coce et augure quel­ques belles révol­tes. Dans la mort du couple, nous voyons naître de trou­blan­tes formes d’affec­ti­vité col­lec­tive, main­te­nant que le sexe est usé jusqu’à la corde, que la viri­lité et la fémi­nité ont tout de vieux cos­tu­mes mités, que trois décen­nies d’inno­va­tions por­no­gra­phi­ques conti­nues ont épuisé tous les attraits de la trans­gres­sion et de la libé­ra­tion. Ce qu’il y a d’incondi­tion­nel dans les liens de parenté, nous comp­tons bien en faire l’arma­ture d’une soli­da­rité poli­ti­que aussi impé­né­tra­ble à l’ingé­rence étatique qu’un cam­pe­ment de gitans. Il n’y a pas jusqu’aux inter­mi­na­bles sub­ven­tions que de nom­breux parents sont accu­lés à verser à leur pro­gé­ni­ture pro­lé­ta­ri­sée qui ne puis­sent deve­nir une forme de mécé­nat en faveur de la sub­ver­sion sociale. « Devenir auto­nome », cela pour­rait vou­loir dire, aussi bien : appren­dre à se battre dans la rue, à s’acca­pa­rer des mai­sons vides, à ne pas tra­vailler, à s’aimer fol­le­ment et à voler dans les maga­sins.

Troisième cercle
« La vie, la santé, l’amour sont pré­cai­res, pour­quoi le tra­vail échapperait-il à cette loi ? »

Il n’y a pas de ques­tion plus embrouillée, en France, que celle du tra­vail. Il n’y a pas de rap­port plus tordu que celui des Français au tra­vail. Allez en Andalousie, en Algérie, à Naples. On y méprise le tra­vail, au fond. Allez en Allemagne, aux États- Unis, au Japon. On y révère le tra­vail. Les choses chan­gent, c’est vrai. Il y a bien des otaku au Japon, des frohe Arbeitslose en Allemagne et des wor­ka­ho­lics en Andalousie. Mais ce ne sont pour l’heure que des curio­si­tés. En France, on fait des pieds et des mains pour grim­per dans la hié­rar­chie, mais on se flatte en privé de n’en ficher pas une. On reste jusqu’à dix heures du soir au boulot quand on est débordé, mais on n’a jamais eu de scru­pule à voler de-ci de-là du maté­riel de bureau, ou à ponc­tion­ner dans les stocks de la boîte des pièces déta­chées qu’à l’occa­sion on revend. On déteste les patrons, mais on veut à tout prix être employé. Avoir un tra­vail est un hon­neur, et tra­vailler une marque de ser­vi­lité. Bref : le par­fait tableau cli­ni­que de l’hys­té­rie. On aime en détes­tant, on déteste en aimant. Et chacun sait quelle stu­peur et quel désar­roi frappe l’hys­té­ri­que lorsqu’il perd sa vic­time, son maître. Le plus sou­vent, il ne s’en remet pas.
Dans ce pays fon­ciè­re­ment poli­ti­que qu’est la France, le pou­voir indus­triel a tou­jours été soumis au pou­voir étatique. L’acti­vité économique n’a jamais cessé d’être soup­çon­neu­se­ment enca­drée par une admi­nis­tra­tion tatillonne. Les grands patrons qui ne sont pas issus de la noblesse d’État façon Polytechnique-ENA sont les parias du monde des affai­res où l’on admet, en cou­lisse, qu’ils font un peu pitié. Bernard Tapie est leur héros tra­gi­que : adulé un jour, en taule le len­de­main, intou­cha­ble tou­jours. Qu’il évolue main­te­nant sur scène n’a rien d’étonnant. En le contem­plant comme on contem­ple un mons­tre, le public fran­çais le tient à bonne dis­tance et, par le spec­ta­cle d’une si fas­ci­nante infa­mie, se pré­serve de son contact. Malgré le grand bluff des années 1980, le culte de l’entre­prise n’a jamais pris en France. Quiconque écrit un livre pour la vili­pen­der s’assure un best-seller. Les mana­gers, leurs mœurs et leur lit­té­ra­ture ont beau para­der en public, il reste autour d’eux un cordon sani­taire de rica­ne­ment, un océan de mépris, une mer de sar­cas­mes. L’entre­pre­neur ne fait pas partie de la famille. À tout pren­dre, dans la hié­rar­chie de la détes­ta­tion, on lui pré­fère le flic. Être fonc­tion­naire reste, contre vents et marées, contre golden boys et pri­va­ti­sa­tions, la défi­ni­tion enten­due du bon tra­vail. On peut envier la richesse de ceux qui ne le sont pas, on n’envie pas leur poste.
C’est sur le fond de cette névrose que les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs peu­vent encore décla­rer la guerre au chô­mage, et pré­ten­dre livrer la « bataille de l’emploi » tandis que d’ex-cadres cam­pent avec leurs por­ta­bles dans les tentes de Médecins du monde sur les bords de la Seine. Quand les radia­tions mas­si­ves de l’ANPE pei­nent à faire des­cen­dre le nombre des chô­meurs au-des­sous de deux mil­lions malgré tous les tru­ca­ges sta­tis­ti­ques. Quand le RMI et le biz garan­tis­sent seuls, de l’avis même des ren­sei­gne­ments géné­raux, contre une explo­sion sociale à tout moment pos­si­ble. C’est l’économie psy­chi­que des Français autant que la sta­bi­lité poli­ti­que du pays qui se joue dans le main­tien de la fic­tion tra­vailliste.
Qu’on nous per­mette de nous en foutre.
Nous appar­te­nons à une géné­ra­tion qui vit très bien sans cette fic­tion. Qui n’a jamais compté sur la retraite ni sur le droit du tra­vail, encore moins sur le droit au tra­vail. Qui n’est même pas « pré­caire  » comme se plai­sent à le théo­ri­ser les frac­tions les plus avan­cées de la mili­tance gau­chiste, parce qu’être pré­caire c’est encore se défi­nir par rap­port à la sphère du tra­vail, en l’espèce : à sa décom­po­si­tion. Nous admet­tons la néces­sité de trou­ver de l’argent, qu’impor­tent les moyens, parce qu’il est pré­sen­te­ment impos­si­ble de s’en passer, non la néces­sité de tra­vailler. D’ailleurs, nous ne tra­vaillons plus : nous taf­fons. L’entre­prise n’est pas un lieu où nous exis­tons, c’est un lieu que nous tra­ver­sons. Nous ne sommes pas cyni­ques, nous sommes juste réti­cents à nous faire abuser. Les dis­cours sur la moti­va­tion, la qua­lité, l’inves­tis­se­ment per­son­nel glis­sent sur nous pour le plus grand désar­roi de tous les ges­tion­nai­res en res­sour­ces humai­nes. On dit que nous sommes déçus de l’entre­prise, que celle-ci n’a pas honoré la loyauté de nos parents, les a licen­ciés trop les­te­ment. On ment. Pour être déçu, il faut avoir espéré un jour. Et nous n’avons jamais rien espéré d’elle : nous la voyons pour ce qu’elle est et n’a jamais cessé d’être, un jeu de dupes à confort varia­ble. Nous regret­tons seu­le­ment pour nos parents qu’ils soient tombés dans le pan­neau, deux du moins qui y ont cru.

La confu­sion des sen­ti­ments qui entoure la ques­tion du tra­vail peut s’expli­quer ainsi : la notion de tra­vail a tou­jours recou­vert deux dimen­sions contra­dic­toi­res : une dimen­sion d’exploi­ta­tion et une dimen­sion de par­ti­ci­pa­tion. Exploitation de la force de tra­vail indi­vi­duelle et col­lec­tive par l’appro­pria­tion privée ou sociale de la plus-value ; par­ti­ci­pa­tion à une œuvre com­mune par les liens qui se tis­sent entre ceux qui coo­pè­rent au sein de l’uni­vers de la pro­duc­tion. Ces deux dimen­sions sont vicieu­se­ment confon­dues dans la notion de tra­vail, ce qui expli­que l’indif­fé­rence des tra­vailleurs, en fin de compte, à la rhé­to­ri­que marxiste, qui dénie la dimen­sion de par­ti­ci­pa­tion, comme à la rhé­to­ri­que mana­gé­riale, qui dénie la dimen­sion d’exploi­ta­tion. D’où, aussi, l’ambi­va­lence du rap­port au tra­vail, à la fois honni en tant qu’il nous rend étranger à ce que nous fai­sons et adoré en tant que c’est une part de nous-mêmes qui s’y joue. Le désas­tre, ici, est préa­la­ble : il réside dans tout ce qu’il a fallu détruire, dans tous ceux qu’il a fallu déra­ci­ner pour que le tra­vail finisse par appa­raî­tre comme la seule façon d’exis­ter. L’hor­reur du tra­vail est moins dans le tra­vail lui-même que dans le ravage métho­di­que, depuis des siè­cles, de tout ce qui n’est pas lui : fami­lia­ri­tés de quar­tier, de métier, de vil­lage, de lutte, de parenté, atta­che­ment à des lieux, à des êtres, à des sai­sons, à des façons de faire et de parler.
Là réside le para­doxe actuel : le tra­vail a triom­phé sans reste de toutes les autres façons d’exis­ter, dans le temps même où les tra­vailleurs sont deve­nus super­flus. Les gains de pro­duc­ti­vité, la délo­ca­li­sa­tion, la méca­ni­sa­tion, l’auto­ma­ti­sa­tion et la numé­ri­sa­tion de la pro­duc­tion ont tel­le­ment pro­gressé qu’elles ont réduit à pres­que rien la quan­tité de tra­vail vivant néces­saire à la confec­tion de chaque mar­chan­dise. Nous vivons le para­doxe d’une société de tra­vailleurs sans tra­vail, où la dis­trac­tion, la consom­ma­tion, les loi­sirs ne font qu’accu­ser encore le manque de ce dont ils devraient nous dis­traire. La mine de Carmaux, qui se rendit célè­bre pen­dant un siècle pour ses grèves vio­len­tes, a été reconver­tie en Cap Découverte. C’est un « pôle mul­ti­loi­sir » où l’on fait du ska­te­board et du vélo, et qui se signale par un « musée de la Mine » dans lequel on simule des coups de grisou pour les vacan­ciers.
Dans les entre­pri­ses, le tra­vail se divise de façon tou­jours plus visi­ble en emplois hau­te­ment qua­li­fiés de recher­che, concep­tion, contrôle, coor­di­na­tion, com­mu­ni­ca­tion liés à la mise en œuvre de tous les savoirs néces­sai­res au nou­veau pro­ces­sus de pro­duc­tion cyber­né­tisé, et en emplois déqua­li­fiés d’entre­tien et sur­veillance de ce pro­ces­sus. Les pre­miers sont en petit nombre, très bien payés et donc si convoi­tés que la mino­rité qui les acca­pare n’aurait pas idée d’en lais­ser une miette lui échapper. Leur tra­vail et eux ne font effec­ti­ve­ment qu’un en une étreinte angois­sée. Managers, scien­ti­fi­ques, lob­byis­tes, cher­cheurs, pro­gram­meurs, déve­lop­peurs, consul­tants, ingé­nieurs ne ces­sent lit­té­ra­le­ment jamais de tra­vailler. Même leurs plans cul aug­men­tent leur pro­duc­ti­vité. « Les entre­pri­ses les plus créa­ti­ves sont aussi celles où les rela­tions inti­mes sont les plus nom­breu­ses », théo­rise un phi­lo­so­phe pour DRH. « Les col­la­bo­ra­teurs de l’entre­prise, confirme celui de Daimler-Benz, font partie du capi­tal de l’entre­prise […] Leur moti­va­tion, leur savoir-faire, leur capa­cité d’inno­va­tion et leur souci des désirs de la clien­tèle cons­ti­tuent la matière pre­mière des ser­vi­ces inno­vants […] Leur com­por­te­ment, leur com­pé­tence sociale et émotionnelle ont un poids crois­sant dans l’évaluation de leur tra­vail […] Celui-ci ne sera plus évalué en nom­bres d’heures de pré­sence mais sur la base des objec­tifs atteints et de la qua­lité des résul­tats. Ils sont des entre­pre­neurs.  »
L’ensem­ble des tâches qui n’ont pu être délé­guées à l’auto­ma­tion for­ment une nébu­leuse de postes qui, pour n’être pas occu­pa­bles par des machi­nes, sont occu­pa­bles par n’importe quels humains – manu­ten­tion­nai­res, maga­si­niers, tra­vailleurs à la chaîne, sai­son­niers, etc. Cette maind’oeuvre flexi­ble, indif­fé­ren­ciée, qui passe d’une tâche à une autre et ne reste jamais long­temps dans une entre­prise, ne peut plus s’agré­ger en une force, n’étant jamais au centre du pro­ces­sus de pro­duc­tion mais comme pul­vé­ri­sée dans une mul­ti­tude d’inters­ti­ces, occu­pée à bou­cher les trous de ce qui n’a pas été méca­nisé. L’inté­ri­maire est la figure de cet ouvrier qui n’en est plus un, qui n’a plus de métier mais des com­pé­ten­ces qu’il vend au fil de ses mis­sions, et dont la dis­po­ni­bi­lité est encore un tra­vail.

En marge de ce cœur de tra­vailleurs effec­tifs, néces­sai­res au bon fonc­tion­ne­ment de la machine, s’étend désor­mais une majo­rité deve­nue sur­nu­mé­raire, qui est certes utile à l’écoulement de la pro­duc­tion mais guère plus, et qui fait peser sur la machine le risque, dans son désœu­vre­ment, de se mettre à la sabo­ter. La menace d’une démo­bi­li­sa­tion géné­rale est le spec­tre qui hante le sys­tème de pro­duc­tion pré­sent. À la ques­tion « Pourquoi tra­vailler, alors ? », tout le monde ne répond pas comme cette ex-Rmiste à Libération : « Pour mon bien-être. Il fal­lait que je m’occupe. » Il y a un risque sérieux que nous finis­sions par trou­ver un emploi à notre désœu­vre­ment. Cette popu­la­tion flot­tante doit être occu­pée, ou tenue. Or on n’a pas trouvé à ce jour de meilleure méthode dis­ci­pli­naire que le sala­riat. Il faudra donc pour­sui­vre le déman­tè­le­ment des « acquis sociaux » afin de rame­ner dans le giron sala­rial les plus rétifs, ceux qui ne se ren­dent que face à l’alter­na­tive entre crever de faim et crou­pir en taule. L’explo­sion du sec­teur escla­va­giste des « ser­vi­ces per­son­nels » doit conti­nuer : femmes de ménage, res­tau­ra­tion, mas­sage, assis­tance à domi­cile, pros­ti­tu­tion, soins, cours par­ti­cu­liers, loi­sirs thé­ra­peu­ti­ques, aide psy­cho­lo­gi­que, etc. Le tout accom­pa­gné d’un rehaus­se­ment continu des normes de sécu­rité, d’hygiène, de conduite et de culture, d’une accé­lé­ra­tion dans la fuga­cité des modes, qui seules assoient la néces­sité de tels ser­vi­ces. À Rouen, les horo­da­teurs ont cédé la place au « parc­mè­tre humain » : quelqu’un qui s’ennuie dans la rue vous déli­vre un ticket de sta­tion­ne­ment et vous loue, le cas échéant, un para­pluie par temps d’averse.

L’ordre du tra­vail fut l’ordre d’un monde. L’évidence de sa ruine frappe de téta­nie à la seule idée de tout ce qui s’ensuit. Travailler, aujourd’hui, se rat­ta­che moins à la néces­sité économique de pro­duire des mar­chan­di­ses qu’à la néces­sité poli­ti­que de pro­duire des pro­duc­teurs et des consom­ma­teurs, de sauver par tous les moyens l’ordre du tra­vail. Se pro­duire soi-même est en passe de deve­nir l’occu­pa­tion domi­nante d’une société où la pro­duc­tion est deve­nue sans objet : comme un menui­sier que l’on aurait dépos­sédé de son ate­lier et qui se met­trait, en déses­poir de cause, à se rabo­ter lui-même. De là le spec­ta­cle de tous ces jeunes gens qui s’entraî­nent à sou­rire pour leur entre­tien d’embau­che, qui se font blan­chir les dents pour un meilleur avan­ce­ment, qui vont en boîte de nuit pour sti­mu­ler l’esprit d’équipe, qui appren­nent l’anglais pour boos­ter leur car­rière, qui divor­cent ou se marient pour mieux rebon­dir, qui font des stages de théâ­tre pour deve­nir des lea­ders ou de « déve­lop­pe­ment per­son­nel » pour mieux « gérer les conflits » – « Le “déve­lop­pe­ment per­son­nel” le plus intime, pré­tend un quel­conque gourou, mènera à une meilleure sta­bi­lité émotionnelle, à une ouver­ture rela­tion­nelle plus aisée, à une acuité intel­lec­tuelle mieux diri­gée, et donc à une meilleur per­for­mance économique. » Le grouille­ment de tout ce petit monde qui attend avec impa­tience d’être sélec­tionné en s’entraî­nant à être natu­rel relève d’une ten­ta­tive de sau­ve­tage de l’ordre du tra­vail par une éthique de la mobi­li­sa­tion. Être mobi­lisé, c’est se rap­por­ter au tra­vail non comme acti­vité, mais comme pos­si­bi­lité. Si le chô­meur qui s’enlève ses pier­cings, va chez le coif­feur et fait des « pro­jets » tra­vaille bel et bien « à son employa­bi­lité  », comme on dit, c’est qu’il témoi­gne par là de sa mobi­li­sa­tion. La mobi­li­sa­tion, c’est ce léger décol­le­ment par rap­port à soi, ce minime arra­che­ment à ce qui nous cons­ti­tue, cette condi­tion d’étrangeté à partir de quoi le Moi peut-être pris comme objet de tra­vail, à partir de quoi il devient pos­si­ble de se vendre soi et non sa force de tra­vail, de se faire rému­né­rer non pour ce que l’on fait, mais pour ce que l’on est, pour notre exquise maî­trise des codes sociaux, nos talents rela­tion­nels, notre sou­rire ou notre façon de pré­sen­ter. C’est la nou­velle norme de socia­li­sa­tion. La mobi­li­sa­tion opère la fusion des deux pôles contra­dic­toi­res du tra­vail : ici, on par­ti­cipe à son exploi­ta­tion, et l’on exploite toute par­ti­ci­pa­tion. On est à soi­même, idéa­le­ment, une petite entre­prise, son propre patron et son propre pro­duit. Il s’agit, que l’on tra­vaille ou non, d’accu­mu­ler les contacts, les com­pé­ten­ces, le « réseau », bref : le « capi­tal humain ». L’injonc­tion pla­né­taire à se mobi­li­ser au moin­dre pré­texte – le cancer, le « ter­ro­risme », un trem­ble­ment de terre, des SDF – résume la déter­mi­na­tion des puis­san­ces régnan­tes à main­te­nir le règne du tra­vail par-delà sa dis­pa­ri­tion phy­si­que. L’appa­reil de pro­duc­tion pré­sent est donc, d’un côté, cette gigan­tes­que machine à mobi­li­ser psy­chi­que­ment et phy­si­que­ment, à pomper l’énergie des humains deve­nus excé­den­tai­res, de l’autre il est cette machine à trier qui alloue la survie aux sub­jec­ti­vi­tés confor­mes et laisse choir tous les « indi­vi­dus à risque », tous ceux qui incar­nent un autre emploi de la vie et, par là, lui résis­tent. D’un côté, on fait vivre les spec­tres, de l’autre on laisse mourir les vivants. Telle est la fonc­tion pro­pre­ment poli­ti­que de l’appa­reil de pro­duc­tion pré­sent.

S’orga­ni­ser par-delà et contre le tra­vail, déser­ter col­lec­ti­ve­ment le régime de la mobi­li­sa­tion, mani­fes­ter l’exis­tence d’une vita­lité et d’une dis­ci­pline dans la démo­bi­li­sa­tion même est un crime qu’une civi­li­sa­tion aux abois n’est pas près de nous par­don­ner  ; c’est en effet la seule façon de lui sur­vi­vre.

Quatrième cercle
« Plus simple, plus fun, plus mobile, plus sûr ! »

Qu’on ne nous parle plus de « la ville » et de « la cam­pa­gne », et moins encore de leur anti­que oppo­si­tion. Ce qui s’étend autour de nous n’y res­sem­ble ni de près ni de loin : c’est une nappe urbaine unique, sans forme et sans ordre, une zone déso­lée, indé­fi­nie et illi­mi­tée, un conti­nuum mon­dial d’hyper­cen­tres muséi­fiés et de parcs natu­rels, de grands ensem­bles et d’immen­ses exploi­ta­tions agri­co­les, de zones indus­triel­les et de lotis­se­ments, de gîtes ruraux et de bars bran­chés : la métro­pole. Il y a bien eu la ville anti­que, la ville médié­vale ou la ville moderne ; il n’y a pas de ville métro­po­li­taine. La métro­pole veut la syn­thèse de tout le ter­ri­toire. Tout y coha­bite, pas tant géo­gra­phi­que­ment que par le maillage de ses réseaux.
C’est jus­te­ment parce qu’elle achève de dis­pa­raî­tre que la ville est main­te­nant féti­chi­sée, comme Histoire. Les manu­fac­tu­res lil­loi­ses devien­nent des salles de spec­ta­cle, le centre bétonné du Havre est patri­moine de l’Unesco. À Pékin, les hutongs qui entou­rent la Cité inter­dite sont détrui­tes, et l’on en recons­truit de faus­ses, un peu plus loin, à l’atten­tion des curieux. À Troyes, on colle des faça­des à colom­bage sur des bâti­ments en par­paing, un art du pas­ti­che qui n’est pas sans évoquer les bou­ti­ques style vic­to­rien de Disneyland Paris. Les cen­tres his­to­ri­ques, long­temps sièges de la sédi­tion, trou­vent sage­ment leur place dans l’orga­ni­gramme de la métro­pole. Ils y sont dévo­lus au tou­risme et à la consom­ma­tion osten­ta­toire. Ils sont les îlots de la féerie mar­chande, que l’on main­tient par la foire et l’esthé­ti­que, par la force aussi. La miè­vre­rie étouffante des mar­chés de Noël se paye par tou­jours plus de vigi­les et de patrouilles de muni­ci­paux. Le contrôle s’intè­gre à mer­veille au pay­sage de la mar­chan­dise, mon­trant à qui veut bien la voir sa face auto­ri­taire. L’époque est au mélange, mélange de musi­quet­tes, de matra­ques téles­co­pi­ques et de barbe à papa. Ce que ça sup­pose de sur­veillance poli­cière, l’enchan­te­ment !
Ce goût de l’authen­ti­que-entre-guille­met, et du contrôle qui va avec, accom­pa­gne la petite bour­geoi­sie dans sa colo­ni­sa­tion des quar­tiers popu­lai­res. Poussée hors des hyper­cen­tres, elle vient cher­cher là une « vie de quar­tier » que jamais elle ne trou­ve­rait parmi les mai­sons Phénix. Et en chas­sant les pau­vres, les voi­tu­res et les immi­grés, en fai­sant place nette, en extir­pant les micro­bes, elle pul­vé­rise cela même qu’elle était venue cher­cher. Sur une affi­che muni­ci­pale, un agent de net­toyage tend la main à un gar­dien de la paix ; un slogan : « Montauban, ville propre ».

La décence qui oblige les urba­nis­tes à ne plus parler de « la ville », qu’ils ont détruite, mais de « l’urbain  », devrait aussi les inci­ter à ne plus parler de « la cam­pa­gne », qui n’existe plus. Ce qu’il y a, en lieu et place, c’est un pay­sage que l’on exhibe aux foules stres­sées et déra­ci­nées, un passé que l’on peut bien mettre en scène main­te­nant que les pay­sans ont été réduits à si peu. C’est un mar­ke­ting que l’on déploie sur un « ter­ri­toire » où tout doit être valo­risé ou cons­ti­tué en patri­moine. C’est tou­jours le même vide gla­çant qui gagne jusqu’aux plus recu­lés des clo­chers.
La métro­pole est cette mort simul­ta­née de la ville et de la cam­pa­gne, au car­re­four où conver­gent toutes les clas­ses moyen­nes, dans ce milieu de la classe du milieu, qui, d’exode rural en « périur­ba­ni­sa­tion  », s’étire indé­fi­ni­ment. À la vitri­fi­ca­tion du ter­ri­toire mon­dial sied le cynisme de l’archi­tec­ture contem­po­raine. Un lycée, un hôpi­tal, une média­thè­que sont autant de varian­tes sur un même thème : trans­pa­rence, neu­tra­lité, uni­for­mité. Des bâti­ments, mas­sifs et flui­des, conçus sans avoir besoin de savoir ce qu’ils abri­te­ront, et qui pour­raient être ici aussi bien que n’importe où ailleurs. Que faire des tours de bureaux de la Défense, de la Part Dieu, ou d’Euralille ? L’expres­sion « flam­bant neuf » contracte en elle toute leur des­ti­née. Un voya­geur écossais, après que les insur­gés ont brûlé l’Hôtel de Ville de Paris en mai 1871, atteste la sin­gu­lière splen­deur du pou­voir en flamme : « [...] jamais je n’avais rien ima­giné de plus beau ; c’est superbe. Les gens de la Commune sont d’affreux gre­dins, je n’en dis­conviens pas ; mais quels artis­tes ! Et ils n’ont pas eu cons­cience de leur œuvre ! [...] J’ai vu les ruines d’Amalfi bai­gnées par les flots d’azur de la Méditerranée, les ruines des tem­ples de Tung-hoor dans le Pendjab ; j’ai vu Rome et bien d’autres choses : rien ne peut être com­paré à ce que j’ai eu ce soir devant les yeux ».

Il reste bien, pris dans le maillage métro­po­li­tain, quel­ques frag­ments de ville et quel­ques rési­dus de cam­pa­gne. Mais le vivace, lui, a pris ses quar­tiers dans les lieux de relé­ga­tion. Le para­doxe veut que les endroits les plus appa­rem­ment inha­bi­ta­bles soient les seuls à être encore habi­tés en quel­que façon. Une vieille bara­que squat­tée aura tou­jours l’air plus peu­plée que ces appar­te­ments de stan­ding où l’on ne peut que poser ses meu­bles et per­fec­tion­ner la déco en atten­dant le pro­chain démé­na­ge­ment. Les bidon­vil­les sont dans bien des méga­po­les les der­niers lieux vivants, viva­bles, et sans sur­prise, aussi, les lieux les plus mor­tels. Ils sont l’envers du décor électronique de la métro­pole mon­diale. Les cités-dor­toirs de la ban­lieue Nord de Paris, délais­sées par une petite bour­geoi­sie partie à la chasse aux pavillons, ren­dues à la vie par le chô­mage de masse, rayon­nent plus inten­sé­ment, désor­mais, que le Quartier latin. Par le verbe autant que par le feu.
L’incen­die de novem­bre 2005 ne naît pas de l’extrême dépos­ses­sion, comme on l’a tant glosé, mais au contraire de la pleine pos­ses­sion d’un ter­ri­toire. On peut brûler des voi­tu­res parce qu’on s’emmerde, mais pour pro­pa­ger l’émeute un mois durant et main­te­nir dura­ble­ment la police en échec, il faut savoir s’orga­ni­ser, il faut dis­po­ser de com­pli­ci­tés, connaî­tre le ter­rain à la per­fec­tion, par­ta­ger un lan­gage et un ennemi commun. Les kilo­mè­tres et les semai­nes n’ont pas empê­ché la pro­pa­ga­tion du feu. Aux pre­miers bra­siers en ont répondu d’autres, là où on les atten­dait le moins. La rumeur ne se met pas sur écoute.

La métro­pole est le ter­rain d’un inces­sant conflit de basse inten­sité, dont la prise de Bassora, de Mogadiscio ou de Naplouse mar­quent des points culmi­nants. La ville, pour les mili­tai­res, fut long­temps un endroit à éviter, voire à assié­ger ; la métro­pole, elle, est tout à fait com­pa­ti­ble avec la guerre. Le conflit armé n’est qu’un moment de sa cons­tante reconfi­gu­ra­tion. Les batailles menées par les gran­des puis­san­ces res­sem­blent à un tra­vail poli­cier tou­jours à refaire, dans les trous noirs de la métro­pole – « que ce soit au Burkina Faso, dans le Bronx du Sud, à Kamagasaki, au Chiapas ou à la Courneuve ». Les « inter­ven­tions » ne visent pas tant la vic­toire, ni même à rame­ner l’ordre et la paix, qu’à la pour­suite d’une entre­prise de sécu­ri­sa­tion tou­jours-déjà à l’oeuvre. La guerre n’est plus iso­la­ble dans le temps, mais se dif­fracte en une série de micro-opé­ra­tions, mili­tai­res et poli­ciè­res, pour assu­rer la sécu­rité.
La police et l’armée s’adap­tent en paral­lèle et pas à pas. Un cri­mi­no­lo­gue demande aux CRS de s’orga­ni­ser en peti­tes unités mobi­les et pro­fes­sion­na­li­sées. L’ins­ti­tu­tion mili­taire, ber­ceau des métho­des dis­ci­pli­nai­res, remet en cause son orga­ni­sa­tion hié­rar­chi­que. Un offi­cier de l’OTAN appli­que, pour son bataillon de gre­na­diers, une « méthode par­ti­ci­pa­tive qui impli­que chacun dans l’ana­lyse, la pré­pa­ra­tion, l’exé­cu­tion et l’évaluation d’une action. Le plan est dis­cuté et redis­cuté pen­dant des jours, au fil de l’entraî­ne­ment et selon les der­niers ren­sei­gne­ments reçus [...] Rien de tel qu’un plan élaboré en commun pour aug­men­ter l’adhé­sion comme la moti­va­tion ».
Les forces armées ne s’adap­tent pas seu­le­ment à la métro­pole, elles la façon­nent. Ainsi les sol­dats israé­liens, depuis la bataille de Naplouse, se font-ils archi­tec­tes d’inté­rieur. Contraints par la gué­rilla pales­ti­nienne à délais­ser les rues, trop périlleu­ses, ils appren­nent à avan­cer ver­ti­ca­le­ment et hori­zon­ta­le­ment au sein des cons­truc­tions urbai­nes, défon­çant murs et pla­fonds pour s’y mou­voir. Un offi­cier des forces de défense israé­lien­nes, diplômé de phi­lo­so­phie, expli­que : « L’ennemi inter­prète l’espace d’une manière clas­si­que, tra­di­tion­nelle et je me refuse à suivre son inter­pré­ta­tion et à tomber dans ses pièges. [...] Je veux le sur­pren­dre ! Voilà l’essence de la guerre. Je dois gagner [...] Voilà : j’ai choisi la métho­do­lo­gie qui me fait tra­ver­ser les murs... Comme un ver qui avance en man­geant ce qu’il trouve sur son chemin.  » L’urbain est plus que le théâ­tre de l’affron­te­ment, il en est le moyen. Cela n’est pas sans rap­pe­ler les conseils de Blanqui, cette fois pour le parti de l’insur­rec­tion, qui recom­man­dait aux futurs insur­gés de Paris d’inves­tir les mai­sons des rues bar­ri­ca­dées pour pro­té­ger leurs posi­tions, d’en percer les murs pour les faire com­mu­ni­quer, d’abat­tre les esca­liers du rez-de-chaus­sée et de trouer les pla­fonds pour se défen­dre d’éventuels assaillants, d’arra­cher les portes pour en bar­ri­ca­der les fenê­tres et de faire de chaque étage un poste de tir.

La métro­pole n’est pas que cet amas urba­nisé, cette col­li­sion finale de la ville et de la cam­pa­gne, c’est tout autant un flux d’êtres et de choses. Un cou­rant qui passe par tout un réseau de fibres opti­ques, de lignes TGV, de satel­li­tes, de camé­ras de vidéo­sur­veillance, pour que jamais ce monde ne s’arrête de courir à sa perte. Un cou­rant qui vou­drait tout entraî­ner dans sa mobi­lité sans espoir, qui mobi­lise chacun. Où l’on est assailli d’infor­ma­tions comme par autant de forces hos­ti­les. Où il ne reste plus qu’à courir. Où il devient dif­fi­cile d’atten­dre, même une énième rame de métro.
La mul­ti­pli­ca­tion des moyens de dépla­ce­ment et de com­mu­ni­ca­tion nous arra­che sans dis­conti­nuer à l’ici et au main­te­nant, par la ten­ta­tion de tou­jours être ailleurs. Prendre un TGV, un RER, un télé­phone, pour être déjà là-bas. Cette mobi­lité n’impli­que qu’arra­che­ment, iso­le­ment, exil. Elle serait pour qui­conque insup­por­ta­ble si elle n’était pas tou­jours mobi­lité de l’espace privé, de l’inté­rieur por­ta­tif. La bulle privée n’éclate pas, elle se met à flot­ter. Ce n’est pas la fin du cocoo­ning, juste sa mise en mou­ve­ment. D’une gare, d’un centre com­mer­cial, d’une banque d’affai­res, d’un hôtel à l’autre, par­tout cette étrangeté, si banale, tel­le­ment connue qu’elle tient lieu de der­nière fami­lia­rité. La luxu­riance de la métro­pole est ce bras­sage aléa­toire d’ambian­ces défi­nies, sus­cep­ti­bles de se recom­bi­ner indé­fi­ni­ment. Les cen­tres-villes s’y offrent non comme des lieux iden­ti­ques, mais bien comme des offres ori­gi­na­les d’ambian­ces, parmi les­quel­les nous évoluons, choi­sis­sant l’une, lais­sant l’autre, au gré d’une sorte de shop­ping exis­ten­tiel entre les styles de bars, de gens, de desi­gns, ou parmi les play­lists d’un ipod. « Avec mon lec­teur mp3, je suis maître de mon monde. » Pour sur­vi­vre à l’uni­for­mité envi­ron­nante, l’unique option est de se recons­ti­tuer sans cesse son monde inté­rieur, comme un enfant qui recons­trui­rait par­tout la même cabane. Comme Robinson repro­dui­sant son uni­vers d’épicier sur l’île déserte, à ceci près que notre île déserte est la civi­li­sa­tion même, et que nous sommes des mil­liards à débar­quer sans cesse.
Précisément parce qu’elle est cette archi­tec­ture de flux, la métro­pole est une des for­ma­tions humai­nes les plus vul­né­ra­bles qui ait jamais existé. Souple, sub­tile, mais vul­né­ra­ble. Une fer­me­ture bru­tale des fron­tiè­res pour cause d’épidémie furieuse, une carence quel­conque dans un ravi­taille­ment vital, un blo­cage orga­nisé des axes de com­mu­ni­ca­tion, et c’est tout le décor qui s’effon­dre, qui ne par­vient plus à mas­quer les scènes de car­na­ges qui le han­tent à toute heure. Ce monde n’irait pas si vite s’il n’était pas cons­tam­ment pour­suivi par la proxi­mité de son effon­dre­ment.
Sa struc­ture en réseau, toute son infra­struc­ture tech­no­lo­gi­que de noeuds et de connexions, son archi­tec­ture décen­tra­li­sée vou­draient mettre la métro­pole à l’abri de ses iné­vi­ta­bles dys­fonc­tion­ne­ments. Internet doit résis­ter à une atta­que nucléaire. Le contrôle per­ma­nent des flux d’infor­ma­tions, d’hommes et de mar­chan­di­ses doit sécu­ri­ser la mobi­lité métro­po­li­taine, la tra­ça­bi­lité, assu­rer que jamais ne manque une palette dans un stock de mar­chan­dise, que jamais on ne trouve un billet volé dans le com­merce ou un ter­ro­riste dans l’avion. Grâce à une puce RFID, un pas­se­port bio­mé­tri­que, un fichier ADN.
Mais la métro­pole pro­duit aussi les moyens de sa propre des­truc­tion. Un expert en sécu­rité amé­ri­cain expli­que la défaite en Irak par la capa­cité de la gué­rilla à tirer profit des nou­veaux modes de com­mu­ni­ca­tion. Par leur inva­sion, les États-Unis n’ont pas tant importé la démo­cra­tie que les réseaux cyber­né­ti­ques. Ils ame­naient avec eux l’une des armes de leur défaite. La mul­ti­pli­ca­tion des télé­pho­nes por­ta­bles et des points d’accès à Internet a fourni à la gué­rilla des moyens iné­dits de s’orga­ni­ser, et de se rendre elle-même si dif­fi­ci­le­ment atta­qua­ble.
À chaque réseau ses points fai­bles, ses noeuds qu’il faut défaire pour que la cir­cu­la­tion s’arrête, pour que la toile implose. La der­nière grande panne électrique euro­péenne l’a montré : il aura suffi d’un inci­dent sur une ligne à haute ten­sion pour plon­ger une bonne partie du conti­nent dans le noir. Le pre­mier geste pour que quel­que chose puisse surgir au milieu de la métro­pole, pour que s’ouvrent d’autres pos­si­bles, c’est d’arrê­ter son per­pe­tuum mobile. C’est ce qu’ont com­pris les rebel­les thaï­lan­dais qui font sauter les relais électriques. C’est ce qu’ont com­pris les anti-CPE, qui ont bloqué les uni­ver­si­tés pour ensuite tâcher de blo­quer l’économie. C’est aussi ce qu’ont com­pris les dockers amé­ri­cains en grève en octo­bre 2002 pour le main­tien de trois cents emplois, et qui blo­què­rent pen­dant dix jours les prin­ci­paux ports de la côte Ouest. L’économie amé­ri­caine est si dépen­dante des flux tendus en pro­ve­nance d’Asie que le coût du blo­cage se mon­tait à un mil­liard d’euros par jour. À dix mille, on peut faire vaciller la plus grande puis­sance économique mon­diale. Pour cer­tains « experts », si le mou­ve­ment s’était pro­longé un mois de plus, nous aurions assisté à « un retour à la réces­sion aux États-Unis et un cau­che­mar économique pour l’Asie du Sud-Est ».

Cinquième cercle
« Moins de biens, plus de liens ! »

Trente ans de chô­mage de masse, de « crise », de crois­sance en berne, et l’on vou­drait encore nous faire croire en l’économie. Trente ans ponc­tués, il est vrai, par quel­ques entrac­tes d’illu­sion : l’entracte 1981-83, illu­sion qu’un gou­ver­ne­ment de gauche pour­rait faire le bon­heur du peuple ; l’entracte des années fric (1986-89), où nous devien­drions tous riches, hommes d’affai­res et bour­si­co­teurs ; l’entracte Internet (1998-2001), où nous trou­ve­rions tous un emploi vir­tuel à force de rester bran­chés, où la France mul­ti­co­lore mais une, mul­ti­cultu­relle et culti­vée, rem­por­te­rait toutes les coupes du monde. Mais voilà, nous, on a dépensé toutes nos réser­ves d’illu­sion, on a touché le fond, on est à sec, sinon à décou­vert.
À force, on a com­pris ceci : ce n’est pas l’économie qui est en crise, c’est l’économie qui est la crise ; ce n’est pas le tra­vail qui manque, c’est le tra­vail qui est en trop ; tout bien pesé, ce n’est pas la crise, mais la crois­sance qui nous déprime. Il faut l’avouer : la lita­nie des cours de Bourse nous touche à peu près autant qu’une messe en latin. Heureusement pour nous, nous sommes un cer­tain nombre à être par­ve­nus à cette conclu­sion. Nous ne par­lons pas de tous ceux qui vivent d’arna­ques diver­ses, de tra­fics en tout genre ou sont depuis dix ans au RMI. De tous ceux qui ne par­vien­nent plus à s’iden­ti­fier à leur boulot et se réser­vent pour leurs loi­sirs. De tous les pla­car­di­sés, tous les plan­qués, tous ceux qui en font le mini­mum et qui sont un maxi­mum. De tous ceux que frappe cet étrange déta­che­ment de masse, que vient encore accen­tuer l’exem­ple des retrai­tés et la surex­ploi­ta­tion cyni­que d’une main-d’oeuvre flexi­bi­li­sée. Nous ne par­lons pas d’eux, qui doi­vent bien pour­tant, d’une manière ou d’une autre, arri­ver à une conclu­sion voi­sine.
Ce dont nous par­lons, c’est de tous ces pays, de ces conti­nents entiers qui ont perdu la foi économique pour avoir vu passer avec pertes et fracas les Boeing du FMI, pour avoir un peu tâté de la Banque mon­diale. Rien, là, de cette crise des voca­tions que subit mol­le­ment, en Occident, l’économie. Ce dont il s’agit en Guinée, en Russie, en Argentine, en Bolivie, c’est d’un dis­cré­dit vio­lent et dura­ble de cette reli­gion, et de son clergé. « Qu’est-ce qu’un mil­lier d’économistes du FMI gisant au fond de la mer ? – Un bon début », blague-t- on à la Banque mon­diale. Plaisanterie russe : « Deux économistes se ren­contrent. L’un demande à l’autre : “Tu com­prends ce qui se passe ?” Et l’autre de répon­dre : “Attends, je vais t’expli­quer.” “Non, non, reprend le pre­mier, expli­quer ce n’est pas dif­fi­cile, moi aussi je suis économiste. Non, ce que je te demande c’est : est-ce que tu com­prends ?”  » Le clergé lui-même feint par pans d’entrer en dis­si­dence et de cri­ti­quer le dogme. Le der­nier cou­rant un peu vivant de la pré­ten­due « science économique » – cou­rant qui se nomme sans humour l’« économie non autis­ti­que » – se fait un métier, désor­mais, de démon­ter les usur­pa­tions, les tours de passe-passe, les indi­ces fre­la­tés d’une science dont le seul rôle tan­gi­ble est d’agiter l’osten­soir autour des élucubrations des domi­nants, d’entou­rer d’un peu de céré­mo­nie leurs appels à la sou­mis­sion et enfin, comme l’ont tou­jours fait les reli­gions, de four­nir des expli­ca­tions. Car le mal­heur géné­ral cesse d’être sup­por­ta­ble dès qu’il appa­raît pour ce qu’il est : sans cause ni raison.

L’argent n’est plus nulle part res­pecté, ni par ceux qui en ont, ni par ceux qui en man­quent. Vingt pour cent des jeunes Allemands, lorsqu’on leur demande ce qu’ils veu­lent faire plus tard, répon­dent « artiste ». Le tra­vail n’est plus enduré comme une donnée de la condi­tion humaine. La comp­ta­bi­lité des entre­pri­ses avoue qu’elle ne sait plus où naît la valeur. La mau­vaise répu­ta­tion du marché aurait eu raison de lui depuis une bonne décen­nie, sans la rage et les vastes moyens de ses apo­lo­gues. Le pro­grès est par­tout devenu, dans le sens commun, syno­nyme de désas­tre. Tout fuit dans le monde de l’économie, comme tout fuyait en URSS à l’époque d’Andropov. Qui s’est un peu penché sur les der­niè­res années de l’URSS enten­dra sans peine dans tous les appels au volon­ta­risme de nos diri­geants, dans toutes les envo­lées sur un avenir dont on a perdu la trace, toutes ces pro­fes­sions de foi dans « la réforme » de tout et n’importe quoi, les pre­miers cra­que­ments dans la struc­ture du Mur. L’effon­dre­ment du bloc socia­liste n’aura pas consa­cré le triom­phe du capi­ta­lisme, mais seu­le­ment attesté la faillite de l’une de ses formes. D’ailleurs, la mise à mort de l’URSS n’a pas été le fait d’un peuple en révolte, mais d’une nomenk­la­tura en reconver­sion. En pro­cla­mant la fin du socia­lisme, une frac­tion de la classe diri­geante s’est d’abord affran­chie de tous les devoirs ana­chro­ni­ques qui la liaient au peuple. Elle a pris le contrôle privé de ce qu’elle contrô­lait déjà, mais au nom de tous. « Puisqu’ils font sem­blant de nous payer, fai­sons sem­blant de tra­vailler », disait-on dans les usines. « Qu’à cela ne tienne, ces­sons de faire sem­blant ! », a répondu l’oli­gar­chie. Aux uns, les matiè­res pre­miè­res, les infra­struc­tu­res indus­triel­les, le com­plexe mili­taro-indus­triel, les ban­ques, les boîtes de nuit aux autres, la misère ou l’émigration. Comme on n’y croyait plus en URSS sous Andropov, on n’y croit plus aujourd’hui en France dans les salles de réu­nion, dans les ate­liers, dans les bureaux. « Qu’à cela ne tienne ! », répon­dent patrons et gou­ver­nants, qui ne pren­nent même plus la peine d’adou­cir « les dures lois de l’économie », démé­na­gent une usine dans la nuit pour annon­cer au per­son­nel sa fer­me­ture au petit matin et n’hési­tent plus à envoyer le GIGN pour faire cesser une grève – comme cela s’est fait dans celle de la SNCM ou lors de l’occu­pa­tion, l’année der­nière, d’un centre de tri à Rennes. Toute l’acti­vité meur­trière du pou­voir pré­sent consiste à gérer cette ruine d’un côté, et de l’autre à poser les bases d’une « nou­velle économie ».

Nous nous y étions bien faits, pour­tant, à l’économie. Depuis des géné­ra­tions que l’on nous dis­ci­pli­nait, que l’on nous paci­fiait, que l’on avait fait de nous des sujets, natu­rel­le­ment pro­duc­tifs, contents de consom­mer. Et voilà que se révèle tout ce que nous nous étions effor­cés d’oublier : que l’économie est une poli­ti­que. Et que cette poli­ti­que, aujourd’hui, est une poli­ti­que de sélec­tion au sein d’une huma­nité deve­nue, dans sa masse, super­flue. De Colbert à De Gaulle en pas­sant par Napoléon III, l’État a tou­jours conçu l’économie comme poli­ti­que, non moins que la bour­geoi­sie, qui en tire profit, et les pro­lé­tai­res, qui l’affron­tent. Il n’y a guère que cette étrange strate inter­mé­diaire de la popu­la­tion, ce curieux agré­gat sans force de ceux qui ne pren­nent pas parti, la petite bour­geoi­sie, qui a tou­jours fait sem­blant de croire à l’économie comme à une réa­lité – parce que sa neu­tra­lité en était ainsi pré­ser­vée. Petits com­mer­çants, petits patrons, petits fonc­tion­nai­res, cadres, pro­fes­seurs, jour­na­lis­tes, inter­mé­diai­res de toutes sortes for­ment en France cette non-classe, cette géla­tine sociale com­po­sée de la masse de ceux qui vou­draient sim­ple­ment passer leur petite vie privée à l’écart de l’Histoire et de ses tumul­tes. Ce marais est par pré­dis­po­si­tion le cham­pion de la fausse cons­cience, prêt à tout pour garder, dans son demi-som­meil, les yeux fermés sur la guerre qui fait rage alen­tour. Chaque éclaircissement du front est ainsi marqué en France par l’inven­tion d’une nou­velle lubie. Durant les dix der­niè­res années, ce fut ATTAC et son invrai­sem­bla­ble taxe Tobin – dont l’ins­tau­ra­tion aurait réclamé rien moins que la créa­tion d’un gou­ver­ne­ment mon­dial –, son apo­lo­gie de l’« économie réelle » contre les mar­chés finan­ciers et sa tou­chante nos­tal­gie de l’État. La comé­die dura ce qu’elle dura, et finit en plate mas­ca­rade. Une lubie rem­pla­çant l’autre, voici la décrois­sance. Si ATTAC avec ses cours d’éducation popu­laire a essayé de sauver l’économie comme science, la décrois­sance pré­tend, elle, la sauver comme morale. Une seule alter­na­tive à l’apo­ca­lypse en marche, décroî­tre. Consommer et pro­duire moins. Devenir joyeu­se­ment fru­gaux. Manger bio, aller à bicy­clette, arrê­ter de fumer et sur­veiller sévè­re­ment les pro­duits qu’on achète. Se conten­ter du strict néces­saire. Simplicité volon­taire. « Redécouvrir la vraie richesse dans l’épanouissement de rela­tions socia­les convi­via­les dans un monde sain. » « Ne pas puiser dans notre capi­tal natu­rel. » Aller vers une « économie saine ». « Éviter la régu­la­tion par le chaos. » « Ne pas géné­rer de crise sociale remet­tant en cause la démo­cra­tie et l’huma­nisme. » Bref : deve­nir économe. Revenir à l’économie de Papa, à l’âge d’or de la petite bour­geoi­sie : les années 1950. « Lorsque l’indi­vidu devient un bon économe, sa pro­priété rem­plit alors par­fai­te­ment son office, qui est de lui per­met­tre de jouir de sa vie propre à l’abri de l’exis­tence publi­que ou dans l’enclos privé de sa vie. »

Un gra­phiste en pull arti­sa­nal boit un cock­tail de fruits, entre amis, à la ter­rasse d’un café eth­ni­que. On est diserts, cor­diaux, on plai­sante modé­ré­ment, on ne fait ni trop de bruit ni trop de silence, on se regarde en sou­riant, un peu béats : on est tel­le­ment civi­li­sés. Plus tard, les uns iront biner la terre d’un jardin de quar­tier tandis que les autres par­ti­ront faire de la pote­rie, du zen ou un film d’ani­ma­tion. On com­mu­nie dans le juste sen­ti­ment de former une nou­velle huma­nité, la plus sage, la plus raf­fi­née, la der­nière. Et on a raison. Apple et la décrois­sance s’enten­dent curieu­se­ment sur la civi­li­sa­tion du futur. L’idée de retour à l’économie d’antan des uns est le brouillard oppor­tun der­rière lequel s’avance l’idée de grand bond en avant tech­no­lo­gi­que des autres. Car dans l’Histoire, les retours n’exis­tent pas. L’exhor­ta­tion à reve­nir au passé n’exprime jamais qu’une des formes de cons­cience de son temps, et rare­ment la moins ban­nière des publi­ci­tai­res dis­si­dents du maga­zine Casseurs de pub. Les inven­teurs de la crois­sance zéro – le club de Rome en 1972 – étaient eux-mêmes un groupe d’indus­triels et de fonc­tion­nai­res qui s’appuyaient sur un rap­port des cyber­né­ti­ciens du MIT.
Cette conver­gence n’est pas for­tuite. Elle s’ins­crit dans la marche forcée pour trou­ver une relève à l’économie. Le capi­ta­lisme a désin­té­gré à son profit tout ce qui sub­sis­tait de liens sociaux, il se lance main­te­nant dans leur recons­truc­tion à neuf sur ses pro­pres bases. La socia­bi­lité métro­po­li­taine actuelle en est l’incu­ba­trice. De la même façon, il a ravagé les mondes natu­rels et se lance à pré­sent dans la folle idée de les recons­ti­tuer comme autant d’envi­ron­ne­ments contrô­lés, dotés des cap­teurs adé­quats. À cette nou­velle huma­nité cor­res­pond une nou­velle économie, qui vou­drait n’être plus une sphère sépa­rée de l’exis­tence mais son tissu, qui vou­drait être la matière des rap­ports humains ; une nou­velle défi­ni­tion du tra­vail comme tra­vail sur soi, et du Capital comme capi­tal humain ; une nou­velle idée de la pro­duc­tion comme pro­duc­tion de biens rela­tion­nels, et de la consom­ma­tion comme consom­ma­tion de situa­tions ; et sur­tout une nou­velle idée de la valeur qui embras­se­rait toutes les qua­li­tés des êtres. Cette « bioé­co­no­mie » en ges­ta­tion conçoit la pla­nète comme un sys­tème fermé à gérer, et pré­tend poser les bases d’une science qui inté­gre­rait tous les para­mè­tres de la vie. Une moderne. La décrois­sance n’est pas par hasard la telle science pour­rait nous faire regret­ter un jour le bon temps des indi­ces trom­peurs où l’on pré­ten­dait mesu­rer le bon­heur du peuple à la crois­sance du PIB, mais où au moins per­sonne n’y croyait.
« Revaloriser les aspects non économiques de la vie » est un mot d’ordre de la décrois­sance en même temps que le pro­gramme de réforme du Capital. Éco-vil­la­ges, camé­ras de vidéo­sur­veillance, spi­ri­tua­lité, bio­tech­no­lo­gies et convi­via­lité appar­tien­nent au même « para­digme civi­li­sa­tion­nel  » en for­ma­tion, celui de l’économie totale engen­drée depuis la base. Sa matrice intel­lec­tuelle n’est autre que la cyber­né­ti­que, la science des sys­tè­mes, c’est-à-dire de leur contrôle. Pour impo­ser défi­ni­ti­ve­ment l’économie, son éthique du tra­vail et de l’ava­rice, il avait fallu au cours du XVIIe siècle inter­ner et éliminer toute la faune des oisifs, des men­diants, des sor­ciè­res, des fous, des jouis­seurs et autres pau­vres sans aveu, toute une huma­nité qui démen­tait par sa seule exis­tence l’ordre de l’inté­rêt et de la conti­nence. La nou­velle économie ne s’impo­sera pas sans une sem­bla­ble sélec­tion des sujets et des zones aptes à la muta­tion. Le chaos tant annoncé sera l’occa­sion de ce tri, ou notre vic­toire sur ce détes­ta­ble projet.

Sixième cercle
« L’envi­ron­ne­ment est un défi indus­triel »

L’écologie, c’est la décou­verte de l’année. Depuis trente ans, qu’on lais­sait ça aux Verts, qu’on en riait gras­se­ment le diman­che, pour pren­dre l’air concerné le lundi. Et voilà qu’elle nous rat­trape. Qu’elle enva­hit les ondes comme un tube en été, parce qu’il fait vingt degrés en décem­bre.
Un quart des espè­ces de pois­sons a dis­paru des océans. Le reste n’en a plus pour long­temps.
Alerte de grippe aviaire : on promet d’abat­tre au vol les oiseaux migra­teurs, par cen­tai­nes de mil­liers.
Le taux de mer­cure dans le lait mater­nel est de dix fois supé­rieur au taux auto­risé dans celui des vaches. Et ces lèvres qui gon­flent quand je croque dans la pomme – elle venait pour­tant du marché. Les gestes les plus sim­ples sont deve­nus toxi­ques. On meurt à trente-cinq ans « d’une longue mala­die  » que l’on gérera comme on a géré tout le reste. Il aurait fallu tirer les conclu­sions avant qu’elle ne nous mène là, au pavillon B du centre de soins pal­lia­tifs.
Il faut l’avouer : toute cette « catas­tro­phe », dont on nous entre­tient si bruyam­ment, ne nous touche pas. Du moins, pas avant qu’elle ne nous frappe par une de ses pré­vi­si­bles consé­quen­ces. Elle nous concerne peut-être mais elle ne nous touche pas. Et c’est bien là la catas­tro­phe.
Il n’y a pas de « catas­tro­phe envi­ron­ne­men­tale ». Il y a cette catas­tro­phe qu’est l’envi­ron­ne­ment. L’envi­ron­ne­ment, c’est ce qu’il reste à l’homme quand il a tout perdu. Ceux qui habi­tent un quar­tier, une rue, un vallon, une guerre, un ate­lier, n’ont pas d’« envi­ron­ne­ment », ils évoluent dans un monde peuplé de pré­sen­ces, de dan­gers, d’amis, d’enne­mis, de points de vie et de points de mort, de toutes sortes d’êtres. Ce monde a sa consis­tance, qui varie avec l’inten­sité et la qua­lité des liens qui nous atta­chent à tous ces êtres, à tous ces lieux. Il n’y a que nous, enfants de la dépos­ses­sion finale, exilés de la der­nière heure – qui vien­nent au monde dans des cubes de béton, cueillent des fruits dans les super­mar­chés et guet­tent l’écho du monde à la télé – pour avoir un envi­ron­ne­ment. Il n’y a que nous pour assis­ter à notre propre anéan­tis­se­ment comme s’il s’agis­sait d’un simple chan­ge­ment d’atmo­sphère. Pour s’indi­gner des der­niè­res avan­cées du désas­tre, et en dres­ser patiem­ment l’ency­clo­pé­die.

Ce qui s’est figé en un envi­ron­ne­ment, c’est un rap­port au monde fondé sur la ges­tion, c’est-à-dire sur l’étrangeté. Un rap­port au monde tel que nous ne sommes pas faits aussi bien du bruis­se­ment des arbres, des odeurs de fri­ture de l’immeu­ble, du ruis­sel­le­ment de l’eau, du brou­haha des cours d’école ou de la moi­teur des soirs d’été, un rap­port au monde tel qu’il y a moi et mon envi­ron­ne­ment, qui m’entoure sans jamais me cons­ti­tuer. Nous sommes deve­nus voi­sins dans une réu­nion de copro­priété pla­né­taire. On n’ima­gine guère plus com­plet enfer.
Aucun milieu maté­riel n’a jamais mérité le nom d’« envi­ron­ne­ment », à part peut-être main­te­nant la métro­pole. Voix numé­ri­sée des annon­ces voca­les, tram­way au sif­fle­ment si XXIe siècle, lumière bleu­tée de réver­bère en forme d’allu­mette géante, pié­tons grimés en man­ne­quins ratés, rota­tion silen­cieuse d’une caméra de vidéo-sur­veillance, tin­te­ment lucide des bornes du métro, des cais­ses du super­mar­ché, des bad­geu­ses du bureau, ambiance électronique de cyber­café, débau­che d’écrans plasma, de voies rapi­des et de latex. Jamais décor ne se passa si bien des âmes qui le tra­ver­sent. Jamais milieu ne fut plus auto­ma­ti­que. Jamais contexte ne fut plus indif­fé­rent et n’exigea en retour, pour y sur­vi­vre, une si égale indif­fé­rence. L’envi­ron­ne­ment, ce n’est fina­le­ment que cela : le rap­port au monde propre à la métro­pole qui se pro­jette sur tout ce qui lui échappe.

La situa­tion est la sui­vante : on a employé nos pères à détruire ce monde, on vou­drait main­te­nant nous faire tra­vailler à sa recons­truc­tion et que celle-ci soit, pour comble, ren­ta­ble. L’exci­ta­tion mor­bide qui anime désor­mais jour­na­lis­tes et publi­ci­tai­res à chaque nou­velle preuve du réchauf­fe­ment cli­ma­ti­que dévoile le sou­rire d’acier du nou­veau capi­ta­lisme vert, celui qui s’annon­çait depuis les années 1970, que l’on atten­dait au tour­nant et qui ne venait pas. Eh bien, le voilà ! L’écologie, c’est lui ! Les solu­tions alter­na­ti­ves, c’est encore lui ! Le salut de la pla­nète, c’est tou­jours lui ! Plus aucun doute : le fond de l’air est vert ; l’envi­ron­ne­ment sera le pivot de l’économie poli­ti­que du XXIe siècle. À chaque pous­sée de catas­tro­phisme cor­res­pond désor­mais une volée de « solu­tions indus­triel­les ».
L’inven­teur de la bombe H, Edward Teller, sug­gère de pul­vé­ri­ser des mil­lions de tonnes de pous­sière métal­li­que dans la stra­to­sphère pour stop­per le réchauf­fe­ment cli­ma­ti­que. La Nasa, frus­trée d’avoir dû ranger sa grande idée de bou­clier anti­mis­sile au musée des fan­tas­ma­go­ries de la guerre froide, promet la mise en place au-delà de l’orbite lunaire d’un miroir géant pour nous pro­té­ger des désor­mais funes­tes rayons du soleil. Autre vision d’avenir : une huma­nité moto­ri­sée rou­lant au bioé­tha­nol de Sao- Paulo à Stockholm ; un rêve de céréa­lier beau­ce­ron, qui n’impli­que après tout que la conver­sion de toutes les terres ara­bles de la pla­nète en champs de soja et de bet­te­rave à sucre. Voitures écologiques, énergies pro­pres, consul­ting envi­ron­ne­men­tal coexis­tent sans mal avec la der­nière publi­cité Chanel au fil des pages gla­cées des maga­zi­nes d’opi­nion.
C’est que l’envi­ron­ne­ment a ce mérite incom­pa­ra­ble d’être, nous dit-on, le pre­mier pro­blème global qui se pose à l’huma­nité. Un pro­blème global, c’est-à-dire un pro­blème dont seuls ceux qui sont orga­ni­sés glo­ba­le­ment peu­vent déte­nir la solu­tion. Et ceux-là, on les connaît. Ce sont les grou­pes qui depuis près d’un siècle sont à l’avant-garde du désas­tre et comp­tent bien le rester, au prix minime d’un chan­ge­ment de logo. Qu’EDF ait l’impu­dence de nous res­ser­vir son pro­gramme nucléaire comme nou­velle solu­tion à la crise énergétique mon­diale dit assez com­bien les nou­vel­les solu­tions res­sem­blent aux anciens pro­blè­mes.
Des secré­ta­riats d’État aux arrière-salles des cafés alter­na­tifs, les préoc­cu­pa­tions se disent désor­mais avec les mêmes mots, qui sont au reste les mêmes que tou­jours. Il s’agit de se mobi­li­ser. Non pour la recons­truc­tion, comme dans l’après-guerre, non pour les Éthiopiens, comme dans les années 1980, non pour l’emploi, comme dans les années 1990. Non, cette fois-ci, c’est pour l’envi­ron­ne­ment. Il vous dit bien merci. Al Gore, l’écologie à la Hulot et la décrois­sance se ran­gent aux côtés des éternelles gran­des âmes de la République pour jouer leur rôle de réa­ni­ma­tion du petit peuple de gauche et de l’idéa­lisme bien connu de la jeu­nesse. L’aus­té­rité volon­taire en étendard, ils tra­vaillent béné­vo­le­ment à nous rendre confor­mes à « l’état d’urgence écologique qui vient ». La masse ronde et gluante de leur culpa­bi­lité s’abat sur nos épaules fati­guées et vou­drait nous pous­ser à culti­ver notre jardin, à trier nos déchets, à com­pos­ter bio les restes du festin maca­bre dans et pour lequel nous avons été pou­pon­nés.
Gérer la sortie du nucléaire, les excé­dents de CO2 dans l’atmo­sphère, la fonte des glaces, les oura­gans, les épidémies, la sur­po­pu­la­tion mon­diale, l’érosion des sols, la dis­pa­ri­tion mas­sive des espè­ces vivan­tes… voilà quel serait notre far­deau. « C’est à chacun que revient de chan­ger ses com­por­te­ments  », disent-ils, si l’on veut sauver notre beau modèle civi­li­sa­tion­nel. Il faut consom­mer peu pour pou­voir encore consom­mer. Produire bio pour pou­voir encore pro­duire. Il faut s’auto­contrain­dre pour pou­voir encore contrain­dre. Voilà com­ment la logi­que d’un monde entend se sur­vi­vre en se don­nant des airs de rup­ture his­to­ri­que. Voilà com­ment on vou­drait nous convain­cre de par­ti­ci­per aux grands défis indus­triels du siècle en marche. Hébétés que nous sommes, nous serions prêts à sauter dans les bras de ceux-là mêmes qui ont pré­sidé au sac­cage, pour qu’ils nous sor­tent de là.

L’écologie n’est pas seu­le­ment la logi­que de l’économie totale, c’est aussi la nou­velle morale du Capital. L’état de crise interne du sys­tème et la rigueur de la sélec­tion en cours sont tels qu’il faut à nou­veau un cri­tère au nom duquel opérer de pareils tris. L’idée de vertu n’a jamais été, d’époque en époque, qu’une inven­tion du vice. On ne pour­rait, sans l’écologie, jus­ti­fier l’exis­tence dès aujourd’hui de deux filiè­res d’ali­men­ta­tion, l’une « saine et bio­lo­gi­que » pour les riches et leurs petits, l’autre notoi­re­ment toxi­que pour la plèbe et ses reje­tons promis à l’obé­sité. L’hyper-bour­geoi­sie pla­né­taire ne sau­rait faire passer pour res­pec­ta­ble son train de vie si ses der­niers capri­ces n’étaient pas scru­pu­leu­se­ment « res­pec­tueux de l’envi­ron­ne­ment ». Sans l’écologie, rien n’aurait encore assez d’auto­rité pour faire taire toute objec­tion aux pro­grès exor­bi­tants du contrôle.
Traçabilité, trans­pa­rence, cer­ti­fi­ca­tion, éco-taxes, excel­lence envi­ron­ne­men­tale, police de l’eau lais­sent augu­rer de l’état d’excep­tion écologique qui s’annonce. Tout est permis à un pou­voir qui s’auto­rise de la Nature, de la santé et du bien-être.
« Une fois que la nou­velle culture économique et com­por­te­men­tale sera passée dans les mœurs, les mesu­res coer­ci­ti­ves tom­be­ront sans doute d’elles-mêmes.  » Il faut tout le ridi­cule aplomb d’un aven­tu­rier de pla­teau télé pour sou­te­nir une pers­pec­tive aussi gla­çante et nous appe­ler dans un même temps à avoir suf­fi­sam­ment « mal à la pla­nète » pour nous mobi­li­ser et à rester suf­fi­sam­ment anes­thé­siés pour assis­ter à tout cela avec rete­nue et civi­lité. Le nouvel ascé­tisme bio est le contrôle de soi qui est requis de tous pour négo­cier l’opé­ra­tion de sau­ve­tage à quoi le sys­tème s’est lui-même acculé. C’est au nom de l’écologie qu’il faudra désor­mais se serrer la cein­ture, comme hier au nom de l’économie. La route pour­rait bien sûr se trans­for­mer en pistes cycla­bles, nous pour­rions même peut-être, sous nos lati­tu­des, être un jour gra­ti­fiés d’un revenu garanti, mais seu­le­ment pour prix d’une exis­tence entiè­re­ment thé­ra­peu­ti­que. Ceux qui pré­ten­dent que l’auto­contrôle géné­ra­lisé nous épargnera d’avoir à subir une dic­ta­ture envi­ron­ne­men­tale men­tent : l’un fera le lit de l’autre, et nous aurons les deux.
Tant qu’il y aura l’Homme et l’Environnement, il y aura la police entre eux.

Tout est à ren­ver­ser dans les dis­cours écologistes. Là où ils par­lent de « catas­tro­phes » pour dési­gner les déra­pa­ges du régime actuel de ges­tion des êtres et des choses, nous ne voyons que la catas­tro­phe de son si par­fait fonc­tion­ne­ment. La plus grande vague de famine connue jusqu’alors dans la zone tro­pi­cale (1876-1879) coïn­cide avec une séche­resse mon­diale, mais sur­tout avec l’apogée de la colo­ni­sa­tion. La des­truc­tion des mondes pay­sans et des pra­ti­ques vivriè­res avait fait dis­pa­raî­tre les moyens de faire face à la pénu­rie. Plus que le manque d’eau, ce sont les effets de l’économie colo­niale en pleine expan­sion qui ont cou­vert de mil­lions de cada­vres déchar­nés toute la bande tro­pi­cale. Ce qui se pré­sente par­tout comme catas­tro­phe écologique n’a jamais cessé d’être, en pre­mier lieu, la mani­fes­ta­tion d’un rap­port au monde désas­treux. Ne rien habi­ter nous rend vul­né­ra­bles au moin­dre cahot du sys­tème, au moin­dre aléa cli­ma­ti­que. Pendant qu’à l’appro­che du der­nier tsu­nami les tou­ris­tes conti­nuaient de bati­fo­ler dans les flots, les chas­seurs- cueilleurs des îles se hâtaient de fuir les côtes à la suite des oiseaux. Le para­doxe pré­sent de l’écologie, c’est que sous pré­texte de sauver la Terre, elle ne sauve que le fon­de­ment de ce qui en a fait cet astre désolé.
La régu­la­rité du fonc­tion­ne­ment mon­dial recou­vre en temps normal notre état de dépos­ses­sion pro­pre­ment catas­tro­phi­que. Ce que l’on appelle « catas­tro­phe » n’est que la sus­pen­sion forcée de cet état, l’un de ces rares moments où nous rega­gnons quel­que pré­sence au monde. Qu’on arrive plus tôt que prévu au bout des réser­ves de pétrole, que s’inter­rom­pent les flux inter­na­tio­naux qui main­tien­nent le tempo de la métro­pole, que l’on aille au-devant de grands dérè­gle­ments sociaux, qu’advienne l’« ensau­va­ge­ment des popu­la­tions  », la « menace pla­né­taire », la « fin de la civi­li­sa­tion  » ! N’importe quelle perte de contrôle est pré­fé­ra­ble à tous les scé­na­rios de ges­tion de crise. Les meilleurs conseils, dès lors, ne sont pas à cher­cher du côté des spé­cia­lis­tes en déve­lop­pe­ment dura­ble. C’est dans les dys­fonc­tion­ne­ments, les courts-cir­cuits du sys­tème qu’appa­rais­sent les éléments de réponse logi­ques à ce qui pour­rait cesser d’être un pro­blème. Parmi les signa­tai­res du pro­to­cole de Kyoto, les seuls pays à ce jour qui rem­plis­sent leurs enga­ge­ments sont, bien malgré eux, l’Ukraine et la Roumanie. Devinez pour­quoi. L’expé­ri­men­ta­tion la plus avan­cée à l’échelle mon­diale en fait d’agri­culture « bio­lo­gi­que » se tient depuis 1989 sur l’île de Cuba. Devinez pour­quoi. C’est le long des pistes afri­cai­nes, et pas ailleurs, que la méca­ni­que auto­mo­bile s’est élevée au rang d’art popu­laire. Devinez com­ment.
Ce qui rend la crise dési­ra­ble, c’est qu’en elle l’envi­ron­ne­ment cesse d’être l’envi­ron­ne­ment. Nous sommes accu­lés à renouer un contact, fûtil fatal, avec ce qui est là, à retrou­ver les ryth­mes de la réa­lité. Ce qui nous entoure n’est plus pay­sage, pano­rama, théâ­tre, mais bien ce qu’il nous est donné d’habi­ter, avec quoi nous devons com­po­ser, et dont nous pou­vons appren­dre. Nous ne nous lais­se­rons pas déro­ber par ceux qui l’ont causée les pos­si­bles conte­nus dans la « catas­tro­phe ». Là où les ges­tion­nai­res s’inter­ro­gent pla­to­ni­que­ment sur com­ment ren­ver­ser la vapeur « sans casser la bara­que », nous ne voyons d’autre option réa­liste que de « casser la bara­que » au plus tôt, et de tirer parti, d’ici là, de chaque effon­dre­ment du sys­tème pour gagner en force.

La Nouvelle-Orléans, quel­ques jours après le pas­sage de l’oura­gan Katrina. Dans cette atmo­sphère d’apo­ca­lypse, une vie, çà et là, se réor­ga­nise. Devant l’inac­tion des pou­voirs publics, plus occu­pés à net­toyer les quar­tiers tou­ris­ti­ques du « Carré fran­çais  » et à en pro­té­ger les maga­sins qu’à venir en aide aux habi­tants pau­vres de la ville, des formes oubliées renais­sent. Malgré les ten­ta­ti­ves par­fois mus­clées de faire évacuer la zone, malgré les par­ties de « chasse au nègre » ouver­tes pour l’occa­sion par des mili­ces supré­ma­tis­tes, beau­coup n’ont pas voulu aban­don­ner le ter­rain. Pour ceux-là, qui ont refusé d’être dépor­tés comme « réfu­giés envi­ron­ne­men­taux  » aux quatre coins du pays et pour ceux qui, d’un peu par­tout, ont décidé de les rejoin­dre par soli­da­rité à l’appel d’un ancien Black Panther, resur­git l’évidence de l’auto-orga­ni­sa­tion. En l’espace de quel­ques semai­nes est mise sur pied la Common Ground Clinic. Ce véri­ta­ble hôpi­tal de cam­pa­gne dis­pense dès les pre­miers jours des soins gra­tuits et tou­jours plus per­for­mants grâce à l’afflux inces­sant de volon­tai­res. Depuis un an main­te­nant, la cli­ni­que est à la base d’une résis­tance quo­ti­dienne à l’opé­ra­tion de table rase menée par les bull­do­zers du gou­ver­ne­ment en vue de livrer toute cette partie de la ville en pâture aux pro­mo­teurs. Cuisines popu­lai­res, ravi­taille­ment, méde­cine de rue, réqui­si­tions sau­va­ges, cons­truc­tion d’habi­tats d’urgence : tout un savoir pra­ti­que accu­mulé par les uns et les autres au fil de la vie a trouvé là l’espace de se déployer. Loin des uni­for­mes et des sirè­nes.
Qui a connu la joie dému­nie de ces quar­tiers de la Nouvelle-Orléans avant la catas­tro­phe, la défiance vis-à-vis de l’État qui y régnait déjà et la pra­ti­que mas­sive de la débrouille qui y avait cours ne sera pas étonné que tout cela y ait été pos­si­ble. Qui, à l’opposé, se trouve pris dans le quo­ti­dien anémié et ato­misé de nos déserts rési­den­tiels pourra douter qu’il s’y trouve une telle déter­mi­na­tion. Renouer avec ces gestes enfouis sous des années de vie nor­ma­li­sée est pour­tant la seule voie pra­ti­ca­ble pour ne pas som­brer avec ce monde. Et que vienne un temps dont on s’éprenne.

Septième cercle
« Ici on cons­truit un espace civi­lisé »

La pre­mière bou­che­rie mon­diale, celle qui, de 1914 à 1918, a permis de se débar­ras­ser en un coup d’une large part du pro­lé­ta­riat des cam­pa­gnes et des villes, a été conduite au nom de la liberté, de la démo­cra­tie et de la civi­li­sa­tion. C’est en appa­rence au nom des mêmes valeurs que se pour­suit depuis cinq ans, d’assas­si­nats ciblés en opé­ra­tions spé­cia­les, la fameuse « guerre contre le ter­ro­risme ». Le paral­lèle s’arrête ici : aux appa­ren­ces. La civi­li­sa­tion n’est plus cette évidence que l’on trans­porte chez les indi­gè­nes sans autre forme de procès. La liberté n’est plus ce nom que l’on écrit sur les murs, suivi qu’il est, comme son ombre désor­mais, par celui de « sécu­rité ». Et la démo­cra­tie est de noto­riété géné­rale solu­ble dans les plus pures légis­la­tions d’excep­tion – par exem­ple, dans le réta­blis­se­ment offi­ciel de la tor­ture aux États-Unis ou la loi Perben II en France.
En un siècle, la liberté, la démo­cra­tie et la civi­li­sa­tion ont été rame­nées à l’état d’hypo­thè­ses. Tout le tra­vail des diri­geants consiste doré­na­vant à ména­ger les condi­tions maté­riel­les et mora­les, sym­bo­li­ques et socia­les où ces hypo­thè­ses sont à peu près vali­dées, à confi­gu­rer des espa­ces où elles ont l’air de fonc­tion­ner. Tous les moyens sont bons à cette fin, y com­pris les moins démo­cra­ti­ques, les moins civi­li­sés, les plus sécu­ri­tai­res. C’est qu’en un siècle la démo­cra­tie a régu­liè­re­ment pré­sidé à la mise au monde des régi­mes fas­cis­tes, que la civi­li­sa­tion n’a cessé de rimer, sur des airs de Wagner ou d’Iron Maiden, avec exter­mi­na­tion, et que la liberté prit un jour de 1929 le double visage d’un ban­quier qui se défe­nes­tre et d’une famille d’ouvriers qui meurt de faim. On a convenu depuis lors – disons : depuis 1945 – que la mani­pu­la­tion des masses, l’acti­vité des ser­vi­ces secrets, la res­tric­tion des liber­tés publi­ques et l’entière sou­ve­rai­neté des dif­fé­ren­tes poli­ces appar­te­naient aux moyens pro­pres à assu­rer la démo­cra­tie, la liberté et la civi­li­sa­tion. Au der­nier stade de cette évolution, on a le pre­mier maire socia­liste de Paris qui met une der­nière main à la paci­fi­ca­tion urbaine, à l’amé­na­ge­ment poli­cier d’un quar­tier popu­laire, et s’expli­que en mots soi­gneu­se­ment cali­brés : « Ici on cons­truit un espace civi­lisé. » Il n’y a rien à y redire, tout à y détruire.

Sous ses airs de géné­ra­lité, cette ques­tion de la civi­li­sa­tion n’a rien d’une ques­tion phi­lo­so­phi­que. Une civi­li­sa­tion n’est pas une abs­trac­tion qui sur­plombe la vie. C’est aussi bien ce qui régit, inves­tit, colo­nise l’exis­tence la plus quo­ti­dienne, la plus per­son­nelle. C’est ce qui tient ensem­ble la dimen­sion la plus intime et la plus géné­rale. En France, la civi­li­sa­tion est insé­pa­ra­ble de l’État. Plus un État est fort et ancien, moins il est une super­struc­ture, l’exos­que­lette d’une société, et plus il est en fait la forme des sub­jec­ti­vi­tés qui le peu­plent. L’État fran­çais est la trame même des sub­jec­ti­vi­tés fran­çai­ses, l’aspect qu’a pris la mul­ti­sé­cu­laire cas­tra­tion de ses sujets. Il ne faut pas s’étonner, après cela, que l’on y délire si sou­vent le monde dans les hôpi­taux psy­chia­tri­ques à partir des figu­res poli­ti­ques, que l’on s’entende pour voir dans nos diri­geants l’ori­gine de tous nos maux, que l’on se plaise tant à gro­gner contre eux et que cette façon de gro­gner soit l’accla­ma­tion par quoi nous les intro­ni­sons comme nos maî­tres. Car ici on ne se soucie pas de la poli­ti­que comme d’une réa­lité étrangère mais comme d’une part de soi-même. La vie dont nous inves­tis­sons ces figu­res est celle-là même qui nous a été ravie.
S’il y a une excep­tion fran­çaise, elle dérive de là. Il n’y a pas jusqu’au rayon­ne­ment mon­dial de la lit­té­ra­ture fran­çaise qui ne soit le fruit de cette ampu­ta­tion. La lit­té­ra­ture est en France l’espace que l’on a sou­ve­rai­ne­ment accordé au diver­tis­se­ment des cas­trés. Elle est la liberté for­melle que l’on a concé­dée à ceux qui ne se font pas au néant de leur liberté réelle. D’où les œilla­des obs­cè­nes que ne ces­sent de s’adres­ser depuis des siè­cles, dans ce pays, hommes d’État et hommes de let­tres, les uns emprun­tant volon­tiers le cos­tume des autres, et réci­pro­que­ment. D’où aussi que les intel­lec­tuels y aient cou­tume de parler si haut quand ils sont si bas, et de faillir tou­jours au moment déci­sif, le seul qui aurait rendu un sens à leur exis­tence mais qui les aurait aussi mis au ban de leur pro­fes­sion.
C’est une thèse défen­due et défen­da­ble que la lit­té­ra­ture moderne naît avec Baudelaire, Heine et Flaubert, comme contre­coup du mas­sa­cre d’État de juin 1848. C’est dans le sang des insur­gés pari­siens et contre le silence qui entoure la tuerie que nais­sent les formes lit­té­rai­res moder­nes – spleen, ambi­va­lence, féti­chisme de la forme et déta­che­ment mor­bide. L’affec­tion névro­ti­que que les Français vouent à leur République – celle au nom de quoi toute bavure retrouve sa dignité, et n’importe quelle cra­pu­le­rie ses let­tres de noblesse – pro­longe à chaque ins­tant le refou­le­ment des sacri­fi­ces fon­da­teurs. Les jour­nées de juin 1848 – mille cinq cents morts durant les com­bats, mais plu­sieurs mil­liers d’exé­cu­tions som­mai­res parmi les pri­son­niers, l’Assemblée qui accueille la red­di­tion de la der­nière bar­ri­cade au cri de « Vive la République ! » – et la Semaine san­glante sont des taches de nais­sance qu’aucune chi­rur­gie n’a l’art d’effa­cer.

Kojève écrivait en 1945 : « L’idéal poli­ti­que “offi­ciel” de la France et des Français est aujourd’hui encore celui de l’État-nation, de la “République une et indi­vi­si­ble”. D’autre part, dans les pro­fon­deurs de son âme, le pays se rend compte de l’insuf­fi­sance de cet idéal, de l’ana­chro­nisme poli­ti­que de l’idée stric­te­ment “natio­nale”. Certes, ce sen­ti­ment n’a pas encore atteint le niveau d’une idée claire et dis­tincte : le pays ne peut pas, et ne veut pas encore le for­mu­ler ouver­te­ment. D’ailleurs, en raison même de l’éclat hors pair de son passé natio­nal, il est par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile pour la France de reconnaî­tre clai­re­ment et d’accep­ter fran­che­ment le fait de la fin de la période “natio­nale” de l’Histoire et d’en tirer toutes les consé­quen­ces. Il est dur pour un pays qui a créé de toutes pièces l’arma­ture idéo­lo­gi­que du natio­na­lisme et qui l’a expor­tée dans le monde entier, de reconnaî­tre qu’il ne s’agit là désor­mais que d’une pièce à clas­ser dans les archi­ves his­to­ri­ques. »
La ques­tion de l’État-nation et de son deuil forme le coeur de ce qu’il faut bien appe­ler, depuis plus d’un demi-siècle, le malaise fran­çais. On nomme poli­ment « alter­nance » cet ater­moie­ment téta­nisé, cette façon de passer pen­du­lai­re­ment de gauche à droite, puis de droite à gauche comme la phase mania­que suit la phase dépres­sive et en pré­pare une autre, comme coha­bi­tent en France la plus ora­toire cri­ti­que de l’indi­vi­dua­lisme et le cynisme le plus farou­che, la plus grande géné­ro­sité et la han­tise des foules. Depuis 1945, ce malaise qui n’a eu l’air de se dis­si­per qu’à la faveur de mai 68 et de sa fer­veur insur­rec­tion­nelle, n’a cessé de s’appro­fon­dir. L’ère des États, des nations et des répu­bli­ques se referme ; le pays qui leur a sacri­fié tout ce qu’il conte­nait de vivace reste aba­sourdi. À la défla­gra­tion qu’a causée la simple phrase de Jospin « l’État ne peut pas tout », on devine celle que pro­duira tôt ou tard la révé­la­tion qu’il ne peut plus rien. Ce sen­ti­ment d’avoir été floué ne cesse de gran­dir et de se gan­gre­ner. Il fonde la rage latente qui monte à tout propos. Le deuil qui n’a pas été fait de l’ère des nations est la clef de l’ana­chro­nisme fran­çais, et des pos­si­bi­li­tés révo­lu­tion­nai­res qu’il tient en réserve.
Quel qu’en soit le résul­tat, le rôle des pro­chai­nes élections pré­si­den­tiel­les est de donner le signal de la fin des illu­sions fran­çai­ses, de faire éclater la bulle his­to­ri­que dans laquelle nous vivons et qui rend pos­si­ble des événements comme ce mou­ve­ment contre le CPE que l’on scrute de l’étranger comme un mau­vais rêve échappé des années 1970. C’est pour­quoi per­sonne ne veut, au fond, de ces élections. La France est bien la lan­terne rouge de la zone occi­den­tale.

L’Occident, aujourd’hui, c’est un GI qui fonce sur Falloudja à bord d’un char Abraham M1 en écoutant du hard rock à plein tube. C’est un tou­riste perdu au milieu des plai­nes de la Mongolie, moqué de tous et qui serre sa Carte Bleue comme son unique plan­che de salut. C’est un mana­ger qui ne jure que par le jeu de go. C’est une jeune fille qui cher­che son bon­heur parmi les frin­gues, les mecs et les crèmes hydra­tan­tes. C’est un mili­tant suisse des droits de l’homme qui se rend aux quatre coins de la pla­nète, soli­daire de toutes les révol­tes pourvu qu’elles soient défai­tes. C’est un Espagnol qui se fout pas mal de la liberté poli­ti­que depuis qu’on lui a garanti la liberté sexuelle. C’est un ama­teur d’art qui offre à l’admi­ra­tion médu­sée, et comme der­nière expres­sion de génie moderne, un siècle d’artis­tes qui, du sur­réa­lisme à l’actio­nisme vien­nois, riva­li­sent du cra­chat le mieux ajusté à la face de la civi­li­sa­tion. C’est enfin un cyber­né­ti­cien qui a trouvé dans le boud­dhisme une théo­rie réa­liste de la cons­cience et un phy­si­cien des par­ti­cu­les qui est allé cher­cher dans la méta­phy­si­que hin­douiste l’ins­pi­ra­tion de ses der­niè­res trou­vailles.
L’Occident, c’est cette civi­li­sa­tion qui a sur­vécu à toutes les pro­phé­ties sur son effon­dre­ment par un sin­gu­lier stra­ta­gème. Comme la bour­geoi­sie a dû se nier en tant que classe pour per­met­tre l’embour­geoi­se­ment de la société, de l’ouvrier au baron. Comme le capi­tal a dû se sacri­fier en tant que rap­port sala­rial pour s’impo­ser comme rap­port social, deve­nant ainsi capi­tal cultu­rel et capi­tal santé autant que capi­tal finan­cier. Comme le chris­tia­nisme a dû se sacri­fier en tant que reli­gion pour se sur­vi­vre comme struc­ture affec­tive, comme injonc­tion dif­fuse à l’humi­lité, à la com­pas­sion et à l’impuis­sance, l’Occident s’est sacri­fié en tant que civi­li­sa­tion par­ti­cu­lière pour s’impo­ser comme culture uni­ver­selle. L’opé­ra­tion se résume ainsi : une entité à l’agonie se sacri­fie comme contenu pour se sur­vi­vre en tant que forme.
L’indi­vidu en miet­tes se sauve en tant que forme grâce aux tech­no­lo­gies « spi­ri­tuel­les » du coa­ching. Le patriar­cat, en char­geant les femmes de tous les péni­bles attri­buts du mâle : volonté, contrôle de soi, insen­si­bi­lité. La société désin­té­grée, en pro­pa­geant une épidémie de socia­bi­lité et de diver­tis­se­ment. Ce sont ainsi toutes les gran­des fic­tions péri­mées de l’Occident qui se main­tien­nent par des arti­fi­ces qui les démen­tent point par point.

Il n’y a pas de « choc des civi­li­sa­tions ». Ce qu’il y a, c’est une civi­li­sa­tion en état de mort cli­ni­que, sur laquelle on déploie tout un appa­reillage de survie arti­fi­cielle, et qui répand dans l’atmo­sphère pla­né­taire une pes­ti­lence carac­té­ris­ti­que. À ce point, il n’y a pas une seule de ses « valeurs » à quoi elle arrive encore à croire en quel­que façon, et toute affir­ma­tion lui fait l’effet d’un acte d’impu­dence, d’une pro­vo­ca­tion qu’il convient de dépe­cer, de décons­truire, et de rame­ner à l’état de doute. L’impé­ria­lisme occi­den­tal, aujourd’hui, c’est celui du rela­ti­visme, du c’est ton « point de vue », c’est le petit regard en coin ou la pro­tes­ta­tion bles­sée contre tout ce qui est assez bête, assez pri­mi­tif ou assez suf­fi­sant pour croire encore à quel­que chose, pour affir­mer quoi que ce soit. C’est ce dog­ma­tisme du ques­tion­ne­ment qui cligne d’un œil com­plice dans toute l’intel­li­gent­sia uni­ver­si­taire et lit­té­raire. Aucune cri­ti­que n’est trop radi­cale parmi les intel­li­gen­ces post­mo­der­nis­tes, tant qu’elle enve­loppe un néant de cer­ti­tude. Le scan­dale, il y a un siècle, rési­dait dans toute néga­tion un peu tapa­geuse, elle réside aujourd’hui dans toute affir­ma­tion qui ne trem­ble pas.

Aucun ordre social ne peut dura­ble­ment se fonder sur le prin­cipe que rien n’est vrai. Aussi, il faut le faire tenir. L’appli­ca­tion à toute chose, de nos jours, du concept de « sécu­rité » exprime ce projet d’inté­grer aux êtres mêmes, aux condui­tes et aux lieux l’ordre idéal à quoi ils ne sont plus prêts à se sou­met­tre. « Rien n’est vrai » ne dit rien du monde, mais tout du concept occi­den­tal de vérité. La vérité, ici, n’est pas conçue comme un attri­but des êtres ou des choses, mais de leur repré­sen­ta­tion. Est tenue pour vraie une repré­sen­ta­tion conforme à l’expé­rience. La science est en der­nier res­sort cet empire de l’uni­ver­selle véri­fi­ca­tion. Or toutes les condui­tes humai­nes, des plus ordi­nai­res aux plus savan­tes, repo­sent sur un socle d’évidences iné­ga­le­ment for­mu­lées, toutes les pra­ti­ques par­tent d’un point où choses et repré­sen­ta­tions sont indis­tinc­te­ment liées, il entre dans toute vie une dose de vérité qu’ignore le concept occi­den­tal. On peut bien parler, ici, de « vrais gens », c’est inva­ria­ble­ment pour se moquer de ces pau­vres d’esprit. De là que les Occidentaux sont uni­ver­sel­le­ment tenus par ceux qu’ils ont colo­ni­sés pour des men­teurs et des hypo­cri­tes. De là qu’on leur envie ce qu’ils ont, leur avance tech­no­lo­gi­que, jamais ce qu’ils sont, que l’on méprise à juste titre. On ne pour­rait ensei­gner Sade, Nietzsche et Artaud dans les lycées si l’on n’avait dis­qua­li­fié par avance cette notion-là de vérité. Contenir sans fin toutes les affir­ma­tions, désac­ti­ver pas à pas toutes les cer­ti­tu­des qui vien­nent fata­le­ment à se faire jour, tel est le long tra­vail de l’intel­li­gence occi­den­tale. La police et la phi­lo­so­phie en sont deux moyens conver­gents quoi­que for­mel­le­ment dis­tincts.

Bien entendu, l’impé­ria­lisme du rela­tif trouve dans n’importe quel dog­ma­tisme vide, dans n’importe quel marxisme-léni­nisme, n’importe quel sala­fisme, dans n’importe quel néo-nazisme, un adver­saire à sa mesure : quelqu’un qui, comme les Occidentaux, confond affir­ma­tion et pro­vo­ca­tion.

À ce stade, une contes­ta­tion stric­te­ment sociale, qui refuse de voir que ce qui nous fait face n’est pas la crise d’une société mais l’extinc­tion d’une civi­li­sa­tion, se rend par là com­plice de sa per­pé­tua­tion. C’est même une stra­té­gie cou­rante désor­mais que de cri­ti­quer cette société dans le vain espoir de sauver cette civi­li­sa­tion.

Voilà. Nous avons un cada­vre sur le dos, mais on ne s’en débar­rasse pas comme ça. Il n’y a rien à atten­dre de la fin de la civi­li­sa­tion, de sa mort cli­ni­que. Telle quelle, elle ne peut inté­res­ser que les his­to­riens. C’est un fait, il faut en faire une déci­sion. Les faits sont esca­mo­ta­bles, la déci­sion est poli­ti­que. Décider la mort de la civi­li­sa­tion, pren­dre en main com­ment cela arrive : seule la déci­sion nous déles­tera du cada­vre.

En route !

Une insur­rec­tion, nous ne voyons même plus par où ça com­mence. Soixante ans de paci­fi­ca­tion, de sus­pen­sion des bou­le­ver­se­ments his­to­ri­ques, soixante ans d’anes­thé­sie démo­cra­ti­que et de ges­tion des événements ont affai­bli en nous une cer­taine per­cep­tion abrupte du réel, le sens par­ti­san de la guerre en cours. C’est cette per­cep­tion qu’il faut recou­vrer, pour com­men­cer.

Il n’y a pas à s’indi­gner du fait que s’appli­que depuis cinq ans une loi aussi notoi­re­ment anti­cons­ti­tu­tion­nelle que la loi sur la Sécurité quo­ti­dienne. Il est vain de pro­tes­ter léga­le­ment contre l’implo­sion ache­vée du cadre légal. Il faut s’orga­ni­ser en consé­quence.

Il n’y a pas à s’enga­ger dans tel ou tel col­lec­tif citoyen, dans telle ou telle impasse d’extrême gauche, dans la der­nière impos­ture asso­cia­tive. Toutes les orga­ni­sa­tions qui pré­ten­dent contes­ter l’ordre pré­sent ont elles-mêmes, en plus fan­to­che, la forme, les moeurs et le lan­gage d’États minia­tu­res. Toutes les vel­léi­tés de « faire de la poli­ti­que autre­ment » n’ont jamais contri­bué, à ce jour, qu’à l’exten­sion indé­fi­nie des pseu­do­po­des étatiques.

Il n’y a plus à réagir aux nou­vel­les du jour, mais à com­pren­dre chaque infor­ma­tion comme une opé­ra­tion dans un champ hos­tile de stra­té­gies à déchif­frer, opé­ra­tion visant jus­te­ment à sus­ci­ter chez tel ou tel, tel ou tel type de réac­tion ; et à tenir cette opé­ra­tion pour la véri­ta­ble infor­ma­tion conte­nue dans l’infor­ma­tion appa­rente.

Il n’y a plus à atten­dre – une éclaircie, la révo­lu­tion, l’apo­ca­lypse nucléaire ou un mou­ve­ment social. Attendre encore est une folie. La catas­tro­phe n’est pas ce qui vient, mais ce qui est là. Nous nous situons d’ores et déjà dans le mou­ve­ment d’effon­dre­ment d’une civi­li­sa­tion. C’est là qu’il faut pren­dre parti.

Ne plus atten­dre, c’est d’une manière ou d’une autre entrer dans la logi­que insur­rec­tion­nelle. C’est enten­dre à nou­veau, dans la voix de nos gou­ver­nants, le léger trem­ble­ment de ter­reur qui ne les quitte jamais. Car gou­ver­ner n’a jamais été autre chose que repous­ser par mille sub­ter­fu­ges le moment où la foule vous pendra, et tout acte de gou­ver­ne­ment rien qu’une façon de ne pas perdre le contrôle de la popu­la­tion.

Nous par­tons d’un point d’extrême iso­le­ment, d’extrême impuis­sance. Tout est à bâtir d’un pro­ces­sus insur­rec­tion­nel. Rien ne paraît moins pro­ba­ble qu’une insur­rec­tion, mais rien n’est plus néces­saire.

Se trou­ver

S’atta­cher à ce que l’on éprouve comme vrai.
Partir de là

Une ren­contre, une décou­verte, un vaste mou­ve­ment de grève, un trem­ble­ment de terre : tout événement pro­duit de la vérité, en alté­rant notre façon d’être au monde. Inversement, un cons­tat qui nous est indif­fé­rent, qui nous laisse inchan­gés, qui n’engage à rien, ne mérite pas encore le nom de vérité. Il y a une vérité sous-jacente à chaque geste, à chaque pra­ti­que, à chaque rela­tion, à chaque situa­tion. L’habi­tude est de l’éluder, de gérer, ce qui pro­duit l’égarement carac­té­ris­ti­que du plus grand nombre dans cette époque. En fait, tout engage à tout. Le sen­ti­ment de vivre dans le men­songe est encore une vérité. Il s’agit de ne pas le lâcher, de partir de là, même. Une vérité n’est pas une vue sur le monde mais ce qui nous tient liés à lui de façon irré­duc­ti­ble. Une vérité n’est pas quel­que chose que l’on détient mais quel­que chose qui nous porte. Elle me fait et me défait, elle me cons­ti­tue et me des­ti­tue comme indi­vidu, elle m’éloigne de beau­coup et m’appa­rente à ceux qui l’éprouvent. L’être isolé qui s’y atta­che ren­contre fata­le­ment quel­ques-uns de ses sem­bla­bles. En fait, tout pro­ces­sus insur­rec­tion­nel part d’une vérité sur laquelle on ne cède pas. Il s’est vu à Hambourg, dans le cours des années 1980, qu’une poi­gnée d’habi­tants d’une maison occu­pée décide que doré­na­vant il fau­drait leur passer sur le corps pour les expul­ser. Il y eut un quar­tier assiégé de tanks et d’héli­co­ptè­res, des jour­nées de bataille de rue, des mani­fes­ta­tions mons­tres – et une mairie qui, fina­le­ment, capi­tula. Georges Guingouin, le « pre­mier maqui­sard de France », n’eut en 1940 pour point de départ que la cer­ti­tude de son refus de l’occu­pa­tion. Il n’était alors, pour le Parti com­mu­niste, qu’un « fou qui vit dans les bois » ; jusqu’à ce qu’ils soient 20 000, de fous à vivre dans les bois, et à libé­rer Limoges.

Ne pas recu­ler devant ce que toute amitié
amène de poli­ti­que

On nous a fait à une idée neutre de l’amitié, comme pure affec­tion sans consé­quence. Mais toute affi­nité est affi­nité dans une com­mune vérité. Toute ren­contre est ren­contre dans une com­mune affir­ma­tion, fût-ce celle de la des­truc­tion. On ne se lie pas inno­cem­ment dans une époque où tenir à quel­que chose et n’en pas démor­dre conduit régu­liè­re­ment au chô­mage, où il faut mentir pour tra­vailler, et tra­vailler, ensuite, pour conser­ver les moyens du men­songe. Des êtres qui, par­tant de la phy­si­que quan­ti­que, se jure­raient d’en tirer en tous domai­nes toutes les consé­quen­ces ne se lie­raient pas d’une façon moins poli­ti­que que des cama­ra­des qui mènent une lutte contre une mul­ti­na­tio­nale de l’agroa­li­men­taire. Ils seraient amenés, tôt ou tard, à la défec­tion, et au combat.
Les ini­tia­teurs du mou­ve­ment ouvrier avaient l’ate­lier puis l’usine pour se trou­ver. Ils avaient la grève pour se comp­ter et démas­quer les jaunes. Ils avaient le rap­port sala­rial, qui met aux prises le parti du Capital et le parti du Travail, pour tracer des soli­da­ri­tés et des fronts à l’échelle mon­diale. Nous avons la tota­lité de l’espace social pour nous trou­ver. Nous avons les condui­tes quo­ti­dien­nes d’insou­mis­sion pour nous comp­ter et démas­quer les jaunes. Nous avons l’hos­ti­lité à cette civi­li­sa­tion pour tracer des soli­da­ri­tés et des fronts à l’échelle mon­diale.

Ne rien atten­dre des orga­ni­sa­tions.
Se défier de tous les milieux exis­tants,
et d’abord d’en deve­nir un

Il n’est pas rare que l’on croise, dans le cours d’une désaf­fi­lia­tion consé­quente, les orga­ni­sa­tions – poli­ti­ques, syn­di­ca­les, huma­ni­tai­res, asso­cia­ti­ves, etc. Il arrive même que l’on y croise quel­ques êtres sin­cè­res mais déses­pé­rés, ou enthou­sias­tes mais rou­blards. L’attrait des orga­ni­sa­tions tient dans leur consis­tance appa­rente – elles ont une his­toire, un siège, un nom, des moyens, un chef, une stra­té­gie et un dis­cours. Elles n’en res­tent pas moins des archi­tec­tu­res vides, que peine à peu­pler le res­pect dû à leurs ori­gi­nes héroï­ques. En toute chose comme en chacun de leurs échelons, c’est d’abord de leur survie en tant qu’orga­ni­sa­tions qu’elles s’occu­pent, et de rien d’autre. Leurs tra­hi­sons répé­tées leur ont donc le plus sou­vent aliéné l’atta­che­ment de leur propre base. Et c’est pour­quoi l’on y ren­contre par­fois quel­ques êtres esti­ma­bles. Mais la pro­messe que contient la ren­contre ne pourra se réa­li­ser qu’au dehors de l’orga­ni­sa­tion et, néces­sai­re­ment, contre elle.
Bien plus redou­ta­bles sont les milieux, avec leur tex­ture souple, leurs ragots et leurs hié­rar­chies infor­mel­les. Tous les milieux sont à fuir. Chacun d’entre eux est comme pré­posé à la neu­tra­li­sa­tion d’une vérité. Les milieux lit­té­rai­res sont là pour étouffer l’évidence des écrits. Les milieux liber­tai­res celle de l’action directe. Les milieux scien­ti­fi­ques pour rete­nir ce que leurs recher­ches impli­quent dès aujourd’hui pour le plus grand nombre. Les milieux spor­tifs pour conte­nir dans leurs gym­na­ses les dif­fé­ren­tes formes de vie que devraient engen­drer les dif­fé­ren­tes formes de sport. Sont tout par­ti­cu­liè­re­ment à fuir les milieux cultu­rels et les milieux mili­tants. Ils sont les deux mou­roirs où vien­nent tra­di­tion­nel­le­ment s’échouer tous les désirs de révo­lu­tion. La tâche des milieux cultu­rels est de repé­rer les inten­si­tés nais­san­tes et de vous sous­traire, en l’expo­sant, le sens de ce que vous faites ; la tâche des milieux mili­tants, de vous ôter l’énergie de le faire. Les milieux mili­tants étendent leur maillage diffus sur la tota­lité du ter­ri­toire fran­çais, se trou­vent sur le chemin de tout deve­nir révo­lu­tion­naire. Ils ne sont por­teurs que du nombre de leurs échecs, et de l’amer­tume qu’ils en conçoi­vent. Leur usure, comme l’excès de leur impuis­sance, les ont rendus inap­tes à saisir les pos­si­bi­li­tés du pré­sent. On y parle bien trop, au reste, afin de meu­bler une pas­si­vité mal­heu­reuse  ; et cela les rend peu sûrs poli­ciè­re­ment. Comme il est vain d’espé­rer d’eux quel­que chose, il est stu­pide d’être déçu de leur sclé­rose. Il suffit de les lais­ser à leur cre­vai­son.
Tous les milieux sont contre-révo­lu­tion­nai­res, parce que leur unique affaire est de pré­ser­ver leur mau­vais confort.

Se cons­ti­tuer en com­mu­nes

La com­mune, c’est ce qui se passe quand des êtres se trou­vent, s’enten­dent et déci­dent de che­mi­ner ensem­ble. La com­mune, c’est peut-être ce qui se décide au moment où il serait d’usage de se sépa­rer. C’est la joie de la ren­contre qui survit à son étouffement de rigueur. C’est ce qui fait qu’on se dit « nous », et que c’est un événement. Ce qui est étrange n’est pas que des êtres qui s’accor­dent for­ment une com­mune, mais qu’ils res­tent sépa­rés. Pourquoi les com­mu­nes ne se mul­ti­plie­raient pas à l’infini ? Dans chaque usine, dans chaque rue, dans chaque vil­lage, dans chaque école. Enfin le règne des comi­tés de base ! Mais des com­mu­nes qui accep­te­raient d’être ce qu’elles sont là où elles sont. Et si pos­si­ble, une mul­ti­pli­cité de com­mu­nes qui se sub­sti­tue­raient aux ins­ti­tu­tions de la société : la famille, l’école, le syn­di­cat, le club spor­tif, etc. Des com­mu­nes qui ne crain­draient pas, outre leurs acti­vi­tés pro­pre­ment poli­ti­ques, de s’orga­ni­ser pour la survie maté­rielle et morale de chacun de leurs mem­bres et de tous les paumés qui les entou­rent. Des com­mu­nes qui ne se défi­ni­raient pas – comme le font géné­ra­le­ment les col­lec­tifs – par un dedans et un dehors, mais par la den­sité des liens en leur sein. Non par les per­son­nes qui les com­po­sent, mais par l’esprit qui les anime.
Une com­mune se forme chaque fois que quel­ques-uns, affran­chis de la cami­sole indi­vi­duelle, se pren­nent à ne comp­ter que sur eux-mêmes et à mesu­rer leur force à la réa­lité. Toute grève sau­vage est une com­mune, toute maison occu­pée col­lec­ti­ve­ment sur des bases nettes est une com­mune, les comi­tés d’action de 68 étaient des com­mu­nes comme l’étaient les vil­la­ges d’escla­ves mar­rons aux États-Unis, ou bien encore radio Alice, à Bologne, en 1977. Toute com­mune veut être à elle-même sa propre base. Elle veut dis­sou­dre la ques­tion des besoins. Elle veut briser, en même temps que toute dépen­dance économique, toute sujé­tion poli­ti­que, et dégé­nère en milieu dès qu’elle perd le contact avec les véri­tés qui la fon­dent. Il y a toutes sortes de com­mu­nes, qui n’atten­dent ni le nombre, ni les moyens, encore moins le « bon moment » qui ne vient jamais, pour s’orga­ni­ser.

S’orga­ni­ser

S’orga­ni­ser pour ne plus devoir tra­vailler

Les plan­ques se font rares, et à vrai dire, c’est bien sou­vent perdre trop de temps encore que de conti­nuer à s’y ennuyer. Elles se signa­lent en outre par de piè­tres condi­tions de sieste et de lec­ture.
On sait que l’indi­vidu existe si peu qu’il doit gagner sa vie, qu’il doit échanger son temps contre un peu d’exis­tence sociale. Du temps per­son­nel, pour de l’exis­tence sociale : voilà le tra­vail, voilà le marché. Le temps de la com­mune échappe d’emblée au tra­vail, il ne marche pas dans la com­bine, il lui en pré­fé­rera d’autres. Des grou­pes de pique­te­ros argen­tins sou­ti­rent col­lec­ti­ve­ment une sorte de RMI local condi­tionné par quel­ques heures de tra­vail ; ils ne font pas les heures, met­tent en commun leurs gains et se dotent d’ate­liers de confec­tion, d’une bou­lan­ge­rie, met­tent en place les jar­dins dont ils ont besoin.
Il y a de l’argent à aller cher­cher pour la com­mune, aucu­ne­ment à devoir gagner sa vie. Toutes les com­mu­nes ont leurs cais­ses noires. Les com­bi­nes sont mul­ti­ples. Outre le RMI, il y a les allo­ca­tions, les arrêts mala­die, les bour­ses d’études cumu­lées, les primes sou­ti­rées pour des accou­che­ments fic­tifs, tous les tra­fics, et tant d’autres moyens qui nais­sent à chaque muta­tion du contrôle. Il ne tient pas à nous de les défen­dre, ni de nous ins­tal­ler dans ces abris de for­tune ou de les pré­ser­ver comme un pri­vi­lège d’initié. Ce qu’il est impor­tant de culti­ver, de dif­fu­ser, c’est cette néces­saire dis­po­si­tion à la fraude, et d’en par­ta­ger les inno­va­tions. Pour les com­mu­nes, la ques­tion du tra­vail ne se pose qu’en fonc­tion des autres reve­nus exis­tants. Il ne faut pas négli­ger tout ce qu’au pas­sage cer­tains métiers, for­ma­tions ou postes bien placés pro­cu­rent de connais­san­ces utiles.

L’exi­gence de la com­mune, c’est de libé­rer pour tous le plus de temps pos­si­ble. Exigence qui ne se compte pas seu­le­ment, pas essen­tiel­le­ment, en nombre d’heures vier­ges de toute exploi­ta­tion sala­riale. Le temps libéré ne nous met pas en vacance. Le temps vacant, le temps mort, le temps du vide et de la peur du vide, c’est le temps du tra­vail. Il n’y a plus désor­mais un temps à rem­plir, mais une libé­ra­tion d’énergie qu’aucun « temps » ne contient ; des lignes qui se des­si­nent, qui s’accu­sent, que nous pou­vons suivre à loisir, jusqu’au bout, jusqu’à les voir en croi­ser d’autres.

Piller, culti­ver, fabri­quer

Des anciens de Metaleurop se font bra­queurs plutôt que matons. Des employés d’EDF font passer à leurs pro­ches de quoi tru­quer les comp­teurs. Le maté­riel « tombé du camion » se revend à tout va. Un monde qui se pro­clame si ouver­te­ment cyni­que ne pou­vait s’atten­dre de la part des pro­lé­tai­res à beau­coup de loyauté.
D’un côté, une com­mune ne peut tabler sur l’éternité de l’« État pro­vi­dence », de l’autre elle ne peut comp­ter vivre long­temps du vol à l’étalage, de la récup’ dans les pou­bel­les des super­mar­chés ou nui­tam­ment dans les entre­pôts des zones indus­triel­les, du détour­ne­ment de sub­ven­tions, des arna­ques aux assu­ran­ces et autres frau­des, bref : du pillage. Elle doit donc se sou­cier d’accroî­tre en per­ma­nence le niveau et l’étendue de son auto-orga­ni­sa­tion. Que les tours, les frai­seu­ses, les pho­to­co­pieu­ses vendus au rabais à la fer­me­ture d’une usine ser­vent en retour à appuyer quel­que cons­pi­ra­tion contre la société mar­chande, rien ne serait plus logi­que.
Le sen­ti­ment de l’immi­nence de l’effon­dre­ment est par­tout si vif de nos jours que l’on peine à dénom­brer toutes les expé­ri­men­ta­tions en cours en fait de cons­truc­tion, d’énergie, de maté­riaux, d’illé­ga­lisme ou d’agri­culture. Il y a là tout un ensem­ble de savoirs et de tech­ni­ques qui n’attend que d’être pillé et arra­ché à son embal­lage mora­liste, caillera ou écolo. Mais cet ensem­ble n’est encore qu’une partie de toutes les intui­tions, de tous les savoir-faire, de cette ingé­nio­sité propre aux bidon­vil­les qu’il nous faudra bien déployer si nous comp­tons repeu­pler le désert métro­po­li­tain et assu­rer la via­bi­lité à moyen terme d’une insur­rec­tion.
Comment com­mu­ni­quer et se mou­voir dans une inter­rup­tion totale des flux ? Comment res­tau­rer les cultu­res vivriè­res des zones rura­les jusqu’à ce qu’elles puis­sent à nou­veau sup­por­ter les den­si­tés de peu­ple­ment qu’elles avaient encore il y a soixante ans ? Comment trans­for­mer des espa­ces béton­nés en pota­gers urbains, comme Cuba l’a fait pour pou­voir sou­te­nir l’embargo amé­ri­cain et la liqui­da­tion de l’URSS ?

Former et se former

Nous qui avons tant usé des loi­sirs auto­ri­sés par la démo­cra­tie mar­chande, que nous en est-il resté ? Qu’est-ce qui a bien pu un jour nous pous­ser à aller jogger le diman­che matin ? Qu’est-ce qui tient tous ces fana­ti­ques de karaté, ces fondus de bri­co­lage, de pêche ou de myco­lo­gie ? Quoi, sinon la néces­sité de rem­plir un com­plet désoeu­vre­ment, de recons­ti­tuer sa force de tra­vail ou son « capi­tal santé » ? La plu­part des loi­sirs pour­raient aisé­ment se dépouiller de leur carac­tère d’absur­dité, et deve­nir autre chose que des loi­sirs. La boxe n’a pas tou­jours été réser­vée à faire des démons­tra­tions pour le Téléthon ou à donner des matchs à grand spec­ta­cle. La Chine du début du XXe siècle, dépe­cée par des hordes de colons et affa­mée par de trop lon­gues séche­res­ses, a vu des cen­tai­nes de mil­liers de pay­sans pau­vres s’orga­ni­ser autour d’innom­bra­bles clubs de boxe à ciel ouvert pour repren­dre aux riches et aux colons ce dont ils avaient été spo­liés. Ce fut la révolte des boxers. Il ne sera jamais trop tôt pour appren­dre et pra­ti­quer ce que des temps moins paci­fiés, moins pré­vi­si­bles vont requé­rir de nous. Notre dépen­dance à la métro­pole – à sa méde­cine, à son agri­culture, à sa police – est telle, à pré­sent, que nous ne pou­vons l’atta­quer sans nous mettre en péril nous-mêmes. C’est la cons­cience infor­mu­lée de cette vul­né­ra­bi­lité qui fait l’auto­li­mi­ta­tion spon­ta­née des mou­ve­ments sociaux actuels, qui fait redou­ter les crises et dési­rer la « sécu­rité ». C’est par elle que les grèves ont troqué l’hori­zon de la révo­lu­tion pour celui du retour à la nor­male. Se déga­ger de cette fata­lité appelle un long et consis­tant pro­ces­sus d’appren­tis­sage, des expé­ri­men­ta­tions mul­ti­ples, mas­si­ves. Il s’agit de savoir se battre, cro­che­ter des ser­ru­res, soi­gner des frac­tu­res aussi bien que des angi­nes, cons­truire un émetteur radio pirate, monter des can­ti­nes de rue, viser juste, mais aussi ras­sem­bler les savoirs épars et cons­ti­tuer une agro­no­mie de guerre, com­pren­dre la bio­lo­gie du planc­ton, la com­po­si­tion des sols, étudier les asso­cia­tions de plan­tes et ainsi retrou­ver les intui­tions per­dues, tous les usages, tous les liens pos­si­bles avec notre milieu immé­diat et les limi­tes au-delà des­quel­les nous l’épuisons ; cela dès aujourd’hui, et pour les jours où il nous faudra en obte­nir plus qu’une part sym­bo­li­que de notre nour­ri­ture et de nos soins.

Créer des ter­ri­toi­res. Multiplier les zones d’opa­cité

De plus en plus de réfor­mis­tes convien­nent aujourd’hui qu’« à l’appro­che du peak oil », et « pour réduire les émissions de gaz à effet de serre », il va bien fal­loir « relo­ca­li­ser l’économie », favo­ri­ser l’appro­vi­sion­ne­ment régio­nal, les cir­cuits courts de dis­tri­bu­tion, renon­cer à la faci­lité des impor­ta­tions loin­tai­nes, etc. Ce qu’ils oublient, c’est que le propre de tout ce qui se fait loca­le­ment en fait d’économie est de se faire au noir, de manière « infor­melle » ; que cette simple mesure écologique de relo­ca­li­sa­tion de l’économie impli­que rien moins que de s’affran­chir du contrôle étatique, ou de s’y sou­met­tre sans réserve.
Le ter­ri­toire actuel est le pro­duit de plu­sieurs siè­cles d’opé­ra­tions de police. On a refoulé le peuple hors de ses cam­pa­gnes, puis hors de ses rues, puis hors de ses quar­tiers et fina­le­ment hors de ses halls d’immeu­ble, dans l’espoir dément de conte­nir toute vie entre les quatre murs suin­tants du privé. La ques­tion du ter­ri­toire ne se pose pas pour nous comme pour l’État. Il ne s’agit pas de le tenir. Ce dont il s’agit, c’est de den­si­fier loca­le­ment les com­mu­nes, les cir­cu­la­tions et les soli­da­ri­tés à tel point que le ter­ri­toire devienne illi­si­ble, opaque à toute auto­rité. Il n’est pas ques­tion d’occu­per, mais d’être le ter­ri­toire.
Chaque pra­ti­que fait exis­ter un ter­ri­toire – ter­ri­toire du deal ou de la chasse, ter­ri­toire des jeux d’enfants, des amou­reux ou de l’émeute, ter­ri­toire du paysan, de l’orni­tho­lo­gue ou du flâ­neur. La règle est simple : plus il y a de ter­ri­toi­res qui se super­po­sent sur une zone donnée, plus il y a de cir­cu­la­tion entre eux, et moins le pou­voir trouve de prise. Bistrots, impri­me­ries, salles de sport, ter­rains vagues, échoppes de bou­qui­nis­tes, toits d’immeu­bles, mar­chés impro­vi­sés, kebabs, gara­ges, peu­vent aisé­ment échapper à leur voca­tion offi­cielle pour peu qu’il s’y trouve suf­fi­sam­ment de com­pli­ci­tés. L’auto-orga­ni­sa­tion locale, en surim­po­sant sa propre géo­gra­phie à la car­to­gra­phie étatique, la brouille, l’annule ; elle pro­duit sa propre séces­sion.

Voyager. Tracer nos pro­pres voies de com­mu­ni­ca­tion

Le prin­cipe des com­mu­nes n’est pas d’oppo­ser à la métro­pole et sa mobi­lité l’enra­ci­ne­ment local et la len­teur. Le mou­ve­ment expan­sif de cons­ti­tu­tion de com­mu­nes doit dou­bler sou­ter­rai­ne­ment celui de la métro­pole. Nous n’avons pas à reje­ter les pos­si­bi­li­tés de dépla­ce­ment et de com­mu­ni­ca­tion offer­tes par les infra­struc­tu­res mar­chan­des, juste à en connaî­tre les limi­tes. Il suffit d’y être assez pru­dents, assez ano­dins. Se rendre visite est autre­ment plus sûr, ne laisse pas de trace et forge des liens bien plus consis­tants que toute liste de contacts sur Internet. Le pri­vi­lège concédé à nombre d’entre nous de pou­voir « cir­cu­ler libre­ment » d’un bout à l’autre du conti­nent et sans trop de pro­blème dans le monde entier, est un atout non négli­gea­ble pour faire com­mu­ni­quer les foyers de cons­pi­ra­tion. C’est l’une des grâces de la métro­pole que de per­met­tre à des Américains, des Grecs, des Mexicains et des Allemands de se retrou­ver fur­ti­ve­ment à Paris le temps d’une dis­cus­sion stra­té­gi­que.
Le mou­ve­ment per­ma­nent entre les com­mu­nes amies est de ces choses qui les gar­dent du des­sé­che­ment comme de la fata­lité du renon­ce­ment. Accueillir des cama­ra­des, se tenir au cou­rant de leurs ini­tia­ti­ves, médi­ter leur expé­rience, s’ajou­ter les tech­ni­ques qu’ils maî­tri­sent font plus pour une com­mune que de sté­ri­les exa­mens de cons­cience à huis-clos. On aurait tort de sous-esti­mer ce qui peut s’élaborer de déci­sif dans ces soi­rées pas­sées à confron­ter nos vues sur la guerre en cours.

Renverser, de proche en proche, tous les obs­ta­cles

Comme on sait, les rues débor­dent d’inci­vi­li­tés. Entre ce qu’elles sont réel­le­ment et ce qu’elles devraient être, il y a la force cen­tri­pète de toute police, qui s’évertue à rame­ner l’ordre ; et en face, il y a nous, c’est-à-dire le mou­ve­ment inverse, cen­tri­fuge. Nous ne pou­vons que nous réjouir, par­tout où ils sur­gis­sent, de l’empor­te­ment et du désor­dre. Rien d’étonnant à ce que ces fêtes natio­na­les qui ne fêtent plus rien tour­nent sys­té­ma­ti­que­ment mal, désor­mais. Rutilant ou déglin­gué, le mobi­lier urbain – mais où com­mence-t-il ? où finit-il ? – maté­ria­lise notre com­mune dépos­ses­sion. Persévérant dans son néant, il ne demande qu’à y retour­ner pour de bon. Contemplons ce qui nous entoure : tout cela attend son heure, la métro­pole prend d’un coup des airs de nos­tal­gie, comme seuls en ont les champs de ruines.
Qu’elles devien­nent métho­di­ques, qu’elles se sys­té­ma­ti­sent, et les inci­vi­li­tés confluent dans une gué­rilla dif­fuse, effi­cace, qui nous rend à notre ingou­ver­na­bi­lité, à notre indis­ci­pline pri­mor­dia­les. Il est trou­blant qu’au nombre des vertus mili­tai­res reconnues au par­ti­san figure jus­te­ment l’indis­ci­pline. En fait, on n’aurait jamais dû délier rage et poli­ti­que. Sans la pre­mière, la seconde se perd en dis­cours ; et sans la seconde, la pre­mière s’épuise en hur­le­ments. Ce n’est jamais sans coups de semonce que des mots comme « enra­gés » ou « exal­tés » refont sur­face en poli­ti­que.

Pour la méthode, rete­nons du sabo­tage le prin­cipe sui­vant : un mini­mum de risque dans l’action, un mini­mum de temps, un maxi­mum de dom­ma­ges. Pour la stra­té­gie, on se sou­vien­dra qu’un obs­ta­cle ren­versé mais non sub­mergé – un espace libéré mais non habité – est aisé­ment rem­placé par un autre obs­ta­cle, plus résis­tant et moins atta­qua­ble.
Inutile de s’appe­san­tir sur les trois types de sabo­tage ouvrier : ralen­tir le tra­vail, du « va-y mollo » à la grève du zèle ; casser les machi­nes, ou en entra­ver la marche ; ébruiter les secrets de l’entre­prise. Élargis aux dimen­sions de l’usine sociale, les prin­ci­pes du sabo­tage se géné­ra­li­sent de la pro­duc­tion à la cir­cu­la­tion. L’infra­struc­ture tech­ni­que de la métro­pole est vul­né­ra­ble : ses flux ne sont pas seu­le­ment trans­ports de per­son­nes et de mar­chan­di­ses, infor­ma­tions et énergie cir­cu­lent à tra­vers des réseaux de fils, de fibres et de cana­li­sa­tions, qu’il est pos­si­ble d’atta­quer. Saboter avec quel­que consé­quence la machine sociale impli­que aujourd’hui de reconqué­rir et réin­ven­ter les moyens d’inter­rom­pre ses réseaux. Comment rendre inu­ti­li­sa­ble une ligne de TGV, un réseau électrique  ? Comment trou­ver les points fai­bles des réseaux infor­ma­ti­ques, com­ment brouiller des ondes radios et rendre à la neige le petit écran ?
Quant aux obs­ta­cles sérieux, il est faux de répu­ter impos­si­ble toute des­truc­tion. Ce qu’il y a de pro­mé­théen là-dedans tient et se résume à une cer­taine appro­pria­tion du feu, hors tout volon­ta­risme aveu­gle. En 356 av. J.C., Erostrate brûle le temple d’Artémis, l’une des sept mer­veilles du monde. En nos temps de déca­dence ache­vée, les tem­ples n’ont d’impo­sant que cette vérité funè­bre qu’ils sont déjà des ruines.
Anéantir ce néant n’a rien d’une triste beso­gne. L’agir y retrouve une nou­velle jeu­nesse. Tout prend sens, tout s’ordonne sou­dain, espace, temps, amitié. On y fait flèche de tout bois, on y retrouve l’usage – on n’est que flèche. Dans la misère des temps, « tout niquer » fait peut-être office – non sans raison, il faut bien l’avouer – de der­nière séduc­tion col­lec­tive.

Fuir la visi­bi­lité. Tourner l’ano­ny­mat en posi­tion offen­sive

Dans une mani­fes­ta­tion, une syn­di­ca­liste arra­che le masque d’un ano­nyme, qui vient de casser une vitrine : « Assume ce que tu fais, plutôt que de te cacher. » Être visi­ble, c’est être à décou­vert, c’està- dire avant tout vul­né­ra­ble. Quand les gau­chis­tes de tous pays ne ces­sent de « visi­bi­li­ser » leur cause – qui celle des clo­chards, qui celle des femmes, qui celle des sans-papiers – dans l’espoir qu’elle soit prise en charge, ils font l’exact contraire de ce qu’il fau­drait faire. Non pas se rendre visi­ble, mais tour­ner à notre avan­tage l’ano­ny­mat où nous avons été relé­gués et, par la cons­pi­ra­tion, l’action noc­turne ou cagou­lée, en faire une inat­ta­qua­ble posi­tion d’atta­que. L’incen­die de novem­bre 2005 en offre le modèle. Pas de leader, pas de reven­di­ca­tion, pas d’orga­ni­sa­tion, mais des paro­les, des gestes, des com­pli­ci­tés. N’être socia­le­ment rien n’est pas une condi­tion humi­liante, la source d’un tra­gi­que manque de reconnais­sance – être reconnu : par qui ? –, mais au contraire la condi­tion d’une liberté d’action maxi­male. Ne pas signer ses méfaits, n’affi­cher que des sigles fan­to­ches – on se sou­vient encore de l’éphémère BAFT (Brigade Anti-Flic des Tarterêts) – est une façon de pré­ser­ver cette liberté. De toute évidence, cons­ti­tuer un sujet « ban­lieue » qui serait l’auteur des « émeutes de novem­bre 2005 » aura été l’une des pre­miè­res manoeu­vres défen­si­ves du régime. Voir la gueule de ceux qui sont quelqu’un dans cette société peut aider à com­pren­dre la joie de n’y être per­sonne.
La visi­bi­lité est à fuir. Mais une force qui s’agrège dans l’ombre ne peut l’esqui­ver à jamais. Il s’agit de repous­ser notre appa­ri­tion en tant que force jusqu’au moment oppor­tun. Car plus tard la visi­bi­lité nous trouve, plus forts elle nous trouve. Et une fois entré dans la visi­bi­lité, notre temps est compté. Soit nous sommes en état de pul­vé­ri­ser son règne à brève échéance, soit c’est lui qui sans tarder nous écrase.

Organiser l’auto­dé­fense

Nous vivons sous occu­pa­tion, sous occu­pa­tion poli­cière. Les rafles de sans-papiers en pleine rue, les voi­tu­res bana­li­sées sillon­nant les bou­le­vards, la paci­fi­ca­tion des quar­tiers de la métro­pole par des tech­ni­ques for­gées dans les colo­nies, les décla­ma­tions du minis­tre de l’Intérieur contre les « bandes » dignes de la guerre d’Algérie nous le rap­pel­lent quo­ti­dien­ne­ment. C’est assez de motifs pour ne plus se lais­ser écraser, pour s’enga­ger dans l’auto­dé­fense.
À mesure qu’elle gran­dit et rayonne, une com­mune voit peu à peu les opé­ra­tions du pou­voir pren­dre pour cible ce qui la cons­ti­tue. Ces contreat­ta­ques pren­nent la forme de la séduc­tion, de la récu­pé­ra­tion et, en der­nier recours, celle de la force brute. L’auto­dé­fense doit être pour les com­mu­nes une évidence col­lec­tive, tant pra­ti­que que théo­ri­que. Parer à une arres­ta­tion, se réunir pres­te­ment en nombre contre des ten­ta­ti­ves d’expul­sion, mettre à l’abri l’un des nôtres, ne seront pas des réflexes super­flus dans les temps qui vien­nent. Nous ne pou­vons sans cesse recons­truire nos bases. Qu’on cesse de dénon­cer la répres­sion, qu’on s’y pré­pare.
L’affaire n’est pas simple, car à mesure que l’on attend de la popu­la­tion un sur­croît de tra­vail poli­cier – de la déla­tion à l’enga­ge­ment occa­sion­nel dans les mili­ces citoyen­nes –, les forces de police se fon­dent dans la foule. Le modèle pas­se­par­tout de l’inter­ven­tion poli­cière, même en situa­tion émeutière, c’est désor­mais le flic en civil. L’effi­ca­cité de la police lors des der­niè­res manifs contre le CPE venait de ces civils qui se mêlaient à la cohue, atten­dant l’inci­dent pour se dévoi­ler : gazeuse, matra­que, fla­sh­ball, inter­pel­la­tion ; le tout en coor­di­na­tion avec les ser­vi­ces d’ordre des syn­di­cats. La simple pos­si­bi­lité de leur pré­sence suffit à jeter le soup­çon parmi les mani­fes­tants : qui est qui ?, et à para­ly­ser l’action. Étant admis qu’une mani­fes­ta­tion n’est pas un moyen de se comp­ter mais bien un moyen d’agir, nous avons à nous doter des moyens de démas­quer les civils, les chas­ser et le cas échéant leur arra­cher ceux qu’ils ten­tent d’arrê­ter.
La police n’est pas invin­ci­ble dans la rue, elle a sim­ple­ment des moyens pour s’orga­ni­ser, s’entraî­ner et tester sans cesse de nou­vel­les armes. En com­pa­rai­son, nos armes à nous seront tou­jours rudi­men­tai­res, bri­co­lées et bien sou­vent impro­vi­sées sur place. Elles ne pré­ten­dent en aucun cas riva­li­ser en puis­sance de feu, mais visent à tenir à dis­tance, à détour­ner l’atten­tion, à exer­cer une pres­sion psy­cho­lo­gi­que ou forcer par sur­prise un pas­sage et gagner du ter­rain. Toute l’inno­va­tion déployée dans les cen­tres de pré­pa­ra­tion à la gué­rilla urbaine de la gen­dar­me­rie fran­çaise ne suffit mani­fes­te­ment pas, et ne suf­fira sans doute jamais à répon­dre assez promp­te­ment à une mul­ti­pli­cité mou­vante pou­vant frap­per à plu­sieurs endroits à la fois et qui sur­tout s’efforce de tou­jours garder l’ini­tia­tive.
Les com­mu­nes sont évidemment vul­né­ra­bles à la sur­veillance et aux enquê­tes poli­ciè­res, à la police scien­ti­fi­que et au ren­sei­gne­ment. Les vagues d’arres­ta­tions d’anar­chis­tes en Italie et d’eco­war­riors aux États-Unis ont été per­mi­ses par des écoutes. Toute garde à vue donne main­te­nant lieu à une prise d’ADN et nour­rit un fichier tou­jours plus com­plet. Un squat­teur bar­ce­lo­nais a été retrouvé parce qu’il avait laissé des emprein­tes sur les tracts qu’il dis­tri­buait. Les métho­des de fichage s’amé­lio­rent sans cesse, notam­ment par la bio­mé­trie. Et si la carte d’iden­tité électronique venait à être mise en place, notre tâche n’en serait que plus dif­fi­cile. La Commune de Paris avait en partie réglé le pro­blème du fichage : en brû­lant l’Hôtel de Ville, les incen­diai­res détrui­saient les regis­tres de l’état civil. Reste à trou­ver les moyens de détruire à jamais des don­nées infor­ma­ti­sées.

Insurrection

La com­mune est l’unité élémentaire de la réa­lité par­ti­sane. Une montée insur­rec­tion­nelle n’est peut-être rien d’autre qu’une mul­ti­pli­ca­tion de com­mu­nes, leur liai­son et leur arti­cu­la­tion. Selon le cours des événements, les com­mu­nes se fon­dent dans des enti­tés de plus grande enver­gure, ou bien encore se frac­tion­nent. Entre une bande de frères et de soeurs liés « à la vie à la mort » et la réu­nion d’une mul­ti­pli­cité de grou­pes, de comi­tés, de bandes pour orga­ni­ser l’appro­vi­sion­ne­ment et l’auto­dé­fense d’un quar­tier, voire d’une région en sou­lè­ve­ment, il n’y a qu’une dif­fé­rence d’échelle, elles sont indis­tinc­te­ment des com­mu­nes.
Toute com­mune ne peut que tendre vers l’auto­sub­sis­tance et éprouver en son sein l’argent comme une chose déri­soire et, pour tout dire, dépla­cée. La puis­sance de l’argent est de former un lien entre ceux qui sont sans lien, de lier des étrangers en tant qu’étrangers et par là, en met­tant toute chose en équivalence, de tout mettre en cir­cu­la­tion. La capa­cité de l’argent à tout lier se paye de la super­fi­cia­lité de ce lien, où le men­songe est la règle. La défiance est le fond de la rela­tion de crédit. Le règne de l’argent doit tou­jours être, de ce fait, le règne du contrôle. L’abo­li­tion pra­ti­que de l’argent ne peut se faire que par l’exten­sion des com­mu­nes. L’exten­sion des com­mu­nes doit pour cha­cune obéir au souci de ne pas dépas­ser une cer­taine taille au-delà de quoi elle perd contact avec elle-même, et sus­cite pres­que imman­qua­ble­ment une caste domi­nante. La com­mune pré­fé­rera alors se scin­der et de la sorte s’étendre, en même temps qu’elle pré­vient une issue mal­heu­reuse.
Le sou­lè­ve­ment de la jeu­nesse algé­rienne, qui a embrasé toute la Kabylie au prin­temps 2001, est par­venu à une reprise quasi totale du ter­ri­toire, atta­quant les gen­dar­me­ries, les tri­bu­naux et toutes les repré­sen­ta­tions de l’État, géné­ra­li­sant l’émeute, jusqu’au retrait uni­la­té­ral des forces de l’ordre, jusqu’à empê­cher phy­si­que­ment les élections de se tenir. La force du mou­ve­ment aura été dans la com­plé­men­ta­rité dif­fuse entre des com­po­san­tes mul­ti­ples – qui ne furent que très par­tiel­le­ment repré­sen­tées dans les inter­mi­na­bles et déses­pé­ré­ment mas­cu­li­nes assem­blées des comi­tés de vil­lage et autres comi­tés popu­lai­res. Les « com­mu­nes » de la tou­jours fré­mis­sante insur­rec­tion algé­rienne ont tantôt le visage de ces jeunes « cramés » à cas­quette balan­çant des bou­teilles de gaz sur les CNS (CRS) depuis le toit d’un immeu­ble de Tizi Ouzou, tantôt le sou­rire nar­quois d’un vieux maqui­sard drapé dans son bur­nous, tantôt encore l’énergie des femmes d’un vil­lage de mon­ta­gne fai­sant tour­ner, envers et contre tout, les cultu­res et l’élevage tra­di­tion­nels, sans les­quels les blo­ca­ges de l’économie de la région n’auraient jamais pu être si répé­tés ni si sys­té­ma­ti­ques.

Faire feu de toute crise

« Il faut en outre ajou­ter que l’on ne pour­rait pas trai­ter l’ensem­ble de la popu­la­tion fran­çaise. Il faudra donc faire des choix. » C’est ainsi qu’un expert en viro­lo­gie résume au Monde ce qui advien­drait en cas de pan­dé­mie de grippe aviaire, le 7 sep­tem­bre 2005. « Menaces ter­ro­ris­tes », « catas­tro­phes natu­rel­les  », « aler­tes vira­les », « mou­ve­ments sociaux » et « vio­len­ces urbai­nes » sont pour les ges­tion­nai­res de la société autant de moments d’ins­ta­bi­lité où ils assoient leur pou­voir par la sélec­tion de ce qui leur com­plaît et l’anéan­tis­se­ment de ce qui les embar­rasse. C’est donc donc aussi, logi­que­ment, l’occa­sion pour toute autre force de s’agré­ger ou de se ren­for­cer, en pre­nant le parti inverse. L’inter­rup­tion des flux de mar­chan­di­ses, la sus­pen­sion de la nor­ma­lité – il suffit de voir ce qui fait retour de vie sociale dans un immeu­ble sou­dai­ne­ment privé d’électricité pour ima­gi­ner ce que pour­rait deve­nir la vie dans une ville privée de tout – et du contrôle poli­cier libè­rent des poten­tia­li­tés d’auto-orga­ni­sa­tion impen­sa­bles en d’autres cir­cons­tan­ces. Cela n’échappe à per­sonne. Le mou­ve­ment ouvrier révo­lu­tion­naire l’avait bien com­pris, qui a fait des crises de l’économie bour­geoise les points d’orgue de sa montée en puis­sance. Aujourd’hui, les partis isla­mi­ques ne sont jamais aussi forts que là où ils ont su intel­li­gem­ment sup­pléer à la fai­blesse de l’État, par exem­ple : lors de la mise en place des secours après le trem­ble­ment de terre de Boumerdès en Algérie, ou encore dans l’assis­tance quo­ti­dienne à la popu­la­tion du Liban- Sud détruit par l’armée israé­lienne.
Comme nous le men­tion­nions plus haut, la dévas­ta­tion de la Nouvelle-Orléans par l’oura­gan Katrina a donné l’occa­sion à toute une frange du mou­ve­ment anar­chiste nord-amé­ri­cain de pren­dre une consis­tance inconnue en ral­liant tous ceux qui, sur place, résis­tent au dépla­ce­ment forcé. Les can­ti­nes de rue sup­po­sent d’avoir pensé au préa­la­ble l’appro­vi­sion­ne­ment ; l’aide médi­cale d’urgence exige que l’on ait acquis le savoir et le maté­riel néces­sai­res, tout comme l’ins­tal­la­tion de radios libres. Ce qu’elles contien­nent de joie, de dépas­se­ment de la débrouille indi­vi­duelle, de réa­lité tan­gi­ble insou­mise au quo­ti­dien de l’ordre et du tra­vail garan­tit la fécondité poli­ti­que de pareilles expé­rien­ces.
Dans un pays comme la France, où les nuages radio­ac­tifs s’arrê­tent à la fron­tière et où l’on ne craint pas de cons­truire un can­cé­ro­pole sur l’ancien site classé Seveso de l’usine AZF, c’est moins sur les crises « natu­rel­les » qu’il faut comp­ter que sur les crises socia­les. C’est aux mou­ve­ments sociaux qu’il revient ici le plus sou­vent d’inter­rom­pre le cours normal du désas­tre. Certes, ces der­niè­res années, les diver­ses grèves furent prin­ci­pa­le­ment des occa­sions pour le pou­voir et les direc­tions d’entre­pri­ses de tester leur capa­cité à main­te­nir un « ser­vice mini­mum » tou­jours plus large, jusqu’à rendre l’arrêt de tra­vail à sa pure dimen­sion sym­bo­li­que – à peine plus dom­ma­gea­ble qu’une chute de neige ou un sui­cide sur la voie. Mais en bou­le­ver­sant les pra­ti­ques mili­tan­tes ins­tal­lées par l’occu­pa­tion sys­té­ma­ti­que des établissements et le blo­cage obs­tiné, les luttes lycéen­nes de 2005 et contre le CPE ont rap­pelé la capa­cité de nui­sance et d’offen­sive dif­fuse des grands mou­ve­ments. Par toutes les bandes qu’elles ont sus­ci­tées dans leur sillage, elles ont laissé entre­voir à quel­les condi­tions des mou­ve­ments peu­vent deve­nir le lieu d’émergence de nou­vel­les com­mu­nes.

Saboter toute ins­tance de repré­sen­ta­tion.
Généraliser la pala­bre.
Abolir les assem­blées géné­ra­les

Tout mou­ve­ment social ren­contre comme pre­mier obs­ta­cle, bien avant la police pro­pre­ment dite, les forces syn­di­ca­les et toute cette micro­bu­reau­cra­tie dont la voca­tion est d’enca­drer les luttes. Les com­mu­nes, les grou­pes de base, les bandes se défient spon­ta­né­ment d’elles. C’est pour­quoi les para­bu­reau­cra­tes ont inventé depuis vingt ans les coor­di­na­tions qui, dans leur absence d’étiquette, ont l’air plus inno­cen­tes, mais n’en demeu­rent pas moins le ter­rain idéal de leurs manoeu­vres. Qu’un col­lec­tif égaré s’essaie à l’auto­no­mie et ils n’ont alors de cesse de le vider de tout contenu en en écartant réso­lu­ment les bonnes ques­tions. Ils sont farou­ches, ils s’échauffent ; non par pas­sion du débat, mais dans leur voca­tion à le conju­rer. Et quand leur défense achar­née de l’apa­thie a enfin raison du col­lec­tif, ils en expli­quent l’échec par le manque de cons­cience poli­ti­que. Il faut dire qu’en France, grâce notam­ment à l’acti­vité for­ce­née des dif­fé­ren­tes cha­pel­les trots­kis­tes, ce n’est pas l’art de la mani­pu­la­tion poli­ti­que qui fait défaut dans la jeu­nesse mili­tante. De l’incen­die de novem­bre 2005, ce n’est pas elle qui aura su tirer cette leçon : toute coor­di­na­tion est super­flue là où il y a de la coor­di­na­tion, les orga­ni­sa­tions sont tou­jours de trop là où l’on s’orga­nise.
Un autre réflexe est, au moin­dre mou­ve­ment, de faire une assem­blée géné­rale et de voter. C’est une erreur. Le simple enjeu du vote, de la déci­sion à rem­por­ter, suffit à chan­ger l’assem­blée en cau­che­mar, à en faire le théâ­tre où s’affron­tent toutes les pré­ten­tions au pou­voir. Nous subis­sons là le mau­vais exem­ple des par­le­ments bour­geois. L’assem­blée n’est pas faite pour la déci­sion mais pour la pala­bre, pour la parole libre s’exer­çant sans but.
Le besoin de se ras­sem­bler est aussi cons­tant, chez les humains, qu’est rare la néces­sité de déci­der. Se ras­sem­bler répond à la joie d’éprouver une puis­sance com­mune. Décider n’est vital que dans les situa­tions d’urgence, où l’exer­cice de la démo­cra­tie est de toute façon com­pro­mis. Pour le reste du temps, le pro­blème n’est celui du « carac­tère démo­cra­ti­que du pro­ces­sus de prise de déci­sion » que pour les fana­ti­ques de la pro­cé­dure. Il n’y a pas à cri­ti­quer les assem­blées ou à les déser­ter, mais à y libé­rer la parole, les gestes et les jeux entre les êtres. Il suffit de voir que chacun n’y vient pas seu­le­ment avec un point de vue, une motion, mais avec des désirs, des atta­che­ments, des capa­ci­tés, des forces, des tris­tes­ses et une cer­taine dis­po­ni­bi­lité. Si l’on par­vient ainsi à déchi­rer ce fan­tasme de l’Assemblée Générale au profit d’une telle assem­blée des pré­sen­ces, si l’on par­vient à déjouer la tou­jours renais­sante ten­ta­tion de l’hégé­mo­nie, si l’on cesse de se fixer la déci­sion comme fina­lité, il y a quel­ques chan­ces que se pro­duise une de ces prises en masse, l’un de ces phé­no­mè­nes de cris­tal­li­sa­tion col­lec­tive où une déci­sion prend les êtres, dans leur tota­lité ou seu­le­ment pour partie.
Il en va de même pour déci­der d’actions. Partir du prin­cipe que « l’action doit ordon­ner le dérou­le­ment d’une assem­blée », c’est rendre impos­si­ble tant le bouillon­ne­ment du débat que l’action effi­cace. Une assem­blée nom­breuse de gens étrangers les uns aux autres se condamne à com­met­tre des spé­cia­lis­tes de l’action, c’est-à-dire à délais­ser l’action pour son contrôle. D’un côté, les man­da­tés sont par défi­ni­tion entra­vés dans leur action, de l’autre, rien ne les empê­che de berner tout le monde.
Il n’y a pas à poser une forme idéale à l’action. L’essen­tiel est que l’action se donne une forme, qu’elle la sus­cite et ne la subisse pas. Cela sup­pose le par­tage d’une même posi­tion poli­ti­que, géo­gra­phi­que – comme les sec­tions de la Commune de Paris pen­dant la Révolution fran­çaise –, ainsi que le par­tage d’un même savoir cir­cu­lant. Quant à déci­der d’actions, tel pour­rait être le prin­cipe : que chacun aille en reconnais­sance, qu’on recoupe les ren­sei­gne­ments, et la déci­sion vien­dra d’elle-même, elle nous pren­dra plus que nous ne la pren­drons. La cir­cu­la­tion du savoir annule la hié­rar­chie, elle égalise par le haut. Communication hori­zon­tale, pro­li­fé­rante, c’est aussi la meilleure forme de coor­di­na­tion des dif­fé­ren­tes com­mu­nes, pour en finir avec l’hégé­mo­nie.

Bloquer l’économie, mais mesu­rer notre puis­sance
de blo­cage à notre niveau d’auto-orga­ni­sa­tion

Fin juin 2006, dans tout l’État de Oaxaca, les occu­pa­tions de mai­ries se mul­ti­plient, les insur­gés occu­pent des édifices publics. Dans cer­tai­nes com­mu­nes, ils expul­sent les maires et réqui­si­tion­nent les véhi­cu­les offi­ciels. Un mois plus tard, les accès à cer­tains hôtels et com­plexes tou­ris­ti­ques sont blo­qués. Le minis­tre du Tourisme parle de catas­tro­phe « com­pa­ra­ble à l’oura­gan Wilma ». Quelques années plus tôt, le blo­cage était devenu l’une des prin­ci­pa­les formes d’action du mou­ve­ment de révolte argen­tin, les dif­fé­rents grou­pes locaux se por­tant mutuel­le­ment secours en blo­quant tel ou tel axe, mena­çant en per­ma­nence, par leur action conjointe, de para­ly­ser tout le pays si leurs reven­di­ca­tions n’étaient pas satis­fai­tes. Une telle menace fut long­temps un puis­sant levier aux mains des che­mi­nots, électriciens-gaziers, chauf­feurs rou­tiers. Le mou­ve­ment contre le CPE n’a pas hésité à blo­quer gares, péri­phé­ri­ques, usines, auto­rou­tes, super­mar­chés et même aéro­ports. Il ne fal­lait pas plus de trois cents per­son­nes, à Rennes, pour immo­bi­li­ser la rocade pen­dant des heures et pro­vo­quer qua­rante kilo­mè­tres de bou­chons.
Tout blo­quer, voilà désor­mais le pre­mier réflexe de tout ce qui se dresse contre l’ordre pré­sent. Dans une économie délo­ca­li­sée, où les entre­pri­ses fonc­tion­nent à flux tendu, où la valeur dérive de la connexion au réseau, où les auto­rou­tes sont des maillons de la chaîne de pro­duc­tion déma­té­ria­li­sée qui va de sous-trai­tant en sous-trai­tant et de là à l’usine de mon­tage, blo­quer la pro­duc­tion, c’est aussi bien blo­quer la cir­cu­la­tion.
Mais il ne peut s’agir de blo­quer plus que ne l’auto­rise la capa­cité de ravi­taille­ment et de com­mu­ni­ca­tion des insur­gés, l’auto-orga­ni­sa­tion effec­tive des dif­fé­ren­tes com­mu­nes. Comment se nour­rir une fois que tout est para­lysé ? Piller les com­mer­ces, comme cela s’est fait en Argentine, a ses limi­tes ; aussi immen­ses que soient les tem­ples de la consom­ma­tion, ils ne sont pas d’infi­nis garde-manger. Acquérir dans la durée l’apti­tude à se pro­cu­rer la sub­sis­tance élémentaire impli­que donc de s’appro­prier les moyens de leur pro­duc­tion. Et sur ce point, il paraît bien inu­tile d’atten­dre plus long­temps. Laisser comme aujourd’hui à deux pour cent de la popu­la­tion le soin de pro­duire l’ali­men­ta­tion de tous les autres est une inep­tie his­to­ri­que autant que stra­té­gi­que.

Libérer le ter­ri­toire de l’occu­pa­tion poli­cière.
Éviter autant que pos­si­ble l’affron­te­ment direct

« Cette affaire met en lumière que nous n’avons pas à faire à des jeunes qui récla­ment davan­tage de social mais à des indi­vi­dus qui décla­rent la guerre à la République », notait un flic lucide à propos de récen­tes embus­ca­des. L’offen­sive visant à libé­rer le ter­ri­toire de son occu­pa­tion poli­cière est déjà enga­gée, et peut comp­ter sur les iné­pui­sa­bles réser­ves de res­sen­ti­ment que ces forces ont réu­nies contre elles. Les « mou­ve­ments sociaux » eux­mê­mes sont peu à peu gagnés par l’émeute, non moins que les fêtards de Rennes qui pen­dant l’année 2005 ont affronté les CRS tous les jeudis soir ou ceux de Barcelone qui ont récem­ment, lors d’un botel­lion, dévasté une artère com­mer­ciale de la ville. Le mou­ve­ment contre le CPE a vu le retour régu­lier du cock­tail molo­tov. Mais sur ce point, cer­tai­nes ban­lieues res­tent indé­pas­sées. Notamment dans cette tech­ni­que qui se per­pé­tue depuis long­temps déjà : le guet-apens. Ainsi celui du 13 octo­bre 2006 à Épinay : des équipes de la BAC tour­naient vers 23 heures à la suite d’un appel signa­lant un vol à la rou­lotte ; à leur arri­vée, une des équipes « s’est trou­vée blo­quée par deux véhi­cu­les placés en tra­vers de la route et par plus d’une tren­taine d’indi­vi­dus, por­teurs de barres de fer et d’armes de poing qui ont jeté des pier­res sur le véhi­cule et uti­lisé à l’encontre des poli­ciers du gaz lacry­mo­gène  ». À plus petite échelle, on pense aux com­mis­sa­riats de quar­tiers atta­qués pen­dant les heures de fer­me­ture : vitres cas­sées, voi­tu­res incen­diées.
C’est un des acquis des der­niers mou­ve­ments qu’une véri­ta­ble mani­fes­ta­tion est doré­na­vant « sau­vage », non décla­rée à la pré­fec­ture. Ayant le choix du ter­rain, on aura soin, comme le Black Bloc à Gênes en 2001, de contour­ner les zones rouges, de fuir l’affron­te­ment direct et, déci­dant du trajet, de pro­me­ner les flics au lieu d’être pro­me­nés par la police, notam­ment syn­di­cale, notam­ment paci­fiste. Il s’est vu alors qu’un mil­lier de per­son­nes déter­mi­nées fasse recu­ler des cars entiers de cara­bi­nieri pour fina­le­ment les incen­dier. L’impor­tant n’est pas tant d’être le mieux armé que d’avoir l’ini­tia­tive. Le cou­rage n’est rien, la confiance dans son propre cou­rage est tout. Avoir l’ini­tia­tive y contri­bue.
Tout incite, cepen­dant, à envi­sa­ger les confron­ta­tions direc­tes comme des points de fixa­tion des forces adver­ses per­met­tant de tem­po­ri­ser et d’atta­quer ailleurs – même tout près. Qu’on ne puisse pas empê­cher qu’une confron­ta­tion ait lieu n’inter­dit pas d’en faire une simple diver­sion. Plus encore qu’aux actions, il faut s’atta­cher à leur coor­di­na­tion. Harceler la police, c’est faire qu’étant par­tout, elle ne soit nulle part effi­cace.
Chaque acte de har­cè­le­ment ranime cette vérité, énoncée en 1842 : « La vie de l’agent de police est péni­ble ; sa posi­tion au milieu de la société aussi humi­liante et mépri­sée que le crime même [...] La honte et l’infa­mie l’enser­rent de toutes parts, la société le chasse de son sein, l’isole comme un paria, lui crache son mépris avec sa paie, sans remords, sans regrets, sans pitié [...] la carte de police qu’il porte dans sa poche est un brevet d’igno­mi­nie. » Le 21 novem­bre 2006, les pom­piers en mani­fes­ta­tion à Paris ont atta­qué les CRS à coups de mar­teau et en ont blessé quinze. Cela pour rap­pe­ler qu’« avoir la voca­tion d’aider » ne pourra jamais être une excuse vala­ble pour inté­grer la police.

Être en armes. Tout faire pour en rendre l’usage
super­flu. Face à l’armée, la vic­toire est poli­ti­que

Il n’y a pas d’insur­rec­tion paci­fi­que. Les armes sont néces­sai­res : il s’agit de tout faire pour en rendre l’usage super­flu. Une insur­rec­tion est davan­tage une prise d’armes, une « per­ma­nence armée », qu’un pas­sage à la lutte armée. On a tout inté­rêt à dis­tin­guer l’arme­ment de l’usage des armes. Les armes sont une cons­tante révo­lu­tion­naire, bien que leur uti­li­sa­tion soit peu fré­quente, ou peu déci­sive, dans les moments de grand retour­ne­ment : 10 août 1792, 18 mars 1871, octo­bre 1917. Quand le pou­voir est dans le cani­veau, il suffit de le pié­ti­ner.
Dans la dis­tance qui nous en sépare, les armes ont acquis ce double carac­tère de fas­ci­na­tion et de dégoût, que seul leur manie­ment permet de sur­mon­ter. Un authen­ti­que paci­fisme ne peut pas être refus des armes, seu­le­ment de leur usage. Être paci­fiste sans pou­voir faire feu n’est que la théo­ri­sa­tion d’une impuis­sance. Ce paci­fisme a priori cor­res­pond à une sorte de désar­me­ment pré­ven­tif, c’est une pure opé­ra­tion poli­cière. En vérité, la ques­tion paci­fiste ne se pose sérieu­se­ment que pour qui a le pou­voir de faire feu. Et dans ce cas, le paci­fisme sera au contraire un signe de puis­sance, car c’est seu­le­ment depuis une extrême posi­tion de force que l’on est déli­vré de la néces­sité de faire feu.
D’un point de vue stra­té­gi­que, l’action indi­recte, asy­mé­tri­que, semble la plus payante, la plus adap­tée à l’époque : on n’atta­que pas fron­ta­le­ment une armée d’occu­pa­tion. Pour autant, la pers­pec­tive d’une gué­rilla urbaine à l’ira­kienne, qui s’enli­se­rait sans pos­si­bi­lité d’offen­sive, est plus à crain­dre qu’à dési­rer. La mili­ta­ri­sa­tion de la guerre civile, c’est l’échec de l’insur­rec­tion. Les Rouges peu­vent bien triom­pher en 1921, la Révolution russe est déjà perdue.
Il faut envi­sa­ger deux types de réac­tions étatiques. L’une d’hos­ti­lité fran­che, l’autre plus sour­noise, démo­cra­ti­que. La pre­mière appe­lant la des­truc­tion sans phrase, la seconde, une hos­ti­lité sub­tile mais impla­ca­ble : elle n’attend que de nous enrô­ler. On peut être défait par la dic­ta­ture comme par le fait d’être réduit à ne plus s’oppo­ser qu’à la dic­ta­ture. La défaite consiste autant à perdre une guerre qu’à perdre le choix de la guerre à mener. Les deux sont du reste pos­si­bles, comme le prouve l’Espagne de 1936 : par le fas­cisme, par la répu­bli­que, les révo­lu­tion­nai­res y furent dou­ble­ment défaits.
Dès que les choses devien­nent sérieu­ses, c’est l’armée qui occupe le ter­rain. Son entrée en action paraît moins évidente. Il fau­drait pour cela un État décidé à faire un car­nage, ce qui n’est d’actua­lité qu’à titre de menace, un peu comme l’emploi de l’arme nucléaire depuis un demi-siècle. Il reste que, bles­sée depuis long­temps, la bête étatique est dan­ge­reuse. Il reste que face à l’armée, il faut une foule nom­breuse, enva­his­sant les rangs, et fra­ter­ni­sant. Il faut le 18 mars 1871. L’armée dans les rues, c’est une situa­tion insur­rec­tion­nelle. L’armée entrée en action, c’est l’issue qui se pré­ci­pite. Chacun se voit sommé de pren­dre posi­tion, de choi­sir entre l’anar­chie et la peur de l’anar­chie. C’est comme force poli­ti­que qu’une insur­rec­tion triom­phe. Politiquement, il n’est pas impos­si­ble d’avoir raison d’une armée.

Déposer loca­le­ment les auto­ri­tés

La ques­tion, pour une insur­rec­tion, est de se rendre irré­ver­si­ble. L’irré­ver­si­bi­lité est atteinte lors­que l’on a vaincu, en même temps que les auto­ri­tés le besoin d’auto­rité, en même temps que la pro­priété le goût de s’appro­prier, en même temps que toute hégé­mo­nie le désir d’hégé­mo­nie. C’est pour­quoi le pro­ces­sus insur­rec­tion­nel contient en lui-même la forme de sa vic­toire, ou celle de son échec. En fait d’irré­ver­si­bi­lité, la des­truc­tion n’a jamais suffi. Tout est dans la manière. Il y a des façons de détruire qui pro­vo­quent imman­qua­ble­ment le retour de ce que l’on a anéanti. Qui s’acharne sur le cada­vre d’un ordre s’assure de sus­ci­ter la voca­tion de le venger. Aussi, par­tout où l’économie est blo­quée, où la police est neu­tra­li­sée, il importe de mettre le moins de pathos pos­si­ble dans le ren­ver­se­ment des auto­ri­tés. Elles sont à dépo­ser avec une désin­vol­ture et une déri­sion scru­pu­leu­ses.

À la décen­tra­li­sa­tion du pou­voir répond, dans cette époque, la fin des cen­tra­li­tés révo­lu­tion­nai­res. Il y a bien encore des Palais d’Hiver, mais qui sont plus dési­gnés à l’assaut des tou­ris­tes qu’à celui des insur­gés. On peut pren­dre Paris, ou Rome, ou Buenos Aires, de nos jours, sans rem­por­ter la déci­sion. La prise de Rungis aurait cer­tai­ne­ment plus d’effets que celle de l’Élysée. Le pou­voir ne se concen­tre plus en un point du monde, il est ce monde même, ses flux et ses ave­nues, ses hommes et ses normes, ses codes et ses tech­no­lo­gies. Le pou­voir est l’orga­ni­sa­tion même de la métro­pole. Il est la tota­lité impec­ca­ble du monde de la mar­chan­dise en chacun de ses points. Aussi, qui le défait loca­le­ment pro­duit au tra­vers des réseaux une onde de choc pla­né­taire. Les assaillants de Clichy-sous-Bois ont réjoui plus d’un foyer amé­ri­cain, tandis que les insur­gés de Oaxaca ont trouvé des com­pli­ces en plein coeur de Paris. Pour la France, la perte de cen­tra­lité du pou­voir signi­fie la fin de la cen­tra­lité révo­lu­tion­naire pari­sienne. Chaque nou­veau mou­ve­ment depuis les grèves de 1995 le confirme. Ce n’est plus là que sur­gis­sent les menées les plus osées, les plus consis­tan­tes. Pour finir, c’est comme simple cible de razzia, comme pur ter­rain de pillage et de ravage que Paris se dis­tin­gue encore. Ce sont de brèves et bru­ta­les incur­sions venues d’ailleurs qui s’atta­quent au point de den­sité maxi­male des flux métro­po­li­tains. Ce sont des traî­nées de rage qui sillon­nent le désert de cette abon­dance fac­tice, et s’évanouissent. Un jour vien­dra où sera gran­de­ment ruinée cette effroya­ble concré­tion du pou­voir qu’est la capi­tale, mais ce sera au terme d’un pro­ces­sus qui sera par­tout plus avancé que là.

Tout le pou­voir aux com­mu­nes !

P.-S.

Dans le métro, on ne trouve plus trace de l’écran de gêne qui entrave habituellement les gestes des passagers. Les inconnus se parlent, ils ne s’abordent plus. Une bande en conciliabule à l’angle d’une rue. Des rassemblements plus vastes sur les boulevards qui discutent gravement. Les assauts se répondent d’une ville à l’autre, d’un jour à l’autre. Une nouvelle caserne a été pillée puis brûlée. Les habitants d’un foyer expulsé ont cessé de tracter avec la mairie : ils l’habitent. Dans un accès de lucidité, un manager vient de refroidir, en pleine réunion, une poignée de collègues. Des fichiers contenant l’adresse personnelle de tous les policiers et gendarmes ainsi que des employés de l’administration pénitentiaire viennent de fuiter, entraînant une vague sans précédent de déménagements précipités. Dans l’ancienne épicerie-bar du village, on apporte l’excédent que l’on produit et l’on se procure ce qui nous manque. On s’y réunit aussi pour discuter de la situation générale et du matériel nécessaire pour l’atelier mécanique. La radio tient les insurgés informés du recul des forces gouvernementales. Une roquette vient d’éventrer l’enceinte de la prison de Clairvaux. Impossible de dire si c’est un mois ou des années qui se sont écoulés depuis que les « événements » ont commencé. Le Premier ministre a l’air bien seul avec ses appels au calme.

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L’Insurrection qui vient
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