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Réflexions, approximativement philosophiques, sur l’anarchie, l’anarchisme et le néo-anarchisme

Publié le 7 mars 2011

Maj le 9 mars 2011

Notes et vidéo de l’intervention de Tomás Ibañez le 28 janvier 2011 au Cedrats.

Tomás Ibañez

Ayant par­ti­cipé au Mouvement du 22 mars en mai-juin 1968, mais aussi parmi les inven­teurs du A cerclé qui sym­bo­lise depuis l’anar­chisme, Tomás Ibañez, après plu­sieurs années d’acti­visme dans la com­po­sante liber­taire de l’oppo­si­tion au fran­quisme, déve­loppe une réflexion sur l’his­toire et l’actua­lité de l’anar­chisme qui se veut à l’écart de tous les dog­ma­tis­mes mili­tants. Vient d’être tra­duit en fran­çais son recueil de textes s’étalant sur plus de 40 ans, Fragments épars pour un anar­chisme sans dogme.

Texte dif­fusé intro­dui­sant l’inter­ven­tion

Après quel­ques consi­dé­ra­tions pré­li­mi­nai­res sur les rap­ports entre Anarchisme et Philosophie, nous nous appuie­rons sur Foucault pour inter­ro­ger le statut onto­lo­gi­que de l’anar­chie et de l’anar­chisme dans l’accep­tion par­ti­cu­lière que nous don­nons à ces termes. Ensuite, compte tenu du carac­tère néces­sai­re­ment situé, socia­le­ment et his­to­ri­que­ment, de l’anar­chisme, nous nous arrê­te­rons sur l’uti­lité que pré­sente la cri­ti­que post­struc­tu­ra­liste de la moder­nité pour ana­ly­ser la pensée et les pra­ti­ques anar­chis­tes. Enfin, nous argu­men­te­rons la conve­nance pour la pensée anar­chiste de s’ouvrir lar­ge­ment à cer­tai­nes contri­bu­tions en pro­ve­nance d’une pensée contem­po­raine située en dehors de sa propre tra­di­tion. Nous essaie­rons de mon­trer com­ment cer­tains aspects de la pensée de Foucault, de Castoriadis, ou de Rorty, peu­vent fer­ti­li­ser la pensée anar­chiste, et l’inté­rêt qu’aurait celle-ci à s’appuyer plus direc­te­ment sur cer­tains aspects du rela­ti­visme. Pour conclure, nous ten­te­rons de for­mu­ler quel­ques impli­ca­tions géné­ra­les concer­nant les pra­ti­ques actuel­les de l’anar­chisme. L’exposé sera suivi d’une dis­cus­sion avec les orga­ni­sa­teurs et les par­ti­ci­pants.

Enregistrement vidéo de l’intervention


Débat avec Tomas Ibanez le 28 jan­vier au Cedrats
envoyé par RebellyonTV.

Retranscription de l’inter­ven­tion

Tomás Ibañez nous a fait par­ve­nir via le Cedrats les notes qui lui ont servi à faire l’inter­ven­tion. Ce qui suit n’est donc pas un texte théo­ri­que en tant que tel, mais une intro­duc­tion à un débat. La mise en forme, le décou­page du texte et les notes sont de la modère de Rebellyon.


A la demande des orga­ni­sa­teurs de ce sémi­naire j’ai pré­paré une inter­ven­tion d’à peu près trois quarts d’heure que j’ai inti­tulé : Réflexions, approxi­ma­ti­ve­ment phi­lo­so­phi­ques, sur l’anar­chie, l’anar­chisme et le néo anar­chisme.

Mais avant d’entrer en matière, je vou­drais juste pré­ci­ser deux choses : La pre­mière c’est que je n’ai pas du tout une for­ma­tion uni­ver­si­taire de phi­lo­so­phe, en fait ma connais­sance de la phi­lo­so­phie est très frag­men­taire et assez super­fi­cielle.

La deuxième c’est qu’aujourd’hui mon rap­port au mou­ve­ment et aux pra­ti­ques anar­chis­tes est très mince, il se limite pra­ti­que­ment à faire nombre dans cer­tai­nes manifs, à filer un coup de main pour cer­tai­nes acti­vi­tés liber­tai­res, et il se can­tonne pour l’essen­tiel à pro­duire des textes et à par­ti­ci­per à des col­lo­ques.

Voilà, ceci étant dit de quoi est ce que je vais parler ? Et bien, j’ai divisé mon inter­ven­tion en cinq blocs :

1. Pour com­men­cer je vou­drais pré­ci­ser, très rapi­de­ment, com­ment j’entends le rap­port entre la phi­lo­so­phie et l’anar­chisme.

2. Ensuite, deuxième bloc, je par­le­rais du type d’êtres que sont pour moi l’anar­chie d’une part, et l’anar­chisme d’autre part.

3. En troi­sième lieu, j’essaie­rai de jus­ti­fier le recours à la notion de « néo-anar­chisme » pour desi­gner l’anar­chisme contem­po­rain.

4. Comme qua­trième point je m’arrê­te­rais sur cer­tains aspects de la pensée cri­ti­que contem­po­raine qui devraient enri­chir, à mon sens, la pensée anar­chiste, et je dirais aussi quel­ques mots à propos du rela­ti­visme.

5. Enfin, cin­quième et der­nier bloc, je vou­drais conclure par quel­ques com­men­tai­res sur les pra­ti­ques anar­chis­tes contem­po­rai­nes.

1. Le rapport entre la philosophie et l’anarchisme

Bon alors, pour com­men­cer, com­ment est-ce que je vois, pour ma part, les rap­ports entre l’anar­chisme et la phi­lo­so­phie ? Pour faire vite je pour­rai dire que l’anar­chisme et la phi­lo­so­phie se trou­vent dans une rela­tion d’exté­rio­rité.

J’entends qu’il n’y a pas une phi­lo­so­phie anar­chiste, et que l’anar­chisme ne peut pas être abordé comme s’il s’agis­sait d’une pensée phi­lo­so­phi­que ou d’un sys­tème phi­lo­so­phi­que.

Même si on ne consi­dère que son ver­sant dis­cur­sif, il se trouve que l’anar­chisme n’est pas homo­lo­ga­ble à un dis­cours de type phi­lo­so­phi­que, du moins dans la tra­di­tion domi­nante, ins­ti­tuée par Platon. L’une des rai­sons est que son mode de pro­duc­tion n’est pas du tout du même ordre que celui du mode de pro­duc­tion du dis­cours phi­lo­so­phi­que. Le dis­cours anar­chiste ne résulte pas d’une pure acti­vité intel­lec­tive, orien­tée vers l’ana­lyse ou la com­pré­hen­sion, ni même vers l’inven­tion de concepts, comme Deleuze aimait défi­nir la tache de la phi­lo­so­phie.

Je suis d’accord avec Vivien Garcia pour dire que son corpus théo­ri­que n’est pas cons­ti­tué en géné­ral par des textes ayant avant tout une visée doc­tri­nale, mais qu’il s’agit plutôt de textes ayant une visée éminemment poli­ti­que. Ce sont, bien sou­vent, des textes qui nais­sent de l’agir et qui visent l’agir. En d’autres termes, pour l’anar­chisme, comme Proudhon et Bakounine l’ont d’ailleurs clai­re­ment spé­ci­fié, l’idée à une ori­gine et une valeur pra­ti­que, elle nait dans un contexte d’action et elle vise à pro­duire des effets pra­ti­ques à tra­vers l’action qu’elle sus­cite.

C’est parce que l’anar­chisme est, tout à la fois, mou­ve­ment, luttes, éthique, pra­ti­ques, autant que corpus doc­tri­nal, et c’est parce qu’il établit une sym­biose entre l’idée et l’action qu’il se situe en dehors du domaine des pro­duits pure­ment phi­lo­so­phi­ques. C’est une pensée sociale qui est enra­ci­née dans un mou­ve­ment poli­ti­que, et qui s’est forgée dans l’expé­rience humaine de l’oppres­sion et de l’injus­tice. En tant qu’il s’agit d’un phé­no­mène social, plus que d’une œuvre intel­lec­tuelle, il relève plutôt de l’his­toire, et de la socio­lo­gie, que de la phi­lo­so­phie.

Ceci dit l’exté­rio­rité de l’anar­chisme par rap­port à la phi­lo­so­phie est bien loin d’être totale. Il est clair en effet que l’on peut causer de phi­lo­so­phie à partir de l’anar­chisme et porter des juge­ments sur les dis­cours phi­lo­so­phi­ques, tout comme, réci­pro­que­ment, la phi­lo­so­phie peut elle aussi s’occu­per d’anar­chisme.
Elle peut s’occu­per de lui parce que, en tant qu’il existe au sein d’une société et d’une culture déter­mi­nées, il est marqué, d’une manière ou d’une autre, par les concep­tions phi­lo­so­phi­ques qui cir­cu­lent en leur sein. Déceler et dis­cu­ter ces influen­ces éventuelles fait partie du tra­vail phi­lo­so­phi­que et, dans ce même ordre de choses, c’est bien un tra­vail phi­lo­so­phi­que qu’il faut mener à terme pour pou­voir dis­cu­ter, comme le fait Jean-Christophe Angaut par exem­ple, le rap­port de Bakounine à l’hégé­lia­nisme.
De plus, comme les écrits anar­chis­tes trai­tent par­fois expli­ci­te­ment de phi­lo­so­phes ou de cou­rants phi­lo­so­phi­ques, ces écrits sont sus­cep­ti­bles, bien sûr, d’être abor­dés à partir des dis­ci­pli­nes phi­lo­so­phi­ques.
Enfin, dans la mesure où l’anar­chisme incor­pore des concepts dont il fait un usage qui lui est propre, et par­fois en invente, il est clair que ces concepts peu­vent être trai­tés d’un point de vue phi­lo­so­phi­que, comme le fait par exem­ple Daniel Colson dans son « lexi­que » [1].
En défi­ni­tive, il y a bien un rap­port d’exté­rio­rité entre la phi­lo­so­phie et l’anar­chisme, mais il existe aussi un cer­tain nombre de pas­se­rel­les qui per­met­tent de faire des incur­sions mutuel­les.

2. Du type d’êtres que sont pour moi l’anarchie d’une part, et l’anarchisme d’autre part

Mon deuxième point consiste en quel­ques consi­dé­ra­tions autour du type d’être que sont pour moi l’anar­chie d’une part, et l’anar­chisme d’autre part.
Je ne suis pas suf­fi­sam­ment fami­lia­risé avec la méta­phy­si­que pour être tout à fait cer­tain que les concepts que je vais uti­li­ser le soient cor­rec­te­ment, mais je dirais quand même que mon appro­che de l’onto­lo­gie est d’ordre rela­ti­viste, anti essen­tia­liste, contex­tua­liste et rela­tion­nelle. Autant dire que je ne conçois pas des êtres qui seraient « en eux-mêmes », et qui seraient cons­ti­tués par un ensem­ble de pro­prié­tés intrin­sè­ques. Les êtres n’ont pas de pro­prié­tés intrin­sè­ques, ils ne sont que l’ensem­ble des rela­tions qui les cons­ti­tuent comme tels, ils sont lit­té­ra­le­ment ces rela­tions, et ils chan­gent donc sub­stan­tiel­le­ment lors­que ces rela­tions se modi­fient.

L’être n’est que l’ensem­ble de ses mani­fes­ta­tions, il n’excède pas l’ensem­ble de ses formes d’exis­tence, et il n’y a donc pas à coté, ou en plus, de ses formes d’exis­tence quel­que chose qui serait son essence.
Bien entendu, cette appro­che anti-essen­tia­liste, contex­tua­liste, rela­tion­nelle etc. vaut aussi bien pour ma concep­tion de l’anar­chie que pour celle de l’anar­chisme.

J’avoue que j’aime beau­coup cette évocation deleu­zienne de l’anar­chie, reprise par Daniel [2], qui la pré­sente comme étant : « cette étrange unité qui ne se dit que du mul­ti­ple ». J’aime cette expres­sion parce qu’elle incite à penser, et parce qu’elle évoque plus qu’elle n’enferme dans une défi­ni­tion.
Cependant, à vou­loir saisir ce qui défi­ni­rait l’anar­chie, à vou­loir appré­hen­der ce que c’est que cette chose que l’on nomme « anar­chie », on peut être tenté de l’essen­tia­li­ser et de la conce­voir comme quel­que chose de trans­his­to­ri­que ou de non his­to­ri­que : de la voir par exem­ple, comme étant ce qui s’oppose en tout temps et en tous lieux à la domi­na­tion, ou ce qui s’oppose à l’uni­for­mi­sa­tion au nom de la diver­sité du vivant, etc. Mais ce serait ne pas tenir compte, par exem­ple, que le phé­no­mène que nous typi­fions aujourd’hui comme étant de la domi­na­tion est un phé­no­mène cons­truit par des pra­ti­ques contin­gen­tes his­to­ri­que­ment et socia­le­ment situées, et ce serait oublier que l’idée qu’il y aurait une sorte de combat entre la domi­na­tion et ce qui lui résiste est également une idée récente, cultu­rel­le­ment située.
Ce que saisit le concept d’anar­chie c’est, d’une part, ce qui contre­dit, dans la pra­ti­que, la logi­que de la domi­na­tion quel que soit le plan où celle-ci se déploie, et c’est, d’autre part, ce qui pro­teste contre l’érosion de la diver­sité, contre l’annu­la­tion de la dif­fé­rence et contre l’élimination de la spé­ci­fi­cité qui résul­tent des pro­ces­sus de caté­go­ri­sa­tion, d’étiquetage et d’abs­trac­tion concep­tuelle.

Généalogiquement, pour que l’anar­chie accède à l’exis­tence, pour qu’elle se cons­truise comme une entité spé­ci­fi­que, il faut qu’il existe, entre autres choses, des dis­po­si­tifs de domi­na­tion et des résis­tan­ces face à ces dis­po­si­tifs, il faut aussi qu’entre d’autres idées, les idées de sin­gu­la­rité, de liberté, et d’auto­no­mie soient effec­ti­ve­ment pen­sa­bles.
L’anar­chie, n’est pas ceci ou cela « en soi », elle est le pro­duit cir­cons­tan­ciel d’un fais­ceau de rela­tions, et elle ne fait sens que dans le contexte d’une culture, d’une société et d’une époque déter­mi­née, plus concrè­te­ment le contexte dans lequel l’anar­chie fait sens par anti­no­mie est un contexte de domi­na­tion res­sen­tie comme telle.

Il en va exac­te­ment de même avec un anar­chisme dont il serait absurde de croire qu’il ait un carac­tère uni­ver­sel et qu’il sur­gisse à partir d’une essence cons­ti­tu­tive préexis­tante. Loin d’être consub­stan­tiel à l’exis­tence humaine, celui-ci prend corps dans un contexte bien déter­miné qui, d’ailleurs, ne se plaque pas néces­sai­re­ment de manière exacte sur celui qui rend pos­si­ble la for­ma­tion de l’anar­chie. En tant qu’il se forme au sein d’un ensem­ble de pra­ti­ques de lutte contre la domi­na­tion qui sont plei­ne­ment contin­gen­tes et his­to­ri­que­ment située l’anar­chisme ne préexiste pas aux pra­ti­ques qui l’ins­ti­tuent, et il ne peut sur­vi­vre, sauf comme curio­sité his­to­ri­que, aux pra­ti­ques qui le pro­dui­sent cons­tam­ment. Il ne peut pas le faire car il n’est pas quel­que chose qui ins­pi­re­rait ces pra­ti­ques, qui serait latent sous ces pra­ti­ques, il n’est rien d’autre que ces pra­ti­ques elles mêmes.
Une des impli­ca­tions qui découle du fait que l’anar­chisme naisse et se déve­loppe de l’inté­rieur même des pra­ti­ques de résis­tance contre la domi­na­tion est qu’il est néces­sai­re­ment évolutif, car ces pra­ti­ques anta­go­nis­tes ne peu­vent, elles mêmes, que se trans­for­mer au fur et à mesure qu’avec le chan­ge­ment social se modi­fient et se recom­po­sent les dis­po­si­tifs et les moda­li­tés de la domi­na­tion.

En d’autres termes, ce contre quoi lutte l’anar­chisme se modi­fie et, en consé­quence, ce sont les formes de lutte qui se modi­fient également, don­nant lieux à de nou­vel­les expé­rien­ces et à de nou­vel­les démar­ches qui en s’incor­po­rant à l’anar­chisme le font évoluer.

Parallèlement à la modi­fi­ca­tion des pra­ti­ques de lutte, les nou­vel­les condi­tions socia­les pro­dui­sent aussi des modi­fi­ca­tions dans la sphère cultu­relle. D’un coté elles appel­lent de nou­veaux dis­cours légi­ti­ma­teurs qui vien­nent les sou­te­nir, mais d’un autre coté elles sus­ci­tent de nou­vel­les ana­ly­ses et de nou­veaux dis­cours anta­go­nis­tes qui enri­chis­sent la phi­lo­so­phie cri­ti­que, c’est-à-dire cette moda­lité de la pensée qui selon Foucault milite contre toutes les formes de domi­na­tion quel­les qu’elles soient. Dans la mesure où l’anar­chisme est plus ou moins récep­tif aux apports de la phi­lo­so­phie cri­ti­que, il y a là, à coté des pra­ti­ques de lutte dont le chan­ge­ment le modi­fie lui même, un autre élément qui le modi­fie également et qui le fait évoluer.

Cependant, tout n’est pas qu’évolution dans l’anar­chisme, il y a aussi d’impor­tants fac­teurs d’iner­tie et de résis­tance au chan­ge­ment. Et cela est tout à fait normal, l’anar­chisme ne peut qu’être entravé dans son évolution parce que, pour lui aussi, le poids de l’ins­ti­tué croît néces­sai­re­ment avec le pas­sage du temps his­to­ri­que. Le déjà-fait, l’acquis si l’on veut, (his­toire, expé­rien­ces, écrits, etc.) ferme plus de voies de déve­lop­pe­ment qu’il n’en ouvre, et immo­bi­lise plus qu’il n’impulse et qu’il ne dyna­mise.
En fait, je crois que lors­que le poids du passé his­to­ri­que de l’anar­chisme, le poids de l’ins­ti­tué, sera suf­fi­sam­ment lourd pour blo­quer sa capa­cité d’évolution et pour l’engluer dans l’immo­bi­lisme, le temps du post-anar­chisme sera venu, et très bien­venu. Mais ce temps n’est pas encore là… Par contre, il n’est peut être pas pré­ma­turé de com­men­cer à parler d’un « néo-anar­chisme ».

3. La notion de « néo-anarchisme »

Je vais donc essayer main­te­nant, en troi­sième lieu, de jus­ti­fier le recours à la notion de « néo anar­chisme » pour desi­gner l’anar­chisme contem­po­rain.

J’ai la convic­tion que l’anar­chisme d’aujourd’hui n’est plus tout à fait le même, même s’il n’est pas tout à fait un autre, bien sûr, que celui d’il y a un demi siècle quand je com­men­çais à mili­ter, et c’est pré­ci­sé­ment pour parler de cette évolution, pour faire réfé­rence aux chan­ge­ments, aux dif­fé­ren­ces entre l’anar­chisme que j’ai connu en 1960 et celui d’aujourd’hui que je trouve utile d’uti­li­ser la notion de « néo anar­chisme ».
Je vou­drais pré­ci­ser tout de suite qu’il n’existe pas un cou­rant, qu’il n’y a pas une doc­trine, qu’il n’y a pas une iden­tité qui se reven­di­quent du néo anar­chisme, et qu’en ce sens Vivien n’a pas tort de dire que le néo anar­chisme est en quel­que sorte un syn­tagme vide. En fait, la réfé­rence au néo anar­chisme n’est, pour moi, qu’une façon com­mode et pro­vi­soire de men­tion­ner cette partie de l’anar­chisme contem­po­rain qui est plu­riel, ouvert, non figé, et qui est vrai­ment contem­po­rain au sens précis, j’insiste, au sens précis, où il se trouve en cor­res­pon­dance, en syn­to­nie, en prise directe avec les carac­té­ris­ti­ques et avec les exi­gen­ces du pré­sent.
En réa­lité, je pré­fé­re­rais l’appe­ler tout sim­ple­ment l’anar­chisme contem­po­rain au lieu de néo-anar­chisme, si ce n’était que l’anar­chisme contem­po­rain, entendu cette fois comme celui qui existe effec­ti­ve­ment aujourd’hui, est for­cé­ment hété­ro­gène et qu’il com­prend tout aussi bien des formes d’anar­chisme fos­si­li­sées et sclé­ro­sées.
Lorsque l’on se situe dans la pers­pec­tive des cin­quante der­niè­res années on ne peut qu’être frappé par la très forte expan­sion de l’anar­chisme en dehors des fron­tiè­res du mou­ve­ment anar­chiste. Il est vrai que l’anar­chisme a tou­jours débordé les contours, fina­le­ment assez flous, de ce mou­ve­ment, mais son actuelle expan­sion à l’exté­rieur du mou­ve­ment anar­chiste n’est pas seu­le­ment plus impor­tante que par le passé, elle revêt aussi des aspects un peu dif­fé­rents. En effet, il ne s’agit plus d’un débor­de­ment de type essen­tiel­le­ment cultu­rel, comme quand par le passé cer­tains artis­tes et cer­tains intel­lec­tuels, mani­fes­taient par­fois leur sym­pa­thie envers les idées liber­tai­res. Aujourd’hui il s’agit d’un débor­de­ment qui se mani­feste au cœur même de cer­tai­nes luttes menées par des mou­ve­ments anta­go­nis­tes qui ne se récla­ment pas expli­ci­te­ment de l’anar­chisme.

Les débuts de cette expan­sion se situent vers la fin des années soixante quand une forme quel­que peu dif­fé­rente d’anar­chisme a été pro­duite par les nou­vel­les luttes contre la domi­na­tion qui com­men­çaient alors à se mani­fes­ter.

Tout d’abord, dans la foulée de Mai 1968 et jusque dans les années 80, ce fut la cons­ti­tu­tion des Nouveaux Mouvements Sociaux qui lut­taient sur des bases iden­ti­tai­res pour la reconnais­sance de cer­tains sujets dis­cri­mi­nés et stig­ma­ti­sés. Ces mou­ve­ments n’étaient pas anar­chis­tes, loin de là, mais ils s’en rap­pro­chaient sur cer­tains points, et ils s’écartaient en tout cas des sché­mas poli­ti­ques clas­si­ques, qui étaient bien plus cen­tra­lis­tes dans les formes d’orga­ni­sa­tion et dans les formes de luttes, et qui se mon­traient beau­coup moins sen­si­bles à la pro­blé­ma­ti­que des rela­tions de pou­voir.
Ensuite, vers la fin des années 90, c’est une nou­velle expan­sion qui se pro­duit avec ce mou­ve­ment de mou­ve­ments qu’est le mou­ve­ment alter­mon­diste, un mou­ve­ment qui touche très pro­ba­ble­ment à sa fin aujourd’hui, mais qui, malgré son énorme hété­ro­gé­néité et malgré toutes les cri­ti­ques que l’on peut lui faire, n’est pas dénué de fortes réson­nan­ces liber­tai­res. En effet, il est par­tiel­le­ment cons­ti­tué, par des col­lec­tifs, et par des per­son­nes qui mili­tent en dehors des orga­ni­sa­tions spé­ci­fi­que­ment anar­chis­tes mais qui retrou­vent ou qui réin­ven­tent, dans les luttes, des formes poli­ti­ques pro­ches de l’anar­chisme aussi bien dans les métho­des de déci­sion, que dans les formes d’orga­ni­sa­tion.

La nou­veauté c’est donc qu’aujourd’hui le mou­ve­ment anar­chiste n’est plus l’unique dépo­si­taire, le seul déten­teur, de cer­tains prin­ci­pes anti­hié­rar­chi­ques, ni de cer­tai­nes pra­ti­ques non auto­ri­tai­res, ni de formes d’orga­ni­sa­tion hori­zon­ta­les, ni de la capa­cité d’enga­ger des luttes qui ont des tona­li­tés liber­tai­res. Ces éléments se sont dis­sé­mi­nés hors du mou­ve­ment anar­chiste, et ils sont repris par des col­lec­tifs qui ne s’iden­ti­fient pas comme étant anar­chis­tes, et qui expli­ci­tent même, dans cer­tains cas, leur refus de se lais­ser enfer­mer dans les plis de cette iden­tité.
Donc, si nous vou­lons pou­voir parler de l’anar­chisme contem­po­rain il nous faut bien tenir compte de l’exis­tence de cette réa­lité car elle fait partie de l’anar­chisme en acte, même si elle n’en reven­di­que pas le nom, et même si elle le bous­cule quel­que peu. Il nous faut bien en tenir compte car ce qui importe fina­le­ment c’est que les gens déve­lop­pent des pra­ti­ques de type anar­chiste, qu’ils enga­gent des luttes anti-auto­ri­tai­res et qu’ils mani­fes­tent une sen­si­bi­lité liber­taire, plutôt que le fait qu’ils se pla­cent, ou non, sous la ban­nière anar­chiste.
Alors voilà, c’est, en partie, pour dési­gner cet anar­chisme quel­que peu diffus, non iden­ti­taire, forgé dans les luttes contem­po­rai­nes, et exté­rieur au mou­ve­ment anar­chiste que j’ai recours à l’expres­sion « néo-anar­chisme ».

Un deuxième volet du néo-anar­chisme est cons­ti­tué par des col­lec­tifs et par des per­son­nes, géné­ra­le­ment très jeunes, qui tout en s’affir­mant expli­ci­te­ment comme étant anar­chis­tes, expri­ment, cepen­dant, une nou­velle sen­si­bi­lité par rap­port à cette ins­crip­tion iden­ti­taire. Leur manière d’assu­mer l’iden­tité anar­chiste est mar­quée par une sou­plesse et par une ouver­ture qui entraine un rap­port dif­fé­rent envers la tra­di­tion anar­chiste d’une part, et envers les mou­ve­ments anta­go­nis­tes exté­rieurs à cette tra­di­tion d’autre part. En fait, les fron­tiè­res entre ces deux réa­li­tés devien­nent plus per­méa­bles, plus poreu­ses, la dépen­dance par rap­port à la tra­di­tion anar­chiste s’assou­plit, et, sur­tout, cette tra­di­tion est perçue comme devant être fécondée, enri­chie, et donc trans­for­mée et refor­mu­lée, par des incor­po­ra­tions, et même par une hybri­da­tion, par un cer­tain métis­sage, avec des apports venus de luttes menée dans le cadre d’autres tra­di­tions, telles, par exem­ple, que celles du zapa­tisme ou celle des auto­no­mes ita­liens, ou celle du fémi­nisme, ou celle de l’écologie. L’idée est qu’il faut pro­duire en commun, avec d’autres col­lec­tifs enga­gés eux aussi dans des luttes contre la domi­na­tion, des éléments qui s’incor­po­rent dans la tra­di­tion anar­chiste en la fai­sant bouger

Cette redé­fi­ni­tion iden­ti­taire a des réper­cus­sions sur un ima­gi­naire anar­chiste qui a incor­poré tout d’abord les bar­ri­ca­des, les occu­pa­tions et les slo­gans de Mai 68, puis ensuite une série de phé­no­mè­nes, tels que les anar­cho-punks, ou le foi­son­ne­ment des squats, avec l’esthé­ti­que et le style de vie qu’ils ont déve­loppé, et plus récem­ment, les grands épisodes inter­na­tio­naux des luttes contre diver­ses formes de domi­na­tion, depuis le Chiapas en 94, jusqu’à Gênes en 2001, en pas­sant par Seattle en 99 ou encore par les mani­fes­ta­tions en Grèce depuis 2008. C’est cet ima­gi­naire, quel­que peu dif­fé­rent de l’ima­gi­naire des années 60 qui lui s’arrê­tait, en gros, à la révo­lu­tion espa­gnole, qui sus­cite les adhé­sions iden­ti­tai­res des jeunes anar­chis­tes d’aujourd’hui, et il est clair que les nou­veaux éléments qui le cons­ti­tuent redes­si­nent, for­cé­ment, les contours de cette iden­tité.

En bref, l’iden­tité anar­chiste contem­po­raine n’est plus tout à fait la même que celle d’antan, et elle ne peut pas être la même, parce que l’ima­gi­naire dans lequel elle se cons­ti­tue se nour­rit aussi des luttes déve­lop­pées par des mou­ve­ments sub­ver­sifs qui n’exis­taient pas dans le passé.
Voilà, ce sont donc les formes prises par les luttes des nou­veaux mou­ve­ments sub­ver­sifs qui se retrou­vent incor­po­rées, en partie, dans l’anar­chisme contem­po­rain et qui des­si­nent du coup un néo-anar­chisme. En fait, si l’anar­chisme change c’est dans la mesure où, se trou­vant impli­qué, aux cotés d’autres col­lec­tifs, dans les luttes actuel­les, il incor­pore à son propre bagage cer­tai­nes carac­té­ris­ti­ques de ces luttes. Autant dire que l’anar­chisme qui change c’est l’anar­chisme qui lutte, pas l’anar­chisme qui se can­tonne à la dif­fu­sion/répé­ti­tion de la pensée anar­chiste et aux débats tour­nant autour de l’anar­chisme, de ses prin­ci­pes et de son his­toire.
C’est par les nou­vel­les pra­ti­ques de lutte que se défi­nit en fait le néo-anar­chisme, ce sont ces nou­vel­les pra­ti­ques qui l’iden­ti­fient le plus pré­ci­sé­ment, mais je ne vais pas en parler tout de suite, je le ferais quand j’abor­de­rais, pour conclure, les pra­ti­ques anar­chis­tes contem­po­rai­nes.

Je disais il y a un moment que paral­lè­le­ment à la modi­fi­ca­tion des pra­ti­ques de lutte, les nou­vel­les condi­tions socia­les sus­ci­taient aussi de nou­vel­les ana­ly­ses et de nou­veaux dis­cours qui enri­chis­saient la phi­lo­so­phie cri­ti­que, et que dans la mesure où l’anar­chisme était plus ou moins récep­tif aux apports de cette phi­lo­so­phie cri­ti­que, il y avait là un autre élément qui le modi­fiait et qui le fai­sait évoluer.

Je prends peut être mes désirs pour des réa­li­tés, mais je pense que si l’anar­chisme vrai­ment contem­po­rain, c’est-à-dire ce que j’appelle le néo-anar­chisme, dif­fère de l’anar­chisme d’il y a, met­tons, cin­quante ans, c’est aussi parce que cer­tai­nes idées élaborées par des pen­seurs tels que Foucault ou que Deleuze ont dif­fusé au sein de la pensée anta­go­niste actuelle.

4. Certains aspects de la pensée critique contemporaine qui devraient enrichir la pensée anarchiste

En tous cas je vou­drais m’arrê­ter main­te­nant, donc en qua­trième lieu, sur cer­tains aspects de la pensée cri­ti­que contem­po­raine qui devraient enri­chir, à mon sens, la pensée anar­chiste, et je vou­drais dire aussi quel­ques mots à propos du rela­ti­visme.

Etant donné que l’anar­chisme, consi­déré aussi bien comme corpus théo­ri­que que comme mou­ve­ment social, s’est cons­ti­tué et s’est déve­loppé au sein de la Modernité, il semble rai­son­na­ble de consi­dé­rer qu’il n’a pu qu’être influencé par ses carac­té­ris­ti­ques, soit par assi­mi­la­tion de cer­tai­nes d’entre elles, soit de manière dia­cri­ti­que par oppo­si­tion à celles-ci.
Ceci dit, il est vrai que la pensée anar­chiste étant essen­tiel­le­ment diverse on peut trou­ver de gran­des dif­fé­ren­ces entre les pen­seurs anar­chis­tes quant au degré de leur syn­to­nie ou de leur diver­gence avec tel ou quel aspect de la moder­nité. Mais il me semble quand même que, glo­ba­le­ment, la trace lais­sée dans l’anar­chisme par bon nombre de pré­sup­po­sés moder­nes n’est pas du tout négli­gea­ble, et c’est pour­quoi l’effort cri­ti­que déve­loppé par le post-struc­tu­ra­lisme [3] se révèle ici dou­ble­ment utile.

Utile, tout d’abord, parce qu’il nous aide à détec­ter et à cerner les pré­sup­po­sés moder­nes qui se niche­raient éventuellement dans la pensée anar­chiste, et utile, d’autre part, parce qu’il contri­bue à mettre en évidence les effets de pou­voir que véhi­cu­lent ces pré­sup­po­sés.
Je crois que le post-struc­tu­ra­lisme nous a aidé à voir que la pensée anar­chiste repre­nait en bonne mesure les grands prin­ci­pes moder­nes de pro­grès, d’émancipation, de pro­jets tota­li­sants, tels que la révo­lu­tion par exem­ple, et qu’elle par­ti­ci­pait de l’idée d’une his­toire linéaire, orien­tée ten­dan­ciel­le­ment vers la fin de l’his­toire, puis­que elle devrait débou­cher, dans la plus pure tra­di­tion escha­to­lo­gi­que, sur une société paci­fiée et réconci­liée.
Le post-struc­tu­ra­lisme nous a permis de voir également que la pensée anar­chiste par­ti­ci­pait d’une concep­tion de la réa­lité insuf­fi­sam­ment cri­ti­que envers l’essen­tia­lisme, et qui du coup ouvrait sur l’accep­ta­tion de pré­sup­po­sés huma­nis­tes, ou sur l’adhé­sion à l’uni­ver­sa­lisme en ce qui concerne les valeurs, mais aussi en ce qui concerne la connais­sance et la vérité. Pour ne pas parler de l’insuf­fi­sant esprit cri­ti­que envers une Raison qui, en tant qu’elle se pos­tule comme uni­ver­selle et fondée sur elle-même, sur­plombe de très haut la sphère des sim­ples pra­ti­ques humai­nes et com­mande, de ce fait même, des rap­ports de sou­mis­sion.

En fait il y a un ensem­ble de croyan­ces bien ancrées dans la moder­nité qui contre­di­sent et qui fer­ment la pos­si­bi­lité même de déve­lop­per des pra­ti­ques de liberté, et qui contri­buent à ins­tau­rer des dis­po­si­tifs de domi­na­tion. La façon dont opè­rent ces croyan­ces, la logi­que qui les sous-tend, est tou­jours la même : elle consiste, en gros, à ins­tau­rer une ins­tance qui trans­cende les pra­ti­ques sim­ple­ment humai­nes dans leur contin­gence et dans leur his­to­ri­cité, et qui peut ainsi leur dicter sa loi. Aujourd’hui cette ins­tance ne s’appelle plus Dieu, elle s’est frag­men­tée en toute une série de « dou­bles » de Dieu qui ont pour nom : la vérité, la nature ou l’essence des choses, l’uni­ver­sel, la réa­lité telle qu’elle est en elle même, le savoir expert, etc.etc.
Je ne connais pas suf­fi­sam­ment bien les textes des pères fon­da­teurs de l’anar­chisme pour pou­voir affir­mer qu’ils sont dupes de ces croyan­ces, même si j’ai ten­dance à penser qu’ils le sont effec­ti­ve­ment dans bien des cas, mais ce dont je suis convaincu c’est que ces croyan­ces ont été lar­ge­ment pré­sen­tes dans le mou­ve­ment anar­chiste, même si elles com­men­cent plus ou moins timi­de­ment à battre en retraite aujourd’hui.

Le concept « d’émancipation » peut servir d’exem­ple pour expli­quer ce que je veux dire. En effet, dans ses luttes en faveur de l’émancipation le mou­ve­ment anar­chiste à bien sou­vent entendu l’émancipation comme étant la réa­li­sa­tion, la libé­ra­tion de quel­que chose qui gisait par en-des­sous de ce qui le répri­mait, que ce soit le sujet dans son essence et son authen­ti­cité, à savoir, notre véri­ta­ble moi, que ce soit notre désir cons­ti­tu­tif, que ce soit notre liberté natu­relle, que ce soit la nature humaine enfin libé­rée des contrain­tes qui l’empê­chent de se réa­li­ser plei­ne­ment, que ce soit les exploi­tés tels qu’ils sont en dehors du joug de l’exploi­ta­tion etc.
Bien sûr, cette façon d’enten­dre l’émancipation, qui consiste à retrou­ver l’authen­ti­cité par-des­sous de ce qui l’adul­tère et à lui per­met­tre d’affleu­rer, n’est pas étrangère à l’accep­ta­tion acri­ti­que des pré­sup­po­sés essen­tia­lis­tes, et c’est là que l’œuvre de Foucault, par exem­ple, est fon­da­men­tale. En effet Foucault s’est éreinté à contre­dire « le pos­tu­lat essen­tia­liste », à neu­tra­li­ser ses impli­ca­tions et à mon­trer qu’il n’était pas seu­le­ment insou­te­na­ble intel­lec­tuel­le­ment, mais qu’il était de plus dan­ge­reux pour l’exer­cice de notre liberté.

En effet, si les choses ont une essence qui les cons­ti­tue par-des­sous de leur exis­tence concrète, alors nos pra­ti­ques ne peu­vent rien créer qui ne soit déjà pré-contenu dans cette essence, elles ne peu­vent que modi­fier les mani­fes­ta­tions cir­cons­tan­ciel­les des choses, mais la nou­veauté radi­cale, la créa­tion ex novo, se trouve exclue.
Sur ce point Castoriadis ne dit pas autre chose que Foucault quand il sou­tient que si un être auto­nome est, effec­ti­ve­ment, un type d’être capa­ble de se donner à soi même ses pro­pres normes d’exis­tence, celui-ci ne peut exis­ter que dans un contexte où la créa­tion radi­cale soit pos­si­ble, un contexte qui échappe donc aux exi­gen­ces essen­tia­lis­tes et déter­mi­nis­tes.
Il n’y a pas d’auto­no­mie et il n’y a pas de liberté au sens fort dans le cadre de l’essen­tia­lisme, et il nous faut bien reconnaî­tre que cela l’anar­chisme ne l’a pas tou­jours perçu clai­re­ment.

Une autre croyance qui est exem­plaire pour mon propos est la croyance au carac­tère uni­ver­sel de cer­tains prin­ci­pes ou de cer­tai­nes pro­po­si­tions, c’est-à-dire la croyance que leur vali­dité l’est en tout temps, en tout lieu et pour tous, ou ce qui revient au même, dans tous les contex­tes.
Si nous nous pla­çons par exem­ple sur le plan de l’éthique, qui peut douter que le mou­ve­ment anar­chiste dans sa lutte pour défen­dre cer­tains prin­ci­pes et cer­tai­nes valeurs, a assumé bien sou­vent que ces valeurs, telles que la dignité humaine, la liberté, la jus­tice sociale, l’égalité etc., étaient des valeurs uni­ver­sel­les et qu’elles étaient objec­ti­ve­ment meilleu­res que leur contraire ?
Or, cette idée, qui situe les valeurs sur un plan trans­cen­dant par rap­port aux pra­ti­ques humai­nes, est por­teuse d’effets de pou­voir qui ne sont pas négli­gea­bles, et il se trouve que le rela­ti­visme éthique est bien­venu ici pour désa­mor­cer ces effets.

En effet, le rela­ti­visme nous a appris que nulle valeur n’est incondi­tion­née, c’est à dire vala­ble en elle-même, toutes les valeurs sont créées par nos pra­ti­ques et elles sont toutes équivalentes quant à leur com­mune absence de fon­de­ments ulti­mes. Mais le rela­ti­visme nous a également appris que cette stricte équivalence n’impli­quait pas que nous ne puis­sions pas déci­der que cer­tai­nes valeurs sont meilleu­res que d’autres.

Par exem­ple, nous pou­vons lutter farou­che­ment contre un nazi et atta­quer ses argu­ments, mais nous ne pou­vons pas le faire au nom de valeurs qui, étant sup­po­sées uni­ver­sel­les, vau­draient pareille­ment pour lui et pour nous, et pour tous les êtres humains. Nous ne pou­vons argu­men­ter et lutter qu’au nom du choix que nous fai­sons nous-mêmes de cer­tai­nes valeurs. On dit habi­tuel­le­ment que le rela­ti­visme pousse à l’indif­fé­rence morale, mais c’est bien le contraire qui se pro­duit, car si les valeurs ont un fon­de­ment uni­ver­sel, alors elles tien­nent toutes seules, pour tous et pour tou­jours, que nous les défen­dions ou non et, si nous sommes des êtres moraux nous n’avons d’autre choix que de les accep­ter telles qu’elles nous sont don­nées. Par contre, si, loin d’être abso­lues, elles sont rela­ti­ves à nos pra­ti­ques, alors elles ne repo­sent plus que sur notre propre enga­ge­ment envers elles et sur la défense que nous en fai­sons. C’est bien parce que les valeurs ne sont pas uni­ver­sel­les qu’au lieu de sim­ple­ment les accep­ter sans rien pou­voir déci­der à leur sujet, nous sommes à même de les établir et de les sou­te­nir par notre enga­ge­ment envers elles.

D’autres croyan­ces qui sont également bien ancrées dans le mou­ve­ment anar­chiste, et qui sont également mises à mal par le rela­ti­visme sont celles qui ont trait au statut absolu de la Vérité, ou celles qui concer­nent une réa­lité que l’on dit peu­plée d’objets ayant des pro­prié­tés intrin­sè­ques. Mais je ne vais pas pour­sui­vre sur le thème du rela­ti­visme, si ce n’est pour dire que s’il est atta­qué de façon si géné­ra­li­sée et si viru­lente, c’est pro­ba­ble­ment parce qu’il sape à sa racine même, c’est-à-dire de façon radi­cale, tout prin­cipe d’auto­rité.

Quoi qu’il en soit, je suis convaincu que même s’il était faux que l’anar­chisme par­ti­cipe de pré­sup­po­sés issus de la moder­nité, il aurait quand même tout à gagner à incor­po­rer à son corpus théo­ri­que bon nombre d’éléments pro­ve­nant du dehors de la pensée anar­chiste, et plus pré­ci­sé­ment, de la phi­lo­so­phie cri­ti­que contem­po­raine, afin de mieux cerner et de mieux tra­quer les mani­fes­ta­tions de pou­voir/domi­na­tion qui se déve­lop­pent dans la société d’aujourd’hui.

5. Quelques commentaires sur les pratiques anarchistes contemporaines

Enfin, je vais conclure par quel­ques com­men­tai­res sur cer­tai­nes pra­ti­ques anar­chis­tes contem­po­rai­nes qui confor­tent l’idée selon laquelle un néo anar­chisme est entrain d’émerger.

Michel Foucault nous disait, il y a déjà bien long­temps, que la poli­ti­que radi­cale avait aban­donné la croyance en l’émancipation uni­ver­selle et la croyance en la trans­for­ma­tion sociale glo­bale. Et il ajou­tait que la poli­ti­que radi­cale se consa­crait aujourd’hui à des luttes contre des formes spé­ci­fi­ques de domi­na­tion, c’est-à-dire qu’elle déve­lop­pait des luttes par­tiel­les et hété­ro­gè­nes qui se situaient sur le ter­rain concret du local.
Il me semble qu’il avait tout à fait raison et qu’il est vrai que les luttes sub­ver­si­ves actuel­les s’atta­chent sur­tout, à mul­ti­plier et a dis­sé­mi­ner les foyers de résis­tance contre des injus­ti­ces, des impo­si­tions et des dis­cri­mi­na­tions, bien concrè­tes et clai­re­ment situées. Ce n’est pas seu­le­ment que la pers­pec­tive d’une trans­for­ma­tion glo­bale fai­sant adve­nir une nou­velle société ne cons­ti­tue plus, aujourd’hui, le nerf qui dyna­mise et qui oriente les luttes, c’est, de plus, que les luttes qui pré­ten­dent être glo­ba­les ou tota­li­san­tes ins­pi­rent plutôt une cer­taine méfiance car elles sont vues comme étant ame­nées inexo­ra­ble­ment à repro­duire, tôt ou tard, ce qu’elles pré­ten­dent com­bat­tre.

C’est sans doute pour cela que la cons­truc­tion de gran­des orga­ni­sa­tions soli­de­ment struc­tu­rées et fixées sur un ter­ri­toire n’est plus du tout à l’ordre du jour. Au contraire, on veille plutôt á pré­ser­ver la flui­dité des réseaux qui se cons­ti­tuent, et on évite que cris­tal­li­sent des coor­di­na­tions trop fortes qui ne pré­sen­tent que l’appa­rence de l’effi­ca­cité et qui finis­sent tou­jours par sté­ri­li­ser les luttes. Donc, pas de guer­res de tran­chées mais des gué­rillas, la flui­dité, la dis­per­sion, et la mobi­lité, comme étant les répon­ses qui sont effec­ti­ve­ment les mieux adap­tées aux nou­vel­les formes de la domi­na­tion. D’autre part, c’est sur le pré­sent et sur sa trans­for­ma­tion, limi­tée mais radi­cale, que l’accent est placé, et c’est pour­quoi une bonne partie du néo-anar­chisme s’efforce de créer des espa­ces de vie et des maniè­res d’être qui se situent en rup­ture radi­cale avec les normes du sys­tème et qui fas­sent surgir de nou­vel­les sub­jec­ti­vi­tés radi­ca­le­ment insou­mi­ses. Il s’agit, pour cela, de créer des liens sociaux dif­fé­rents, de cons­truire des com­pli­ci­tés et des rela­tions soli­dai­res qui des­si­nent dans la pra­ti­que et dans le pré­sent une réa­lité dif­fé­rente, et une vie autre.

Je crois que les modi­fi­ca­tions qu’a subi l’ima­gi­naire révo­lu­tion­naire, et la resi­gni­fi­ca­tion du concept même de révo­lu­tion peu­vent éclairer la nature des pra­ti­ques anar­chis­tes contem­po­rai­nes.
En effet, la valeur sti­mu­lante et inci­ta­trice que revêt l’insur­rec­tion géné­ra­li­sée dans l’ima­gi­naire révo­lu­tion­naire clas­si­que est rem­pla­cée dans l’ima­gi­naire révo­lu­tion­naire actuel par l’attrait pour ce que l’on pour­rait appe­ler la Révolution conti­nue, c’est-à-dire par la consi­dé­ra­tion de la Révolution comme une dimen­sion qui est cons­ti­tu­tive de l’action sub­ver­sive elle-même. La Révolution se conçoit comme quel­que chose qui est ancrée dans le pré­sent et qui n’est donc pas seu­le­ment dési­rée et rêvée comme évènement futur mais qui est effec­ti­ve­ment vécue.
Ce qui est révo­lu­tion­naire c’est la volonté de briser, au pré­sent, des dis­po­si­tifs de domi­na­tion concrets et situés, c’est l’effort pour blo­quer le pou­voir dans ses mul­ti­ples mani­fes­ta­tions, c’est l’action pour créer des espa­ces qui soient radi­ca­le­ment étrangers aux valeurs du sys­tème et aux modes de vie induits par le capi­ta­lisme.

Alors voilà, que ce soit sur le plan de ses pra­ti­ques, de son ima­gi­naire, de son iden­tité, de son dis­cours, le néo anar­chisme pré­sente, bien évidemment, suf­fi­sam­ment de simi­li­tu­des avec l’anar­chisme tout court pour qu’il soit tout bon­ne­ment pos­si­ble de parler de néo anar­chisme, c’est-à-dire pour qu’il soit pos­si­ble de reconnaî­tre l’anar­chisme dans ce qui fina­le­ment n’est que pré­fixé par le terme « néo », mais je crois que les dif­fé­ren­ces sont, elles aussi, suf­fi­san­tes pour qu’elles puis­sent être dési­gnées par un terme spé­ci­fi­que. D’autant plus qu’il y a, aussi, une visée per­for­ma­tive dans l’usage du terme « néo anar­chisme », il ne sert pas seu­le­ment à dési­gner un chan­ge­ment, il sert aussi, du moins c’est ce que j’espère, à sti­mu­ler l’ouver­ture au chan­ge­ment dans la pensée et dans les pra­ti­ques anar­chis­tes en les inci­tant à être créa­ti­ves, et à s’éloigner, tant que faire se peut, de la simple repro­duc­tion.

P.-S.

PS de la modère : merci au Cedrats pour la vidéo et les notes de l’intervention. Une initiative à refaire pour enrichir le débat.

Le Cedrats est un centre de documentation et de ressources sur les alternatives sociales situé 27 montée Saint Sébastien, 69001 Lyon. Tél. 04 78 29 90 67. Il est ouvert à tous et toutes du lundi au samedi de 14h30 à 19 h.

Notes

[1] Daniel Colson, Petit Lexique philosophique de l’anarchisme, Livre de Poche 2001

[2] Daniel Colson, ibid.

[3] Pour résumer très rapidement ce qu’est le post-structuralisme, en voici la définition très incomplète de Wikipédia : Le post-structuralisme est un courant philosophique initié par Jacques Derrida dans les années1960. Ce courant s’inscrit en réaction au structuralisme, il s’élève contre le formalisme intellectuel et dogmatique, il décentre la pensée, le sujet et instaure une théorie de la déconstruction dans l’analyse et le texte littéraires, livrant ce dernier à une pluralité de sens. Autres références bienvenues.

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    Soirée de sou­tien pour l’entar­teur qui pas­sera devant le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Lyon le 30 mai 2012 pour « Violences avec arme en l’espèce ». Samedi 12 mai à la Coopérative du Zèbre avec pro­jec­tions et concert à partir de 19h


10 mai


8 mai


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