Sommaire
Préliminaires...
- Premier volet : amorces
p.4 : tract CNT-Tréfilerie
p.5 : nous ne serons jamais aussi libres que sous l’occupation
p.6 : questions réponses sur le blocage
p.9 : ni CPE ni CDI
- Deuxième volet : passages au réel
p.11 : mise au point
p.14 : commune insurrection
p.16 : où est passé le mouvement réel ?
- Troisième volet : casse et répression
p.22 : « Violence », vous avez dit violence ?
p.24 : sans les casseur/euses le CPE serait toujours là...
p.25 : pour un soutien inconditionnel et concret aux inculpés
p.26 : appel à la solidarité ! Et à l’expérimentation
- Quatrième volet : la suite
p.30 : Du nouveau
p.31 : « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »
- Cinquième volet : ailleurs, avant, à présent
p.33 : Hard blocking
p.37 : De la grève étudiante à la grève humaine
p.59 : Extraits de l’appel : mouvements sociaux et catastrophes naturelles
Préliminaires...
Soit une première hypothèse : le mouvement social qui a agité le pays ces dernières semaines aurait visé la suppression d’un article de loi bien déterminé, en en passant par la mobilisation d’une population elle-même bien définie d’étudiant/es et de lycéen/nes, directement concernée par le problème d’une « première embauche ». Et dans cette perspective le retrait ou le remplacement du CPE aurait dû impliquer logiquement la fin du « mouvement anti cpe ». Pourtant ça continue : à Rouen, Toulouse, Rennes les facs restent bloquées ou occupées ; à Saint Etienne trois cent personnes décident de boycotter l’AG convoquée par les anti grévistes pour penser les modalités pratiques du blocage de l’université ; un peu partout des actions sont menées en ciblant des voies de communication, des chantiers ou des usines (une zone industrielle à Longvic, les raffineries de l’étang de Berre...).
Le mouvement continue parce que c’est nécessaire. Mais cette nécessité ne renvoie pas d’abord à la persistance de tel ou tel dispositif législatif ; elle nous apparaît liée plutôt aux pratiques qui se sont inventées et élaborées collectivement dans le cadre de la lutte : le mouvement continue parce qu’il y a un enjeu à tenir les espaces qui ont été réappropriés, à maintenir les collectifs qui ont pu se monter autour des cuisines collectives ou dans le cadre des manifestations... en bref il s’agit de continuer à rendre le monde habitable et vivable. Ici une seconde hypothèse se fait jour : le mouvement anti cpe ça ne serait pas tant la revendication d’une exploitation stable et régulée [1] que le nom sous lequel peut se déployer une offensive contre le monde tel qu’il va, contre cet univers de contrôle et d’exploitation dont on a vu les bordures vaciller dans le cours des manifs sauvages et à chaque affrontement avec la police, dans le cadre de l’occupation de nos lieux de vie et de travail. A l’université de Grenoble les occupant/es construisent des cabanes dans les amphis et des barricades sont montées avec tout ce qui peut être découpé et récupéré aux alentours... l’enjeu est clair : pas de retour à la normale. Il faut empêcher tout retour à la normale, maintenir une occupation vivante et collective, inventive, et par ce biais libérer des portions de monde de l’occupation policière.
Avec le blocage, paradoxalement, l’université s’ouvre à l’extérieur, à ce qu’elle n’est pas habituellement, l’université devient poreuse et les rapports qui s’y jouent ordinairement sont bouleversés. Du collectif se fabrique là où la tendance était plutôt à l’individualisme. Puisqu’il faut tout à coup s’auto-organiser, réagir à l’adversité (gazages, arrestations), chacun-e fait l’épreuve de la force collective et de ce que les angoisses individuelles (pression des examens, du corps enseignant) gagnent à être gérées collectivement.
Dès lors, la relation pédagogique accuse le coup, ou, du moins, les rapports d’autorité et de coercition sont suspendus. Faisant l’expérience de leur force et de leur capacité d’action, faisant l’expérience du débordement de la fac par son extérieur (la vraie vie) les étudiant-e-s ne sauraient plus être ceux et celles à qui un savoir est enseigné, ceux et celles à qui il est demandé de se déplacer (la forme scolaire a été conçue expressément pour être coupée des autres formes de vie), mais bien ceux et celles qui participent avec d’autres à l’expérimentation et au bricolage de nouvelles modalités de constitution et de transmission de connaissances nécessairement hybrides, puisque marquées par les scories de déambulations et de présences inhabituelles dans un tel lieu.
La relation pédagogique s’ouvre en effet à quelque chose de rarissime : une base commune d’expériences. Alors qu’en temps ordinaire tout concourt à la séparation des expériences et des mondes (ceux des enseignant-e-s versus ceux des enseigné-e-s), cet événement que constituent le blocage et l’occupation des universités ouvre une brèche. Si les expériences vécues ne sont pas identiques (chacun-e a ses propres expériences du mouvement et de ce qui s’y joue), pour autant leur qualité n’est pas indexée à un statut : celui d’enseignant-e/ celui d’enseigné-e : un monde et une temporalité partagés sont aujourd’hui en jeu.
C’est pour participer à notre manière à l’invention de nouvelles modalités d’élaboration des connaissances que nous proposons à la suite une série de textes qui ont balisé différentes phases de la lutte anti-cpe et qui documentent l’intelligence collective qui s’est déployée dans le mouvement. Toutefois cette collection n’entend pas faire l’histoire immédiate du mouvement, ni l’autopsier (en faire la sociologie) et encore moins l’enterrer.
Elle a pour enjeu d’amener une matière qui permette de penser le mouvement et de construire des prises pour l’action. Elle entend conjurer l’amnésie institutionnelle que la reprise des cours risque d’entraîner. Contre ceux et celles qui recommencent à faire/ à suivre les cours comme si rien ne s’était passé, ce recueil accuse la rupture : un événement a eu lieu et les choses ne pourront plus être comme avant.
Ces textes sont autant de machines à relayer et amplifier le mouvement. Conçus pour beaucoup dans le cours du mouvement, pour d’autres dans des moments suspensifs de réflexivité post-mouvement (en particulier suite à la grève de Rennes II en 2003), les textes alignés dans ce recueil sont apparemment extraits de leurs lieux d’efficace originels (une action, une manif, une AG...). Mais c’est pour mieux miser sur leur efficacité renouvelée : ils permettent de penser les différentes phases de la lutte engagée initialement autour de la question du cpe et les différentes formes de mobilisation qui se sont développées dans la foulée et continuent à se développer. Ici, penser la lutte, c’est d’abord la porter au maximum de ses implications, pour qu’à son tour elle porte à conséquence. La série de textes n’est donc pas close, d’autres textes viendront la nourrir. Libre à chacun-e de l’augmenter.
Depuis l’université imaginaire de Saint-Etienne, mi-avril 2006
universiteimaginaire [arobase] no-log.org




