L’Etat et la doctrine de la fermeté

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Dans la foulée du dernier acte parisien des gilets jaunes le gouvernement entérine à grand renfort médiatique des dispositifs répressifs à l’œuvre depuis un moment déjà. Comme si, émergeant des braises incandescantes et des éclats de verre, l’Etat assumait enfin sa forme véritable, une machine froide, un Léviathan en guerre contre tous-tes ceux-lles qui s’opposent à lui. Contre tous-tes ceux-lles qui cherchent d’autres voies.

L’acte 18 des gilets jaunes à peine achevé, les cendres du Fouquet’s encore fumantes, le gouvernement multiplie les annonces et promet de la fermeté à tous les étages. Profitant du martelage médiatique, de la prolifération d’images mettant en scène le joyeux chaos parisien, ressassé jusqu’à la nausée, l’exécutif (re)passe à l’offensive.

Oubliées les violences policières, la critique du LBD 40, la mort de Zineb Redouane, les 5 mains arrachées, les 22 personnes éborgnées, les 3 000 blessés lors du mouvement. Plus tous ceux et toutes celles qu’on ne voit pas, qu’on ne compte pas. Oubliée les peines de prison distribuées à la pelle. Oubliée la violence du système, la misère sociale, la galère. Il ne reste plus que des « casseurs » et des « blacks blocs », de « la graine d’assassins », des manifestant.es à neutraliser au plus vite. Il est toujours cruel de constater à quel point le temps médiatique est rapide et versatile. A quel point il est encastré dans les rouages bien huilés du pouvoir. Mais pouvait on s’attendre à autre chose ?

« La doctrine de la fermeté »

L’exécutif tente donc de reprendre la main et pour se faire déploie un programme en trois points : la refondation de la doctrine du maintien de l’ordre, l’évolution du dispositif répressif et la réorganisation de la chaîne de commandement.
En réalité, ces mesures annoncées entérinent des processus déjà en place ou prévus de longue date. Une fois de plus, le discours politique saisit l’occasion médiatique pour légitimer des pratiques déjà existantes.

Le ministre de l’intérieur dans son allocution du 18 mars promet l’adoption d’une « doctrine de la fermeté ». C’est à dire qu’il encourage les unités utilisées pour le maintien de l’ordre, telles que CRS et GM, à aller plus systématiquement au contact des manifestant.es, afin d’interpeller, de réprimer physiquement et de disperser. A écouter les grands stratèges du maintien de l’ordre, on est donc en train de passer d’une doctrine dite « Malik Oussekine »1 basée sur la dispersion à distance, sur l’évitement du contact rapproché, sur la crainte d’un.e blessé.e grave ; à une doctrine dite de « fermeté » basée sur le contact direct avec les manifestant.es et la répression physique. Quitte à faire des blessé.es, comme nous l’indique un article du Parisien publié le 18 mars : « Au sein du gouvernement, on relève que l’enjeu pour Castaner va désormais être d’assumer que les forces de l’ordre fassent des blessé.es, voire pire, lors de nouvelles mobilisations non déclarées : « il va falloir assumer, même si un black bloc qui met le feu au Fouquet’s s’en prend une et finit tétraplégique ». »
Pour mener à bien cette refondation de la doctrine du maintien de l’ordre, l’État est en train de doter les forces de l’ordre de nouveaux outils répressifs et de développer un nouvel arsenal législatif.

Parmi les annonces récentes, voici ce que dit le 1er ministre Edouard Phillippe sur son compte twitter le 18 mars :

« - Nous voulons continuer de protéger le droit de manifester. Comme aujourd’hui, lorsqu’une manifestation sera régulièrement déclarée et pacifique, les forces de l’ordre l’accompagneront, en liaison avec le service d’ordre des organisateurs.

- Dès samedi prochain, et chaque fois qu’il le faudra, nous interdirons les manifestations se revendiquant des gilets-jaune dans les quartiers qui ont été les plus touchés, dès lors que nous aurons connaissance de la présence d’éléments ultra et de leur volonté de casser.

- Le maintien de l’ordre sera réorganisé (1/2) : - une plus grande autonomie aux forces sur le terrain - des unités anticasseurs pouvant disperser et interpeller dès les premiers troubles

- Le maintien de l’ordre sera réorganisé (2/2) : - recours à des drones, produits marquants, moyens vidéo - plus d’officiers de police judiciaire au plus près des unités de terrain.

- Lorsqu’une manifestation est non déclarée, interdite, qu’elle est organisée pour casser, tous ceux qui participent, qui protègent les casseurs, qui les encouragent ou les glorifient sur les réseaux sociaux, se rendent complices. »

Pour résumer, le gouvernement se donne la possibilité d’interdire les manifestations dans certaines zones (on parle pour l’instant des Champs Elysées à Paris, de la place du Capitole à Toulouse et de la place Pey-Berland à Bordeaux) et dote les forces de l’ordre de nouveaux outils technologiques (drones et produits marquants). Les unités anticasseurs quand à elle, existent déjà sous l’appellation de DAR (Détachement d’action rapide) et regroupe des éléments de la BAC, des CSI et plus rarement de la BRI.

Ces quelques nouvelles mesures viennent s’ajouter au dispositif de la loi anti-casseur votée récemment et qui va entrer en vigueur d’ici peu. Pour rappel, voici ce que prévoit ce nouvel arsenal législatif :

- Le délit de port de cagoule est sanctionné jusqu’à un an de prison et 15.000 € d’amende. Il est cumulatif avec le délit « de participation à un groupement en vue de... ».

- L’interdiction de manifester par les juges. Elle pourra aller jusqu’à trois ans et commencera à la sortie de la prison. Toute infraction pourra entraîner jusqu’à un an de prison et 15.000 € d’amende.

- L’interdiction de manifester par les préfets. Elle ne peut être délivrée que pour les personnes condamnées suite à des manifestations. Obligation de pointer au commissariat et ça peut durer un mois sur tout le pays.

- Le secteur de fouilles autour des manifestation est étendu.

Une fois de plus, ce qui est recherché à travers la mise en place de ces dispositifs, c’est la destruction des solidarités existantes. C’est produire de l’isolement, rendre inopérante les manières de s’organiser en manifestation, séparer les individus. C’est la distillation de la peur au sein du plus grand nombre.

Le monopole de la violence

Dans les faits, la pratique du maintien de l’ordre lors des mouvements sociaux a déjà considérablement évolué depuis plusieurs années, quoiqu’en dise les gouvernants. Et la plupart des dispositifs annoncés sont déjà en place. Ce que le gouvernement fait actuellement, c’est d’articuler tous ces dispositifs dans un grand ensemble, de leur donner un sens global, de les officialiser.

Le niveau de violence du maintien de l’ordre a considérablement augmenté ces dernières années, notamment au travers du recours accru aux armes dites « non-létales ». Le mouvement contre la loi travail en 2016 à sans doute été marquant dans cette évolution. Puis, les manifestations contre les élections présidentielle en 2017, le mouvement universitaire contre Parcoursup et l’expulsion de la ZAD au printemps 2018 et dernièrement le mouvement lycéen de l’automne 2018. Combien de personnes éborgnées ? Combien de corps mutilés par les grenades ou les LBD 40 ? Quelle quantité de gaz lacrymogène inhalée ?
Puis le mouvement des Gilet Jaunes. 4 mois de contestation et plus de 3 000 personnes blessées. Des chiffres vertigineux.
Les forces de l’ordre n’ont pas attendu une quelconque refondation de leur doctrine pour laisser libre cours à la violence d’Etat. De même que ces pratiques ont toujours été d’usage dans les banlieues et dans les territoires d’outre mer. Combien de morts tués par la police depuis Malik Oussekine ?

Même constat du côté de la loi anticasseur. La plupart des mesures prévues dans cet arsenal législatif sont déjà appliquées contre certaines catégories de personnes. On interdit de stade les supporters de foot aujourd’hui comme on interdira de manifestation les manifestant.es demain. Déjà sous l’état d’urgence puis lors du mouvement contre la loi travail des interdictions de manifester et des assignations à résidence étaient délivrées par les préfectures.

L’art de la guerre

Ce qui change sans doute aujourd’hui c’est que tous ces dispositifs qui organisent la violence d’État tendent à être assumés publiquement par les gouvernants.

Ce qu’on dissimule à certains moments, sous couvert de grands principes éculés depuis bien longtemps, comme « état de droit » ou « démocratie », on le brandit quand la période le réclame. Lorsque la classe dirigeante exige son tribu en sang et en larme.

Mais ne nous y trompons pas, ici pas de victimisation ou de sentiment d’injustice, simplement un système dont les dispositifs sont mis à nue. Juste un Etat et sa classe dominante en guerre contre une partie croissante de la population.

Et si les gouvernants sortent les muscles, écaillant un peu plus le vernis de la social-démocratie, c’est qu’ils se sentent acculés. On peut sincèrement douter de l’imminence de la chute du régime. Mais la défiance grandit, c’est indéniable.

1 Du nom de cet étudiant tué par les forces de l’ordre, des voltigeurs, lors d’une manifestation à Paris le 6 décembre 1986.

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