L’inclusivité à outrance est discriminatoire

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Depuis quelques temps apparaît sur nos murs, sur Internet, un terme somme toute particulier, le mot « fxmmes », ou « femmes* ». Ce terme, qui se veut inclusif, est de plus en plus en vogue dans les milieux féministes, et en particulier dans les mouvements de collages contre les féminicides. Si la prise de position destinée à se démarquer des mouvements transphobes est nécessaire, l’usage de ce terme est révélateur d’un modèle de pensée qui, sous couvert d’inclusivité, crée une politique discriminatoire vis-à-vis des personnes qu’elle prétend défendre. Explications.

Contexte : Ce texte se veut être une réponse construite suite aux différents échanges qu’il y a pu y avoir entre des militantes féministes et nos camarades de Collages Féministes Lyon. Différents collectifs de collages contre les féminicides popularisent en France le terme "fxmmes" en le collant sur les murs depuis quelques mois. L’usage de ce terme et la défense de celui-ci après de nombreux débats ont suscité diverses réactions. Il convient de revenir sur cette situation. Loin d’être une accusation, ce texte se veut être une contribution au débat, face aux dérives auxquelles nous pouvons faire face dans le milieu féministe actuel.

En effet, le terme « fxmmes » (dérivé du terme womxn, déjà popularisé dans certains pays anglophones), renverrait à une vision plus « inclusive » de la lutte féministe, où l’on aurait, en un seul terme, la possibilité de parler à la fois des femmes (cis ou trans) et des personnes non-binaires transféminines.
Revendiqué récemment par le collectif Collages Féministes Lyon, il serait aussi une manière de « visibiliser toutes les façons de vivre en tant que femme […] lgbti+, handi, non-blanches et de préciser cette diversité ». (source : Instagram)
Cette revendication a relancé le débat sur nos conceptions féministes et notre manière de faire groupe au sein de ces mêmes milieux.
L’on pourrait se demander, pourquoi tant d’agitation autour d’un terme qui ne semble au premier abord qu’un banal détournement ?
C’est parce qu’en réalité, et c’est ce que je vais essayer de développer ici, c’est révélateur des erreurs que nous avons entrepris, et que nous sommes encore en train d’entreprendre, au sein du mouvement féministe français, ainsi que des divisions et des contradictions profondes qui le caractérise.

Car la neutralisation du langage n’a pas pour conséquence la neutralisation des rapports sociaux de sexe, et encore moins la neutralisation de la vision qu’on peut avoir des catégories de genre. Cela n’a que pour seule conséquence d’invisibiliser l’existence même de ces catégories, et revient donc à alimenter ce que l’on prétend combattre.

Qu’est-ce qui est particulièrement gênant dans l’utilisation du terme fxmmes ? (ou femmes*)

C’est qu’en utilisant ce terme, on prétend que la catégorie « femme » n’est pas une catégorie de classe, ou à minima n’est pas une catégorie sociale qui justifie d’un vécu particulier, mais que cette catégorie ne serait qu’un condensé de ce qui sort du cadre masculin strict. Ce qui sont deux choses matériellement bien différentes.
Dans notre contexte actuel, manipuler le terme « femmes », c’est invisibiliser l’existence des femmes, et ainsi donner raison à l’ordre patriarcal qui ne veut faire des femmes que de simples subalternes.
Il ne s’agit en rien de nier la multiplicité des vécus, qu’ils soient cis, trans, que nous parlons de femmes ou de personnes transféminines. Il s’agit de remettre les situations dans leur contexte, et de bien savoir de quoi on parle.
Si le langage ne « performe » pas directement notre perception genrée du réel, il a une influence sur la manière qu’on a d’interagir avec lui.

En quoi cela révèle les contradictions du milieu féministe contemporain ?

C’est qu’en réalité, nous pouvons distinguer deux grandes écoles, qui se rejoignent partiellement et se combattent, en plus de connaître en leur sein des divisions internes. Deux écoles féministes conflictuelles en ce qu’elles n’ont pas la même perception du sujet qu’elles prétendent mettre sur le devant de la scène politique.
Nous pouvons distinguer grossièrement l’école plus « traditionaliste », attachée à un certain féminisme de première vague, revendiquant des catégories de sexe bien distinctes, définies et naturalisées, et une école plus « moderne » revendiquant la contingence des rapports sociaux de sexe, et par là même la non-naturalité de l’expérience de genre.
Ce qui les différencie, les caractérise, c’est la définition même de la catégorie « femmes ». A l’horizon de ces grandes écoles, nous retrouvons d’un côté un féminisme naturalisant, qui rattache le vécu de femme à l’expérience du corps, et de l’autre un féminisme rationalisant, qui rattache le vécu de femme à l’expérience sociale et l’assignation perpétuelle des corps vécus comme une image de l’autre. C’est une approche dans les grands traits mais qui me permet de simplifier la compréhension de ce que je veux dire.
Deux écoles qui s’affrontent aujourd’hui, à l’image des divisions TERFs/transféministes, dont l’exemple le plus récent sont les deux tribunes, l’une transphobe, parue dans l’Obs puis Marianne [1] et l’autre transféministe [2], parue dans Libération.

Et c’est parce que la première école à un droit de regard plus consensuel et plus diffusé sur la question féministe (du fait qu’elle se rattache à une majorité de mouvements féministes qui sont de ceux des plus médiatisés, à l’instar d’Osez le Féminisme, ou Nous Toutes) c’est par rapport à cela que la deuxième s’attache à revendiquer sa propre conception du vécu « femmes » et à lui donner une consistance propre.
Mais l’exemple de l’usage du terme « fxmmes » montre, qu’au sein de cette dernière école, il y a encore des contradictions qu’il faut pouvoir discuter et sur lesquelles intervenir, pour donner de la voix à notre discours féministe moins consensuel mais plus en phase avec les réalités féministes que nous vivons au quotidien en tant que femmes, ou personnes non-binaires transféminines.
C’est qu’à vouloir se distinguer du discours transphobe classique, nous nous éloignons de nos propres réalités au profit d’un faux consensus alternatif, où l’on se mélange les pinceaux plus qu’on avance dans la lutte.
Pourquoi vouloir détourner le terme femmes pour y inclure des sujets qui, factuellement, ne sont soit pas des femmes soit sont déjà inclus dans le terme « femmes » ? C’est révélateur d’une méconnaissance totale du sujet féministe.

« L’arme de la critique ne saurait remplacer la critique des armes », disait Marx. Cette citation devrait pouvoir inspirer les réflexions actuelles, nécessaires, à la reconstruction de notre lutte féministe.
Vouloir « inclure » à tout prix l’ensemble des catégories de genre, c’est nier les rapports de dominations qui oppriment les femmes. C’est croire que le genre est une donnée individuelle et qu’il suffit de trouver LE terme parfait, qui conditionnera toutes les individualités du genre dans un seul objet distinct de lutte, pour opposer une force commune face à « l’ennemi principal ».
Si l’on veut construire une lutte féministe qui se détache des présupposés classiques, transphobes, du mouvement féministe français, il faut alors arriver à construire un espace qui définit lui-même sa propre cohérence. Cela passe par une redéfinition du sujet « femmes », déjà bien entreprise par nombre de militantes trans, et par une redéfinition des cadres, des méthodes de luttes, qui viendront porter politiquement ce que nous avons réussi, ensemble, à redéfinir.
Et pour cela, il est impératif de sortir de nos individualismes, de nous séparer de nos présupposés transphobes, racistes, et de pouvoir définir des bases communes. Mais aussi, de cesser de donner du crédit au tout-inclusif qui, en noyant nos existences dans un commun artificiel, aseptise le réel et le rend dénué de sens.
Ce même réel que la société patriarcale tente d’étouffer au quotidien. Ne jouons pas le même jeu que nos ennemis.

P.-S.

Image : Collages Féministes Montpellier

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