LE BEAUJOLAIS NOUVEAU EST ARRIVE !!!

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Le lectorat précaire du popouri, s’il est récemment revenu des vendanges dans les monts du Beaujolais, aura constaté la transformation complète en cours dans cette région de haute renommée viticole (et éthylique). Les coteaux dédiés au culte de Bacchus cèdent la place à des parcelles de terre nue : on arrache peu à peu la vigne, pour remédier à « La Crise », nous dit-on. Ce remodelage visuel radical nous donne l’occasion de nous interroger sur les causes et conséquences de la situation actuelle. En ayant à l’esprit que comme celle de « l’agriculteur », la figure du « viticulteur » ne représente pas une catégorie homogène : le Beaujolais aussi est scindé par des contradictions de classe.

Ainsi on trouve de grandes inégalités dans cette profession. Deux modèles s’opposent : l’entrepreneur doté de surfaces très étendues ou de parcelles dont les produits offriront une forte plus-value (une petite fortune pour une bouteille de luxe, objet de distinction sociale et culturelle pour les classes supérieures) ; le petit paysan, possédant en comparaison peu de surface, et/ou dont la production ne permet pas d’attendre des retombées financières mirobolantes. Ces deux modèles se distinguent souvent en tout point : culture différente, écarts colossaux de revenus, etc… Vous verrez rarement le premier dans les champs, car il possède des employés, ne se salit pas les chaussures, roule en BMW et s’achète un bon train de vie. Le second bosse 12 heures par jour, le peu de capital qu’il possède dépend d’héritages sur plusieurs générations, ou de ses dettes contractées à une banque, il finira parfois ruiné et toujours usé par son travail. Il ne s’agit pas d’idéaliser cette image qui sert simplement à comprendre les divergences d’intérêts au sein de ce groupe professionnel. Par exemple, le bas de l’échelle viticole est largement dépendant du patriarcat et du travail non rémunéré des femmes.

Les jérémiades contemporaines sur « La Crise » masquent les problèmes et neutralisent un conflit latent : on assiste à la paupérisation et à la précarisation de certaines franges du métier, producteurs plus ou moins jeunes dont les revenus chutent, étranglés par les banques, souvent contraints à une double activité. Par exemple être ouvrier dans le bâtiment, la plupart du temps au black, tout en essayant de conserver ses vignes. Si les petits propriétaires ou locataires de vignes subissent cette détérioration de leur situation, on peut légitimement penser que c’est parce qu’ils servent de première ligne dans l’ajustement de la production nationale. La concurrence est féroce sur le marché international du vin. De nouveaux pays producteurs émergent et maintiennent des prix bas grâce à une forte mécanisation ou à une main d’œuvre surexploitée, et aussi à des transports internationaux polluants mais rentables. La norme devient de produire beaucoup et au moindre coût. Ce que peuvent suivre les gros exploitants français, rarement exposés aux faillites : ceux-ci ont adhéré docilement à la combine du productivisme forcené, à la mécanisation, à la surexploitation de la main d’œuvre (fréquemment étrangère), tout ceci dans le but d’augmenter les bénéfices et de comprimer les frais. Rappelons à ce propos la complicité des pouvoirs publics français, par le système de concentration des terres, de subventions à la superficie et au volume de production. Alors qu’il est évident qu’une production à échelle restreinte est moins coûteuse humainement et écologiquement.

Pour en revenir aux questions des rapports à la force de travail nécessaire pendant les vendanges, on constate la multiplication ces dernières années des contrats O.M.I.(Office des Migrations Internationales, contrat de travail temporaire pour des immigrés contraints au retour à la fin de la saison). Polonais, Roms ou Turcs constituent la majeure partie du bataillon, embauché-e-s le plus souvent dans des exploitations importantes pour lesquelles il est possible d’obtenir ce genre de contrat et de le rentabiliser. Il y a quelques années, la rémunération des vendangeurs et vendangeuses, fixée par la préfecture du Rhône, était ridiculement basse. Ce qui a provoqué une pénurie de main d’œuvre, beaucoup de gens en france refusant d’effectuer un travail pénible pour une paye lilliputienne. La réaction de certains petits viticulteurs a été de réclamer eux même l’augmentation des tarifs préfectoraux. Car il leur est beaucoup plus difficile d’appliquer la même logistique que leurs voisins grands propriétaires, d’une part. Et que beaucoup sont attachés à une culture populaire de forte valorisation du travail, d’autre part. On a donc pu assister une fois à un mouvement d’employeurs et d’employeuses demandant l’augmentation de leurs salarié-e-s…

Il est malheureusement clair que la surproduction du vignoble français ne permet aucunement de remettre en question le système qui l’entretien. L’éradication progressive des petits producteurs du Beaujolais porte un nom tout bête : lâcher du lest. De manière mécanique, un tri s’opère comme partout entre des riches qui ont les reins suffisamment solides pour faire face et les autres, voués à la sélection par la performance. Il est également flagrant que cette surproduction et la chute des prix qu’elle entraîne est entretenue par une autre catégorie d’acteurs du secteur viticole. A qui profite le crime ? Il y a quelques semaines dans le Bordelais, un groupe de viticulteurs mettait en pratique les principes de l’action directe aux dépens d’un riche négociant en vins de la région : son local a été dévasté pour protester contre les pratiques d’une caste d’intermédiaires qui engrangent la plus grosse partie des recettes générées par cette activité. Revenons en au Beaujolais. Pour assurer une rémunération raisonnable de son travail ainsi que de ses vendangeurs et vendangeuses, un viticulteur doit pouvoir vendre son vin environ 1,50 euro le litre. La bouteille dans le commerce dépasse allègrement le double de cette somme, ce qui est exorbitant pour un pinard qui ne casse pas non plus trois pattes à un canard… La clientèle fait la gueule. Mais il est fréquent que le producteur, ces dernières années, ne vende le sang du Christ qu’à 40 centimes, 20 centimes le litre… Voir pas du tout. Alors où est passé tout ce pognon, s’il n’est ni dans les poches du producteur ni dans celles du consommateur ? Dans le tiroir-caisse des négociants et autres discounters, qui ont poussé à une production intensive lors du boom de l’or rouge (basé sur une imposture qu’on appelle marketing), qui ont créé des stocks énormes d’invendus comme instrument de chantage à la baisse des prix, et qui aujourd’hui patientent grâce à ces stocks jusque très tard dans la saison. A ce moment les petits producteurs, dépourvus de marge d’amortissement dans beaucoup de cas, sont à sec financièrement et doivent libérer leurs cuves pour les nouvelles vendanges qui approchent. Le tour est joué : les voilà contraints de vendre à tout prix, y compris pour que leur vin finisse à la distillerie ou en vinaigre après un an de travail acharné…

On pourra objecter que tous les viticulteurs du Beaujolais partagent une responsabilité dans le sens où ils ont tous ou presque eu les yeux plus grands que le ventre. Beaucoup ont employé des procédés peu scrupuleux par avidité. La vigne représente 10 % des terres agricoles françaises ; et 40 % des pesticides utilisés. Mais comme dans l’ensemble de la société contemporaine, les plus fragiles paient « La Crise » dont sont largement responsables les grosses exploitations mécanisées, ayant les moyens de négocier des contrats fixes avec des acheteurs, ou de compenser la baisse des prix par la quantité des ventes. On voit apparaître au fil des années de plus en plus de machines à vendanger. Ce dispositif soit disant miracle pourra servir à l’avenir d’instrument de pression pour la baisse du coup de la main d’œuvre (concurrence avec l’automate oblige)… à enrichir les grosses sociétés agricoles qui les vendent ou les louent… à saigner plus encore les petits viticulteurs qui, en quête de solutions à « La Crise », contracteront de nouvelles dettes auprès des banques pour acquérir le remède à moteur… Pour produire un vin pire encore puisque aucun tri du raisin n’est effectué par la machine. Certains vignobles ayant essayé depuis plusieurs années de vendanger mécaniquement sont revenus aux travailleurs saisonniers ! La pression hystérique à la productivité, à la rentabilité et donc à la mécanisation, conjuguée à la surproduction, implique aujourd’hui l’arrachage de milliers d’hectares de vigne en France. Le résultat se fait largement sentir dans le Beaujolais. Mais on n’arrache pas n’importe quelles vignes : seulement les vieilles, sur terrain accidenté et peu productives, que l’on ne peut vendanger qu’à la main : et qui donnent le meilleur raisin, donc le meilleur vin. On privilégie une cirrhose moderne, civilisée, avide…

Que deviendront les terres où l’on arrache aujourd’hui les vignes ? Deux pistes viennent à l’esprit, que ce soit sous la contrainte pour les viticulteurs du bas de l’échelle, ou par reconversion volontaire pour ceux qui disposent du capital nécessaire. Une reconversion agricole est probable, surtout en pâturages pour le bétail. En plus des arguments des camarades végétarien-ne-s et végétalien-ne-s contre la souffrance des animaux, on peut faire plusieurs objections d’ordre écologique : les méthodes employées pour la vigne seront-elles transposées pour l’élevage ? Le secteur carnassier est lui aussi saturé par la production, énorme gâchis de matière…vivante et sensible. Et il constitue une aberration économique : il faut entre 5 et 20 kilos de protéines végétales pour produire un kilo de protéines animales ; la même surface de terre agricole est nécessaire pour 1 kilo de viande ou pour 160 kilos de patates ; ce même kilo de viande réclamera au minimum 10 000 litres d’eau, contre 250 pour un kilo de céréales… La deuxième piste est celle des promoteurs immobiliers, fossoyeurs des régions rurales et de leurs cultures, fossoyeurs de la paysannerie dont ils vendent les terres au plus offrant. La terre appartient à tous et toutes, et plus encore à qui la travaille pour l’accès collectif à ses produits. Le Beaujolais ne sera pas la première région à devenir une zone de villégiature pour riches (beaucoup de lyonnais), plutôt qu’un lieu de solidarité, de culture et de production. Le processus est déjà bien enclenché, les prix sont exorbitants car la clientèle a les moyens. Les habitant-e-s les moins fortuné-e-s de la région, dont bientôt d’anciens viticulteurs en faillite, sont relégué-e-s dans des maisons de bétons à crépis rose bonbon pour simuler la bonne humeur, pendant que les notables de la métropole voisine investissent leurs fermes construites par leurs familles. Bienvenue dans un monde ou la ville comme la campagne deviennent un décors dépeuplé dont le seul destin est d’amuser la bourgeoisie.

Comment briser la machinerie qui fait de la terre un terrain de jeu pour richards ? Il serait tout d’abord nécessaire de rompre avec une vision des campagnes figée et pleine de mépris. Les « cul-terreux » sont imaginés en termes d’arriération et sont perçus comme une catégorie homogène. Or cette représentation sociale est une pure invention du pouvoir, qui vise à asservir ces régions par la chape de plomb du conservatisme, entretenue par des syndicats réactionnaires comme la F.N.S.E.A. Il ne peut y avoir d’union sacrée corporatiste et artificielle entre paysans riches et pauvres. La promotion d’une écologie sociale (par exemple les circuits courts de distribution) avance peu à peu aujourd’hui. Il nous faut parallèlement insister sur les conflits de classe au sein de l’agriculture pour enclencher une dynamique de réappropriation des moyens de production (la terre surtout…). Et encourager la confrontation avec les technocrates et notables pour qui la culture rurale se résume aux 40 % de votes Front National dans trop de bleds du Beaujolais. Ce sont les campagnes qui nous font bouffer, c’est trop important pour les laisser en pâture aux fantasmes de pureté sociale et raciale des propriétaires terriens ou de la bourgeoisie lyonnaise.

ARMEE DE LIBERATION VITICOLE

A la mémoire d’Alain, jeune viticulteur prèsde Villefranche/Saône, qui a mis fin à ses jours il y a déjà trois ans…

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