Le 20 avril 1939 Billie Holiday enregistre « Strange Fruit »

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Almanach de Myrelingues

Des fruits étranges poussent sur les arbres du Sud des États-Unis : les corps d’africain⋅es-américain.es pendu.es par le Ku Klux Klan, les forces de police, des milicien.nes ou de simples étasunien⋅nes « blanc.ches ». Une banale réalité qui dura des siècles et qui fut une triste source d’inspiration pour Abel Meeropol et Billie Holiday. « Strange Fruit », une chanson pour se rappeler que la plus belle des voix peut condamner le plus odieux des crimes.

« L’art n’atteint jamais la grandeur en se détachant de la réalité sociohistorique » [1]

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Qu’est-ce qu’un lynchage ? Aujourd’hui "se faire lyncher" est devenu un abus de langage, une facilité linguistique pour dire "se faire tabasser", "se faire rouer de coups", "se faire passer à tabac", etc ... Un moment pas aisé à passer certes, mais rien de mortel dans la plupart des cas. De plus, dans le langage courant il s’agit généralement d’un groupe d’une dizaine de personnes tout au plus qui s’en prennent à une ou quelques personnes. Le caractère massif, public, systémique, spectaculaire et politique est lui, passé à la trappe. Et pourtant, le lynchage a une histoire, une définition propre. À l’automne 1934, un lynchage particulièrement brutal et largement médiatisé eut lieu en Floride. Claude Neal, africain-américain, est accusé sans preuve directe, du viol et du meurtre de Lola Cannady, femme "blanche" de 19 ans. Rapidement emprisonné et brutalisé pour lui soutirer quelques aveux plus que confus et incohérents ; Claude Neal fut enlevé de la prison dans laquelle il était gardé par un groupe de lyncheurs particulièrement organisé, auxquels les forces de police locales n’ont pas opposé de grande résistance. S’il ne représente finalement qu’un cas de lynchage parmi tant d’autres, le martyr de Claude Neal est cependant particulièrement documenté, grâce au témoignage d’un journal de l’époque qui décrivait ainsi l’évènement :

"Un témoin oculaire [...] déclare que [Claude] Neal fut forcé de s’automutiler avant de mourir. Il raconte ainsi ce qu’il se passe, dans ce marécage non loin de la Chattahoochee River ;
[...] D’abord, ils ont coupé son pénis et lui ont fait manger. Puis, ils ont coupé ses testicules, les lui ont fait manger et lui ont faire dire qu’il aimait ça. Ensuite, ils lui ont mis des coups de couteau dans les côtes et le ventre, parfois quelqu’un lui coupait un doigt ou un orteil. Le Nègre a également été brûlé de la tête aux pieds avec des fers chauffés à blanc. De temps en temps, pendant cette séance de torture, on passait une corde autour du cou de Neal. Il était alors pendu jusqu’à s’étouffer presque, puis redescendu et à nouveau torturé. Après plusieurs heures, ils décidèrent finalement de le tuer.
Le corps de Neal fut traîné derrière une voiture sur l’autoroute jusqu’à la maison des Cannidy. Là, une foule de 3000 à 7000 personnes, venue de 11 États du Sud différents, l’attendait avec impatience. [...] Une femme sortit de chez les Cannidy avec un couteau de boucher et le planta dans le coeur de la dépouille. La foule rouait le corps de coups, certains lui roulèrent dessus en voiture. Ce qu’il en restait fut emmené par la foule à Marianna et pendu à un arbre du parc du Palais de justice.
Les photographes annoncent qu’ils auront bientôt des images du corps à vendre pour 50 cents. Au coin des rues, ici, on expose librement des doigts et des orteils de Neal. [2]

Claude Neal
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L’Histoire du lynchage aux U.S.A.

Durant l’intense période de contestation contre le régime colonial qui précéda la guerre d’indépendance des États-Unis, un certain Charles Lynch (1736-1796), « patriote » de l’État de Virginie, décida de réformer la façon dont la justice était appliquée dans sa région. Juge de paix, il instaura des procès expéditifs, menant parfois à des exécutions sommaires à l’encontre des défenseurs de la couronne britannique. Il réunissait la cour, recrutait les jurés et présidait l’exécution. La « loi de Lynch » se répandit dans les territoires de l’Ouest américain et s’y développa jusqu’à l’établissement et la consolidation de l’État de droit. Lynch, surement grâce à son "goût" prononcé pour la justice, devint par la suite sénateur. Vers 1837, la « loi de Lynch » donna naissance au mot « lynchage » particulièrement en Nouvelle-Angleterre où, en dépit des lois qui les protégeaient, des africains-américains furent poursuivis par des Comités de vigilance, qui donneront naissance au Ku Klux Klan. Dans le Sud des États-Unis, le mépris de règles de procédure considérées comme favorables aux criminels est renforcé par l’hostilité au gouvernement fédéral. Après la guerre civile, les méthodes expéditives et les erreurs judiciaires liées au lynchage furent couvertes par la Cour suprême dans un esprit de "réconciliation" entre l’État fédéral et les États du Sud. [3]

Les victimes, très majoritairement africaines-américaines sont victimes d’un racisme institutionnalisé dans le sud des États-Unis. Après la guerre de Sécession, la défiance contre le gouvernement fédéral entraine dans les états du sud étasunien [4] une volonté de revanche, qui, à défaut de pouvoir se canaliser contre le gouvernement fédéral, se banalise contre les africains-américains, certes libérés de l’esclavage, mais toujours victimes de la misère, de l’exploitation et du racisme systémique. Ainsi sur environ 200 lynchages répertoriés [5] aux U.S.A., et donc très largement sous-évalués, seulement 16 "lynchés" sont considérés comme "white", deux de confession juive "jews" et 17 d’origine italienne (on peut noter que les "italiens", ne sont pas "white", racisme et xénophobie se confondant souvent dans les catégorisations nord-américaines), la très grande majorité des victimes de lynchage étant africains-américains. Mais ce répertoire n’est que celui des lynchés médiatisés, où sont déjà surreprésentés les lynchés "blancs". Paula Giddings, historienne féministe noire, fait remarquer que : « le lynchage de 20 hommes noirs en 1930 était loin des chiffres atteints au début du siècle ou dans les années suivant la Première Guerre Mondiale. » [6]. De plus, selon certains travaux de recherche, uniquement dans les quatre années suivant l’écroulement de la Bourse en 1929, pas moins de 150 africains-américains furent lynchés.

Abel Meeropol écrit "Strange Fruit"

Durant les années 30’, les lynchages d’africains-américains sont toujours une norme dans les états du sud étasunien. La tension et la misère sociale, les migrations intérieures importantes ne font qu’accentuer la violence structurelle dans tout le pays. Mais dans les états du sud, cette violence se répercute directement contre les populations d’africains-américains. Ainsi les lynchages s’enchainent chaque année. Rien qu’en 1930 : Thomas Shipp, Charles Wright, Abram Smith, George Hughes, George Grant et plus d’une dizaine d’inconnus sont lynchés, et la situation ne s’améliore guère avec les années. De nombreuses voix s’élèvent contre les lynchages. Ainsi suite au lynchage de Claude Neal en 1934, Jessie Daniel Ames organise une pétition avec d’autres femmes blanches du sud étasunien et réunit pas moins de 40,000 signatures.

Cette vague de condamnation des lynchages entraine dans son sillage Abel Meeropol [7], plus connu sous le pseudonyme Lewis Allan, qui écrit et publie en 1937 un poème : "Strange Fruit" (littéralement « fruit étrange »). Ce poème est un réquisitoire artistique contre le racisme aux États-Unis et plus particulièrement contre les lynchages que subissent les Africains-Américains. Abel Meeropol est un enseignant juif d’origine russe vivant dans le Bronx, et est membre du Parti communiste américain. Il écrit son poème après avoir vu des photos du lynchage de Thomas Shipp et d’Abram le 7 août 1930 à Marion dans l’Indiana [8].

Thomas Shipp et Abram Smith
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Southern trees bear a strange fruits
Blood on the leaves, blood at the root
Black bodies swinging in the Southern breeze
Strange fruit hanging from the poplar trees
Pastoral scene of the gallant South
The bulging eyes and the twisted mouth
Scent of magnolia sweet and fresh
Then the sudden smell of burning flesh
Here is a fruit for the crows to pluck
For the rain to gather, for the wind to suck
For the sun to rot, for the tree to drop
Here is a strange and bitter crop.

Strange Fruit

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Les arbres du Sud portent un fruit étrange
Du sang sur les feuilles, du sang à leurs racines
Des corps noirs qui se balancent dans la brise du Sud
Fruit étrange qui pend aux peupliers
Scène pastorale du Sud vaillant
Les yeux exorbités et la bouche tordue
La douche et fraîche odeur du magnolia
Puis soudain, l’odeur de la chair qui brûle
Ce fruit sera cueilli par les corbeaux,
Ramassé par la pluie, aspiré par le vent,
Pourri par le soleil, lâché par un arbre,
C’est là une étrange et amère récolte.

Un fruit étrange

Billie Holiday et "Strange Fruit"

Eleanora Fagan dite Billie Holiday, surnommée Lady Day, est une chante de blues et de jazz. Elle débute sa carrière dans les clubs de Harlem. Payée au pourboire, elle commence à se faire un nom avec des titres comme Trav’lin’ All Alone [9] ou Them There Eyes [10]. Son registre principal est alors, comme beaucoup de chanteuses de l’époque, la chanson d’amour. Elle rencontre un succès critique important. Sa manière si particulière de poser sa voix, si différente des standards de l’époque, plus intimiste et avec un timbre un peu enroué si personnel, lui apporte rapidement un succès critique indéniable. Reconnue comme artiste, elle participe aux débuts des bars mixtes entre personnes africaines-américaines et "blanches", où l’universalité de son registre de chansons d’amour est applaudit.

Sa carrière prend une dimension tout autre quand en 1939, elle décide de chanter et d’enregistrer le poème proposé par Abel Meeropol, mais c’est encore Angela Davis qui en parle le mieux : « Cette chanson, que Billie Holiday appelait son « cri de révolte » (personnel protest) contre le racisme, transforma radicalement son statut dans la culture populaire américaine. Elle était jusqu’alors reconnue par ses contemporains comme une musicienne novatrice et hors pair de la scène de jazz. Mais Strange Fruit fit d’elle une figure charnière de la nouvelle tendance de la culture musicale noire. » [11]. Il faut dire que pour Billie Holliday, la chanson est une revanche personnelle. Son père, Clarence Holiday, était mort quelques années auparavant, en mars 1937, à cause de la ségrégation et du racisme. Blessé par des gaz toxiques durant la première guerre mondiale, il souffrait de maladie respiratoire chronique. Quand il développe une bronchite au cours d’une tournée au Texas (il est guitariste), il ne peut recevoir les soins nécessaires à temps faute d’hôpitaux pour africains-américains. Le temps qu’il se rende à Dallas pour se faire soigner, sa bronchite avait mué en une pneumonie qui lui fut fatale. Cet évènement, moins spectaculaire qu’un lynchage, mais tout aussi mortel, rapprochait Billie Holiday de la problématique des crimes racistes institutionnalisés, si "normaux" dans les états du Sud. Comme elle le disait elle même : « C’est là que j’ai créé la chanson qui allait être mon cri de révolte, Strange Fruit. Le point de départ en était un poème de Lewis Allan, que j’avais connu au Cafe Society ; dès qu’il me l’a montré, j’ai été bouleversée : il me semblait exprimer tout ce qui était arrivé à mon père. Allan, quant à lui, savait ce qui était arrivé à papa, et évidemment, il tenait à ce que je chante ce texte. Il m’a suggéré de le mettre en musique avec l’aide de Sonny White, qui avait été mon accompagnateur. Nous avons donc bossé là-dessus tous les trois pendant environ trois semaines. » [12]


- Strange Fruit :


"Strange Fruit" : un cri de révolte !

Dès sa première interprétation, la chanson déchaîne la controverse, et la Columbia Records, avec qui Billie Holiday était sous contrat à l’époque, refuse de produire l’enregistrement de Strange Fruit. On ne connaît pas les raisons de ce refus, mais d’une part, le public blanc du Sud des États-Unis trouvait la chanson trop subversive et sa publication aurait pu des répercussions négatives sur les affaires ; d’autre part, elle représentait un véritable hiatus dans le répertoire standard de Billie Holiday, qui comportait essentiellement des chansons traditionnellement jouées dans les boîtes de nuit. Finalement, la chanteuse obtint l’accord de Commodore Records, une petite maison de disques "juive" de la 42e rue de New York, pour enregistrer Strange Fruit avec le Café Society Band composé de Frank Newton à la trompette, Tab Smith au saxophone alto, Kenneth Hollon et Stanley Payne au saxophone ténor, Sonny White au piano, Jimmy McLin à la guitare, John Williams à la basse et Eddie Dougherty à la batterie.

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Contre toute attente, Strange Fruit, taxé de propagande par les critiques artistiques qui encensaient généralement les performances de Billie Holiday, est un succès commercial sans précédent dans la carrière de la chanteuse. En offrant une voix forte à la dénonciation d’un des crimes les plus odieux aux Etats-Unis, Lady Day a transcendé son statut de chanteuse de clubs new-yorkais, pour ancrer le jazz et son interprétation dans l’histoire de la lutte des africains-américains pour l’égalité des droits et contre le racisme. Au final, à quoi sert l’Art ? À quoi sert la beauté ? La musique ? La voix ? Si ce n’est changer le monde. Billie Holliday, une chanteuse comme il n’y en a eu que trop peu, nous a offert ce jour là une dénonciation tout en "douceur" d’une réalité d’une violence inouïe, mais malheureusement d’une banalité tout aussi inouïe dans le sud des États-unis durant plusieurs siècles et jusqu’à aujourd’hui. Bien entendu il n’y a plus de ces fruits étranges sur les arbres de l’Alabama ou de la Géorgie, mais combien d’africains-américains meurent chaque année sous les balles de la police, sur les chaises électriques, de la misère et de l’apartheid économique et social encore si puissant ? Beaucoup trop, toujours trop. C’est pourquoi il ne faut aujourd’hui pas se voiler la face sur la réalité du racisme aux USA, mais aussi en France et dans le monde, ni non plus oublier que la dénonciation de ces crimes se doit de s’exprimer à la manière de chaque époque, du hastag "Black Lives Matter" à la chanson populaire des icônes de Blues, et de manière générale par tous les moyens nécessaires.

Notes

[1DAVIS Angela, Blues et féminisme noir, Ed. Libertalia, 2017, p.328

[2GINZBURG Ralph, One Hundred Years of Lynching, Lancer, New York, 1969, p. 222.

[6GIDDINGS Paula, When and Where I Enter, op. ci., p.206

[11DAVIS Angela, Blues et féminisme noir, Ed. Libertalia, 2017, p. 326

[12HOLIDAY Billie, Lady Sings the Blues, op. cit, p.72.

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