Nouvelles du Rojava : entretien avec un internationalise

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Pour celles et ceux qui voudraient comprendre ce qui se passe au Rojava, voici l’interview d’un militant européen qui a rejoint la lutte des Kurdes. Clés de lecture et point d’actualité.

Récemment des articles appelant à une réponse en Europe et partout dans le monde à de nouvelles attaques de l’armée turque contre l’administration autonome du Rojava ont été publiés sur de nombreux sites militants. Parce que nous avons un ami là-bas en ce moment, nous avons décidé de lui demander de nous raconter ce qu’il s’y passe. Depuis que nous parlons avec lui, la situation a déjà changé et de nouvelles informations arrivent tous les jours. Il est donc probable que cet article ne soit pas 100% à jour. Nous parlerons ici principalement de Shengal et de la ville de Derik, parce que c’est sur ces deux régions que nous avons le plus d’informations, et que c’est là que le mouvement craignait une attaque. Au final, la dernière attaque a touché la région de Garê et les camarades sur place sont encore en train de recueillir des informations sur tous ses tenants et aboutissants.

Nous ne sommes ni journalistes de guerre ni spécialistes de la géopolitique du Moyen-Orient. Notre lien avec le Rojava est d’ordre militant et, si nous avons choisi d’éviter au maximum d’écrire un article de propagande, nous ne prétendrons pas non plus pratiquer une quelconque forme de neutralité journalistique (nous n’y croyons d’ailleurs pas vraiment). Quant à notre ami et camarade sur place, nous avons milité avec lui ces dernières années en Europe, au sein de divers mouvements sociaux, et il a choisi de rejoindre le mouvement kurde il y a quelque temps déjà. Il se déplace depuis en fonction des besoins du mouvement. Il se trouve aujourd’hui proche de la ville de Qamislo (Rojava).

Avec cet article, nous espérons donner quelques clés de lecture pour comprendre ce qu’il se passe aujourd’hui au Rojava à celles et ceux qui, comme nous, se sentent concerné.es par le sort de l’expérience politique du Rojava, mais qui se perdent un peu dans un contexte géopolitique complexe.


Rojava : Désigne une région à l’Ouest du Kurdistan se trouvant au Nord-Est de la Syrie.
AANES : Auto-Administrated North-East Syria. Nom officiel de la région.
PKK : Partiya Karkêren Kurdistane. Parti des travailleur.euses du Kurdistan.
PYD : Partiya Yekitîa Demokratik. Parti de l’union démocratique, pendant syrien du PKK.
YPG : Yekineyen Parastîna Gel. Unités de défense du peuple.
YPJ : Yekineyen Parastina Jin. Unités de défense des femmes
FDS : Forces Démocratiques Syriennes. Coalition des milices populaires qui défendent l’AANES.
Daesh : Diminutif de Dewlet Al-Islamiya (Etat-Islamique).
KRG : Kurdistan Regional Government. Institutions politiques gouvernementales du Kurdistan Irakien
Yezidis : Minorité religieuse pré-Abrahamique kurdophone.
KDP : Kurdistan Democratique Party. Parti au pouvoir dans le KRG, tribal, népotiste, traditionaliste et nationaliste.
Barzani : Famille à la présidence du KDP depuis sa création.
Asayih : Forces de police populaires sous contrôle strict des conseils populaires.
CIA : Central intelligence Agency. Services secrets américains.
MIT : Services secrets turcs.

Tu te trouves actuellement au Rojava. Peux-tu nous décrire ton parcours en quelques mots ?

Je suis un militant internationaliste. J’ai grandi en Europe mais je suis fils de migrant.es. J’ai eu un parcours militant dans les mouvements sociaux,je suis depuis très jeune dans une sorte de recherche perpetuelle de justice et de vérité. Il y a quelques temps j’ai decidé de rejoindre le mouvement pour la liberté. C’est ce qui m’a amené à voyager jusqu’au Moyen-Orient ; faire partie du mouvement c’est aussi accepter d’aller là où le mouvement nous appelle. Actuellement je suis dans le Nord-Est syrien dans la region proche de la ville de Qamislo la région qu’on appelle en kurde le Rojava.

On lit le plus souvent sur le Rojava des communiqués un peu sommaires. Tu peux nous faire un petit historique ?

Il faut remonter aux début des années 1980 pour comprendre la révolution du Rojava. Dans ces années les cadres du PKK en exil jettent les bases des organisations populaires dans les communautés kurdes de Syrie. Abdullah Öcalan et ses apocis (celles et ceux qui suivent Apo) vont de ville en ville, de maison en maison, pour recruter et former des militant.es politiques et constituer une structure populaire révolutionnaire. Petit à petit, des institutions populaires démocratiques ont commencé à émerger un peu partout au Rojava, et même dans les grandes villes syriennes comme Alep ou Damas. Au fur et à mesure ont émergés le mouvements des femmes, le mouvement des jeunes, les partis politiques kurdes et leurs institutions comme les conseils populaires, les coopératives, et autre. Ces mouvements subissent la répression des Etats impériaux, des dizaines de militant.es sont enfermé.es, assasiné.es ou ont « simplement » disparu.es.

Bien que le PKK soit un parti Kurde, sa doctrine est internationaliste ; dès les années 1980, nombre d’alliances se créent avec d’autres communautés en Syrie (Assyriens, Yézidis, Arabes, etc.).

En 2009, peu avant le début de la révolution et de la guerre civile, les conseils populaires du Confédéralisme Démocratique (le système politique des conseils), flairant les tensions s’exacerber en Syrie et sous l’impulsion du mouvement de jeunesse, décident de la création d’une milice populaire de défense du peuple, les futurs YPG et YPJ.
En 2011, lors des soulèvements populaires syriens qui secouent le pays pour mettre à bas le régime de Bachar el-Assad, les kurdes manifestent aux cotés du reste de la population syrienne. En 2012 le régime d’Assad retire ses troupes du Nord-Est syrien. Les supporters du régime et en particulier la bourgeoisie du régime (grands propriétaires, industriels) fuient la région pour aller se réfugier sous la protection d’Assad dans les grandes villes de la côte ou en Occident. À ce moment, le mouvement du confédéralisme démocratique a déjà une solide base organisationelle et populaire (conseils populaires d’auto-administration, coopératives, forces d’auto-défense, système de formation etc). Donc quand le régime d’Assad s’est retiré, le mouvement a été capable de lui forcer la main pour qu’il cède certaines ressources (en particulier militaires et économiques) au mouvement. Ca a constitué le point de départ de la déclaration d’autonomie et de la révolution du Rojava qui deviendra plus tard l’AANES (Auto-administrated North-East Syria).

Les auto-administrations écriront une nouvelle constitution et un nouveau contrat social, garantissant les droits culturels et religieux, la reconnaissance des conseils communaux, abolissant la peine de mort, etc. Avec l’évolution de la guerre, les forces d’auto-défense s’opposeront aux groupes djihadistes et en particulier à Daesh. Jusqu’en 2018, c’est la guerre contre l’Etat Islamique qui sera le focus principal. Mais pendant que les milices combattent sur le front, les différentes structures du confédéralisme démocratique se développent et intègrent de plus en plus de gens et de communautés dans leur système politique, en particulier dans les régions anciennement occupées par Daesh.

L’expérience politique du Nord-Est de la Syrie a attiré l’attention de militant.es révolutionnaires de partout dans le monde. Des centaines d’internationalistes ont ainsi rejoint les milices du YPG/YPJ et des centaines d’autres ont rejoint les structures civiles, pour aider sur le terrain mais surtout pour apprendre et expérimenter une révolution sociale au XXIe siècle.

La dernière fois qu’on a entendu parler du Rojava dans la presse internationale, c’était quand Trump décrétait la bataille contre Daech gagnée et parlait de retirer ses troupes du Nord de la Syrie. Tu peux nous raconter ce qu’il s’est passé depuis ?

A la fin de l’été 2019, Trump et Erdogan se sont mis d’accord ; la Turquie occuperait les territoires frontaliers du nord du Rojava, tandis que les USA auraient un levier pour faire pression sur les conseils d’auto-administration en les forçant à signer des traités plus juteux sur le pétrole. À la suite de ces accords entre les deux gouvernements, Trump a commencé par demander aux institutions militaires du Rojava de retirer leur ligne de défense sur cette frontière nord (tunnels, bunkers, lignes d’armes lourdes positionnées et autres obstacles), assurant en contrepartie un soutien militaire inconditionnel en cas d’invasion Turque. Une fois la ligne de défense démontée, Trump a annoncé le retrait de ses troupes. C’était le 6 octobre 2019, et la trahison était consommée. Le 9 octobre, Erdogan lançait l’opération Peace Spring et commmencait à envahir le Rojava. La bataille a été rude et a duré deux mois. En même temps, la situation politique en Syrie a changé ; la Russie a profité du vide créé par le retrait des troupes américaines pour remettre son poulain, Bachar el-Assad, dans la course géopolitique de la région. Les auto-administrations ont dû accepter le retour des troupes gouvernementales syriennes dans le Nord-Est syrien pour bloquer l’avancée turque. La Russie a déclaré qu’ils répondraient à toutes les attaques contre les soldats du régime syrien, à tel point qu’il suffisait de hisser le drapeau d’Assad sur certains check-points pour bloquer l’avancée des proxis djihadiste turques. Cet exemple montre assez bien le jeu des Etats impérialistes ; ils se mettent d’accord pour écraser les acteurs locaux et défendre leurs intérets économiques et politiques, à n’importe quels prix.

Lors de l’opération Peace Spring, nous avont perdu le controle de Tal Abyad, Serekanye, Suluk et les villages alentours, mais nos forces ont réussi à défendre les villes de Mambij, Ayn-Issa et de Til-Temir. La résistance de nos camarades a été héroïque malgré la trahison des Etats-Unis et les intérêts russes. Depuis, la Syrie vit aux rythmes des combats sur les différentes lignes de front à Alep, Idlib, ou plus proche de nous à Manbij et à Ayn-Issa. Mais les frontières internes n’ont pas beaucoup évolué. Au-delà de la guerre, les russes ont augmenté significativement leur présence dans la région.

Et en 2020, quel était l’état des forces géopolitiques ?

Il s’est passé énormément de choses en 2020. La Turquie a attaqué et occupé la zone de Haftanin (montagnes kurdes de Turquie controllées par la guerilla). Leurs proxis djihadiste continuent régulièrement de tenter des offensive sur Til-Temir, Kobané, Ayn- Issa, Manbij. Plus récemment, plus de 70 attaques on eut lieu sur ces zones. De plus, Daech est réellement de retour dans le combat ; même s’ils n’ont pas encore vraiment la capacité logistique de contrôler de grands territoires (ils contrôlent cependant déjà une zone en Irak), ils continuent leurs attaques. En janvier 2021, ils ont assassiné deux femmes responsables de Kongreya Star (Mouvement des femmes). Malgré ces épisodes, la guerre est pour l’instant diffuse ; on parle de « guerre de basse intensité », très axée sur la propagande médiatique et l’influence sur l’opinion publique.

Il faut bien comprendre que la situation géopolitique ici est tendue, complexe et changeante. Il y a quelques mois, c’est en Irak que le jeu impéraliste a repris. La Turquie, les Etats-unis, le KRG et le gouvernement central d’Irak ont passé un accord pour « éliminer la menace terroriste » de Shengal. Sauf qu’à Shengal, il n’y a plus de présence djihadiste depuis 2015. La « menace terroriste », c’est donc nous. L’objectif final de cet accord, c’est d’éliminer la présence du PKK et démanteler les organes démocratiques de Shengal, comme les conseils populaires, les milices de défense du peuple, le mouvement des femmes, le mouvement des jeunes, etc. Concrètement, ça se traduit par beaucoup de mouvements : le KRG persécute les politicien.nes et journalistes yezidis sur son territoire ; l’armée irakienne renforce les frontières en encercle Shengal ; la Turquie bombarde nos territoires à l’aide de drones sans distinction entre civils et militaires, et les Etats-Unis financent et fournissent des renseignements. Erdogan a même laissé entendre qu’il préparait une offensive militaire contre Shengal.

D’un point de vue pragmatique et de terrain, comment se passe la vie sur place depuis 2020 ?

En parallèle à tout ça, il y a eu différentes crises au Rojava. Une des crises importantes est celle liée aux dizaines de milliers de prisonniers de Daech qui sont à la charge des administrations du Rojava. Des milliers d’entre eux sont des étrangers dont personne ne veut. La situation avec eux est très compliquée : leur emprisonnement coûte extrêmement cher à une administration qui subit déjà une terrible crise économique, et une bonne partie d’entre eux sont très dangereux (ils assassinent régulièrement leurs gardes). L’Occident s’offense de leurs conditions de vie, mais refusent en même temps de rapatrier leurs citoyens et/ou de financer des structures plus appropriées pour leur détention. A terme, cette situation a obligé les administrations à libérer plusieurs centaines d’anciens militants de Daech. Autant dire que l’impact s’est vite ressenti sur la situation sécuritaire de la région. Attentats, meurtres, fusillades et autres ont repris.

Une autre crise majeure ici est la crise économique. Depuis quelques années, les prix ont décuplé. Par exemple, 1 dollar valait 500 lyres syriennes en 2015. Aujourd’hui, il en vaut plus de 3000. À cette situation s’ajoute un sévère embargo sur la Syrie gouvernementale et la Syrie auto-administrée. Les zones occupées par la Turquie ne sont pas concernées par l’embargo, puisque les marchandises transitent par la Turquie.

Ces derniers mois au Rojava, nous avons un problème avec le pain. Les conseils ont imposé un prix fixe aux pains pour en assurer l’accès à toute la population. La production est divisée entre entreprises privées et coopératives des auto-administrations. Depuis l’occupation Turque, des centaines de tonnes de farine ont été volées par les djihadistes, avec le soutien turque. Ca a fait exploser le prix de la farine importée clandestinement [1]. Les entreprise privées ont arrêté leur production de pain pour protester contre ce prix fixé, ce qui a submergé les coopératives d’une demande qui, jusqu’à récemment, ne pouvait être satisfaite. Actuellement, les coopératives s’organisent pour augmenter leur production en conservant le même prix. Ce n’est qu’un exemple parmi des centaines d’autres lié aux sanctions économiques de l’Occident et aux conséquences de l’occupation turque.

En 2020, on a aussi eu le COVID-19. Au début, la pandémie a été assez restreinte ici, notamment par le fait qu’il n’y a pas beaucoup de monde qui passe par la Syrie, et donc peu de contaminations venant de l’extérieur. Ensuite, les conseils populaires ont collectivement répondu aux risques liés au virus en produisant et en distribuant du matériel sanitaire. Des désinfections collectives ont aussi été mises en place. Mais il faut dire que la menace directe et concrète est pour nous militaire, pas sanitaire. La situation ici est donc très différente des paranoïas sécuritaires de l’Occident.

La suite à lire sur : https://renverse.co/infos-d-ailleurs/article/nouvelles-du-rojava-entretien-avec-un-internationalise-2972

Notes

[1L’embargo n’a jamais réellement empêché certaines marchandises d’entrer sur le territoire. Ici, on trouve partout du Coca ou des produits Nestlé.

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