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Zones du dehors offensives. Les grands projets communs

Zones du dehors offensives. Les grands projets communs
Les zones du dehors de l’état d’urgence : zones hors droit.
Et zones du dehors offensives ou zone à défendre, les mouvements sociaux et Nuits debout.

Lyon juillet-août 2016


Sommaire :

1e partie

« La liberté, si elle a encore un sens dans ce monde qui compacte tout dehors, elle ne peut s’imaginer que collective, hors du flux, déconnectée des continuums qui nous traquent pour reconstituer un espace — et surtout un temps à nous, qui ne soit plus "comportementalisé". » Alain Damasio [1] .

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Photo Rebellyon, manifestation foot à cagoule, Lyon (juin 2016).

Les zones du dehors de l’état d’urgence, zones hors droit.
Réduction des masses, ou démassification, par leur exclusion de la ville-totale

A

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Photo No-tav. Marseille-Info-Autonome.

« Il s’agit maintenant de faire un pas de plus pour déchiffrer la logique à l’œuvre derrière cette infrastructure apparemment illogique. Il nous manque pour cela un langage, des catégories adéquates, parce que nous sommes habitués à nous exprimer dans le jargon politique désormais inadapté du siècle passé. Il faut pourtant faire un effort dans cette direction, parce qu’en découvrant les principes qui régissent ce monde au cœur même de son infrastructure, nous pourrions aussi bien y trouver la formule pour le renverser. Tout gouvernement est technique, le pouvoir se trouve dans les infrastructures [2]. »

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Photo : Roybon.

« Il m’est apparu que le lieu originaire du politique, dans la politique occidentale, c’est quelque chose comme une opération sur la vie, ou une opération qui consiste à diviser et capturer la vie par son exclusion même, c’est-à-dire à inclure la vie dans le système par son exclusion. Et là, le concept d’exception était utile. (...) Je vous avais dit que ce n’est pas une tâche théorique mais que cela ne sera possible, cette opération de destitution du pouvoir, que par une forme-de-vie. Donc ce n’est pas tout simplement trouver la bonne action mais constituer des formes-de-vie. Je dirais même qu’une forme-de-vie c’est justement là où on rejoint quelque chose qui d’elle-même va être destituante [3]. » Giorgio Agamben.

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Electronique-ville. Ce qu’il reste lorsqu’on a supprimé l’imprévisible. (Composant électronique d’ordinateur).
Parce qu’on passe sa vie à l’intérieur, comme des animaux dans un zoo, à l’intérieur d’un train, d’une automobile ou d’un avion, en transit, ou à l’intérieur d’un magasin, d’un bureau ou d’une fan zone, on est obsédé par le temps qu’il fait dehors.

Zones du dehors, conquête ou perte de l’espace ?
La barbarie, qui désignait historiquement l’extérieur à la civilisation occidentale, le lointain, est à présent intérieure aux technopoles-zone du dedans, dans une société sans air, pour reprendre Alain Damasio : la technopole est la barbarie la plus accomplie après la barbarie fasciste.
« Occident. 2016. Peut-être qu’une époque se définit moins par ce qu’elle poursuit que par ce qu’elle conjure. La notre conjure le dehors [4]. »
La « vie réelle » est à l’intérieur, le cyberespace. Le monde est devenu le grand dehors.
Dispersions massives ou constitution de formes-de-vie ?

Les zones du dehors de l’état d’urgence sont avant tout des zones en dehors du droit, sans droit, exclues du droit, que ce soit ladite « jungle de Calais [5] », les banlieues populaires, ou les multiples camps à travers le monde. Mais aussi sont hors droit les chômeurs et précaires, en général les masses de pauvres de France et celles d’ailleurs. — Ce que vivent ces quartiers populaires est assez peu différent que ce qu’ont vécu d’autres paysans puis ouvriers bien avant eux, dans l’exode rural des XIXème et XXème siècle. La « diversité » n’a jamais été un moyen d’instaurer l’égalité, c’est une méthode de gestion de l’inégalité. Egalement hors droit : le travail, dont la dernière loi-travail (loi El Khomri), renforce considérablement l’exclusion de tout cadre légal. Un hors droit qui serait justifié par l’état d’urgence, lui-même justifié par le terrorisme, justifié par « la république en danger » et le salut du système économique : « En cas d’extrême urgence, dit encore Giorgio Agamben [6] , le droit était mis de côté. Quand il devenait gênant, au lieu de le transgresser on l’écartait, on le suspendait par un [état d’exception où] (…) la césure par laquelle est décidé constitutionnellement le caractère admissible des mesures exceptionnelles. »

Un hors droit qui exclut les contestataires et les manifestants, ceux et celles en lutte contre la loi-travail ou contre toutes autres « grands projets inutiles », à Notre-Dame-Des-Landes, à Bure, ou ailleurs, de tout droit à défendre et à se défendre. Où le hors droit signifie aussi les pleins droits dévolus à l’oxymore police/justice, qui se propose de rompre la démocratie pour mieux la sauver. L’état d’urgence, absolument inefficace contre le terrorisme, implique « une suspension non seulement de l’administration de la justice, mais du droit comme tel. (…) [et] consiste uniquement dans la production d’un vide juridique. (…) Le pouvoir qui est conféré ici est le pouvoir habituel d’un commandant et il est indifférent qu’il s’exerce à l’encontre de l’ennemi qui assiège [la ville] ou du citoyen qui se rebelle [7] », dit encore Giorgio Agamben. L’état d’exception n’est en aucun cas un état de droit, mais une zone hors droit.

La zone habitée par les plus pauvres, était auparavant le lieu militarisé qui ceinturait la ville, mais qui restait tout de même dans la ville, contrairement aux zones du dehors, non-lieux sans droit qui sont maintenant à l’extérieur, contrairement à la ville, jusqu’au XIXe siècle, qui intégrait les quartiers bourgeois et quartiers populaires en son centre avec les inégalités, l’exploitation et la misère connexes. Aujourd’hui la mégapole ou technopole, cet état d’urgence, conjure le système de classes, dont elle tire sa dynamique et ses profits, tout comme elle conjure la pauvreté et la misère qu’elle produit, considérant qu’elles lui sont étrangères.

B

Conquête ou perte de l’espace ? La nature, « c’est au moment même où nous comprenons notre besoin absolu de la beauté sauvage du monde que nous la perdons [8]. » La campagne, le paysage sont vaincus. Les technocrates ont conquis l’espace ville, dépossédant les gens, même le bourgeois, et plus encore les masses et les classes sociales les plus pauvres. Les plus pauvres ? Plus pauvres que ceux d’auparavant, qui eux n’avaient pas tout ce « luxe » et toutes ces choses de la technologie, et qui pourraient encore, comme nous tous, s’en passer, s’il n’y avait eu Hitler, la guerre, les trente glorieuses, la révolution technologique. Et les plus démunis qui vivaient dans la technopole et y vivent parfois encore, comme ceux avec qui ils résistent ou luttent pour une autre ville, un droit à la ville, vivre, quand la technocratie a pour principe et obsession d’éliminer tout ce qui est péril ou désagrément, notamment la pollution, mais aussi, ces masses et ces individus là. Elle préfère la ligne droite, le vide ou la démassification urbaine : la fluidité néo-urbaine, au lieu des rues sombres et tortueuses, étroites, grouillantes d’humains.

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Dynamitage des tours de Vaulx. Mai 2016.
« Ce qui nous attend n’est plus une ville, ni rien d’autre, mais une question. Elle nous est posée, de toute la hauteur des monuments de l’Industrie triomphante, et de toute l’étendue de la misère des hommes. » Bernard Charbonneau [9].

C

La « vie réelle » est à l’intérieur, le cyberespace. Le monde est devenu le grand dehors. En Occident : les usines ferment, par délocalisation ou pur abandon. Un déferlement de réfugiés se joint aux immigrés entassés aux portes des mégapoles les plus modernes d’Europe, et dans les mégapoles-mêmes des camps de fortunes sont installés. Dans les quartiers prolétarisés des mégapoles et des banlieues, ils sont gérés, contrôlés et punis par l’état d’exception poursuivant ainsi sa gestion coloniale des marges et de la périphérie (et qui n’ont rien à voir avec les fumeuses constructions politico-médiatiques appelées par les laquais du pouvoir « zone de non droit » où l’Etat ne pourrait rentrer), c’est par centaines que des familles indésirables précarisées sont rejetées vers l’extérieur, au loin, plus loin. « Il veut réduire l’incertitude et conjurer ses peurs. Il veut apprivoiser un univers qui lui échappe et gérer un environnement qui flue. Il veut faire écran et bouclier à ce qu’il ressent comme agressif, filtrer ses rapports aux choses et aux gens, mettre le réel à sa taille. Il veut aussi que la technologie l’empuissante, ne plus s’échiner, intellectuellement ni physiquement, mais faire-faire [10]. »

Cet extérieur qui ne cesse de s’étendre, pour devenir monde du grand dehors, comment en préserver la zone du dedans, cette société sans air ? Territoires en concurrence qui ne finissent pas de conquérir de nouveaux espaces sur les terres de culture, sur les banlieues périurbaines, sur les banlieues plus éloignées pour y loger les cadres et les classes moyennes, repoussant ceux exclus, et où « la dernière offre d’attrait semble être la sécurité, motivée par la peur du "dehors", dans le but d’éliminer toute expérience de la ville comme imprévu [11]. » Il faut aussi dire que ce monde cherche à développer une façon unique de concevoir le monde qui nous entoure, nous pénètre, c’est un regard unique, un monde parallèle à celui réellement existant dans la tête des urbains technophiles, où les pauvres qui persistent sur le territoire ne sont plus visibles. Ces mondes parallèles qui cohabitent, le nec plus ultra de l’éloignement et de la dépossession des territoires, qui met en place une perception sécuritaire, qui goûte au pieux mensonges des cieux embrigadés, une grille de lecture, un modèle de pensée et de vivre, une idéologie où les précaires ne figurent tout simplement plus dans ce que l’on voit au quotidien.

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« Habitat » de ce fabuleux monde moderne : abri d’un sdf sous un pont de Lyon.
Nous nous soucions du temps. Si nous pouvions apprendre à aimer l’espace aussi profondément que nous sommes aujourd’hui obsédés par le temps, nous découvririons peut-être un nouveau sens à l’expression vivre comme des êtres humains.

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Modélisation de la néo-ville panoptique.
La fan zone (place Bellecour, Lyon) se présente comme modélisation de la technopole : économie, restauration, buvette, sport, communion populaire, spectacle, partage d’émotion, réseaux sociaux, écrans géants. Sécurité : lieu clos, portique et agents de sécurité à l’intérieur. Polices nationale et municipale, gendarmes, polices aux frontières, RAID, BRI et militaires, aux alentours. Sapeurs-pompiers, personnels médicaux.
Déjà le 21 octobre 2010, cette même place Bellecour s’était illustrée par la modélisation panoptique du traitement d’une manifestation (contre la loi sur les retraites) sur le mode insurrectionnel, où un point de jonction avait eu lieu entre le centre et les quartiers populaires périphériques pendant cet octobre social. Ce dispositif contre-insurrectionnel a été modélisé tel un jeu électronique, avec pour joueurs l’appareil policier et les marchands de sécurité, et pour figurants involontaires un certain nombre de manifestants [12] .
Face à tout dispositif, la question n’est pas : à quoi sert-il ?, mais quelle opération réalise ce dispositif ?- [13]

Il n’y a qu’un moyen pour se préserver du dehors, celui inspiré par la préservation de la « nature » : quand la « nature » vaincue est encagée, une fan zone de biodiversité en milieu artificiel, l’oxymore police/justice au pouvoir impose une fan zone qui la protège du dehors. La ville avait déjà conjuré la nature, ce dehors ; maintenant, il n’y a pas plus de nature que de ville, mais simplement des choses à coloniser et à exploiter, des choses décors. La ville, la technopole elle-même est devenue un espace sans droit, une fan zone, un camp de rétention, une colonie qui supprime toute relation du « monde intérieur » au « monde extérieur » : un hors droit travaillé psychologiquement, travaillé au corps policièrement, idéologiquement, politiquement et économiquement. Mais une fan zone, rappelons-le, est un espace où l’on est protégé, comme on est sous la menace des gardiens, où l’on est préservé de l’extérieur mais où l’on est là pour être exposé aux sollicitations, injonctions et sommations à consommer.

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La condition présente du bonheur c’est la forme postindustrielle du malheur.

Comme on le voit, ce qu’on vit actuellement dans la non-relation ville-banlieue, on le vivait dans la relation ville-nature remplie d’effrayantes créatures (et plus tard par peur et par haine, le « prolétaire » deviendra l’autre effrayante créature). Ce « monde extérieur » que créent ceux-là même qui conjurent le dehors : la nature, la banlieue, l’étranger, l’immigrant, le migrant, la nature humaine, le réfugié, le populaire, le pauvre, ce « monde extérieur » est produit aujourd’hui, comme le seul salut, préservation du modèle de société présent. Dans cette société totalitaire qui se présente constamment par oxymore, le salut est son naufrage, et il est loin le temps où l’on se disait que les formules orwelliennes « La guerre, c’est la paix » et « l’esclavage, c’est la liberté » étaient tellement antithétiques, que jamais on ne se laisserait avoir par un tel discours. Et comment la technopole, l’économie, le pouvoir, peuvent-ils respecter la « nature » ? Comment l’Etat, la loi, la police, peuvent-ils respecter la liberté, celle même de se réunir, de manifester, de discuter pour la protection d’une zone humide, ou, contre le projet d’enfouissement de déchets nucléaire à Bure, ou contre la loi-travail, ou contre une ligne de train à grande vitesse à Val de Susa ? Etat d’urgence. Mesures d’exceptions : violences policières, assignations à résidence, expulsions, incarcérations. Garde nationale : nous ne sommes pas réfugiés, mais nous sommes le dehors, le sans droit.

D

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« Occident. 2016. Peut-être qu’une époque se définit moins par ce qu’elle poursuit que par ce qu’elle conjure. La notre conjure le dehors [14]. » Naufrage ou zone du dehors : la contradiction, d’une époque qui conjure et produit en même temps ces zones du dehors ! C’est-à-dire que dans un monde à un tel point de précarisation, on ne peut pas éloigner tous les indésirables toujours plus loin : tout en le produisant assurément massivement, notre époque conjure et confine le dehors, puisque l’on ne peut envoyer les indésirables, nous, au bagne, au loin, sans retour possible. Les taudis et les bidonvilles poussent aussi vite que sont repoussés les familles, les masses humaines, et les exilés de guerre ou climatique sont repoussés des méga-technopoles, expulsés des banlieues proches et celles plus lointaines. On nasse des manifestants avant de les mettre en état d’arrestation, et les masses indésirables, comme des individus précarisés sont emportées par vagues successives des tensions économico-politiques, loin de la ville-totale, le mensonger est partout infiltré dans la civilisation de l’image.

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La Garde nationale est le nom donné lors de la Révolution Française à la milice de citoyens formée dans chaque ville, à l’instar de la garde nationale créée à Paris, Napoléon 1er se méfiait de cette force issue de la révolution, capable de maintenir l’ordre et de réprimer les émeutes aussi bien que de renverser le pouvoir établi. Elle a existé sous tous les régimes politiques de le France jusqu’à sa dissolution en juillet 1871, aux lendemains de la Commune de Paris. En juillet 2016, suite à la série d’actes terroristes, qui ont frappés la France, le président de la République François Hollande annonce la reconstitution d’une Garde nationale composée de 85 000 réservistes et volontaires. Celle-ci devrait être constituée dans le courant de l’automne 2016. Autrefois révolutionnaire et contre-pouvoir, elle est aujourd’hui une force réactionnaire, capable de maintenir l’ordre et de réprimer les révoltes et de nombreuses « bavures ».

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Zones du dehors offensives ou zone à défendre, et Nuits debout

« Si intrigants mes pas qui semblaient poser imperceptiblement au-dessus du sol de la rue, je croyais marcher au milieu de l’agencement bizarre et des flaques de lumière égarantes d’un théâtre vide — mais un écho dur éclairait longuement mon chemin et rebondissait contre les façades, un pas à la fin comblait l’attente de cette nuit vide, et je savais pour quoi désormais le décor était planté [15] . » Julien Gracq.

L’ancienne ville, la ville centripète intégrait, mais produisait les pauvres, les classes dangereuses, qui déclenchaient les luttes et les révoltes. Depuis l’ancienne ville est engloutie en même temps que la campagne dans une seule banlieue ou métropole continue d’un monde centrifuge, industriel avec la cité dortoir comme devenir, un monde où les dernières fermes ont sombré dans le chaos des immeubles, des usines, des dépotoirs d’ordures.

Aujourd’hui les usines et les lieux de productions ont disparu des métropoles, les friches postindustrielles ont elles-mêmes disparu. La terre est devenue étanche, l’eau n’y pénètre plus, et l’espace est traversé d’autoroutes, de lignes de trains à grande vitesse et d’aéroports, autant de parcours imposés desquels il n’est plus possible de s’écarter. Les murs et la cité de Troie en ruines, les tours de contrôle, chevaux de Troie, émaillent alors le nouveau monde : invisible dans la néo-ville, l’œil du mouchard fait parti désormais du décor. On piège, on nasse, on déradicalise (on fabrique l’absence humaine) : on dératise, avec des armes de guerre soutenues par la permanence de l’état d’urgence.

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Nuits debout Lyon place Guichard. Pour Notre seule présence, la présence à Nous-mêmes.

On construit des aéroports de proche en proche, de zone humide en zone humide. L’horizon monte vers le ciel et la forêt tropicale recule. Les paysages en ruines et les fermes ruinées. La confusion entre la néo-ville et la néo-campagne, constitue la cité totale, la technopole dont la politique sociale a pour particularité de rendre docile et de loger, de nourrir ces passagers les plus aisés, ces demandeurs d’un asile d’un nouveau type. Car on n’habite pas la technopole : maillage de bureaux, d’hôtels, de parcs, de gares, de transports, d’espace de restaurations, elle fait de chacun un passager. Ce non-lieu n’est pas un lieu au sens anthropolitique du terme, aucun rituel social ne lui est associé, il n’y a pas d’habitants ni de mémoires.

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On nous arrache de la ville et des quartiers populaires comme on arrache les arbres. « On abat les hommes comme on abat les arbres », à Sivens, place Taskim et dans les quartiers populaires.

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Bure, mur du chantier détruit par les opposants et opposantes au grand projet imposé d’enfouissement de déchets nucléaires. Août 2016.
La lutte ne défend pas un territoire qui la précède. Elle le fait exister, le construit, lui donne une consistance.

La contradiction, le paradoxe d’aujourd’hui est la création de zones du dehors visibles de par les camps de réfugiés, et de par les camps de rétentions, où les sans domiciles, les masses de chômeurs et ou des travailleurs précaires, dans le monde comme en bas de chez-soi, sont renvoyés à l’invisibilité, et extérieures à la production de la société présente. Derrière la façade du monde, décor-village-Potemkine, l’exclusion : des zones hors droit s’étendent aussi en-deçà et par-delà les mégapoles et les territoires des banlieues. Mais, il y a cet autour des néo-villes, hors et dans la société, une rupture consciente, parfois offensive, contre la disparition progressive des lieux de productions dans les pays les plus avancés technologiquement, contre le développement de la précarisation, contre la dépossession généralisée, contre la captation par le privé des communs dans et hors ville, contre le travail sans intérêt et/ou robotisé, contre la difficulté de trouver un logement, contre la mise en demeure et la gestion d’un état d’exclusion permanent des habitants des quartiers et des banlieues populaires, et contre la dégradation du climat et de ce qui nous reste de « nature », de la biodiversité ; au point que se plaignait une « journaliste » : « on ne peut pas couper un arbre aujourd’hui sans que cela soulève un tollé de protestations » —et comme un écho, sur la place Taskim des centaines de milliers de personnes s’insurgent contre l’abatage de quelques arbres et l’édification d’un énième centre commercial qui doit s’ensuivre.

Cette part du dehors de ce monde consciente et présente à elle-même, dans les luttes et la résistance d’individus ou de collectifs, dans le mouvement des occupations, de squats, et de zones à défendre en France et ailleurs. Des zones à défendre qui s’étendent jusqu’à à l’interrogation ultime, celle sur le « sens de la vie », dans les entreprises, dans les rues, aux Nuits debout et dans les bases syndicales désireuses d’en découdre avec les bureaucraties rétives, sans pour autant tomber dans l’écueil citoyenniste, tel que Syriza et de Podemos qui, par leur lot de désillusions immédiates démobilisent. C’est ainsi que des convergences de luttes se sont déployées bien avant les Nuits debout, entre campagne et ville (et l’inverse), entre paysans et chômeurs ou travailleurs et employés, entre ville et banlieues et de zone à défendre à zone à défendre. Ce n’est pas toujours une nouveauté, mais les convergences d’urbains vers, ce qu’on appelle encore la « campagne » ou les zones « naturelles », avec ceux qui vivent dans des zones mises à mal par l’exploitation-destruction industrielle (gaz de schiste, tourisme, nucléaire, aéroport, etc) se développent sur le territoire européen et par-delà. Et se constituent des formes-de-vie, une forme-de-vie justement là où on rejoint quelque chose qui d’elle-même va être destituante. « Donc ce n’est pas tout simplement trouver la bonne action mais constituer des formes-de-vie. Je dirais même qu’une forme-de-vie c’est justement là où on rejoint quelque chose qui d’elle-même va être destituante. »

Alors que la ville n’est plus la ville, que l’histoire et la nature semblent ensevelies sous les décombres des méga-technopoles et que l’artificiel semble avoir triomphé sur l’histoire même, ces luttes récentes signent une remontée en force de l’authentique, remonté du dehors contre toutes les falsifications et contre l’artificiel. Ces luttes vers de l’« authentique » s’amplifient pour devenir majeures et rejoindre celles autours du travail, de la ville, celles contre le racisme, contre les technologies et le scientisme : défendre ce qui nous reste encore de respirable.

H

« Ce printemps de 2016 révèle, à n’en pas douter, plus de faiblesses que d’élans, mais il aura eu le mérite de laisser ouvertes quelques pistes de réflexion qu’aucun observateur de la question sociale ne saurait ignorer. La première, c’est évidemment sa centralité dans toute perspective émancipatrice. Le mouvement ne devint menaçant que lorsque, même minoritairement et en désordre, des points névralgiques de l’économie furent bloqués ou en voie de blocage par des travailleurs en grève [16]. » Cette analyse courante est biaisée, ce qu’a révélé avant tout ce printemps est la sortie de cette seule et unique zone du travail et du travailleur, contre le travail et son monde, et où les Nuits debout, notamment, malgré toutes les critiques que l’on puisse faire, se sont trouvées là à ce moment, précédées par des terrains de luttes déjà acquis à de multiple réflexions émancipatrices : les convergences des luttes dans les zone à défendre et les Nuits debout sont des grands projets communs.
Il faut voir ces luttes telles qu’elles se sont développées depuis quelque temps déjà bien avant la « loi El Khomri », en ce qu’elles ont permises des rencontres et des liens et la convergence de différentes luttes où les quartiers populaires se sont également imposés comme des zones à défendre, tout comme sont à défendre leurs luttes passées et présentes (exclusion de populations indésirables, sans relogement, dynamitage de tours puis reconstruction pour des classes sociales plus aisées, etc). Ces liens avec des quartiers se sont établis lors des Nuits debout, (même si cette convergence reste fragile).
Pierre-Didier, d’un quartier populaire à la périphérie de Lyon, intervenait aux Nuits debout de la place Guichard à Lyon. Voici un extrait de son intervention lors de la commission « quartiers populaires » : « on est venu vers vous pour abattre tous les murs, fort de ces différences il y aura plus de vous et de nous, mais il y aura un Nous (...) dans les grands projets communs que sont les Nuits debout. » Et aux Nuits debout du 26 mars 2016 : « La rénovation urbaine pose la question du peuplement. Elle pose la question de la place des habitants dans une ville comme Vaulx-en-Velin ou dans d’autres villes similaires de Vaulx-en-Velin. Ça pose aussi la question au pouvoir, la question de la capacité des gens à décider de leur propre sort et des relations qu’ils veulent construire avec les autres. (...) Nous voulons traduire ça en actes collectifs. Vous et nous, nous et vous, parce que nous avons des éléments en commun. Nous avons aussi des différences. Ça nous intéresse de travailler sur nos différences, parce qu’elles nous enrichissent. Mais nous voulons nous baser sur les valeurs que nous avons en commun et que, coûte que coûte, nous allons défendre. Des valeurs de solidarité, des valeurs de connaissance et de reconnaissance, des valeurs d’humanité. Quelle que soit l’origine des gens. Quelle que soit la couleur de leur peau. Quelle que soit leur confession. Quelle que soit leur philosophie. Quelle que soient leurs croyances. Nous croyons qu’il est possible d’être ensemble, forts de ces différences-là. (...) Et nous pensons que sur le terrain cela va se traduire sur d’autres questions que la rénovation urbaine. La rénovation urbaine vient cristalliser beaucoup de choses (…), il y a l’égalité des citoyens, il y a la question de la justice, il y a la question du logement, de la police, de l’administration… il y a aussi la question de la religion et la non-religion. Il y a ici des croyants, des non-croyants, des gens qui sont agnostiques, des gens qui sont athées. Peu importe ! Nous voulons construire quelque chose qui concentre tout ça. »

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Pierre-Didier

Karim, de Vaulx-en-Velin : « aussi un langage commun. Parce qu’il y a des vocabulaires qu’on a volontairement rendu complexes et qui rendent difficile la compréhension des phénomènes. La question par exemple de la mixité sociale, on a du mal à voir ce que c’est, qui ça concerne. Ce que la Mairie, les bailleurs, l’État, avancent comme argument sur la mixité sociale, en direction des habitants, c’est de dire : "On va organiser la mixité sociale, parce que vous, en tant qu’habitants, vous dégradez l’image de la ville, vous donnez une réputation négative. Parce que y a un concentré de noirs et d’arabes dans ces territoires et ça c’est pas valorisant pour la ville. Donc pour valoriser la ville, on va faire la mixité, on va mettre un peu de blancs. Comme ça, ça va rehausser l’image de la ville et ça va amener un mieux-être au niveau de l’immobilier, des questions foncières, des questions urbaines. Et ça va donner plus de valeur pécuniaire à ces territoires là". En tous cas, nous on le perçoit comme ça. Il n’y a pas de raison qu’un endroit soit négatif parce qu’il y a des populations d’origine africaine ou maghrébine. »
Pierre-Didier dans une émission sur radio Canut [17] : « Je pense que les gens de l’intérieur [des quartiers populaires] apprécient que d’autres gens viennent soutenir ces luttes là et que (…) comme à Notre-Dame-des-Landes ou d’autres territoires que l’on appelle des zad, des zones à défendre, que ces lieux de périphéries soient aussi des zones à défendre (...) parce que c’est la lutte pour le respect des gens pour l’avenir des gens dans ces territoires. Comment on peut parler de vivre ensemble et de respect de la démocratie quand la volonté des gens n’est pas prise en compte. » Lire aussi : [18]

La réflexion se décale enfin sur d’autres sujets de notre temps, contre le travail et son monde : la ville, les quartiers populaires, la gentrification dite « rénovation urbaine », c’est-à-dire le changement de population ou l’exclusion, la solidarité, l’égalité, la question de la justice et de la police, le logement, l’administration, le racisme et les religions : quelles formes de vies désirons-nous.

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Les Confluences.
L’histoire, l’artificiel sur l’authentique, il ne reste que l’artificialisation du monde.

Ces grands projets imposés reproduits et dupliqués d’un pays à un autre, ces grands projets imposés qui sont avant tout et essentiellement hors-sol tant ils cherchent à s’affranchir avec brutalité des lieux (de leurs habitants, de leur histoire, de leur dynamique) qu’ils colonisent et qu’ils investissent.

I

Les luttes dans le Val Susa, à Bure, à Notre-Dame-Des-Landes, à Chambaran ou à Sivens, dans les quartiers populaires, voir même les faucheurs d’ogm, (la liste est longue) ne sont pas des luttes locales.

Mais si l’on veut continuer à les décrire ainsi, alors l’éclairage du Val Susa est essentiel : « il faut donner un tout autre sens au mot "local" que celui qu’on lui donne habituellement. Une des forces de cette lutte réside dans sa capacité à se lier à de nombreuses autres situations. Au fil des années, des liens se sont tissés, des lignes de correspondances ont été tracées, des chemins secrets entre le Val Susa et d’innombrables autres lieux en Europe ont été découverts. C’est sur son propre terrain que la lutte a déjà vaincu le train à grande vitesse : elle a été capable de réduire les distances dans des proportions vertigineuses —aussi bien entre les habitants de la vallée qu’entre les autochtones et les "gens d’ailleurs". Les No Tav ont en outre construit un rapport très intense avec le terrain central de la lutte, le Val Susa, y construisant peu à peu une force de frappe que l’on ne retrouve nulle part ailleurs en Italie. Dans une certaine mesure, les No Tav ont dépassé la distinction fictive entre local et global. Fictive au sens où d’une part il n’existe quasiment plus aucun lieu sur la planète qui ne soit connecté aux flux mondialisés : importations et exportations de marchandises, imposition de la culture, de la langue, de la souveraineté des colons, connexion aux réseaux téléphoniques et informatiques, couverture satellitaire, immigration et émigration, etc. ; fictive également parce qu’il n’existe aucun pouvoir ni aucune opposition au pouvoir —qui ne soit matériel, situé, qui ne s’exprime dans la configuration physique des lieux et des choses. (…) Que signifie être No Tav ? C’est partir d’un énoncé simple : "le train à grande vitesse ne passera jamais par le Val Susa" et organiser sa vie pour faire en sorte que cet énoncé se vérifie. Nombreux sont ceux qui se sont rencontrés autour de cette certitude au cours des vingt dernières années. À partir de ce point très particulier sur lequel il n’est pas question de céder, le monde entier se reconfigure. La lutte dans le Val Susa concerne le monde entier, non pas parce qu’elle défend le "bien commun" en général, mais parce qu’en son sein est pensée en commun une certaine idée de ce qui est bien [19]. »

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Nuits debout Paris, printemps social 2016.

2e partie

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Zone du dedans et sa société sans air où on ne se demande même plus si l’on respire ou pas ; dépossession de la ville, ses conséquences et son mode opératoire : l’état d’urgence. Technopole et sa production de zones du dehors : zones hors droit. Et zones du dehors offensives ou zone à défendre.

On nous arrache de la ville et des quartiers populaires comme on arrache les arbres. « On abat les hommes comme on abat les arbres », à Sivens, place Taskim et dans les quartiers populaires.

« Les quartiers de nos villes, qui du point de vue de l’urbanisme n’existent plus, mais que rien (à part peut-être la police) ne nous empêche de tenter de vivre comme tels. La lutte ne défend pas un territoire qui la précède. Elle le fait exister, le construit, lui donne une consistance
(…)
[La mégapole et la technopole], comme la ligne à grande vitesse sont de l’idéologie matérialisée. La concrétisation, faite de ciment, d’acier et d’uniformes bleus, d’une conception du monde qui nous est absolument étrangère mais que nous ne pouvons pas nous permettre de ne pas comprendre [20]. »

A

Jusqu’à la grande expansion urbaine du milieu du XXe siècle, les sociétés industrielles se caractérisaient par l’affrontement de l’avenir et du passé : géographiquement, cela se traduisait par le contraste entre la ville et la campagne. A la veille du second conflit mondial, le centre des métropoles flamboyait déjà des lueurs du néon et l’océan des autos commençait à déferler dans les rues mais avec ses pauvres, ses mendiants, ses sans abri sans cesse renouvelés et ses masses : le peuple.

Ces villes, un monde créé par l’humain, qui, politiquement, pétrifiait ses rêves en flèches et en colonnes, en labyrinthes qui s’enroulaient autour des centres du pouvoir : clochers et palais glacés. Rêves pétrifiés en monuments, en places et avenues, mais aussi rêves concrétisés en vies meilleures, en liberté, en incluant des masses paysannes fuyant, comme les étrangers, la misère et la tyrannie, un monde déstructuré par les colonisations intérieures et extérieures [21]. La ville des hommes et des femmes, des gens et des foules était un ensemble bien défini par ses remparts ou par ses boulevards ; toute chose, comme ses rues, y avait un sens social politique qui menait au centre géographique et politique et aux conflits avec ce centre que sont la mémoire de la vie sociale, l’histoire sociale, et celle des luttes, grèves, insurrection et parfois la révolution. Fruit d’une autre nature, une nature humaine, cette ville qui n’était pas encore celle des autos, mais la ville avec des individus, du peuple et leurs paroles, le cœur en était un forum et non un parking.
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Un temps passé, « un univers magique où tout était vivant, significatif, et où l’homme ignorait la malédiction du travail et du temps [22] ».

A l’échelle humaine, la ville dans la campagne, les poches d’urbanité dans la verte immensité, c’est deux mondes antithétiques mais ainsi aussi complémentaires. C’est la verte immensité, la nature, qui donne son prix à l’univers clos construit dans la pierre ; et c’est l’univers fermé et artificiel qu’est la ville, qui fait la valeur de l’étendue changeante de la campagne qui l’assiège. Que la nature est belle pour le citadin ! Que la culture urbaine brille pour le rural ! A l’apogée de la mitoyenneté de ces deux espaces, jamais il ne nous a été ainsi donné de changer de monde, aussi facilement, à quelques minutes de train ou d’auto. Jamais nous n’avions pu ainsi jouer sur les deux tableaux, donner deux dimensions à notre pensée et à notre vie. Mais ce qui n’était qu’un instant, est passé, et ce qui pouvait être les éléments d’une décision, de changer de monde, changer de forme-de-vie, n’est plus qu’un témoignage sur ce qui fut, même imparfait. La ville lieu de refuge, lieu des luttes politiques et sociales, pouvait être, là aussi, l’élément d’une décision. Mais déjà, entre la ville et la campagne, commençait à proliférer ce qui n’a pas de nom : les limbes incertains de la banlieue qui n’est ni ville ni campagne, ni nature ni culture, mais un chantier, un front qui avance très vite, au pas de l’industrialisation. Un front qui prend une autre forme, absolument nouvelle, avec la ville moderne, celle des banlieues et des cités-dortoir, où les résidents pour la plupart immigrés, ou d’origines migratoires, réduits à des acteurs ethnicisés « folkloriques » négatifs, récipiendaire du racisme et de la haine du bon citoyen de la ville moderne (et un éloignement géographique salutaire pour le bon citoyen).

B

Les villes meurent aussi. Mais aujourd’hui le passé, habité, populaire, humanisé, présent semble étonnamment toxique puisque, sans prévenir, on détruit, on efface des quartiers et les villes, pierre par pierre jusqu’aux racines du « mal », jusqu’à ce que la mémoire déserte. —Désertion construite par ceux qui fabriquent notre absence, ce brouillage permanent par la politique médiatique. L’histoire se sédimente, dit-on, dans l’architecture : or l’architecture contemporaine est l’organisation de l’oubli ; dans la société actuelle, elle divise, disperse la population, vide la substance de la mémoire collective. Une manière de détruire, par omission, la disparition ou l’absence, la mémoire, l’histoire et l’affect de chacun, l’histoire commune, le nous, le peuple, l’humain. Alors que c’est cette histoire commune, et non le centralisme bourgeois, qui est le centre. Le centre (historique, social) est premier et tout le reste en dépend. En l’absence de centre (sans la mémoire collective) le vide (ainsi créé) légitime le vide et délégitime toute présence du nous, du peuple, des gens, des déclassés de toute idée de puissance. L’histoire aux oubliettes, et, avec elle, « la perspective qu’elle offre (les lieux de mémoire sont devenus indispensables au moment où le sentiment de l’histoire s’atténuait) — et la dure réalité qu’elle nous renvoie, dont nous sommes (devrions être) retournés. [23] » Déclassement, nouvel exil de masse, la ville à l’échelle humaine disparaît avec le nous et la condition de passager —sans rapport avec le voyage— s’universalise. Pour obtenir ce résultat urbanicide il fallait créer un vide suffisant autour de l’individu, avoir créé entre les êtres un espace assez déserté. La néo-ville est la ville morte libérée de l’emprise du centre/mémoire, du carcan des masses populaires. La néo-ville rompt avec ce cycle « destructeur » de la dépendance de cette puissance : soumise aux besoins et moyens de la finance, ce pouvoir qui abomine tout centre, qui se regarde regardé par lui-même. Où même les centres-villes historiques ceux de la petite et grande bourgeoisie ont été déclassés, ces espaces conservateurs n’étant plus le centre, ni de l’histoire, ni de la puissance, ni du pouvoir.

La technopole, cette concrétion de l’idéologie et du pouvoir technique, ne peut être que sans centre. La technopole est la mégapole gagnée par les technologies dites « innovantes », « écologiques », « intelligentes » et « branchés ». Et si le conservateur, le bourgeois, tourné essentiellement vers le passé, au pouvoir illusoire, maintient une enclave du passé dans la technopole ennemie, une sorte de dernier bastion bourgeois, c’est une concession qui lui est faite en contrepartie de son silence et de sa passivité, puisque la technopole lui offre quiétude et vengeance : les masses crasseuses et les prolétaires sont enfin boutés hors de la ville. Cette haine vieille de plusieurs siècles envers la ville sociale, la présence d’une population, immigrée ou non, turbulente, vivante, avec ses fêtes, ses rites et ses désordres, cette haine trouve enfin là son épilogue heureux pour le conservateur. Et c’est la technopole qui sacrifie à cette vieille revendication bourgeoise.

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Photo : TD Architects. Un architecte néerlandais a imaginé une île qui serait située entre la Tunisie et l’Italie. Les migrants y seraient accueillis.
NOTE : Le pays serait “doté de sa propre constitution, sa propre économie et son propre système social”, explique-t-il au Washington Post. Sur le plan, l’architecte prévoit une mosquée, un stade de football ou encore une université. Chacun de ces endroits porte le nom d’une capitale européenne.

Il n’est plus question d’entrer dans la néo-ville « intelligente », sans en être affecté, sans s’y sentir étranger. Une fortification sans murs mais pas pour autant sans techniques et stratégies défensives, qui dissuade tout séjour plus long que le temps du shopping et des emplettes. Sauf pour une « élite » de passagers esclaves du Spectacle-marchandise, atteinte de cette dégradation d’Alzheimer d’un autre type.

C

Ainsi le programme du système de gouvernement technique est de passer à l’organisation de l’ordre total : d’offrir la sécurité totale imposée comme alternative psychologique à toute personne, comme marchandise et comme « offres compensatoires » et « participative » aux travailleurs-consommeurs pour leur perte de la ville. La technologie dite intelligente ferait état d’une certaine psychologie, et leur procurerait un sentiment de sécurité participative car « la fonctionnalité des smartphones ouvre la voie à des infinis d’usages nouveaux y compris dans les relations entre les collectivités et leurs usagers, toujours en demande de réactivité immédiate. (…) L’appli officielle de la Ville de Lyon franchit un cap avec ses nouveaux e-services disponibles (…) Réactif : un dépôt sauvage au coin de ma rue ? Un tag injurieux sur ma façade ? Un lampadaire cassé ? Vite, mon appli de Lyon [24] ». Ah la vieille délation modernisée !

C’est un système qui se veut total, contrôle total qui gratifie à l’homme des services divers et variés pour le prix du monde dont il a été privé. Car l’ordre total est aussi la fin de la ville, agrémentée d’une « responsabilité éthique » envers l’environnement et le patrimoine qui s’illustre dans la « re-création » de la biodiversité en milieu artificiel, ou la « re-création » de la ville traditionnelle par Disney ou Ikéa (nous y reviendrons plus loin).

D

On a su, on a lu, l’assassinat de Paris. On voit la destruction des villes. Et la haine planétarisée qui suinte de ses destructions est la haine envers le social et les masses, la victoire de la marchandise-argent et des choses contre l’humain, l’imprévisible, le vivant, l’aléatoire. Et contrairement au XIXe siècle, la technopole a maintenant la puissance et la force frappe pour planifier cette haine et réaliser la vieille vengeance bourgeoise à l’encontre du prolétaire, vengeance qu’elle élargit à l’ensemble du vivant, qu’il faut domestiquer, contrôler, breveter, catégoriser pour mieux le dominer et le tuer (haine de la nature). Pas besoin de complot, l’opportunité seule permet d’avancer l’horloge technocratique de la dépossession. Et quelle aubaine, pour lui, le terrorisme actuel !

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(Les confluences)
« On en vient à se demander si la vallée est militarisée pour défendre un chantier ou si ce chantier, à première vue insensé, ne sert pas avant tout de prétexte à la mise en ordre de la vallée. On ne sait plus qui obéit et qui commande. Et il en sera toujours plus ainsi, à mesure que la politique et l’économie, abstractions somme toute assez récentes, fusionnent au sein de chaque dispositif, à mesure que le gouvernement des hommes se confond avec l’administration des choses [25]. »
Nous sommes probablement arrivés au terme de la division par ko : division entre la ville et la campagne, division entre la ville et ses habitants, division au sein même du travail, atomisation du social, social renvoyé à son invisibilité dans le champ de la néo-ville sans plus aucune rue pour déambuler car la néo-ville essentiellement conçue pour les flux d’automobiles et de marchandises. —Une atomisation du social démentie par ce long printemps 2016, qui n’était en rien dû au réchauffement climatique—. L’artificialisation de notre vie et de notre univers dans sa forme la plus avancé, la technopole apparaît sans lien social ni historique, hors sol donc sans racines. Un espace ni géographique (ici la géographie physique disparaît), ni d’origine humaine puisque sortie du disque dur d’un technocrate ou de la robotique.

Un fascisme sans dictateur, sans son culte de la personnalité, sans même de personnalité, avec les nouveaux marchés de la sécurité, des techno-sciences et des neurosciences qui bouclent la boucle du contrôle de soi et de la dépossession totale de la ville et du moi. En si peu de temps, on croit même cauchemarder, se sont multipliés les signes d’un nouvel ordre militarisé, où le shopping sécurisé est devenu le dispositif et l’« authentique essence » de la vie urbaine, où l’infrastructure même de la société est pensée, conçue et gérée par les Marques marchandes, et où l’infrastructure sont les premiers solides à se dissoudre dans cet ordre de la technologie, on ne sait plus qui obéit et qui commande, à mesure que la politique et l’économie, abstractions somme toute assez récentes, fusionnent au sein de chaque dispositif, à mesure que le gouvernement des hommes se confond avec l’administration des choses dans l’opulence de la démocratie de synthèse.

La technopole ville-totale : la zone du dedans, le tout sans centre,

E

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La néo-ville, d’abord la mégapole, puis la technopole actuelle envahit la ville en la détruisant, tel un cancer, elle est l’idée technique d’une ville qui s’est éloignée de la « ville » où « l’économie fournit la méthode, mais l’enjeu est de changer le cœur et l’âme. » disait, en 1988, Margaret Thatcher, ce que ne contredira pas Emmanuel Macron. Amador Fernandez-Savatier (du mouvement Podemos) dira qu’il s’agit de « redéfinir radicalement les formes de vie (…) Sous cet angle, la crise constitue le moment idéal pour la mise en œuvre d’un processus de "destruction créatrice" de tout ce qui, dans les institutions, le lien social et les subjectivités, fait obstacle ou défie la logique de la croissance et du rendement à l’infini — qu’il s’agisse de vestiges de l’État-providence, d’initiatives organisées ou spontanées de solidarité ou d’entraide, de valeurs non compétitives ou non productivistes, etc. Détruire ou privatiser tous les services publics de protection sociale-et déprimer les salariés, c’est encourager l’endettement et la lutte au coude à coude pour la survie. Il en ressort un type d’individu pour lequel l’existence est une tentative constante d’auto-valorisation. La vie entière se transforme en travail [26]. » « Ceci n’est pas du social » comme « ceci n’est pas une ville » : ville, campagne, travail, même combat. La ville historique, sa puissance perdue, ne se consacre maintenant qu’à son apparence, qui n’est pas le produit d’hommes et de femmes, mais un décor blanchi qui a l’aspect du neuf qu’il n’avait jamais eu : on blanchit hier comme on blanchit l’histoire. Le milieu de vie, l’espace commun, le commun accaparé : on y abolit le temps et la mémoire n’est qu’un rêve. La mémoire justement est bien la préoccupation principale de la technopole et de son mouvement permanent, de destruction-construction, mais sa consommation-consumation, au gré du shopping, garantissent une amnésie instantanée. On consomme, on tire la chasse d’eau.

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Ex-prison St Paul.
Ceci n’est pas une prison.
CCLY : Lyon Catholic Univerty Campus Saint Paul est en réalité l’ex-prison Saint Paul. La mémoire justement est bien la préoccupation principale de la technopole, sa structure même garantit une amnésie instantanée, un effacement de la mémoire, celle du négatif, des bannis, des damnés de la terre. On le voit dans les pierres et le bâti mis sous verre de l’ex-prison St Paul, où le négatif de la société, était, il y a encore peu de temps de cela surveillé, puni et suicidés. Il carcere é une merda. Tag jouxtant la prison des femmes à Venise.

La ville muséifiée, la mémoire détruite, ce lieu commun n’en reste pas moins une coquille vide de boutiquiers en souvenir-que-l’on-a-pas-et-l’on-a-jamais-eu pour le passager ce consommateur-nomade du nouveau monde qu’on appelle aussi touriste, mélangés aux hommes et femmes d’affaires qui traversent la technopole où prolifèrent hôtels, bureaux, espaces restauration et commerces de luxe. On n’y vit pas, on est des passants satisfaits-insatisfaits. Tout n’est que dispositif essentiellement de contrôle, de données, de jeu. Tout n’est que passivité. Hôtels, bureaux, espaces de restauration, places et commerces de luxe, sont le fruit d’un calcul simple, et de l’organisation du vide par, étape préalable, la démassification de quartiers entier, et le contrôle du vide par dépossession du milieu et des différentes formes de vie. Ainsi surgit la conception technocratique de la « ville » postindustrielle et post-populationnelle, la malédiction de l’espace public enfin conjurée dans la rencontre, en « ville » du centrifuge et du post-existentiel.

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Ville-totale
Maintenir l’ordre n’a jamais voulu dire empêcher la circulation mais au contraire réguler et sélectionner ce qui se meut.

Cette modernité sanitarisée, qui conditionne le lieu d’éternité à sa propre amnésie, constitue un fascisme dilué aux signes prudemment estompés. Car, de fait, la sécurité absolue, le contrôle total promis, consistent en la dépossession globale de toute population et de tout individu : la perte de liberté pour toujours-plus-de-sécurité, sordide marchandage. L’élu de la technopole, cette élite sans centre, est ainsi libéré de l’esclavage de la mémoire, de la camisole de force de la rue et des masses vivantes, par les marteaux-piqueurs et les bulldozers qui efface le lieu connu et instille le doute sur où l’on est, la matraque, les grenades lacrymogènes et celles de dés-encerclement (pour dés-encercler quoi ?) dessinent le cadre (mais le cadre de quoi, le cadre de vie ?). Tout un agencement technicien fait exister ce cadre, le construit, lui donne une consistance. Car ce n’est pas une gradation supplémentaire sur l’échelle de la répression, mais bien une mise en condition d’un nouveau régime, la mise en place des conditions indispensables à sa gouvernance, qui signe le triomphe du spectacle de la sécurité totale, ce calme affolant obtenu par l’évacuation de la voie publique, sa requalification dans les faits en voie privée, où la seule activité admissible et concevable, pour les « comportementalisés » qui y circulent, est d’y faire ses courses, catégorisées en publics-cibles au profit d’usages commerciaux. Carte bancaire, la dépossession sécurisée. Nouvel ordre, autre régime.

Jean Nouvel

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Nouvel ordre

Ce lieu-régime de circonstanciel se révèle n’être qu’un univers concentrationnaire, parfois dessiné en fan zone, un jeu pour cette « élite » et cette « foule » de prisonniers, accros de l’ordre et de la sécurité. Une Fan zone qui leur est accordée en récompense à leur adhésion sacrificielle de la perte de nouvelles libertés ; mais une fan zone-sécurité où les armes des gardiens sont pointées à la fois vers l’extérieur et vers l’intérieur, vers cette « élite » et cette « foule », de prisonniers consentants, tout comme les canons sur les remparts des villes du XIXe étaient tournés à la fois vers l’extérieur et vers l’intérieur. Une fan zone panoptique patriotique. La dépossession consentante, démocratie oblige, (im)pose aujourd’hui ce choix entre l’ordre-sécurité et liberté et le vivant. Mais le choix est fait pour nous et, en retour, si l’organisation moderne de l’ordre assure à l’« élite » et à la « foule » le superflu en la privant du nécessaire, elle prive en contrepartie les masses précarisées, ce peuple de superflus du nécessaire  : une dépossession par accumulation de dépossessions, où le privé (le privatif) dévore le public par et pour l’opportunité de se faire de l’argent. Derrière cela, ni pensée, ni philosophie, ni théorie, ni complot.

La méga-technopole sans air est la matrice du 3e millénaire : le climat est climatisé, est idéologiquement à la fois souple et répressif : une forme de contre-insurrection permanente. L’étranger ? Puisque, dorénavant chacun est étranger dans son propre monde puisqu’il n’est dorénavant plus possible de l’habiter. Avec l’obligation de se conformer à des modèles de comportement, d’être (soumission) et d’avoir (consommation), avec une persistance des lieux communs, certes, mais gérés et gouvernés comme des espaces privés, une transformation en profondeur par la poursuite des dispositifs coloniaux, qui ont toujours été violents et, sans cesse actualisés depuis 500 ans, des bûchers pour les femmes et les hérétiques, aux espaces actuels transfigurés avec le paysage décomposé, les ruines des chantiers, son l’habitat traditionnel disparu et ses masses humaines désignées comme infâmes, sales et barbares, un gibier pour la police ou les vigiles, pour le travail ou pour le passeur, ou pour le marchand de taudis.

La néo-ville, une marchandise

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La vie en ville ? Mais pour quelle vie et dans quelle ville ? La vie, comme la ville maintenant, est méprisée par l’individu moderne, ce pionnier aventurier cool, héros et passager de la mégapole, avide de « dérive » et chasseur de Pokémon, féru de « mobilité », autrement dit de flexibilité au travail. Cet individu est néanmoins indispensable à la néo-cité, car c’est lui qui donne le change contre la liberté troquée et tronquée, les mœurs des peuples, que l’on voudrait perdus, sont tombés en obsolescence et la liberté de chacun se perd dans la méga-technopole, où chacun est sondé, profilé en permanence, numérisé en chiffres, données commerciales et big data.

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Immeuble confluence : éco-branché.

La néo-ville est une marchandise, non seulement par le maillage des commerces de la vieille ville-piétonnière-historique marchande et touristique, mais aussi par sa nature-structure et ses infrastructures dévastatrices, toujours en renouvellement et consommable-consumée comme le montre le sur-développement des méga-centres commerciaux qui s’entre dévorent. Des méga-centres commerciaux et véritables néo-villes où l’on n’est qu’un flux, un passager. Dans nos néo-villes le flux est essentiel : flux à haut débit du réseau transmarchandise, transport des marchandises, importations et exportations, flux du passager-consommateur. La frontière a fini par disparaître entre mégapole et marchandise, entre mégapole et méga-centre commercial, la confusion est totale dans la logique marchande expansive et intrusive, horizontale et verticale, où elle trouve sa reproductivité, par le biais du contrôle et du sondage de nos comportements afin de connaître et se saisir de toutes nos émotions et tous nos désirs, certes ! Mais sa reproductivité est aussi un provisoire permanent, renouvelable car à consommer : la néo-ville et le méga-centre commercial meurent et renaissent, et toutes frontières s’estompent ou se dissolvent dans l’espace-temps de la logistique qui annule les distances, et détruit toute différence. —Tout blocage leur est fatal, et celui-ci est avant tout inscrit en eux-mêmes comme tout système hautement technologique, hautement complexe.

Il est un autre aspect de la ville-marchandise, la ville comme marchandise incarnée, comme marchandise qui prend chair. Cet aspect se retrouve dans les faiseurs de ville, dont Ikéa [27], bien connu pour l’uniformisation des intérieurs, son mobilier et sa déco décontractés, et bien entendu, originales ; mais également promoteur de construction et aménageur d’immobilier et d’éco-quartier, promoteur d’un nouveau modèle de la « ville » et de rénovation des quartiers populaires, sans le populaire, cela va de soi, avec son centre médical, ses logements, sa crèche et ses bureaux, ses restaurants et ses lieux ludiques. La « ville », comme le mobilier, comme la décoration, comme les méga-centres commerciaux, est une marchandise que l’on consomme et consume. Ainsi le naming, le sponsoring, le soutien d’une institution publique (mairie, région etc.) par une marque commerciale, colonise l’espace, arrache l’espace public pour le privé : espace public contrôlé par le privé, ce nouveau modèle de « ville » adapté à l’économie, se veut antiSDF, anti-artistes de rue, anti-mendiants, anti-skater, anti-contestation, le tout entretenu, contrôlé, surveillé et financé par des grandes marques. A l’antique ville marchande succède, maintenant la moderne-ville marquée [28], et les exemples sont beaucoup trop nombreux pour penser qu’il ne s’agit que d’une exception [29].

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EuropaCity. Le temps vécu n’a pas cours ici.

L’espace public est devenu privé (d’hommes et d’habitants). Cette fusion de l’embellissement stratégique d’Haussmann, au grand marché mondialisé de la sanification [30] , est maintenant représentée par Ce fabuleux monde moderne, cet espace public géré comme une surface Ikéa, un parc Disneyland. Ce fabuleux monde moderne où se développes les B.I.D. (Business Improvement District) des établissements financiers : des quartiers entièrement privés et transformés en espaces de luxe. Une vision du monde sans humanité incarnée par EuropaCity (« la ville du désir » selon Sarkozy, « un modèle de ville » selon Valls), la future « cathédrale » dédiée à la consommation de loisirs à quelques kilomètres de Paris [31], que le géant de la distribution Auchan envisage d’ouvrir en 2024. Un méga-centre de 80 hectares mêlant commerces, loisirs et offre culturelle (sic), et où les dernières terres agricoles de la Plaine de France feront place à des pistes de ski et de luge. Mais lors du « débat public », convoqué dans le cadre du grand projet imposé EuropaCity, et qui se déroulait jusqu’au 30 juin 2016, ce n’était pas l’autonomie alimentaire ou la surconsommation d’énergie qui préoccupaient, mais bien la question de l’emploi.

Je revenais du travail — Personne ne m’attendait — J’abandonnais mon travail — Et quelqu’un survenait — Je reprenais mon travail — Ce quelqu’un s’emportait — Je revenais du travail — Et seul me retrouvait (…) Qui maintenant m’attend — Et m’attendra longtemps — Qui maintenant m’attend — Et m’attend, et m’attendra longtemps (…). Dominique A [32].

« Pourquoi y a-t-il des pauvres plutôt que rien ? » Interroge Nathalie Quintane :

C’est le chantage à l’emploi, comme travail précaire bien entendu, qui est mis en avant lors des concertations publiques autour des grands projets urbains imposés, comme à Roybon. Ce ne sont pas les zones humides, la biodiversité ou même, la beauté des arbres qui prévalent dans ces concertations, pas même l’eau pure qui sort des puits gratuitement, mais le travail.

« Difficile à comprendre, difficile à cerner. Cerner le peuple, comprendre, par exemple, pourquoi il vote à droite alors qu’il devrait voter à gauche (mais quelle gauche ? est une question), est une occupation des classes supérieures et une inquiétude (une angoisse) des moyennes, et si prégnantes toutes les deux, si exposées, que je me demande comment elles pourraient bien faire pour ne pas être, aussi, le souci, sinon l’obsession, des subalternes elles-mêmes. Moins sous les espèces de : Qui sommes-nous ? que sous celles de : Pourquoi sommes-nous ? Pourquoi y a-t-il des pauvres plutôt que rien ? [33] »

Dans les pays développés, le nécessaire était, théoriquement, garanti par les modalités du système de classes, c’est-à-dire inéquitablement et hiérarchiquement distribué. Aujourd’hui, le paradoxe fait que, dans nos « villes », plus on construit et plus il est difficile d’y loger.

Pas de conclusion

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Nous qui cherchons encore qui nous sommes — Nous qui cherchons quoi faire — Nous qui cherchons un amour, un toit, un salaire — Nous qui rejetons le monde du travail tel qu’il est, — Ou qui le subissons, ou qui l’avons toujours refuser — Nous qui résistons comme nous le pouvons — (…) Nous qui rêvons d’autonomie [34].

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(…) Nous qui tournons en rond dans la nuit — Nous qui tournons en rond dans nos têtes — Nous qui tournons en rond dans nos choix — Nous qui tournons en rond dans nos vies — Nous qui n’arrivons plus à dire nous [35].

Ce nous qui évoque le couple, l’amitié, la société. Ce nous qui, à l’ère des morbides réseaux sociaux, de l’individualité forcée et de l’éclatement des liens collectifs perd peu à peu son sens. Dans l’abîme, voguons ! L’abîme libre, l’infini sont devant nous.

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Et nous avons dansé sur les ruines du vieux monde [36].

Être, avoir lieu, acter notre présence à nous-mêmes, les communs, une zone à défendre. Les assemblées de luttes reprennent : L’A45,
Bure, Notre-Dame-des-Landes, No-tav, Calais, Vintimille, Contre le travail et son monde, etc…

Les assemblées de luttes auront lieu tel jour…
auront lieu tel jour…
auront lieu tel jour…
auront lieu tel jour…

Surgissons !

« Quelque chose en effet avait changé — On dit c’est le calme avant la tempête mais ça n’existe pas —Y a pas de calme avant la tempête — C’est soit le calme soit la tempête — Ou alors c’est le début de la tempête ». Arnaud MICHNIAK - N.A.M. (Niveau d’Alerte Maximum)

Est-ce un début ou une fin ? Une chose est certaine, ça ne peut être une fin ! Et il ne faut pas y voir ici une succession de mouvements séparés, mais bien un mouvement général dans toute son ampleur, dans le temps et l’espace, le monde entier dans un fragment, où les occupations de places, les blocages, les quartiers populaires en lutte comme zone à défendre, les nuits debout n’en sont que l’un des moments, où le mouvement global des zones à défendre urbaines et rurales, porte un projet de sécession envers le monde tel qu’il est et tel qu’il nous nie.

Les amis et amies de l’Achèvement, Lyon juillet-août 2016
A lire aussi sur http://lachevement.fr/publications/les-zones-du-dehors-offensives-nos-grands-projets-co

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No-Tav. Echos de Lyon et de Milan 2012-2014. Le monde entier dans un fragment

Trois hypothèses sur la lutte contre le train à grande vitesse en Italie

1. La lutte dans le Val Susa n’est pas une lutte locale.

Si l’on veut continuer à la décrire ainsi, il faut donner un tout autre sens au mot « local » que celui qu’on lui donne habituellement. Une des forces de cette lutte réside dans sa capacité à se lier à de nombreuses autres situations. Au fil des années, des liens se sont tissés, des lignes de correspondances ont été tracées, des chemins secrets entre le Val Susa et d’innombrables autres lieux en Europe ont été découverts. C’est sur son propre terrain que la lutte a déjà vaincu le train à grande vitesse : elle a été capable de réduire les distances dans des proportions vertigineuses -aussi bien entre les habitants de la vallée qu’entre les autochtones et les « gens d’ailleurs ». Les No Tav ont en outre construit un rapport très intense avec le terrain central de la lutte, le Val Susa, y construisant peu à peu une force de frappe que l’on ne retrouve nulle part ailleurs en Italie. Dans une certaine mesure, les No Tav ont dépassé la distinction fictive entre local et global. Fictive au sens où d’une part il n’existe quasiment plus aucun lieu sur la planète qui ne soit connecté aux flux mondialisés : importations et exportations de marchandises, imposition de la culture, de la langue, de la souveraineté des colons, connexion aux réseaux téléphoniques et informatiques, couverture satellitaire, immigration et émigration, etc. ; fictive également parce qu’il n’existe aucun pouvoir ni aucune opposition au pouvoir -qui ne soit matériel, situé, qui ne s’exprime dans la configuration physique des lieux et des choses.

La puissance qui s’exprime dans le Val Susa vient du fait qu’on n’y lutte pas contre des abstractions (le Capital, l’État, une loi, la pollution ou la mafia par exemple) mais contre la manière concrète -localisée- à travers laquelle ces abstractions gouvernent des vies, aménagent des espaces, diffusent des affects. Que signifie être No Tav ? C’est partir d’un énoncé simple : « le train à grande vitesse ne passera jamais par le Val Susa » et organiser sa vie pour faire en sorte que cet énoncé se vérifie. Nombreux sont ceux qui se sont rencontrés autour de cette certitude au cours des vingt dernières années. À partir de ce point très particulier sur lequel il n’est pas question de céder, le monde entier se reconfigure. La lutte dans le Val Susa concerne le monde entier, non pas parce qu’elle défend le « bien commun » en général, mais parce qu’en son sein est pensée en commun une certaine idée de ce qui est bien. Celle-ci s’affronte à d’autres conceptions, se défend contre ceux qui veulent l’anéantir et se lie à ceux qui se trouvent en affinité avec elle.

2. Le Val Susa fait partie de la métropole

Le Val Susa est souvent décrit par ses détracteurs comme un lieu arriéré, peuplé de montagnards incultes qui refusent le progrès en s’éclairant à la bougie dans leurs forêts perdues. C’est une fausse caricature. Mais de la même manière, de nombreux No Tav véhiculent une autre caricature, inverse mais tout aussi fausse : le Val Susa serait une vallée magnifique, sauvage et vierge, que le monstre TAV voudrait détruire, exploiter, dévaster. Comme dans le village d’Astérix ou sur la planète du film Avatar, il s’agirait de défendre un territoire intact menacé par les forces du mal venues le coloniser. Il est temps de se débarrasser de ces deux caricatures et d’affirmer clairement : le Val Susa fait partie de la métropole. C’est une évidence que tout le monde n’est pas prêt à admettre, dans la vallée mais surtout en dehors, où s’est diffusé un « mythe de la vallée ». Au fond qui sont ces mythiques habitants du Val Susa ? A priori sont-ils vraiment si différents du reste des Européens ? Ne regardent-ils pas la même télévision, ne mangent-ils pas les mêmes saloperies, ne désirent-ils pas les mêmes marchandises ? Leurs enfants ne jouent-ils pas avec les mêmes Play-Stations ? Leur mémoire, encore inscrite dans les crevasses et les rochers de la montagne, riche d’histoires d’hérétiques, de sorcières et de partisans est transformée en folklore par les guides touristiques et privée de toute dangerosité historique. La communauté du Val Susa, pour peu qu’elle ait jamais existé, n’existe en tout cas plus aujourd’hui. La possibilité de son existence réside entièrement dans son devenir. Lacérée par un énorme viaduc d’autoroute, défigurée par les centrales hydroélectriques, folklorisée par l’industrie du tourisme, le Val Susa n’est pas une vallée immaculée, une île heureuse à l’écart des flux de marchandises qui constituent la trame du monde. Au contraire, le Val Susa est déjà aujourd’hui, TAV ou pas TAV, un couloir à haut débit au sein du réseau transeuropéen de transport de marchandises, et elle en supporte déjà le poids en terme d’infrastructures dévastatrices. La frontière entre métropole et montagne s’est estompée, dissoute dans l’espace-temps de la logistique qui annule les distances, détruisant toute proximité et toute différence. Il n’y a donc pas grand-chose à « préserver » dans cette terre de vignes abandonnés et de pôles multimodaux. Ainsi les lieux dont le mouvement s’est doté au cours des vingt dernières années, comme les blocages de l’autoroute, la Baita Clarea, le presidio de Venaus, ou des expériences plus intenses comme la Libre République de la Maddalena ne se sont pas contentés de défendre un « territoire » dans l’état dans lequel il se trouvait, mais l’ont vécu et habité dans l’optique de ce qu’il pouvait devenir.
Le même raisonnement vaut pour les quartiers de nos villes, qui du point de vue de l’urbanisme n’existent plus, mais que rien (à part peut-être la police) ne nous empêche de tenter de vivre comme tels. La lutte ne défend pas un territoire qui la précède. Elle le fait exister, le construit, lui donne une consistance.

3. Que le « chantier » de Chiomonte ne soit rien d’autre qu’une caserne n’est pas une absurdité

Au contraire, ce fait met à nu l’essence même de toute infrastructure, l’impossibilité de distinguer le flux de son contrôle. Le caractère toujours plus immanent, horizontal et diffus de ce soit disant « contrôle », toujours plus intégré dans l’architecture du monde physique, toujours plus impossible à isoler des processus sur lesquels il « s’appliquerait », met en question la pertinence même de l’usage de la notion de contrôle. On en vient à se demander si la vallée est militarisée pour défendre un chantier ou si ce chantier, à première vue insensé, ne sert pas avant tout de prétexte à la mise en ordre de la vallée. On ne sait plus qui obéit et qui commande. Et il en sera toujours plus ainsi, à mesure que la politique et l’économie, abstractions somme toute assez récentes, fusionnent au sein de chaque dispositif, à mesure que le gouvernement des hommes se confond avec l’administration des choses. Maintenir l’ordre n’a jamais voulu dire empêcher la circulation mais au contraire réguler et sélectionner ce qui se meut. Le TAV n’est pas une machine de mort, c’est une machine qui met en ordre la vie, lui donne une certaine forme, une certaine vitesse. Et l’on peut dire la même chose de chaque manifestation du capitalisme dans nos vies. On ne peut plus dire que le TAV, ou n’importe quelle autre ignominie, est inutile, absurde, insensé.

Face à tout dispositif, la mauvaise question est : « à quoi sert-il ? ». La question juste, matérialiste est au contraire : « mais que fait, quelle opération réalise ce dispositif ? » La ligne à grande vitesse est de l’idéologie matérialisée. La concrétisation, faite de ciment, d’acier et d’uniformes bleus, d’une conception du monde qui nous est absolument étrangère mais que nous ne pouvons pas nous permettre de ne pas comprendre. Les longues listes de raisons contre le TAV décrivent un chantier insensé, y compris du point de vue étatique ou capitaliste. Sans remettre en cause l’utilité de tels documents pour propager l’opposition au projet, il s’agit maintenant de faire un pas de plus pour déchiffrer la logique à l’œuvre derrière cette infrastructure apparemment illogique. Il nous manque pour cela un langage, des catégories adéquates, parce que nous sommes habitués à nous exprimer dans le jargon politique désormais inadapté du siècle passé. Il faut pourtant faire un effort dans cette direction, parce qu’en découvrant les principes qui régissent ce monde au cœur même de son infrastructure, nous pourrions aussi bien y trouver la formule pour le renverser.

Tout gouvernement est technique, le pouvoir se trouve dans les infrastructures.
Blocages partout, autonomie diffuse.

Milan, février 2012

Matériaux pour échapper en commun à la métropolisation du monde

Pour Guccio, pour que toujours nous nous souvenions de la fragilité extrême des puissances véritables.

« Chaque fois que l’on programme une cité radieuse, nous savons bien que c’est une manière de détruire le monde, de le rendre « inhabitable », et d’ouvrir la chasse : l’ennemi quelconque [... ]. Terreur architecturale de la nouvelle Jérusalem, avec ses murailles, sa grand-rue de verre, « et la ville n’a besoin ni de soleil ni de la lune pour l’éclairer..., et il n’y entrera rien de souillé, mais ceux-là seuls qui sont inscrits dans le livre de la vie de l’Agneau ». Involontairement, l’Apocalypse nous persuade au moins que le plus terrible n’est pas l’Antéchrist, mais cette nouvelle cité descendue du ciel, la ville sainte « prête comme une épouse parée pour son époux ».
Gilles et Fanny Deleuze. Préface à l’Apocalypse de D,H Lawrence18

Dans la préface à l’apocalypse de D.H Lawrence, Gilles et Fanny Deleuze nous avertissent sur les grands dangers qu’annoncent non pas toutes les catastrophes promises à notre temps (économiques, écologiques, sociales), mais bien plutôt les infrastructures sensées nous en prévenir. Aussi, si l’expansion métropolitaine à l’échelle globale nous apparaît comme un désastre, ce n’est pas simplement au titre de ce que Mike Davis rapporte de ses enquêtes menées dans les grandes métropoles mondiales, c’est-à-dire l’accroissement permanent des bidonvilles qui les entourent19 ; plus sûrement encore, c’est la parure vertueuse du phénomène métropolitain, ses atours flamboyants et son apparence d’inéluctabilité qui nous semblent en tailler l’étoffe sombre. A l’instar du livre du Lévitique analysé par l’anthropologue Mary Douglas20, le phénomène métropolitain définit un ordre anthropologique tranché entre le propre et le sale, le vertueux et le souillé, le pur et le pollué. Voilà là où réside la grande catastrophe de notre temps. Cependant, sa spécificité tient à ce que cet ordre bien tranché s’accomplit toujours dans le mouvement, dans les flux de circulation, dans la vitesse des communications permise par les nouvelles technologies de l’information. De ce fait, le phénomène de métropolisation opère là d’infinies et minuscules opérations de tri, d’éviction, d’inclusion, d’écartement, de blocage : la propreté des rues et des murs de la ville, les prix d’entrée et la sécurisation des événements culturels, les conditions d’accès à une location d’appartement sont autant de dispositifs enchâssés les uns dans les autres, qui définissent par grandes réalisations ou par petites touches qui peut ou non bénéficier des infrastructures métropolitaines, qui peut ou non habiter confortablement la métropole.

Ce sont donc moins les phénomènes relativement fixes de ségrégation spatiale et de gentrification produits par la métropole et mis en lumière par la géographie critique que nous pointons, que ceux plus labiles et fluides contenus dans la capacité à affecter et à effectuer des tris comportementaux, internes aux infrastructures métropolitaines et opérant à même chaque dispositif. La métropole devient sous les pas de celui qui l’habite (comme celui qui la fréquente ou la traverse) un milieu hospitalier ou un milieu hostile, selon la valorisation qu’il produit et les circulations qu’il emprunte, selon surtout sa capacité à franchir en tous temps et à chaque instant les micro-épreuves comportementales qui se présentent à lui.

Les incessantes campagnes de marketing urbain présentent les villes de Lyon et de St Étienne comme de véritables marques, compétitives à l’échelle mondiale. Le papier glacé des prospectus fait apparaître des villes faites de grandes réalisations tapageuses, des aéroports (Saint-Exupéry, Saint-Etienne-Bouthéon), des centres commerciaux (La Part-Dieu à Lyon, Centre-Deux à St-Étienne), de grands parcs (Miribel-Jonage, Parc de la Tête d’Or), des quartiers d’affaires (La Tour Oxygène à Lyon), des grands projets de rénovation urbaine (Confluence à Lyon, le Grand Projet de Ville à St-Étienne qui concerne quatre quartiers) et des événements culturels (les Biennales de la danse ou d’art contemporain à Lyon, celle du design à St-Étienne). Mais ces lieux et évènements phares de la métropole et les nouveaux modes d’urbanité qu’ils engagent doivent être pris à revers de la célébration à laquelle ils donnent lieu. Car, à la circulation des voyageurs internationaux à l’aéroport Saint-Exupéry répond l’invisibilité et la relégation des sans papiers dans son centre de rétention administratif. À la création de la Sucrière à Confluence, répond le déplacement forcé des travailleuses du sexe, malvenues dans le quartier de ce lieu culturel majeur. A la réhabilitation de la gare Château creux répond l’exclusion des zonards par les équipements urbains qu’elle met en place (comme par exemple la suppression des bancs publics). Ainsi, si la métropole est faite d’usages et de manières de l’habiter ou de se déplacer et ne se réduit pas seulement à une entité abstraite, cela se traduit d’abord par le fait qu’elle rend la vie impossible à certains qui, jusque-là, trouvaient à faire et composer avec la ville.

C’est bien pour cela qu’aujourd’hui plus que jamais, on ne peut admettre le bien fondé d’une telle critique de la métropolisation que si l’on est en mesure d’engager un geste pour en sortir, que si l’on est capable en même temps de fourbir les armes des luttes engagées contre son avènement. Aussi, c’est à la lutte en cours depuis 1996 dans le Val de Susa contre la ligne de TGV Lyon-Turin21 que nous faisons ici appel, pour surtout ne pas rester pétrifiés par l’ampleur du phénomène auquel on s’affronte : « Dans une certaine mesure, les No Tav ont dépassé la distinction fictive entre local et global. Fictive au sens où d’une part il n’existe quasiment plus aucun lieu sur la planète qui ne soit connecté aux flux mondialisés : importations et exportations de marchandises, imposition de la culture, de la langue, de la souveraineté, connexion aux réseaux téléphoniques et informatiques, couverture satellitaire, immigration et émigration, etc. ; fictive également parce qu’il n’existe aucun pouvoir - ni aucune opposition au pouvoir - qui ne soit matériel, situé, qui ne s’exprime dans la configuration physique des lieux et des choses22. »

Trois propositions importantes découlent du texte « Le monde entier dans un fragment », écrit par des sympathisants No Tav milanais en 2012 (et dont l’intégralité est reproduite ci-avant). La première est celle induite par cette dernière citation et concerne l’intrication des plans locaux et globaux induite par la métropolisation, Alors que l’insistance est mise sur l’extension du phénomène métropolitain à la totalité de la planète et sur sa matérialisation située, laissant penser à une fermeture de l’horizon possible de la lutte, c’est au contraire vers une capacité d’agir sur le phénomène que le texte nous oriente. S’en prendre aux dispositifs de la métropole dans lesquels nous vivons revient à s’en prendre à l’infrastructure globale, plus encore, chaque tentative située d’échapper à la métropole est susceptible de résonner, de faire écho ailleurs, à l’autre bout du monde, de communiquer intimement avec une situation radicalement différente, quoique profondément analogue. La seconde idée importante est celIe qui nous rappelle combien les dispositifs de la métropole sont indissociables des milieux qu’ils affectent. Aussi, la ligne TGV n’est pas pensée comme élément techno-métropolitain qui traverserait un paysage représentant la Nature par excellence (les Alpes) et qu’il s’agirait de défendre contre une agression :

« Lacérée par un énorme viaduc d’autoroute, défigurée par les centrales hydroélectriques, folklorisée par l’industrie du tourisme, le Val Sus a n’est pas une vallée immaculée, une île heureuse à l’écart des flux de marchandises qui constituent la trame du monde. ».

Là, c’est l’erreur communément commise par l’écologie politique que les No Tav nous imposent d’éviter, à savoir la reconduction dans la lutte de la pensée qui préside à l’exploitation systématique du vivant : que le réservoir soit à exploiter ou à préserver, le face à face avec la Nature reste rigoureusement inchangé, et la même posture distante de l’administrateur peut être adoptée. Parce c’est une entité impure, hétérogène, tissée par mille circulations (n’épousant pas celles de la métropole quoique transitant par elles) qu’il s’agit de défendre dans le Val Susa, elle ne peut être gouvernable à distance, elle ne peut être conçue hors de la trame touffue des milieux de vie auxquels elle donne consistance. Il faut donc comprendre cette proposition en deux sens qui s’articulent l’un à l’autre. D’abord, la lutte contre la métropole n’a pas lieu dans un autre monde, mais bien dans ce monde-ci, celui dont nous faisons chaque jour l’expérience. Ensuite, ce qu’il est important de défendre n’est pas donné d’emblée, car aucun territoire politique ne précède la lutte qui lui donne corps.

La troisième proposition du texte que nous reprenons à notre compte découle des deux autres et pourrait être formulée comme suit : tout discours d’externalité à la métropole est impropre à rendre compte des processus qui la font tenir dans le Val Susa, parce que ces processus ne concernent pas seulement la ligne TGV et les milieux de vie qu’ils affectent, ils concernent les subjectivités des habitants de la vallée, nos subjectivités : « Au fond qui sont ces mythiques habitants du Val Susa ? A priori sont-ils vraiment si différents du reste des Européens ? Ne regardent-ils pas la même télévision, ne mangent-ils pas les mêmes saloperies, ne désirent-ils pas les mêmes marchandises ? Leurs enfants ne jouent-ils pas avec les mêmes Play Stations ? Leur mémoire, encore inscrite dans les crevasses et les rochers de la montagne, riche d’histoires d’hérétiques, de sorcières et de partisans est transformée en folklore par les guides touristiques et privée de toute dangerosité historique. La communauté du Val Susa, pour peu qu’elle ait jamais existé, n’existe en tout cas plus aujourd’hui. La possibilité de son existence réside entièrement dans son devenir ».

On est loin ici d’une définition d’un pouvoir capitaliste déréalisé par sa financiarisation, moteur de la critique tout aussi déréalisée, majoritairement formulée à son encontre depuis la crise financière de 2008. Ici la critique, produite depuis la lutte est en même temps formulée depuis la métropole -étendue à tout le règne de I’économie-, et cela parce qu’elle s’établit par la vie commune, en incorporant toutes sortes d’impuretés, toutes sortes d’événements terribles et de petites victoires grandioses, des morceaux d’histoires hérétiques associées à des parties de jeux vidéos, pleins de petits bouts d’économie même, soit autant de matériaux hétéroclites pour échapper en commun au futur massif promis avec la ligne de TGV. Aussi, plutôt que de rendre l’atmosphère plus irrespirable encore, plutôt que de rajouter à nos existences métropolitaines le fardeau de la lucidité critique, l’appel du mouvement No Tav ouvre à la possibilité de mondes habitables, partout, ici et maintenant.

Nous avons grandi dans la métropole, et il faut bien que l’on parte de là si l’on veut en sortir. Car en Val Susa, à la ZAD de Notre Dame des Landes, à St-Etienne ou à Lyon, la possibilité de l’existence de communs étrangers à la métropole réside entièrement dans leur devenir. Donc entre nos mains.

Lyon, mars 2014. Collectif Entre nos mains.

Notes

[1Alain Damasio, architecturé par Benjamin Mayet. Le dehors de toute chose (La zone du dedans réflexion sur une société sans air). La Volte, 2016.

[2No-Tav Echos de Lyon et de Milan, 2012-2014. Le monde entier dans un fragment. Trois hypothèses sur la lutte contre le train à grande vitesse en Italie. (Ce texte sera mis en totalité à la fin du présent ouvrage). En italique, souligné par nous.

[3Giorgio Agamben, Vers une théorie de la puissance destituante. https://lundi.am/vers-une-theorie-de-la-puissance-destituante-Par-Giorgio-Agamben

[4Alain Damasio, cité plus haut

[5Avec son mur en béton haut de 4 m, actuellement en construction. Seule la surface intérieure sera habillée de végétaux grimpants : pas la surface extérieure, car « cela risquerait de permettre aux migrants de grimper  », selon la DIR-Nord. Il sera doté de quatre à six caméras de vidéosurveillance de chaque côté, et d’un éclairage vers l’extérieur, d’un système anti-bruit et « antifranchissement  » équipé de bavolets (partie supérieure penchée de la clôture). Et du béton gravé (avec des scènes de la ville de Calais !) du côté du bidonville et de la zone commerciale. Malgré leur faux semblants ridicules à coup de verdure et “d’apparence accueillante”, il est clair que les autorités tentent de transformer encore un peu Calais en une prison à ciel ouvert. Face à une politique d’apartheid et des mesures de plus en plus concentrationnaires. À suivre… (Extrait de Paris luttes.) Un mur décor-village "Potemkine" tel qu’il avait été construit pour cacher la misère sur les fleuves de Russie à l’époque de Catherine 2 "la voltérienne". « (…) vraiment, le maquillage du mur ajoute l’insulte à l’injure ! pour les migrants, bien sur, mais aussi pour les habitants de Calais qui ainsi sont censés d’accepter de rien "voir", rien savoir : encore un triste rappel [le nazisme] à l’époque de Benjamin ! » Paola Ferraris.

[6Giorgio Agamben, État d’exception. Seuil. 2003.

[7Cité plus haut.

[8Edward Abbey, Désert solitaire. Gallmeister. 2010.

[9Bernard Charbonneau, Le jardin de Babylone. 1969. Editions de l’Encyclopédie des Nuisances. 2002.

[10Alain Damasio, cité plus haut.

[11Paola Ferraris, Comment la marchandise nous vole la ville : quelques moyens psychologiques. Come la merce ci deruba della città : alcuni mezzi psicologici How merchandise steals the city : some psychological tools : http://www.abbastanzanormale.it/elenco.html

[13Il ne serait sans doute pas erroné de définir la phase extrême du développement du capitalisme dans laquelle nous vivons comme une gigantesque accumulation et prolifération de dispositifs. Ce qui définit les dispositifs aux-quels nous avons à faire dans la phase actuelle du capitalisme est qu’ils n’agissent plus par la production d’un sujet, mais bien par des processus que nous pouvons appeler des processus de désubjectivation.

[14Alain Damasio, cité plus haut.

[15Julien Gracq, Le rivage des Syrtes. José Corti. 1992.

[16Freddy Gomez, Le balancier de l’illusoire. Notes éparses sur un printemps confus. Juillet 2016 : http://acontretemps.org/spip.php?article611

[19Cité plus haut : No-Tav Echos de Lyon et de Milan, 2012-2014. Le monde entier dans un fragment.

[20Cité plus haut, No-Tav Echos de Lyon et de Milan, 2012-2014.

[21Province (Provence) vient du latin provincia de vincere : vaincre. Bien avant l’Afrique ou les Amériques, en 1213, le territoire conquis, en France actuelle, est assujetti aux lois romaines et administré par un gouverneur. Et c’est tout le territoire de France qui sera progressivement colonisé par Paris.

[22Bernard Charbonneau, Le jardin de Babylone. 1969. Editions de l’Encyclopédie des Nuisances. 2002.

[23Nathalie Quintane. Les années 10. La Fabrique. 2014.

[24Lyon citoyen, juillet/août 2016. N° 148.

[25No-Tav Echos de Lyon et de Milan, cité plus haut.

[26Podemos, ou la quadrature du cercle. A Contretemps : http://acontretemps.org/spip.php?article595.

[27Mainmise sur les villes, film documentaire de Claire Laborey : Où en est la démocratie urbaine ? De Paris à Istanbul en passant par Berlin ou Copenhague, ce film interroge la manière dont se construit la ville et la place qu’y occupent les citoyens. Ces dernières années, partout en Europe, des milliers d’habitants sont descendus dans la rue pour remettre en cause la représentation politique, mais aussi défendre le droit à l’espace urbain. L’hyperurbanisation à coup de bulldozer et les expropriations massives imposées par les autorités publiques stambouliotes expliquent en partie la révolte de la place Taksim. Plus près de nous, l’installation d’un Ikea dans le centre-ville de Hambourg ou la construction d’un gigantesque centre commercial, portée par Auchan pour le projet du Grand Paris, arrangent les pouvoirs publics, qui n’ont plus les moyens d’investir dans l’espace urbain. Ces exemples charrient leur lot d’interrogations sur l’état de la démocratie urbaine aujourd’hui : comment la ville se transforme-t-elle et quelle place y occupent les citoyens ? Les habitants ont-ils leur mot à dire face aux technocrates, politiques, urbanistes et promoteurs qui façonnent les métropoles ? http://www.film-documentaire.fr/4DACTION/w_fiche_film/47518_1

[29Ainsi, en 2005, la ville Clark (Texas, Etats-Unis), fut rebaptisée par la marque de l’entreprise DISH (tout en majuscule) par la communauté, après un accord commercial avec la société de télévision par satellite, DISH. En échange de ce naming, les résidents allaient pouvoir recevoir gratuitement pendant dix ans les chaînes de télévision par satellite proposées par l’entreprise, ainsi qu’un magnétoscope numérique.

[30Terme d’origine anglaise.

[31A Gonesse dans le Val-d’Oise.

[32Extrait d’une chanson : Le travail.

[33Nathalie Quintane cité plus haut.

[34Extrait d’une chanson de Michel Cloup, Nous qui n’arrivons plus à dire Nous. Sur les mouvements sociaux de 2016.

[35Michel Cloup, cité plus haut. Kasimir Malévitch, artiste de l’avant-garde artistique et politique révolutionnaire russe, dissoute, persécutée et assassinée par Staline. Carré blanc sur fond blanc, 1918. Photo, Paris 2016.

[36Scènes de la démolition du mur de l’ANDRA en forêt de Mandres-en-Barrois, les 13, 14 et 15 août 2016. https://paris-luttes.info/et-nous-avons-danse-sur-les-ruines-6573

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