Gardons le choix des mots

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Gardons le choix des mots

En langage télévisuel, comme dans d’autres corporations, « individu » et « citoyen » ne sont pas synonymes. L’un est déjà suspect l’autre presque notable. Et cela n’indique pas forcément des convictions personnelles profondes du locuteur, mais relève d’une simple convention qui fait partie du boulot, du parti politique, de l’environnement social, de l’époque etc...

Ce sont des conventions sémantiques tacites, dominantes dans un groupe social. On peut les voir comme un vocabulaire partagé et dont les connotations, les sous-entendus sont eux aussi communs au groupe. Cela permet de dire sans dire, de tâter le terrain, de se reconnaître, bref de parler. Ce qui s’exprime ainsi est, bien sûr, sans valeur juridique, n’est même pas franchement affirmatif, et surtout s’éxonere de toute discussion. Cela dit pourtant l’essentiel, donne le point de vue, indique une perspective et finalement « fait l’opinion ».

Par exemple pour le groupe, mettons des ménagères de moins de cinquante ans, puisqu’il semble important en termes de communication audiovisuelle, le mot « réforme » est-il encore susceptible de critique ou ne porte-t-il pas en lui sa propre validité ? (Un peu comme « démocratie » voire « croissance »).
Pourtant « réformer » c’est aussi : mettre au rebus, démanteler, supprimer, détruire. Cela me semble plus proche de l’avalanche de « réformes » : du service public, du système judiciaire, du droit du travail, des règles de la concurrence, de la fiscalité, de la laïcité etc.
La « rupture » c’est aussi le fracas. Et qu’est-ce au juste que la « modernisation » ?
Le terme « populiste » au contenu souvent flou et commode a connu chez nous son heure de gloire. N’a-t-il plus de champ d’application en France qu’il passe ainsi à la trappe ? Deviendrait-il une grossièreté en s’appliquant à Sarkozy ? Mais peut-être n’était-il censé décrire que des démagogues manipulant des peuples forcement un peu demeurés.
Que dire de « privilège » ? Je suis enseignant et le reçois depuis vingt ans comme une insulte. Je lui préfère « statut » qui n’est pas (encore ?) honteux et accepte la discussion. Dans l’acception commune, le privilège suppose l’illégitimité de l’avantage reçu, le bien volé à la collectivité. Il y a bien en ce moment des groupes, identifiés, qui volent beaucoup à la collectivité, certains même qui n’hésitent pas à affamer et qui n’en auront jamais assez. Mais ce n’est pas dans les lycées qu’ils opèrent. D’ailleurs « spéculation » un peu usé, s’efface derrière l’élégante « volatilité ». C’est quand même autre chose ! Moins ringard que dénoncer les « accapareurs ».

Ces mots et ces sens nous inhibent et nous aliènent car à force de matraquage et de paresse, nous finissons peu ou prou par intégrer leur existence mensongère comme une fatalité. La richesse et l’intelligence de la langue qui aide à penser et à construire est notre bien commun. Ce formatage l’appauvrit et nous aveugle. Rien ne nous oblige à accepter cette novlangue à la Orwell. Sancho Panza, le fidèle écuyer de Don Quichotte parlait en proverbes, en « prêt à penser ». Cervantes, sans doute affectueusement, s’en moquait déjà.

D. B. Ardèche

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