Grippe A : touche pas à ton pote

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Sur un écran, des constellations de points et de vecteurs dessinent des trajectoires et des impacts.
Bilan : 11 0000 contacts en deux jours. Ces impacts, ce ne sont pas ceux de deux étoiles ou météorites mais les contacts survenus entre des enfants dans une école. L’expérience ? Calculer les probabilités de propagations de la grippe A en répertoriant et analysant tous les contacts des enfants d’une école lyonnaise. Durant deux jours, une équipe de physiciens et médecins ont équipé de puces électroniques (badges RFID placés sur la poitrine) 241 élèves et 10 institutrices d’une école primaire.

ON SENTAIT L’ENTOURLOUPE AVEC cette histoire de grippe A mais là, d’emblée, les choses sont plus claires. Une bande de savants fous peut tester le fichage à grande échelle et du même coup, trouver des débouchés fort lucratifs pour leurs nouvelles technologies de traçage. « La grippe A est un bon prétexte » explique Philippe Vanhems, du service d’hygiène hospitalière de Lyon. Face à la crise ou au terrorisme, pour sauver la planète, il nous faut chacun être à la hauteur. Répéter les gestes citoyens. Tous les grands discours, tous les dispositifs d’urgence mis en place autour de la grippe A ne visent finalement qu’à ça : faire ressentir un sentiment de communauté, de cohésion. Face à l’impression collective de menace extérieure (et intérieure, puisque la grippe peut être n’importe où), il n’y aurait pas de salut hors de la protection de l’État (qui communique, qui vaccine, qui gère), un État qui voit son existence et son efficacité démultipliées dans cette sorte d’union sacrée. Tous ensemble contre la grippe ! Le dernier slogan à la mode c’était « La sécurité, c’est l’affaire de tous », maintenant c’est :

« Les gestes de chacun font la santé de tous »

D’abord, il y a la peur de se faire coincer, plus tard, comme pour le sang contaminé, qui encourage les « responsables » à responsabiliser tout un chacun : dire que la santé nationale dépend de tous, c’est dire : « si ça foire, ce sera un peu de votre faute aussi ». On a là un versant apparemment libéral du pouvoir : l’autonomisation de l’individu. On met les moyens à sa disposition, à lui de s’en saisir. Mais il s’agit aussi fondamentalement de discipline : faire attention à ses gestes, à ses embrassades, à ses contacts, savoir rester chez soi quand la situation l’exige. Pour ça, peu ou pas de quarantaine décrétée par le gouvernement, mais simplement le bon sens citoyen, le sens de la responsabilité. Le malade n’est pas tant ce pestiféré qu’on exclut, que ce père de famille responsable (comme dans le spot télé) qui prend soin de ne pas contaminer sa petite fille en suivant les conseils du ministère de la santé publique. En la matière, ce sont les gestes qui importent. Discipline hygiéniste du corps et de ses usages : le spot télé spécial « se laver les mains » nous fait retomber en primaire (un spot pour les adultes, un pour les enfants : « Vous devez vous laver les mains plusieurs fois par jour » et attention, pas n’importe comment : des pouces aux entre-doigts en passant par les poignets. C’est seulement comme ça que les petits points bleus du virus finissent au fond du lavabo. Tousser ou éternuer dans sa manche ou dans un mouchoir à usage unique, mais pas vers autrui. Ce sont les gestes « barrières » qui permettent de dire « Stop aux virus de la grippe ». L’outil barrière c’est aussi le masque, finalement réhabilité sous conditions : interdiction des masques en manif, incitation au port du masque contre la grippe. (Mais que feront-ils face à des manifs de malades ?)

A Lyon, les joueurs de l’OL n’ont plus le droit de cracher sur la pelouse, ni de serrer la main à leurs adversaires, et les enfants des écoles n’ont plus le droit d’embrasser leur instit’. C’est l’ensemble de ces gestes relationnels que l’on cherche à discipliner. Gestion hygiéniste des corps et vigilance portant sur tous les comportements sociaux : attention scrupuleuse aux gestes du quotidien, de l’intimité, aux conditions d’interaction avec les autres. C’est comme si entre nous et les gens qu’on aime, il y avait Roselyne Bachelot pour nous dire « hé gamin, t’as mouché ton nez ? ».

L’état d’exception : une question d’hygiène

Au delà des injonctions parfois contradictoires à être responsable, tout en suivant comme un enfant les conseils de propreté du ministère, tout un dispositif se met en place, au cas où le citoyennisme ne suffirait pas. Et là il ne s’agit plus de compter sur la coopération des gentils citoyens, mais de prévoir un régime de l’état d’exception, plus autoritaire. Par exemple, en prison, la dernière loi pénitentiaire prévoit, en cas de pandémie de grippe A, un confinement des prisonniers malades dans leur cellule.

Une circulaire discrètement passée cet été place l’institution judiciaire sous le régime de l’état d’exception : « la pandémie, c’est la guerre » comme le dit Xavier Emmanuelli, président du Samu Social. Alors on prévoit des audiences pénales à huis-clos, ou en présence d’un seul magistrat, des gardav’ où l’avocat ne pourrait être vu qu’à la 24ème heure (faudrait pas que les pingouins prennent froid), des mineurs en correctionnelle, et des détentions provisoires prolongées de 4 à 6 mois. Avec ça, si la grippe A ne renonce pas…

Et si pour l’instant, on suggère gentiment aux gens d’aller se faire vacciner (des lettres devraient bientôt partir pour tous les assurés sociaux, les invitant à réfléchir sérieusement au passage par la case vaccin), la pression se fait déjà plus pesante sur les « professionnels de santé », qui rechignent plus ou moins à se faire piquer. Alors on fait jouer la responsabilité, et en ligne de mire la culpabilisation « En tant qu’infirmière, vous imaginez si vous transmettiez le virus à des enfants ? », « Comment pourrait- on se passer du personnel médical s’il faut soigner la population ? ». D’autres en appellent au devoir, de conscience ou professionnel. On tente de définir les populations « prioritaires » sans froisser personne : les pompiers, policiers, gendarmes, et les personnes à risques. Des médecins ou infirmiers retraités pourraient également être rappelés, par manque de personnel à piquouse. L’étape d’après ? La vaccination obligatoire, qu’on sent venir au loin. A Lyon, on envisage de mettre en place des centres mobiles de vaccination, qui quadrilleraient l’espace pour distribuer la dose miracle (qui n’a pas encore été testée à fond). Par mesure de police sanitaire, la circulation et le rassemblement de personnes pourraient être limités.

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Grigny, simulation de pandémie de grippe aviaire, printemps 2009

Mais surtout la crainte actuelle, c’est que les rouages de l’économie ne se grippent. Et là, les grippe-sous commencent à flipper : « Une situation de pandémie grippale ne doit pas conduire à une paralysie progressive de l’activité économique du pays », peut-on lire dans le livret présentant le PCA (Plan de Continuité d’Activité). L’équivalent du service minimum mais face à une autre maladie que la grève… Heureusement, pas de panique, tout est prévu pour qu’on puisse taffer coûte que coûte : on ne peut pas payer des congés maladies à toute personne qui présenterait les symptômes de la grippe A, alors on encourage à se faire sa petite quarantaine à soi, en prenant sur ses RTT. Eh oui, la responsabilité citoyenne a un coût.

La grippe permet également de ressortir la question du travail à distance. C’est pas parce qu’on toussote qu’on peut pas travailler sur Internet non ? Ça tombe bien, faire bosser les malades, on y pensait déjà avant la grippe A. Mais quel meilleur alibi que la grippe A, alors qu’il est prévu qu’en pic de pandémie, jusqu’à 40% des salariés n’iraient pas bosser ?

Lyon, comme les autres villes, se prépare. Par exemple un exercice de simulation a eu lieu au Grand Lyon du 21 au 23 septembre pour voir quelle activité pouvait continuer à être exercée en cas de pandémie. Les facs se préparent aussi. Lyon 3 prévoit une semaine de fermeture au maximum, tandis que Lyon 1 anticipe jusqu’à 3 mois de suspension des activités. Pour la fac de sciences le plan anti-grippe prévoit que tous les personnels et étudiants « se déclarent » dès qu’ils prennent connaissance de symptômes alarmants, qu’ils se jettent sur un masque avant de quitter en vitesse les locaux. Des vacances pendant la grippe A ? Pas vraiment, puisque comme pour l’entreprise, la fac entend fonctionner à distance, par Internet. Cours en ligne et évaluations sur le mode du télétravail.

« La société fonctionne comme un organisme pour lequel le maintien d’une activité économique contribuera à renforcer ses capacité de défense, voire sa survie » (extrait du Plan national « Pandémie grippale », Service d’information du Gouvernement).

Face à la grippe, c’est l’économie qui nous sauvera ! Ou alors c’est elle qui se sauve grâce à la grippe… Un million d’euros ont été débloqués par la ville pour acheter des lingettes, des masques, des flacons de solution alcoolisée. Les sociétés qui produisent des masques sanitaires font des bénéfs considérables, et le labo Sanofi -Pasteur annonce des résultats nettement supérieurs aux trimestres précédents…

Habiter la catastrophe

Comme toute situation de crise, la pandémie annoncée offre aussi des marges de manœuvre non négligeables. En matière de désertion d’abord. On voit bien que les services qui fliquent les salariés un peu trop fragiles et adeptes des arrêts maladie à répétition risquent d’être sérieusement débordés. Ça serait dommage de faire courir des risques aux collègues. Absences facilitées, donc, au taf ou au bahut. Et puis c’est quand même le grand retour du masque. De ses promesses d’anonymat, de jeux collectifs. Retour dans le dur et des possibilités de faire valoir nos propres exceptions dans cette situation : il y a quelques mois, pendant l’épisode de la grippe aviaire, des entreprises de la grande distribution avaient proposé une simulation dans un Carrefour de l’agglomération. Un exercice catastrophe peut-être prophétique : il s’agissait de mesurer les réactions des caissières et des personnels de sécurité confrontés à un pillage massif de super-marché, au moment d’un « épisode pandémique ». Difficile de gérer une foule d’individus masqués et prêts à tout pour faire main basse sur de la nourriture, des couches, du lait en poudre… Si les cauchemars de la grande distribution devenaient réalité, une réalité bien contagieuse, le risque sanitaire pourrait être supplanté bien vite par une sérieuse menace politique. De quoi sourire derrière nos masques.

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