Le web 2.0 ou l’ère du vide

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Paru dans Outrage n°7, cette 7e partie des « Armes de l’ennemi » s’attaque au web pseudo-participatif et vraiment flippant, le web 2.0.

Les armes de l’ennemi / Partie VII

APRÈS LE WEB 1.0, bienvenue au Web 2.0, celui de l’internet participatif où on peut se faire tant d’amis à condition de mettre sa vie en ligne : sur Twitter, Myspace, ou encore Facebook. Pas besoin d’attendre les bases de données d’Hortefeux, le temps est à l’auto-fichage.

Web 2.0 : ça devait être le nom d’une nouvelle révolution numérique. On n’en est plus à diffuser des contenus susceptibles d’attirer les internautes et du coup les publicitaires : place à la production de contenu par les utilisateurs. Un peu comme si on vendait une BD sans les bulles. Et sans trop de dessin non plus. Juste des cases… Vu que raconté comme ça, ça sent un peu l’arnaque, on a préféré parler de web participatif. Un peu comme quand on parle de démocratie participative.

Comme en démocratie, sur le web on organise le débat entre experts (journalistes, communicants) et on laisse aux citoyens-internautes le privilège du commentaire. Ou la possibilité de faire nombre. Tant de commentaires pour cet article ou ce site qui deviennent alors « pertinents » sur les moteurs de recherche. C’est un peu comme le vieux coup de l’opinion publique : ça se travaille, ça s’arrange et ça se met en ordre derrière telle proposition des décideurs. La nouveauté c’est qu’en plus, là, ça bavarde, ça bruisse : l’opinion publique peut s’individualiser en petites opinions qui se montent les unes sur les autres à la queue d’un article ou sur un forum. Pas au café du commerce mais sur le grand espace public de la toile. L’enjeu ce n’est plus la « qualité de l’info » comme on dit dans les écoles de journaleux, mais que ça fasse un buzz, qu’une petite polémique bien artificielle se mette à enfler. Ça capture l’affluence, les visites se multiplient, les annonceurs sont contents, les collègues du pigiste sont contents. Les grincheux diront : « ça tue le journalisme ». Nous répondrons : c’est déjà ça. Mais en attendant l’agonie est vraiment pénible.

Internet devient peu à peu le lieu de l’événement : ce que les lyonnais pensent de la grève ? Il y a un groupe Facebook « fuck TCL » qui regroupe plus de 7 900 internautes… La messe est dite : et tant pis si les milliers d’usagers virtuels se retrouvent à 150 connards place Bellecour quand il s’agit de faire un tour dans la vraie vie. Le piston de Sarkozy à Sarkozy ? Les français sont indignés. La preuve : une pétition virtuelle, et puis tous ces blogs ou ces posts sur Twitter… Les « français », en fait se sont les employés du tertiaire qui ouvrent leurs mails en arrivant au boulot et qui se rebranchent à peine rentrés chez eux. Le web 2.0, c’est le triomphe de cette forme de vie branchée, un peu comme on parlerait d’un être sous perfusion. Les employés de bureau et les cadres, petits, moyens ou en devenir deviennent la seule représentation possible du peuple. Ce qui fait dire au rédac chef d’un grand journal lyonnais : « les ouvriers ? mais y en a plus d’ouvriers en France ! » Pas plus de 7 millions sur 25 millions d’actifs, c’est vrai. Mais ils ne doivent pas représenter assez de clics sur Google.

Comme en démocratie, l’utilisateur est sommé de se constituer en petite unité close, en petit for intérieur, avec ses préférences, ses caractéristiques bien identifiables. S’il se lie avec d’autres ça n’est jamais de façon décisive ou vitale et surtout rien ne se mélange : les rapports se nouent toujours de façon externe, sur le modèle des contrats révocables.

Moi-je, c’est mon profil : mon état civil, mon âge, mon adresse mail. S’ajoute à ça mes préférences, mes hobbies. Mes groupes préférés chez Myspace, les « amis qui me suivent » sur Twitter. Des photos, des bonnes blagues… enfin pas trop quand même : la mise en scène de ma subjectivité doit rester présentable : 50% des directeurs en ressources humaines se renseignent sur les candidats en consultant leurs profils Facebook ou Linkedin. La première application est donc professionnelle, ou plutôt elle tape en plein sur l’indistinction entre vie professionnelle et vie tout court. On surfe pour retrouver de vieux amis un peu comme un recruteur en relations personnelles (« c’est quoi son profil déjà… »). L’essentiel des cadres montent leurs projets comme ça, en activant leurs réseaux sociaux (« untel connaît un bon informaticien chez France Telecom ah tiens, ça répond pas, il doit être sorti ») ; avec la multiplication des comptes sur Facebook et autres c’est un peu comme si monsieur tout le monde devait devenir manager de sa propre vie. Petite application en passant : les étudiants inscrits en troisième cycle à Lyon 2 se retrouvent automatiquement sur un groupe Facebook, avec photo, résumé des travaux, du cursus, etc. (sauf s’ils font des démarches pour se tirer de là). L’idée c’est de pouvoir suivre tous ces jeunes talents et ainsi alimenter les stats de la fac… c’est aussi une façon de les inscrire de fait dans le monde du travail, sur le mode du réseau professionnel, sauf qu’en plus c’est fun ! Alors qui irait se plaindre…

Et puis il y a Twitter. Le plus de Twitter c’est que ça peut être utilisé depuis son téléphone portable. Un truc pour bloguer d’un peu n’importe où, en moins de 140 caractères. Une question plane au dessus de n’importe quel post sur twitter : « what are you doing now ? », « mais putain, qu’est ce que je suis en train de faire là ? ». C’est quoi JE, quelle FACE à JE, ça serait quoi MON ESPACE. On sent monter une pointe d’angoisse. Ce que racontent bien les faux débats où on peut à peu près tout raconter, les embrouilles bizarres sur les forums, les rencontres ambiguës depuis Meetic, c’est qu’Internet a produit cette curieuse possibilité d’une communication sans la présence. Le web : Utopie démocratique, mais également Utopie du Capital. Comme si cette grosse machine à briser les liens qui constituent les communautés (communautés paysannes avec la révolution industrielle, communautés d’usine avec l’intérim et les nouvelles formes de management, bandes de potes dissoutes par la nécessité d’aller se vendre au pôle emploi…) pour extorquer toujours un peu plus de valeur ici ou là, avait finit par secréter un monde à son tour, mais un monde virtuel : où les liens n’engagent pas vraiment, où les corps sont absents, où les désirs tournent tristement à vide sur l’écran.

Qu’est ce que JE est en train de faire ? la question se pose cruellement quand le JE se trouve diffracté entre une conversation téléphonique, la conduite de son automobile, la gestion de sa vie sentimentale, et le programme du soir. Sans compter que JE est le nom de cet être qu’on flexibilise, qu’on arrache à ses habitudes, ses amitiés pour le soumettre à l’impératif de faire fructifier son capital humain, faire fructifier sa marque : celle qu’il vend sur Facebook, Myspace, etc. Même après sa journée de boulot, ou en guise de pause, tout faire pour se maintenir dans le « top 20 » de ses « meilleurs amis ». Pour peu que JE travaille chez France Telecom, il n’est pas loin de déraper

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