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Mouvement d’occupation des écoles : « On demande juste l’application de la loi »

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Luttes dans les écoles pour le logement

Nicolas est enseignant auprès d’élèves dont la langue parlée n’est pas le Français (allophones). Il participe au mouvement d’occupation des écoles pour loger les familles de ses élèves. Il a raconté à une contributrice de Rebellyon la vie de ses élèves qui dorment dehors, celle d’une école qui se mobilise et les pressions de l’inspecteur d’académie qu’il subit.

Je suis enseignant dans deux écoles lyonnaises. En début d’année, dans l’une d’elle, sur les onze élèves de ma classe, neuf dormaient dehors. Dans l’autre, il y avait une élève qui dormait dehors sous tente et deux élèves qui étaient dans une situation très précaire en caravane.

On en a discuté très tôt en conseil des maîtres en disant que ça posait un problème, que le matin ils arrivaient en ayant vécu des trucs difficiles. Certain·es habitaient le bidonville du Transbordeur, ils ont vécus l’expulsion puis l’errance avec tout ce que ça implique. Des guéguerres de territoire parce que si je suis à un endroit et que je m’absente je ne retrouve pas ma place. Je me retrouve sur un lieu et la police ne me laisse pas m’installer. Je change de lieu de jour en jour…

Les gamins étaient complément en vrac avec ces histoires. Cela pouvait entraîner des conflits verbaux assez durs entre eux. Parce que les parents eux-mêmes s’étaient embrouillés pour une histoire de squat ouvert ou de place proposée à une famille mais pas à l’autre… Et puis l’expulsion du Transbordeur a fait que des familles se sont retrouvées très loin de l’école. Certaines se sont retrouvées à Gerland, d’autres à Porte-des-Alpes. Enfin, un père roumain s’est retrouvé avec une OQTF (obligation de quitter le territoire) parce qu’il a ouvert un squat et s’est fait attraper par les flics. Il n’y a pas eu de plainte mais dans l’OQTF, il était mentionné qu’il a avait ouvert avec effraction un lieu privé.

Les gamins qui dormaient au jardin des Chartreux sont arrivés deux fois en n’ayant pas dormi de la nuit. Des bandes de jeunes leur avaient balancé des canettes sur la tente. Les parents ont dû sortir pour s’interposer physiquement. Les gamins étaient dans la tente en insécurité complète. Le lendemain, et pendant plusieurs jours, ce n’était plus la peine en classe… Un autre jour, ils ont eu des menaces d’incendie de leur tente. Un mec est venu avec un bidon d’essence et leur a fait croire qu’il allait le balancer sur la tente et mettre le feu. Des trucs abominables…

« Les élèves arrivaient avec la faim au ventre »

À l’école, chaque collègue a dans sa classe des élèves dans ce type de situation. On en a parlé en conseil des maîtres régulièrement. On a essayé de parer au plus urgent en faisant des goûters le matin, parce qu’ils arrivaient en ayant la faim au ventre. Ils ne peuvent pas travailler correctement s’ils ont faim toute la matinée. Au début, ça a été des achats des enseignants, ensuite on a fait un goûter solidaire, le 19 octobre. Ça a permis de récolter pas mal de sous et d’organiser des goûters tous les jours.

Il y a aussi le problème de l’hygiène. Ils dorment au jardin des Chartreux et il n’y a plus de bains douches sur la Croix-Rousse. Maintenant, c’est à Gerland, il n’y a plus que ça et les familles n’aiment pas trop y aller. Ce problème d’hygiène se répercute dans la cour parce qu’il y a eu des jeux du type « je te touche, ça y est je suis contaminé, je suis rom », ce genre de truc dégueulasse. Donc on a fait un tableau pour faire les douches en maternelle.

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16 décembre 2017

Suite à notre mobilisation, certains élèves ont été hébergés en centre ville. Une famille est loin, à Pierre-Bénite, d’autres en gymnase. Globalement, c’est de la stabilité en plus, cela a changé leur relation avec les autres élèves. L’occupation a créé un lien fort entre les familles de l’école qui discutent facilement ensemble le soir. Les liens entre nous sont plus forts. Avant, les familles ne faisaient pas forcément la distinction entre l’école et les services qui pouvaient les loger. Pour elles, nous étions l’interlocuteur, le représentant de l’État quelque part.

L’amélioration de la situation se ressent sur les apprentissages. Un gamin en particulier qui était un peu en rébellion, il a des relations plus posées avec le reste de la classe. Nous sommes allés au delà de nos prérogatives mais cela a fait du bien à l’école. L’institution devrait en prendre connaissance.

« Quand tous tes élèves sont dans une situation précaire, c’est pas tenable »

Ce qu’on fait avec les familles, c’est loin de nos prérogatives et ça perturbe le fonctionnement de l’école. J’ai rapidement demandé à voir l’inspecteur pour lui parler de la situation. Il y a eu une réunion UP2A [1] où je lui ai fait part de ces difficultés tout début octobre. Il m’a dit « oui, oui, je comprends bien, c’est dur., etc… » et ils nous a demandé de faire remonter ça officiellement.

La directrice a fait un courrier au nom de l’équipe en alertant sur la situation. Cela en est resté là. Et puis il y a eu le premier goûter solidaire avec un début de collectif, où l’on a commencé à évoquer les possibilités qui s’offraient à nous. On a alerté la hiérarchie, on a fait un courrier à la mairie, on a fait une pétition envoyée à la préfecture, etc. On a anticipé la baisse des températures et puis c’était intenable en tant qu’enseignant.

J’ai passé une première période de merde à me réveiller à 4h du matin. Tu le vis super mal, tu as tous tes élèves qui sont dans une situation précaire, c’est pas tenable psychologiquement. À partir du goûter solidaire, on s’est dit qu’il fallait communiquer avec la presse, que le but ce n’était pas la charité n’était mais de mettre la pression sur la préfecture pour que le droit soit appliqué. Donc le droit à l’hébergement d’urgence, le respect de la convention internationale des droits de l’enfant. On a fait un communiqué de presse et l’inspecteur s’est alors un peu plus préoccupé de la situation. Il nous a demandé de faire remonter tout ce qu’on faisait soi-disant pour valoriser nos actions.

Suite à une erreur, le communiqué de presse lui est arrivé, avec moi en contact presse. Il a voulu me rencontrer pour me rappeler mes devoirs de réserve et de neutralité. Le devoir de réserve n’existe pas pour les fonctionnaires de mon niveau. Et le devoir de neutralité, c’est pendant le temps de service. En dehors de mon temps de service je suis un citoyen, j’ai ma liberté d’expression, il y a un droit syndical. Il a souhaité me rencontrer de visu, pour un entretien cordial. C’était déjà une forme d’intimidation, de pression. C’était à la suite du goûter solidaire, mais ça ne m’a pas empêché de continuer en coordination avec le comité Jamais sans Toit.

La situation ne s’est pas arrangée, il n’y a rien eu au niveau de l’hébergement d’urgence. Malgré les courriers à la préfecture et malgré les courriers à la mairie. Aujourd’hui encore il y a 154 enfants non hébergés à Lyon, même si les élèves du 1er sont aujourd’hui hébergés.

« On demande juste l’application de la loi »

Seul le rapport de force fonctionne. Il n’y a que quand on médiatise la situation et qu’on en vient à occuper l’école que ça débloque la situation. Avec le comité de soutien de l’école, on s’est dit qu’on allait faire une action coordonnée avec les autres comités de soutien le 20 novembre, pour la journée des droits de l’enfant. L’occupation de l’école en assemblée générale a été proposée à l’occasion d’un repas partagé ce jour-là. Ce sont des parents qui ont invité des parents à rentrer dans l’école. En tant qu’enseignant·es, on n’a pas porté l’occupation publiquement.

Le 20 novembre, on avait eu un conseil des maîtres exceptionnel avec la présence de l’inspecteur. Il a su qu’on avait un repas partagé et que l’on avait prévu d’occuper. Il nous a réuni à 16 h 45 pour nous rappeler le droit de réserve, le devoir de neutralité et tutti quanti… Et après occupation , on a beaucoup vu l’inspecteur. Donc occupation avec comme règle de ne jamais perturber le service scolaire. C’est une occupation de 17 h 45 à 7 h le matin, les lieux sont rendus en état et ce n’était que le gymnase, c’est à dire qu’aucun autre endroit de l’école n’était accessible.

Il y a eu une convocation, nous avons été reçu·es par une Inspectrice d’Académie adjointe, l’Inspecteur de Circonscription, et le chef du service de la DPE (Direction des Personnels Enseignants). On a été deux enseignant·es reçu·es, on ne sait pas trop pourquoi nous car nous étions nombreux à avoir participé à cette action là. On a été reçu·es séparément avec un seul représentant syndical. On nous a de nouveau rappelé notre devoir de neutralité en nous disant que cela posait un énorme problème de militer dans son école, d’être vu·es par les parents pendant une action militante, etc.

Pourtant, on ne demande pas la lune, on demande juste l’application de la loi. C’était à nouveau une forme d’intimidation. Nous n’avons pas été menacé·es de sanction. Il n’y a eu aucun reproche concret, parce qu’ils n’avaient pas les moyens de le faire. La mairie aurait pu porter plainte, c’est dans son droit, elle ne l’a pas fait. C’est l’Éducation Nationale elle-même qui s’est mise dans une attitude de répression d’un mouvement collectif et syndical.

Notes

[1Unité pédagogique pour élèves allophones arrivants : l’UP2A est le dispositif de l’Éducation nationale qui permet de prendre en charge pédagogiquement les élèves allophones.

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