Rien d’Original...

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Voici un petit compte-rendu de la journée du 07 avril du festival l’Original, festival hip hop de notre chère ville de Lyon dont c’était la deuxième édition cette année. On ne peut que se féliciter que cette musique soit peu à peu représentée dans le paysage culturel local. Cela dit quelques réticences persistent au sujet de l’art et de la manière...

Le festival proposait en cette journée du 7 avril une conférence d’un après-midi sur l’histoire du hip hop, notamment sur sa filiation avec les musiques afro-américaines. Par ailleurs très intéressante, elle a été introduite par, je vous le donne en mille... le doyen de la faculté d’économie et de gestion de Lyon 2, université dont la direction est connue par ses étudiant-es pour son penchant excessif pour la subversion et la contre-culture... Il va sans dire que l’annonce de cet impertinent parrainage suscita quelques éruptions de bouton au narrateur. Lyon 2, université “Lumière" (la lumière des gyrophares ?) fer de lance de la marchandisation de l’enseignement, de la précarisation des personnels et étudiant-es, de l’installation des dispositifs de contrôle social, s’éprend d’un brusque intérêt pour les musiques issues de la rue. Le ton est donné et l’intérêt, bien réel, sera sonnant et trébuchant.

"Garde tes miettes de table et tes strapontins de sable"

(La Rumeur [1] ) :
Revenons-en donc à la présentation de cette conférence, qui s’est avérée servir de tribune publicitaire pour le master "Carrières d’artiste". Quel intérêt pour le hip hop ? Lutter contre la ghettoïsation, évidemment, par le soutien aux micro-entreprises du secteur culturel, bien sûr. Ainsi la ségrégation raciale et sociale qui a été à la racine de l’émergence du hip hop, ce dans la continuité de tous les autres mouvements culturels afro-américains (mais les données sont sensiblement les mêmes en Europe) cette ségrégation n’est pas le fruit du fonctionnement d’un système économique (sinon on aurait vu apparaître un master "En finir avec le capitalisme") ni de la politique autocratique et répressive des institutions (inscrivez-vous en filière "Abattre l’État"). Non, il s’agit implicitement d’incompétence et d’une auto-valorisation dans la marge de ces jeunes égaré-es, "en manque de repère" comme on dit. Aussi s’empresse-t’on dans un élan de compassion de leur en fournir, des repères : à savoir des perspectives de professionnalisation, pour sortir cette culture de la crise d’adolescence tant qu’on y est. Désolé pour les technocrates de Lyon 2, mais il y a encore un certain nombre de personnes qui espèrent autre chose que vos frayeurs intégrationnistes de merde. Le hip hop n’est pas un ballon de foot pour occuper des guignols et amuser les gestionnaires, bouffons du roi dans la politique de la ville ou dans les maisons de disque. Cette préoccupation de rendre le hip hop solvable est dans la droite ligne du schéma à l’américaine, qui avait déjà tant coûté au jazz : on achète les kids pour qu’ils et elles flattent les phantasmes des gosses de classe moyenne sup’ qui se branlent devant des histoires de gangster sur M.T.V.. Alors qu’ils/elles aillent se faire foutre avec leur argent de poche et leur éloge à "l’éducation populaire" par le hip hop ; on ne sait que trop où ils/elles veulent en venir.

"J’suis allergique à tes [chèques]“ (Experimental)

Quelques heures plus tard... Atterrissage au Ninkasi Kao pour une soirée de concerts gratuits sous le signe de la découverte d’autre chose que de têtes d’affiche (bien que celles-ci puissent être tout à fait appétissantes). Un interlude entre deux concerts sera l’occasion pour un représentant des organisateurs/ices de se morfondre sur les dangers qui guettent visiblement le festival l’Original. Récapitulons : au bout de la deuxième édition d’un festival qui se déroule dans les plus grandes salles de l’agglomération (Transbordeur, etc.) dont les prix sont rarement à la hauteur de toutes les bourses, un festival qui croule sous les sponsors douteux et les subventions municipales... on ne trouve rien de mieux que faire circuler une pétition pour mendier un peu de fric à la mairie de Lyon. Personnellement ça me laisse pantois. Ce sont les même gens qui espèrent professionnaliser le milieu du hip hop ? Sans savoir équilibrer un budget à plusieurs zéros ? Je crains que le seul domaine où ces gens soient professionnels, ce sont les clowneries.

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Je ne pense pas être le seul sceptique face aux pantomimes larmoyantes qui en appellent à la charité d’institutions ubuesques. La ville de Lyon a réussi ces dernières années à établir un quasi-monopole sur toutes les manifestations culturelles d’un tant soit peu d’ampleur, cultures alternatives comprises. Si la qualité reste parfois au rendez-vous, c’est l’indépendance et l’autonomie qui se sont fait tordre le cou. Quelle est le sens d’un concert hip hop financé par les mêmes qui crépissent nos murs de caméras de vidéo-surveillance, repeignent la ville en bleu marine, assainissent le centre en le vidant des classes populaires, harcèlent un par un tous les lieux affranchis que nous avons connus ces dernières années ? Quel est le sens de voir ce fumier de Gérard Collomb se pavaner sous escorte pendant le concert d’un pionnier des platines ? Combien sommes-nous à espérer sortir Lyon de cette impasse d’hypocrisie qui consiste à voir jouer du rap devant une fosse de night-clubbers en toc qui passent deux heures devant la glace tous les matins pour se donner l’air méchant ?

« Pense à retirer le cache de l’objectif pour ta vidéo » (Trijas)

Aujourd’hui, et plus encore à Lyon, développer les réseaux qui tentent de mettre en valeur une musique véritablement en phase avec une culture de lutte et de rupture est indispensable. En particulier pour un hip hop qui attise les convoitises financières dans la foulée d’un effet de mode insipide, et qui conforterait les illusions de paix sociale dans un regain de paternalisme envers la figure médiatique du « jeune des banlieues ». Depuis seulement quelques années, notre ville peut s’enorgueillir d’une poignée de groupes, à la marge, loin des Skyrock et consort, loin de la frime à deux balles. Le hip hop n’est pas une sous-culture exotique dont le but serait de faire frémir les pré-ados en manque d’adrénaline. C’est un élan à soutenir et à valoriser en tissant des liens solides, d’une part simplement pour sa valeur artistique, d’autre part dans le cadre de la confrontation avec les pouvoirs publics de notre bonne ville. Lyon, c’est pas, et ça ne sera jamais Eurodisney !

HIP HIP HOP HOURA !

Notes

[1La Rumeur, groupe de la région parisienne connu en partie pour ses procès intentés par le Ministère de l’Intérieur ; album « L’ombre sur la mesure ». Experimental (album « Remise aux poings ») et Trijas (album « Quelques valeurs ») sont des rappeurs indépendants lyonnais.

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