Turquie, point sur la révolte sociale et politique

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Tout a commencé vendredi 31 mai sur la place Taskim, quand des milliers de personnes se sont opposées à l’énorme opération de réaménagement urbain qui prévoit de raser de la carte d’Istanbul le petit parc de Gezi (« le parc de la promenade » en turc), qui reste le seul petit îlot vert de la mégalopole [1]. Le projet gouvernemental ? Y construire à la place un énorme centre commercial et une mosquée. Dans une ville comme Istanbul où l’urbanisation se fait de façon spectaculaire et chaotique, où on ne cesse de déplacer les populations des centres vers les périphéries tout en favorisant les petits contrats avec les amis entrepreneurs de l’AKP, défendre le Gezi Park était un enjeu symbolique fort.

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Seulement, l’AKP n’avait pas prévu le potentiel que portait en lui ce petit mouvement de contestation sociale. Notamment en envoyant la police dégager les contestataires – pacifiques et écologistes (qui en étaient encore à dormir dans des tentes sous les arbres) afin de pouvoir lancer les premières opérations de travaux publics. On le sait, les pratiques policières en Turquie sont violentes, mais le fait qu’elle s’en prenne aux protecteurs du Gezi park avec autant de violence semble avoir été la goutte de trop. Dimanche dernier encore, Erdogan, premier ministre islamo-conservateur de l’AKP, continuait de nier en bloc la contestation sociale et maintenait le projet d’aménagement urbain à Gezi park. Fort des 58% qui l’on à nouveau porté au pouvoir en 2011, il déclarait : « S’il s’agit d’organiser des rassemblements, si c’est un mouvement social, alors, quand ils rassemblent 20 personnes, j’en rassemblerai 200 000. Là où ils réunissent 100 000 personnes, je mobiliserai un million de membres de mon parti. ».

Très vite un mouvement de soutien et de contestation se met en place et s’intensifie rapidement via les réseaux sociaux. Les revendications du mouvement commence a évoluer, on dénonce désormais les pratiques policières violentes, et surtout les pratiques autoritaires d’Erdogan et de l’AKP : exploitation sociale, pauvreté d’une large partie de la population, absence de liberté d’expression, répression contre les minorités ethniques et religieuses, islamisation de la société. De ce fait la mobilisation s’intensifie d’heure en heure, rejoint par des dizaines de milliers de personnes se reconnaissant dans les mots d’ordre : « Occupy Gezi ! Occupy Taskim ! Erdogan degage ! ».

Évidemment, on peut pointer le silence total des médias nationaux, alors que toutes les chaînes du monde en font leur actualité minute par minute, fantasmant sur un éventuel « printemps turcs » dans la continuité des « printemps arabes ».

En Turquie, les programmes télé continuent de tourner normalement, sans montrer signe de dysfonctionnement, tentant toujours de minimiser les événements, preuve du contrôle total de l’AKP sur les médias. Logiquement, internet devient le seul relais d’information et d’échanges, domaine dans lequel les Anonymous viennent apporter leur soutient.

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Loin de diviser la population, ce qu’il se passe aujourd’hui à Taksim développe une vraie solidarité. Le mouvement de Taksim ne s’inscrit pas dans les schémas politiques traditionnels car il rassemble des courants très différents ; activistes d’extrême-gauche , écologistes, syndicalistes, communauté LGBT, minorités ethniques, militants associatifs, supporters du club de football de Beşiktaş et habitants des différents quartiers d’Istanbul.

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Cependant, la construction du mouvement n’est pas simple à analyser. Si les mots d’ordre de la contestation rassemblent tous les opposants à l’AKP, sont également présents les organisations nationalistes se définissant comme laïques et républicaines, tel les ataturkiste du CHP (2d parti en Turquie) ou comme les Loups Gris et le MHP (parti fasciste). Massivement présents dans les rues et ayant une visibilité de plus en plus forte (drapeaux et portraits d’Atatürk), il semblerait que la situation impose, de fait, une sorte « d’unité nationale » due à une incapacité générale à projeter l’avenir du mouvement.
Du coup, les retours qui arrivent d’Istanbul témoignent de situations étranges, où, sur les mêmes places se retrouvent révolutionnaires, libertaires, républicains, nationalistes, kurdes, arméniens... Fait inimaginable il y’a encore quelques semaines. Cependant la place de plus en plus importante occupée par les nationalistes et la vacance du pouvoir laissent craindre une résolution politique brutale (l’histoire de la Turquie connaît de nombreux coups d’État).

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Portraits de Abdullah Ocalan et d’Ataturk côte à côte...
Portraits de Abdullah Ocalan et d’Ataturk côte à côte...

Bilan de la répression

Après plus de 4 jours de révolte à Istanbul : plus de 1700 arrestations dans le pays où la mobilisation a largement dépassé la ville d’Istanbul et s’est propagée à Ankara, Izmir, Antalya, Eskişehir, Gaziantep, Bursa et même Konya (pourtant connu pour être un lieu fort de l’AKP). Déjà trois morts et plus de 1000 blessés. La majeure partie des arrêté.e.s ont été libéré.e.s, même s’il semble régner actuellement un flou général. Au total, plus de 235 manifestations ont été recensées dans 67 villes différentes du pays depuis mardi dernier. Les méthodes utilisées par la police sont extrêmement violentes et largement dénoncées. De nombreux blessés ont été rapatriés dans les mosquées avoisinantes et dans des lieux protégés (car les hôpitaux sont sous encore sous surveillance policière). Dans le cadre « de la gestion démocratique des foules », la police du régime a déployé sur le pays une répression politique violente, n’hésitant pas à utiliser les milices de l’AKP comme auxiliaires de police.

La colère, pourquoi ?

La politique que mène Erdogan provoque depuis plusieurs mois un très fort mécontentement avec des réformes très contestés ces derniers mois : réformes s’attaquant aux Universités, à l’avortement, au droit à la consommation d’alcool, remplacement des fonctionnaires par des membres de l’AKP. Au pouvoir depuis 2002 , le gouvernement islamo-conservateur n’a, par ailleurs, pas hésité à mener une politique ouvertement néolibérale sur le plan économique. Au delà du problème du Parc Gezi, c’est donc une accumulation de colères contre les privations des libertés de presses, d’expression, syndicales et politiques, sexuelles et des droits de minorités ethniques et religieuses qui a fait éclater la révolte. Rajoutons là-dessus, la répression massive des minorités dans le pays, les milliers de prisonniers politique, le projet d’interdiction de consommation d’alcool et la montée en puissance des lois religieuses dans un pays attaché à la république laïque d’Atatürk (responsable des massacres kurdes, alévis et arméniens).

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Erdogan, très soucieux de conserver sa place dans les 20 plus grandes puissances économiques mondiales, ne lésine par sur les moyens afin de transformer sa ville en grande métropole moderne. Il y a quelques jours, il a d’ailleurs lancé le projet de construction d’un troisième point au nord du Bosphore (qui portera le nom de Sultan Selim Yavuz, le massacreur des alévis), mais aussi de nouvelles voies de transport et d’une mosquée place Taksim. Concernant les plans de réhabilitation urbaine à Istanbul, il faut savoir que depuis des années d’importants mouvements de quartier, de population, associative et civile se mobilisent contre ces opérations de réaménagement qui ont très vite soutenu les manifestants du Gezi Park.

Lundi matin, rien ne s’arrête encore. Si la police et l’armée se retirent doucement, des roulements semblent se mettre en place parmi les contestataires pour ne rien lâcher. Dans la nuit de dimanche, les bureaux de l’AKP ont été incendiés à Istanbul et Izmir. Actuellement, il semble régner une atmosphère festive et comme « suspendu »… Ou est l’armée ? Où est la police ? Quand vont-ils revenir ? Rendez-vous est donné mercredi 5 juin par le DISK (confédération des syndicats révolutionnaire), soutenue par au moins 5 autres syndicats, pour une importante manifestation de contestation et le lancement de LA grève générale.

Notes

[1ndlr (note de la rebellyon) : le parc gezi n’est en fait pas l’unique parc d’istanbul, qui en compte 13, ni le plus grand. C’est toutefois un lieu symbolique en plein centre d’une ville dont les parcs représente moins de 1.5 % de la superficie.

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  • Le 9 juin 2013 à 20:54, par Kim

    quelques images de la vie quotidienne de résistance

    http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=QJvgTG6yTrw

  • Le 7 juin 2013 à 15:32, par cga

    Solidarité internationale face à la répression étatique en Turquie

    Depuis plusieurs jours, un mouvement populaire de grande ampleur se développe contre
    l’État AKP en Turquie. Le point de départ de ce mouvement : la lutte contre la
    gentrification urbaine à Istanbul, et plus particulièrement contre la destruction du
    parc Gezi au profit des promoteurs immobiliers.

    Mais la contestation prend une dimension plus générale, et c-est l-ensemble de la
    politique réactionnaire du gouvernement qui est remise en cause (attaques contre les
    femmes avec restriction de l-accès à l-avortement, et à la pillule du lendemain,
    remise en cause de la laïcité, des libertés publiques au nom d-une idéologie
    politico-religieuse, remise en cause des maigres acquis sociaux). Ce même
    gouvernement poursuit une politique de terrorisme d’État envers les kurdes, le
    mouvement ouvrier et étudiants, avec plusieurs milliers de prisonniers politiques à
    ce jour.

    Face à lui, le mouvement libertaire, et plus largement les mouvements ouvriers,
    féministes et LGBT de Turquie prennent toute leur part à la révolte populaire.

    Mais parallèlement, les mouvements réactionnaires « laïques », nationalistes ou
    fascistes, tentent d-instrumentaliser cette contestation pour affaiblir le processus
    de paix entamé par le gouvernement avec la guérilla kurde, et faire payer au
    gouvernement sa mise au pas des secteurs traditionnels « kémalistes » de l-armée.
    Cette logique d-instrumentalisation nationaliste et fasciste est pour le moment
    tenue en échec par la présence massive du mouvement révolutionnaire turc et kurde.

    Le mouvement populaire a été la cible d-une répression brutale et sanglante de la
    part de l’État, mais il n-a pas faibli. Il peut être le catalyseur d-une
    contestation sociale de grande ampleur qui a commencé à s’étendre à d’autres villes
    du pays (Ankara, Izmir, Antyala...)

    La coordination des Groupe Anarchistes salue la révolte populaire et assure les
    camarades Libertaires de Turquie de son entière solidarité face à la répression
    étatique, mais aussi face aux menées fascistes et nationalistes.

    Le 06 Juin 2013

    Relations Internationales

    de la Coordination des Groupes Anarchistes

  • Le 6 juin 2013 à 18:10, par kim

    Hier soir, 50 mille personnes y compris des enfants et des vieux ont marché sur le commissariat du quartier. Contre le raid de la police dans les rues à proximité du poste les barricades ont été monté.

    ISTANBUL-quartier Gazi, les gens se sont rassemblés dans la rue d’ İsmetpaşa du soir. 50 mille personnes, casseroles, poêles et des bannières dans leurs mains ont marché vers le poste de police de Gazi.
    La police a tenté de les arrêter en lançant des grenades lacrymogènes et des bombes sonores, en utilisant des balles réelles. En réponse, les barricades ont été érigées autour du poste de police. Tout le monde a veillé derrieres les barricades.
    http://www.internationala.org/

  • Le 6 juin 2013 à 03:54, par frodoo

    voici un lien avec des infos de indymedia istanbul et ankara traduites en plusieurs langues.... http://gezipark.nadir.org/index_fr.html
    c est des infos directes

  • Le 5 juin 2013 à 09:25, par dès prés

    Y devrait faire des cours d’humour à l’école...

    Et non, pas tous le monde connait les loups gris.
    Aussi je pense bien lire dans l’article que les mouvement nationaliste &/ou identitaire commence à s’imposer de façons inquiétante...

    "Cependant, la cons­truc­tion du mou­ve­ment n’est pas simple à ana­ly­ser. Si les mots d’ordre de la contes­ta­tion ras­sem­blent tous les oppo­sants à l’AKP, sont également pré­sents les orga­ni­sa­tions natio­na­lis­tes se défi­nis­sant comme laï­ques et répu­bli­cai­nes, tel les ata­tur­kiste du CHP (2d parti en Turquie) ou comme les Loups Gris et le MHP (parti fas­ciste). Massivement pré­sents dans les rues et ayant une visi­bi­lité de plus en plus forte (dra­peaux et por­traits d’Atatürk), il sem­ble­rait que la situa­tion impose, de fait, une sorte « d’unité natio­nale » due à une inca­pa­cité géné­rale à pro­je­ter l’avenir du mou­ve­ment [...] Cependant la place de plus en plus impor­tante occu­pée par les natio­na­lis­tes et la vacance du pou­voir lais­sent crain­dre une réso­lu­tion poli­ti­que bru­tale (l’his­toire de la Turquie connaît de nom­breux coups d’État). "

    ET VIVE LE PEUPLE

  • Le 4 juin 2013 à 21:22, par Kim

    c’est quoi cette démagogie !!! ça sert à quoi...?
    « injustice faite au MHP »(tout le monde connait les loups gris) De quoi tu parles ? il s’agit l’analyse d’une situation pas la justice. Ce mouvement en Turquie est profondément nationaliste et laïque. le slogan qu’on entend plus souvent et partout. c’est « Nous sommes les soldats de Mustafa Kemal ». Voyons http://www.livestream.com/revoltistanbul je viens de entendre hymne nationale... le drapeau turc est partout.le discours identitaire turc est partout.

    Donc il y a pas mal de chaîne qui en parle. Or, j’ai eu l’impression que l’articel en haut essayé de donner une autre image...

  • Le 4 juin 2013 à 18:19

    Oui dsl pour le MHP, mais étant donné que l’article a du être raccourci pour mieux être compris, le MHP n’a pas été cité pour ne pas embrouiller les esprits (le MHP est très peu connu en France). Sinon tous les noms des groupes de gauche et syndicalistes auraient pus être cités : TKP/ML, Dev Yol, DISK, Nor Zartonk, BDP, etc...
    Et puis on ne va pas se plaindre d’une injustice faite au MHP !

    La chaîne de télé que tu cites est l’équivalent en France d’une chaîne TNT, peu suivie et peu influente. Ce sont les média de masses qui étaient pointés. Sinon pour la suite de ton complément d’info, les chaines kurdes et alévis en parlent aussi.

  • Le 4 juin 2013 à 10:53, par Kim

    Tres bon artcile juste. Certaines affirmation est tout à fait faux.

    « Évidemment, on peut poin­ter le silence total des médias natio­naux »
    une chaine TV ( ulusal Kanal on peut trouver chez Freetv)je dirais facho a publié et soutenu le mouvement minute par minute et a fait des appels sans cesse pour manifester.

    « Loin de divi­ser la popu­la­tion, ce qu’il se passe aujourd’hui à Taksim déve­loppe une vraie soli­da­rité. Le mou­ve­ment de Taksim ne s’ins­crit pas dans les sché­mas poli­ti­ques tra­di­tion­nels car il ras­sem­ble des cou­rants très dif­fé­rents ; acti­vis­tes d’extrême-gauche , écologistes, syn­di­ca­lis­tes, com­mu­nauté LGBT, mino­ri­tés eth­ni­ques, mili­tants asso­cia­tifs, sup­por­ters du club de foot­ball de Beşiktaş et habi­tants des dif­fé­rents quar­tiers d’Istanbul. »

    les fachistes n’ont pas été cité. La jeunesse de MHP( parti facho) était à Taksim aussi.

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