Convergence des luttes ? Réflexions à partir de tentatives lyonnaises

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Quelques réflexions suite aux observations sur les tentatives de convergence des luttes dans le mouvement lyonnais.

Aujourd’hui, tout le monde ressent la nécessité d’une véritable convergence des luttes en réponse à une segmentation et à une parcellisation des fronts mais aussi par rapport à l’usure des modes d’action ritualisés.
Entre le corporatisme syndical et les clivages idéologiques des groupuscules, chacun semble craindre d’y perdre son âme ou son identité militante. Ce qui s’exprime par la volonté de faire l’unité autour de soi ou de son cercle d’appartenance pour pouvoir garder le contrôle.

La recherche d’unité dans le respect de la diversité n’est-elle qu’une vision de l’esprit ou peut-elle se traduire en actes ?
Dans le contexte des luttes lyonnaises contre les réformes Macron, on assiste depuis quelque temps à une volonté manifeste de sortir de son cercle comme le décrit très bien l’article intitulé “On lutte ensemble ,on marche ensemble”.
Mais la question de la convergence ne se limite pas à des échanges de moyens et des questions de placement dans les manifs, mais plutôt à la question du SENS de nos luttes et à la question du pourquoi nous nous battons.
Si la convergence n’est pas une simple juxtaposition des discours des luttes entre elles, c’est plutôt dans ce qui les relie et fait résonance qu’elles peuvent trouver un langage commun contre la “marchandisation" des secteurs de la vie sociale (santé, éducation, transports) ou encore contre les rapports de domination sous toutes leurs formes.
Dépasser les particularismes de chaque lutte, ce n’est pas nier la légitimité et la diversité de leurs revendications mais c’est trouver ce langage commun sans uniformisation du discours. La revendication des étudiants en 68 de la mixité dans l’accès aux résidences universitaires du campus de Nanterre serait resté bien singulière si elle n’avait pas fait résonance avec un profond désir de libération par rapport au poids du conservatisme et des tabous de l’époque. C’est quelque part la transgression joyeuse et positive de ces interdits qui a entraîné une réaction en chaîne dans tous les secteurs de la société, y compris chez les ouvriers transgressant la sacro-sainte autorité des patrons et des “petits chefs”.

Peut être faut-il s’arrêter de penser la convergence dans un schéma de permanence ou de vouloir l’institutionnaliser.
L’impasse et l’opportunité des luttes actuelles, c’est que le gouvernement en fait un enjeu de pouvoir sans réelle volonté de négociation sur ses réformes. Ce qui ne laisse pas d’autre alternative que de radicaliser le conflit en trouvant son expression politique à travers un grand élan de “dégagisme”. Les stratégies syndicales de recherche de compromis ne fonctionnent plus face à un pouvoir qui veut nous contraindre à un virage de société dont nous ne voulons pas.

S’enfermer dans une lutte “défensive des acquis” de manière sectorielle n’a plus de sens dès lors qu’elle ne serait que conservatrice de l’existant et non pas émancipatrice d’un monde dont nous ne voulons plus. Défendre le “service public” dans sa forme actuelle sans remettre en cause les pratiques mercantiles et les logiques gestionnaires de l’Etat-Patron largement compromis dans l’économie de marché, ce serait se contenter du peu au lieu de vouloir le plus.

Le paradoxe des luttes défensives, c’est de lutter pour confirmer le modèle existant et non pour le remettre en cause et, par là, elles mettent dans l’impasse et divisent ceux qui ne se reconnaissent pas dans l’idéal du fonctionnariat ou assimilés. Sans négliger le fait qu’une masse d’exclus et de précaires aimeraient bien profiter de la sécurité de ce statut, alors qu’aujourd’hui ils sont soit laissés pour compte soit exploités comme prestataires de service par ce même Etat.

Ainsi, tant qu’on tiendra un discours sur la "croissance économique" et sur "l’augmentation du point d’indice", on restera dans la même logique : celle de l’illusion d’un "bonheur consumériste" au prix de la soumission à la routine du quotidien, à la hiérarchie au travail, aux dictats de l’économie marchande.

La question aujourd’hui est de savoir pourquoi nous nous battons, la motivation de nos engagements, pour quoi nous sommes prêts à prendre des risques ? Cherchons nous une "cause" à défendre dans le grand catalogue des luttes dans un rapport d’extériorité aliénant ou sommes nous au centre de notre lutte ?

Toutes les revendications qui nous enferment dans une identité de « travailleur » de « producteur de valeur », de « citoyen » de « chômeur » ou « d’immigré » seront forcément parcellaires et limitées par rapport aux désirs d’émancipation des individu(e)s.

Logiques d’intérêt et logiques de valeurs ne sont pas toujours compatibles. Si un étudiant lambda a intérêt à passer ses partiels pour ne pas perdre son année, comment accepter de le faire sous protection de la police avec la complicité des enseignants ?
Il ne peut rétablir l’équilibre et la cohérence avec les valeurs humanistes que les profs lui ont inculqué qu’en appelant profs et étudiants au blocage et au sabotage de ces partiels, non pas pour nier l’enjeu qu’ils représentent, mais pour le respect et la dignité d’une institution qui refuse d’être policée. Rappelons que c’est par rapport à ce « viol symbolique d’un sanctuaire du savoir » que l’évacuation de la Sorbonne en 68 a déclenché l’émeute au Quartier Latin.

C’est aussi une lutte contre nous mêmes que nous menons, contre la part de normes et de limites que nous avons intégré, et reconnaître un tant soit peu de légitimité à ceux qui nous oppriment c’est déjà accepter de subir. Ceux qui attendraient d’être “autorisés” à changer le Monde devraient reprendre leurs livres d’histoire.

Ce qui freine la mise en mouvement vers la transgression, c’est l’incohérence schizophrénique entre ce que veut l’individu-citoyen "contre l’ubérisation des services" et la déréglementation et ce que veut le consommateur à la recherche du "low cost" quelqu’en soit le coût social, humain et environnemental. L’asservissement aux fausses promesses de bonheur dans le consumérisme est source d’inertie et entretient la peur de manquer dans une société d’abondance de biens matériels et la pauvreté des rapports sociaux.

Les discours populistes et manichéens sur les inégalités entre les riches et les pauvres (il est vrai que les écarts n’ont jamais été aussi importants) ne semblent plus mobilisateursn parce qu’ils ne traduisent pas la complexité d’une société ou on peut toujours trouver plus riche ou plus pauvre que soi, jusqu’à ceux qui n’ont même pas le minimum vital. Cette vision simplificatrice évite de se poser la question de savoir de quoi sommes nous pauvres et de quoi nous souhaitons être riches. L’existence d’une multitude de sphères d’intérêt en tension dans les strates de la société post-industrielle rend problématique l’identification à un "prolétariat" (surtout avec l’extinction de la classe ouvrière) dans un contexte d’embourgeoisement des classes moyennes et de paupérisation des déclassés ou exclus.

Le système capitaliste entretenant fortement l’insécurité et l’incertitude sur l’emploi (légalisée par les dernières réformes du Code du Travail) de manière à s’assurer la docilité et la complicité de ses serviteurs plus ou moins dupes du chantage.

Dans ce contexte, c’est la peur qui nous gouverne : peur du chômage et de l’exclusion, peur des petits chefs et des patrons, peur de se faire mal voir des autres, peur de ne pas faire ce qu’il faut, peur de ne pas correspondre à la norme sociale et de se démarquer, peur de perdre le peu qu’on a.

Nous ne voulons plus d’un monde « ou tout est permis mais rien n’est possible ».

La ZAD de NDDL est exemplaire à ce titre car, au-delà de l’objectif défensif d’empêcher la construction de l’aéroport, elle a occupé un territoire pour vivre autre chose, générer des rapports sociaux différents a travers une relation au travail et à la production qui ne relève pas du système actuel. C’est contre ce projet là que l’armée est intervenue avec une telle violence, parce que cette lutte renvoie à tous le message qu’on peut fonctionner autrement.

Si la répression est si violente, c’est parce les zadistes transgressent les piliers du capitalisme : la propriété privée, l’argent et le salariat.
Cela doit nous inspirer pour que les occupations se multiplient dans les entreprises, dans les facs dans les hôpitaux, dans la rue et que la libération de ces espaces devienne des ZAP (Zones à Projets) pour la construction d’autres rapports sociaux au delà des logiques de défiance et de concurrence, au travail ou à l’université, pour la construction d’un autre service public, d’un autre rapport au savoir et à la santé, aux autres etc….

Aujourd’hui, si nous sommes déterminés à résister aux “ordonnances Macron” et que nous n’avons pas le pouvoir politique de le faire nous pouvons inciter au sabotage de leur mise en œuvre.

C’est la que nos « fonctionnaires », ou agents censés appliquer ces lois, doivent faire preuve de “désobéissance civile” pour ne pas participer à ces politiques d’exclusion, refuser des directives inhumaines, par exemple sur les traitements indignes infligés aux migrants mineurs ou majeurs par les agents de la Métropole et de la Préfecture. Pour les travailleurs sociaux et les associations humanitaires refuser d’être complices du tri sélectif des familles et de leur mise à la rue, dans les hôpitaux refuser le signalement des sans papiers, pour les agents du gaz ou de l’électricité refuser les coupures de flux et rétablissement du service auprès des plus démunis, pour les contrôleurs des transports urbains ou ferroviaires refuser de pénaliser les plus démunis, organiser des journées nationales de gratuité des transports ou des péages, pour les profs refuser le tri sélectif des dossiers au lycée ou à l’université, pour tous occuper les locaux publics inoccupés pour loger migrants et sans abris ,occuper les espaces destinés a des projets inutiles et imposés, occuper l’espace public pour des assemblées de lutte et à des fins festives, boycott collectif et ciblé de la consommation… Liste non exhaustive qui consiste à prendre au lieu de demander en longs cortèges de revendications qui ne sont plus entendus.

Voilà des initiatives individuelles irrécupérables déjà à l’œuvre qui relèvent de ”l’objection de conscience”, de la propagande par le fait” et de l’insoumission qui peuvent très vite entraîner une “désobéissance civile collective”.

Voilà quelques pistes pour reprendre la main sur l’histoire.

Rappelons-nous comment, en 1955, Rosa Parks, femme noire américaine, en refusant de céder sa place dans un bus à un blanc, permit à des millions de noirs américains de se lever contre l’apartheid.

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