« Défendre les intérêts de la loi et de la société devant les tribunaux »

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Une exposition du Barreau de Lyon intitulée « Lyon reflet de la mémoire judiciaire » a été accessible au public du 12 janvier au 4 mars à la Galerie des Terreaux. Vous imaginerez sans difficulté la lâcheté des intentions de l’envoyé spécial du Popoulit-büro sur les lieux, plein de fiel sur le bout de la langue. Quelle ne fût pas sa surprise lorsqu’il constata que cette manifestation s’éloignait sensiblement de la célébration punitive en vogue aujourd’hui ! Cependant, l’impression que les magistrats de gauche tentaient de reprendre l’initiative face à la surenchère sécuritaire n’a pas suffi à éloigner le spectre de la critique facile et perfide…

L’histoire judiciaire de Lyon est retracée depuis une époque lointaine (mais sans véritable problématique d’ensemble qui donnerait une cohésion ; on appréciera par nostalgie l’exhumation de documents d’archives attachants mais livrés souvent sans explication). Lyon s’illustre premièrement sur le plan juridique dans un domaine dont on savait qu’il lui réussit : le commerce . Le Tribunal de Conservation, qui porte bien son nom puisqu’il survivra à la Révolution Française et marquera donc une continuité significative dans les intérêts marchands, gérait les litiges dans ce domaine à partir du 15° siècle. Autre fierté municipale, l’invention en 1806 du premier Conseil des Prud’hommes, instrument originel de conciliation entre patronat et ouvriers après la disparition des institutions corporatives. Profondément égalitaire, les patrons y bénéficiaient de cinq sièges sur neuf. Tous les membres étaient élus au suffrage censitaire.

L’essor industriel du 19° siècle, notamment à Lyon, est parallèle à celui de la répression des révoltes populaires. Le maréchal Soult s’illustrera lors de la révolte des canuts de 1831, le général Fleury lors de celle de 1834. Puis les magistrats fignolèrent la besogne après qu’on eu traîné la vermine insurgée devant les tribunaux. Il devient alors aisé d’exalter le souvenir d’un Jules Favre défendant les ouvriers et ouvrières de la soie et les républicain-e-s ; ou la mémoire de Jean Appleton, avocat dreyfusard fondateur de la Ligue des Droits de l’Homme dans notre ville paisible des bords de Saône, qui fût harcelé et sanctionné par ses confrères du barreau. Combattre l’antisémitisme valait bien quelques mesures disciplinaires ! La sympathie populaire pour des magistrats lyonnais au grand cœur trouvera un dénouement ironique pendant la Commune. Louis Andrieux est libéré en 1870 par la foule alors qu’il purgeait une peine dans les geôles de l’empire pour ses convictions anti-napoléoniennes (Lyon est la première ville à proclamer la république). Reconnaissant envers le petit peuple communard, Andrieux ne manquera pas de s’opposer à la Fédération des Communes et à Bakounine venu soutenir l’insurrection à Lyon. Après la parenthèse sanglante de la Commune, l’avocat lavera sa conscience en entamant une carrière politique au côté du populiste Boulanger. L’article deux de la déclaration des révolté-e-s de notre ville stipulait : « Tous les tribunaux criminels et civils sont suspendus et remplacés par la justice du peuple. » (nous devrions réfléchir au fait que cela ne nous a jamais prémuni de merveilleuses scènes d’exécutions sommaires et de procès expéditifs). Deux décennies plus tard, d’après les commentaires illustrant l’exposition, la propagande par le fait « enclenche une spirale somme toute prévisible de répression et de vengeance ». Prévisible, alors que l’anarchiste Auguste Vaillant ait été exécuté pour avoir posé une bombe qui ne fit aucun mort à l’Assemblée Nationale ? Curiosité locale : Sadi Carnot sera abattu devant le palais du commerce pendant l’exposition universelle de 1894 par un ouvrier anarchiste, Santo Caserio : le président avait refusé de gracier Vaillant. Les magistrats lyonnais (de ceux qui condamnent les dreyfusards) s’illustreront dans une légendaire parodie de procès qui enverra Caserio à l’échafaud.

« Mobilisée par le régime de Vichy, (la justice française) s’est trouvée placée devant l’obligation de réprimer les agissements de celles et ceux qui (…) refusaient la défaite et la politique de collaboration ». Le couplet sur une France peuplée de 30 millions d’anti-nazis déterminé-e-s est connu. C’est donc contre leur gré et la larme à l’oeil que les Sections Spéciales de la Cour d’Appel de Lyon prononcèrent la condamnation à mort du résistant communiste Simon Frid. Aussi est-il excessif que les F.T.P.-M.O.I. aient empêché d’autres meurtres de partisans en faisant connaître le goût du plomb à l’un des responsables. L’appareil judiciaire sera appelé à la libération à « opérer la régénération du pays » : l’ambiguïté du processus est toutefois timidement reconnue par les rédacteurs des commentaires, lorsque la résurrection chauvine d’un pays de collabos passe par les exécutions arbitraires et des juridictions d’abattage à la partialité avérée… Personne ne s’étonnera des viols collectifs et tontes de femmes, ni de la délicatesse avec laquelle sera traité l’industriel pétainiste Marius Berliet. Peu importe : l’honneur et l’intégrité de la profession sera rétabli à l’occasion du procès du chef lyonnais de la gestapo, Klaus Barbie en…1987. A cette même date prend fin la lutte d’Action Directe évoquée sur l’un des panneaux de l’exposition.

Bizarrement dans les entreprises à prétention historique, il est fréquent que les évènements récents soient plus sujets aux erreurs et approximations que d’autres plus éloignés, alors même que l’on bénéficie de plus de sources. C’est parce qu’ils sont d’autant plus brûlants d’enjeux qu’ils sont proches de nous. C’est cette remarque qui nous permet de comprendre pourquoi des révolutionnaires vieux d’un ou deux siècles ont su s’attirer la sympathie d’une éminente institution comme le barreau de Lyon. Alors que les camarades emmuré-e-s vivant-e-s ayant appartenu aux groupes de lutte armée de notre enfance n’ont droit qu’à une confusion frôlant la diffamation. Sans doute beaucoup de personnes auront donc pris connaissance de cette histoire en lisant Action Directe comme une « dérive de mai 68 », un groupuscule de rêveurs/euses illuminé-e-s et sanguinaires… Manipulation ou ignorance ? Le flou le plus complet est entretenu entre la branche parisienne anti-sioniste, solidaire de la cause palestinienne, et la branche lyonnaise dont elle s’est désolidarisée. En effet, le groupe local prônait un anti-capitalisme à fort penchant antisémite… mais on ne peut pas les caricaturer dans le seul « antisémitisme militant » comme c’est le cas dans cette exposition ! Le mauvais goût a poussé les auteurs de ce passage à mêler allègrement les actes revendiqués par les branches parisienne ou lyonnaise, (comme l’attaque du consulat israélien de Paris). Alors que la connotation n’en est évidemment pas la même. [dernière minute : Joëlle Aubron vient de décéder des suites de l’acharnement d’Etat dont elle a été victime : il reste quatre membres d’Action Directe-Paris à libérer avant qu’ils/elles ne subissent le même sort... Solidarité !!!]

La spécificité de l’exposition tient à ce qu’elle met largement l’accent sur des évènements sociaux et politiques subversifs. Ce qui a été une bonne surprise. Nos magistrats humanistes ont l’intention claire de pacifier les relations entre l’institution judiciaire et ses cibles pleines de repentance. Ils auront pourtant du mal, même à travers cette tentative, à faire passer leurs juridictions comme l’ultime recours pour la défense de la veuve et de l’orphelin. Ils admettent eux même que « la Justice a traditionnellement été considérée (…) comme l’un des piliers de l’ordre social, à l’instar de l’Eglise et de l’Armée »… par exemple au sujet des 1500 peines de mort prononcées pendant la guerre d’Algérie (dont 200 appliquées) envers des camarades indépendantistes. Les continuités historiques, si elles ne sont pas toujours évidentes, sont intéressantes à souligner : à cette époque le tribunal militaire siégeait au fort Montluc, où a été installée depuis la prison pour femmes… Il sera bénéfique à ce sujet d’entretenir le souvenir de cette phrase extraite d’un journal ouvrier de Lyon après les révoltes des canuts : « Une barrière de cadavres s’élève entre eux et nous, tout arrangement devient donc impossible ».

Le corbeau

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