Lectures de printemps pour l’été : des indigné.e.s, des démocraties à faire et à parfaire, des révolutionnaires armé.e.s et le règne de la terreur...

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Il sera question de deux textes venant plus ou moins de Grenoble, l’un trouvé par hasard, parce que présenté comme un texte inspirateur des mouvements populaires du « printemps arabe » : Gene SHARP et son livre « DE LA DICTATURE À LAMOCRATIE », l’autre sur un sujet, assez différent et intéressant, le règne de la terreur, ne sera utilisé que pour les deux dernières de ses 33 pages et est écrit par le collectif Pièces et Main d’Oeuvre. Il sera question d’action collective, de défiance et d’intervention politique, de violence et de non-violence.

Le livre de Gene SHARP décrit les les étapes successivement réussies d’instauration de la démocratie à la place de la vile dictature en place. L’ouvrage se veut schématique, pragmatique et efficient, il parle dans un style digne d’un guide d’ingénierie sociale, avec le vocabulaire-type sorti d’un cours de langage hypnotique pour énarques ou vendeur de chez Darty. Tout ça en fait une sorte de « Révolution pacifique pour les nuls » qui se fout royalement du discours politique ou de sa justification, et s’abstient de jugement de valeur.

de la Dictature à la Démocratie (et vice-versa)

Il part seulement du postulat qu’il est juste d’œuvrer pour la Démocratie, qui représente le Bien (but ultime à atteindre), sans chercher à la définir (ça me rappelle un petit peu les débats ici sur démocratie réelle maintenant : qu’est-ce qu’illes veulent ces foutu.e.s jeunes comme démocratie ??) ou lui trouver des caractéristiques indispensables. Il y a de l’autre côté la dictature, qui est le Mal, et doit être abattue et remplacée par la première, un point, c’est tout. Le guide est fait pour ça.

C’est donc très pratique car dans ce schéma, tout gouverné peut se considérer comme un Juste et rechercher plus de Démocratie, jusqu’à ce qu’il estimera être la démocratie idéale (qui n’arrivera jamais). Idem pour la Dictature, chacun pourra se considérer plus ou moins en dictature sous n’importe quel gouvernement dit représentatif ou non, de n’importe quel Etat, de par leurs natures dans ce monde.

Après cette observation, ce guide paraît donc plutôt un guide de comportement quotidien pour tout peuple qui aspire à augmenter son contrôle et sa responsabilité sur sa vie et sur sa ou ses communautés. Mais pour cela, il faut avoir recours à l’action collective, c’est-à-dire faire peuple, plus ou moins aidé dans le livre par les « stratèges » de la Révolution et autres organisateureuses, pour pouvoir s’engager sur le chemin tracé par le livre. Et ce chemin qui, en seconde lecture vise à mettre toujours plus de démocratie dans la dictature étatique, est sans fin (pas de perfection en ce bas-monde s’il vous plaît !). Les moyens proposés sont collectifs, ce sont la défiance, la non-coopération, la protestation, et l’intervention non-violente. Ils doivent entrer dans le cadre d’une stratégie globale visant le but ultime : la Démocratie. Ils doivent aussi être collectifs, ce qui pose problème en ces temps de repli individuel généralisé et technologisé...

violence et non-violence

L’autre flou artistique du livre, hors de la démocratie, est la question de la violence. Elle est acceptée comme un recours possible, mais considérée la plupart du temps comme contre-productive et forcément dérisoire face aux moyens d’un Etat dictatorial (point sur lequel PMO abonde). La notion de violence n’est cependant pas explicitée et peut donc être comprise (si on le souhaite) comme tout ce qui ne blesse personne directement ou indirectement, et on peut donc y inclure pour notre plus grand plaisir, des protestations et interventions telles que sabotage, démontage, dégradations, destruction en tous genres, tout en restant ferme contre la lutte armée comme moyen efficace pour remplacer une dictature par une démocratie « réelle » et « durable » (désolé pour les gros mots).

la Terreur du Futur

Ce rejet de la violence, tuer, blesser ou s’en prendre directement et physiquement à une personne m’amène au second texte que je me permets de recommander ici, comme un complément d’argumentation contre la violence comme terrain d’affrontement avec l’Etat et la Dictature.

Cette brochure, « Le Comitatus ou l’invention de la terreur », publiée sur leur site internet est assez conséquente et en même temps condensée. Elle évoque les différents procédés pratiques utilisés par l’Etat et son « noyau dur », l’appareil militaire, à travers les témoignages des acteurs internes. « Il faut pour régner des yeux, des oreilles et des mains ». Une fois posées des remarques générales comme « Dans l’ensemble, la terreur a réussi à la domination et écrasé l’émancipation. (…) L’histoire de la révolution est un monstrueux martyrologe que commémore et reconduit le militant », et la permanence historique de la terreur d’Etat, le texte conte l’avènement de sa version moderne en France. Particulièrement, c’est son perfectionnement dans la guerre d’Algérie – qui fera ensuite école à travers le monde – qui constitue le corps principal du texte, bien qu’ensuite soient évoquées d’autres « guerres asymétriques » et guérillas, la question technologique (« Nul sacrifice humain, si démesuré soit-il, ne suffit à vaincre la supériorité technologique  ») et enfin la continuation de ces techniques appliquées à la « guerre au terrorisme ». N’étant ni historien ni spécialement savant en la matière, je ne saurais juger de la scientifique exactitude historique des faits analysés ni celle des conclusions tirées, le sujet et la lecture sont passionnants et le style d’écriture, qui n’épargne pas les coups participe grandement à l’intérêt de la lecture.

La perle, qui vaut la présence ici de ce texte écrit en janvier 2008 en est la conclusion, sèche, qui esquisse une évolution possible de la prochaine répression d’une nouvelle fraction armée ou conspiration des cellules de feu, qui en viendrait à être ressentie comme menaçante par l’Etat, et non comme justificatif pratique à un contrôle croissant.
Une prospective par simple extrapolation qui, drôle dans le récit, est plutôt terrorisante dans ses perspectives et aiderait à refroidir ceux qui n’ont pas été convaincus par le livre de recettes précédent.
Elle commence ainsi : « Supposons maintenant qu’un comité imaginaire (…) se dispose à la lutte armée. Nos wannabe insurgés, d’ailleurs connus, infiltrés, suivis des services compétents, tiennent des conciliabules dans leurs Zones d’Autonomie Temporaires et autres quilombos. Ils chuchotent sur le net et de capuche à capuche qu’ils passent dans la clandestinité, organisent des stages de karaté et publient leur manifeste, « Vers la guerre civile ». »...

Ce petit duo à mon sens est donc, si ce n’est une réponse, au moins une base de discussion intéressante, face aux enthousiastes de la dynamite et de la gâchette : ce sont la carotte et le bâton pour les impatient.e.s qui, comme je l’ai lu une fois sur ce site, « croient pouvoir emporter d’un coup la société dans le sillage de leur colère destructrice » (approximativement, de mémoire). Certes, cet article peut paraître tempéré, voire modéré, peut-être même centriste tendance Mouvement Démocrate MODEM, mais je nie l’accusation, au contraire je trouve qu’en étirant bien la fenêtre de vue et d’action proposée par Gene SHARP et en cadrant dans le respect de l’intégrité physique des personnes pour essayer de ne pas se retrouver dans la situation anticipée par PMO, il y a là une richesse de moyens à la disposition des peuples/groupes/communautés pour lutter en faveur de leur autodétermination.

Livres (en pdf)  :

Gene SHARP, « DE LA DICTATURE À LAMOCRATIE, Un cadre conceptuel pour la libération », 2003, Institution Albert Einstein, Traduit de l’américain par Dora Atger en 2009, Texte publié à l’initiative de l’École de la Paix de Grenoble. Diffusion libre, dispo à www.aeinstein.org.

Pièces et Main d’Oeuvre, « Le Comitatus ou l’invention de la terreur », Grenoble, 12 janvier 2008, Diffusion libre, dispo parmi d’autres à www.piecesetmaindoeuvre.com.

P.-S.

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