Place Taksim : lutte pour la reconnaissance du massacre alévi de Sivas du 2 juillet 1993... et tous les autres !

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Ce samedi 26 juin se tenait à Lyon un rassemblement de soutien aux protestataires de la Place Taksim appelé par différentes associations turques et françaises.
Étant donné le contexte actuel de répression que subissent les minorités depuis l’apaisement du mouvement de contestation contre l’AKP (voir les articles sur les articles 1 et 2 ) et dû à leurs revendications pendant les événements, ce rassemblement avait pour but de se joindre au rassemblement organisé par les associations alévis de la région pour la reconnaissance du massacre de Sivas du 2 juillet 1995 en Turquie. Massacre durant lequel 37 représentant-e-s intellectuel-les, musicien-nes, chanteur-euses, écrivain.e.s, poètes-ses, danseurs, journalistes... de la culture alévie furent brûlés par une manifestation populaire de turcs « sunlu » (sunnites majoritaires en Turquie, environ 80% de la population).

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commémoration Place Bellecour
commémoration Place Bellecour

Depuis le début du mouvement contestataire turc qui a permis aux minorités de s’exprimer de manière visible, les agressions haineuses, toujours présentes, se multiplient. Les quartiers alévis ont été attaqués à Istanbul comme les manifestations alévies à Erzincan et Tunceli (dans le Dersim, région alévie). Les kurdes ont aussi été attaqués pendant les manifestations à Istanbul par les kémalistes. Il y a encore 2 semaines, durant une assemblée générale dans un parc hors d’Istanbul, une attaque aux couteaux et bâtons a été organisée par le maire et les nationalistes, contre la communauté arménienne qui y était présente.

La politique d’assimilation pan-turquiste, qui a pour but d’effacer l’histoire de ces minorités pour avoir un peuple turc, unis, musulman sunnite, ( « un peuple, une religion, une langue unique » ) ne tolère pas ces revendications trop relayés par les médias et surtout les médias étrangers, qui viennent briser leur image de la Turquie « Moderne ».

Mais qui sont les alévis ?

Parmi toutes les minorités ethniques présentes en Turquie, les alévis font partis des plus ignorés à l’étranger, souvent trop rapidement assimilés aux turcs. Pourtant ils représentent 10 à 15 millions de personnes dans le pays, soit environ 20% de la population en Turquie.
Reconnue comme minorité religieuse, les alévis sont soit turc, soit kurde, mais se définissent alévi avant tout. On ne devient pas alévi, on naît alévi. Sans s’étendre sur le sujet, l’alévisme est né autour du 8e siècle d’une branche dérivée du chiisme mêlé aux croyances chamaniques ou zoroastriennes (croyance dans les forces des éléments) des populations locales anatoliennes. Donnant une forme de pensée et une culture propre : pas de mosquée, mais des « çem », non concernés par les 5 piliers de l’islam (5 prières, Ramadan, La Mecque...), revendiquent depuis le début une égalité homme/femme, pas de port du voile religieux, amour de tous les peuples et une culture de la musique, des chants, des poèmes très poussés.

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carte de l’implantation actuelle alévi et kurde
carte de l’implantation actuelle alévi et kurde

La culture alévie n’a cependant, jamais été reconnu. Que ce soit sous l’Empire Ottoman ou la République moderne et laïque de Mustafa Kemal Atatürk, les alévis ont toujours été contraint de cacher leur appartenance, ayant subie tout le long de leur histoire les massacres (Katliami en turc) organisés par les pouvoirs en place ou par les mouvements populaires spontanés des turcs sunlu contre eux, les mêmes ennemis que les arméniens. A noter que les massacres alévis du 20e siècle visent surtout à briser les villes où les organisations révolutionnaires socialistes sont bien implantées, de fait les régions à majorité alévies.

Massacres alévis les plus marquant du 20e siècle :

Massacre du Dersim, 1937-38 : près de 100 000 morts sous les bombardements de l’aviation d’Atatürk, dont sa propre fille adoptive (1re femme pilote militaire, c’est important le modernisme tout de même). La région du Dersim historique est le centre-est de la Turquie, région alévie. Au nom du Pan-turquisme la culture alévie devait disparaître, d’autant plus que les alévis sont souvent affiliés de gauche et d’extrême gauche, leur révolte met en danger le pouvoir en place. Outre les massacres, les survivants ont été déportés, en séparant les familles. La culture alévie a été interdite, tous les noms de villages, villes, rues et même le nom de région furent effacé pour être remplacé par des noms turc sunlu. Ainsi l’une des régions du Dersim de même nom s’appelle à présent Tunceli.

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déportation du Dersim
déportation du Dersim

Massacre de Marash, 1978 : Dans la ville de Kahramanmaras, population à majorité kurde-alévie, et grosse implantation des groupes révolutionnaires, le massacre dure 1 semaine avec le soutien du gouvernement CHP. Le massacre est organisé par les services secrets et l’extrême droite en lien avec l’organisation anticommuniste internationale de la CIA : le « Gladio » et a pour but d’écraser le mouvement révolutionnaire, entreprendre un « nettoyage ethnique », empêcher l’union des mouvements progressistes, kurdes et alévis, en s’appuyant sur les foules influencées par les mosquées et les nationalistes du MHP.
Préparé à l’avance, pendant une période les radios, la télé et les cinéma ne passent que des émissions et films nationalistes donnant de fausses informations pour faire monter la haine anti-alévi (comme des rumeurs d’attaques de mosquées par les alévis de la région), infiltration d’éléments des Loups gris dans la ville et sous prétexte de travaux publiques, les maisons et les commerces alévis sont marqués d’une croix peinte en rouge pour les cibler.
Entre 500 et mille personnes sont tuées, femmes enceintes éventrées et enfants brûlés. On a aussi brûlé les maisons.

Article détaillé de l’organisation politique du massacre :
http://www.azadnewsagency.com/nuce/turquie-noubliez-pas-le-massacre-des-kurdes-de-maras/

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massacre de Maras
massacre de Maras

Le massacre de Çorum, 1980 : Le même plan, mais à plus petite échelle dans la ville de Çorum, où les quartiers alévis de la ville se font attaquer par les foules menées par les nationalistes du MHP. Les groupes révolutionnaires bien organisés arrivent à tenir tête pendant 2 mois mais perdent 57 vies (chiffres officiels du gouvernement) et plusieurs centaines de blessés graves.

Le massacre de Sivas 1993 : Pour revendiquer la reconnaissance de la culture alévie, les intellectuels, écrivains, poètes, chanteur/chanteuses, musicien-nes, journalistes... alévis organisent un festival : le Pir Sultan Abdal Festival, dans la capitale de la région de Sivas (grosse région alévie), qui appel à la paix entre sunlu, alévis, kurdes, arméniens. C’est surtout un appel aux turcs à aimer les autres et à vivre ensemble.
Mais le 2 juillet au matin, durant les prières, les imams des mosquées de la ville excitent les islamistes et les appellent à attaquer le festival, sous prétexte que les alévis seraient des démons. Bien évidement le travail en sous main du MHP crève les yeux. Ils font circuler des rumeurs selon lesquels les alévis insultent le Coran durant le festival. Les foules sortant des mosquées se réunissent et se sentent pousser des ailes en voyant d’autres foules se rejoindre, croyant en un mouvement populaire spontané. Ils se dirigent sur l’Hôtel Madimak où sont logés les intervenant-e-s, entourés et accompagnés par la police, le préfet ayant donné l’ordre formel de laisser faire. Ils mettent le feu à l’hôtel en empêchant les gens de s’enfuir et dansent en chantant autours alors que 37 vies disparaissent ce jour là.

Déclaration de Tansu Çiller la 1re ministre turc de l’époque sur la gestion des événements : « Dieu merci, aucune personne de notre peuple en dehors de l’hôtel n’a été blessé ! Le peuple n’a même pas eu un saignement de nez et les personnes qui ont réussi à sortir du feu ont dû mourir étouffé ».

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foule mettant le feu à l’hôtel
foule mettant le feu à l’hôtel

Le massacre de Gazi, 1995 : Dans la nuit du 12 mars 1995, dans le quartier de Gazi (Istanbul) qui est habité à majorité par des kurdes-alévis, des hommes cagoulés tirent à la mitrailleuse sur 3 cafés et restaurants tuant 7 civils et un Pîr- chef religieux des alévis, et faisant en tout 20 blessés.
En réponse dans la même nuit les alévis et les kurdes se réunissent et marchent sur le commissariat du quartier, mais la police ouvre le feu faisant 1 mort et une dizaine de blessés. Les affrontements se poursuivent dans la nuit. Le lendemain, une nouvelle marche est organisée, mais cette fois-ci elle tombe nez à nez avec les forces d’élites de la police qui tirent à la mitrailleuse faisant 15 morts et d’innombrables blessés. Les émeutes reprennent et embrasent d’autres quartiers alévis, l’armée intervient et décrète l’État d’urgence. Des comités de quartiers se forment et résistent derrière les barricades jusqu’à l’arrestation de 20 policiers. Mais seule 2 seront condamnés.

Pourquoi les alévis sont-ils si mobilisés Place Taksim ?

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Pour comprendre le positionnement des alévis, il faut garder en mémoire 1000 ans d’oppression, de massacres et de répressions. De fait, la laïcité de l’État est extrêmement importante à leurs yeux, une grande partie se définit comme athée aujourd’hui. Politiquement, les alévis sont très ancrés à gauche et à l’extrême gauche. Beaucoup soutiennent le CHP (parti kémaliste nationaliste) pour son attache forte à la valeur de laïcité... et oui le parti de leur assassin. Les alévis subissent une éducation républicaine turque sunlu à l’école, ils apprennent ce qui est imposé dans les livres scolaire en Turquie, qui disculpent Atatürk de tous ses crimes, que se soit contre les alévis, les kurdes ou surtout contre les arméniens.
Mais les kurdes et turcs alévis forment surtout les bases des organisations révolutionnaires, et c’est pour cela qu’ils sont tués toujours plus. L’ennemi à abattre étant les 3 K de Kurdes, Kizilbas (Alévis), Komunist... Les habitants du Dersim étaient les ennemis parfaits.
Dans ce mouvement, ils revendiquent fortement la reconnaissance de la culture et des massacres alévis, ainsi que tous les autres : massacres kurdes (Uludere) et le Génocide Arménien.

L’ampleur qu’a pris le mouvement Occupy Gezi Park, il le doit à son évolution en mouvement général contre les réformes islamisantes et la pratique autoritaire du pouvoir que mène l’AKP, et à sa tête Recep Tayyip Erdogan. Dans ce cadre les alévis ont pris une grande place lors des manifestations et occupations. Que se soit sous l’étiquette CHP, révolutionnaires, syndicalistes, étudiant-e-s, féministes ou supporters.

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Les lois réintroduisant les voiles religieux dans les lieux publiques (école, télé, administration...), les nouveaux programmes scolaires imposés mettant en avant une image de la Turquie en tant que nation islamiste, les remplacements des fonctionnaires par des membres de l’AKP (prof, haut gradés de l’armée, administration) ou encore la tentative d’interdiction de l’alcool, sont des signes forts de la volonté d’Erdogan de faire de la Turquie un État musulman. A ne pas oublier les plans urbains payés par le bon contribuable qui se voit imposer la construction d’une grande mosquée sur la Place Taksim pour marquer une récupération des symboles. Un peu comme cette basilique du Sacré-Cœur qui fût construite à Montmartre sur les corps sans vie de la commune de Paris, dans le but d’effacer l’histoire et de la remplacer.
Un autre plan urbain extrêmement important, la construction du 3e pont du Bosphore. Ces ponts sont très connus du fait de leurs grandeurs, de leur implantation géographique et du fait qu’ils soient rattachés au Bosphore. Alors quand Erdogan a décidé de lui donné le nom du Sultan Yavuz Sélim, connu pour de grands exploits militaires comme le massacre de plus de 40 000 alévis de la région du Dersim Historique en 1514, il est normal de voir ces derniers monter aux créneaux. Le changement du nom de ce pont est l’une des revendications primordiales dans la lutte contre les plans urbains d’Istanbul.

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« nous sommes alévis » Place Taksim
« nous sommes alévis » Place Taksim

Images de la commémoration et du rassemblement de soutien, à la Place Taksim, Place Bellecour :
http://rebellyon.info/De-Bellecour-a-Taksim.html

Vidéo de l’attaque de l’hôtel Madimak

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