[Givors] Lettre ouverte au ministre de l’éducation nationale

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Le collège Lucie Aubrac de Givors, soutenu par les écoles du secteur, est en lutte pour obtenir son classement en REP+.

Monsieur le Ministre,

« Résister, c’est résister à l’inégalité, c’est résister à la discrimination » : notre collège est plus qu’un collège, c’est un symbole républicain incarné. En effet, ces mots sont ceux de Raymond et Lucie Aubrac qui, à plus de 80 ans, sont venus en personne inaugurer notre établissement en 2001 et nous délivrer ce message. C’est pourquoi nous, membres de l’équipe éducative du collège Lucie Aubrac, avec l’appui des parents d’élèves et des professeurs des écoles du réseau, vous écrivons aujourd’hui pour ne pas trahir cet héritage dont nous sommes les dépositaires, et vous alerter sur la situation inique et devenue intenable de notre réseau. Des collègues expérimentés, novateurs, engagés auprès des familles et des enfants, fidèles au poste depuis plus de dix ans (vingt ans pour certains !), sont au bord de l’implosion. Certains sont même prêts, après toutes ces années, à renoncer à leurs convictions et à quitter le navire pour protéger leur santé physique et mentale. Depuis le début du mois de février, 35% du personnel enseignant a été mis en arrêt maladie !

Vous n’êtes pas sans savoir que notre REP se situe sur la commune de Givors, dans l’académie de Lyon. Le réseau prioritaire rassemble le collège Lucie Aubrac et 5 groupes scolaires des alentours. Depuis sa création en 1981, nous avons obtenu le statut ZEP, puis REP en 1997. En 2015, la carte de l’éducation prioritaire a été revue. À l’époque, un classement des collèges fut réalisé selon les critères nationaux. Parmi tous les établissements, les 22 collèges les plus en difficulté ont obtenu le classement REP+. Notre collège arrivait en 19 ème position : nous nous attendions donc à bénéficier de ce classement…ce qui n’a pas été le cas. Nous nous sommes alors rendus au Rectorat de Lyon, où nous avons été reçus par Jean-Marie Krosnicki, DASEN adjoint du Rhône. Celui-ci nous a expliqué qu’un choix géographique de répartition des REP+ sur le territoire avait été fait au détriment des critères nationaux : à notre collège du Rhône, auquel aurait dû échoir en priorité ce classement REP+, on avait donné la préférence à un collège de l’Ain et à un collège de la Loire. Nous avons compris cette décision à laquelle nous nous sommes rendus, dans la mesure où M. Krosnicki nous a expliqué que la carte des REP et REP+ serait à nouveau réévaluée quatre ans plus tard. Or, six années ont passé et cette répartition est toujours gelée.

Pendant ce temps, les difficultés socio-économiques des familles de notre secteur se sont considérablement accrues. Si l’on reprend les critères qui permettaient il y a 6 ans de définir quels réseaux relevaient du REP+, il n’y a aucun doute : notre réseau devrait en faire partie depuis plusieurs années.
En effet :
- le collège compte 60,3 % d’élèves boursiers dont 19,1 de taux 3
- il accueille 64,4 % d’élèves issus des catégories sociales les plus défavorisées
- il compte 80 % d’élèves issus de quartiers classés politique de la ville
- il gère 22 % d’élèves en retard à l’entrée en 6 e !
Par ailleurs, le taux de pauvreté à Givors est de 27%, contre 14% pour la moyenne française (notre réseau recrute dans les quartiers les plus pauvres de la ville, dont deux sont classés politique de la ville). À titre d’exemple, dans l’académie du Rhône, seules les communes de Vaulx-en-Velin, Vénissieux et Saint Fons ont des taux de pauvreté plus importants (33% et 31%). Pour 2018, selon l’observatoire partenarial de cohésion sociale et territoriale IRIS Givors, le quartier des Vernes (dont nous dépendons principalement) présente une proportion de jeunes non diplômés et non scolarisés s’élevant à 30% pour Vernes-Haut et 47% pour Bas-Vernes ! Par ailleurs, sur ces zones géographiques, on relève 25% de demandeurs d’emploi (Vernes-Haut) et 35% (Bas-Vernes) !

Comment, alors, comprendre que notre réseau ne soit toujours pas classé REP+ ? Comment accepter que les droits de nos enfants, de nos élèves, pourtant inscrits dans le principe 5 de la Déclaration des droits de l’enfant du 20 novembre 1959 (« L’enfant physiquement, mentalement ou socialement désavantagé doit recevoir le traitement, l’éducation et les soins spéciaux que nécessite son état ou sa situation »), ne soient pas respectés ?

Depuis de nombreuses années, notre collège est reconnu pour la richesse et l’innovation de ses projets, ainsi que pour l’investissement hors normes du personnel. Cette stabilité et cet engagement dans la durée sont rares. Ils nous ont permis de tisser des liens de confiance avec les familles. Or cette confiance est le seul et unique garde-fou d’un quartier déjà très explosif… Collège sans notes, semestrialisation, concours d’éloquence, débats citoyens, classes flexibles, ne sont que quelques exemples de la multitude de projets pédagogiques mis en place pour certains depuis plusieurs années déjà, et qui ont fait leurs preuves auprès de notre public défavorisé. M. David Muller, DASEN adjoint du Rhône, nous a reçus au rectorat de Lyon jeudi 30 janvier dernier et a d’ailleurs loué notre inventivité et notre mérite. Mais au-delà des remerciements, aucune réponse claire ne nous a été apportée quant au classement REP+ de notre établissement en urgence.

Monsieur le Ministre, le manque de moyens et surtout leur écart avec la réalité concrète que nous vivons dans les écoles et au collège mettent en difficulté les équipes. Car, vous le savez, la difficulté sociale des familles est proportionnelle à la difficulté scolaire. Le nombre de non-lecteurs à l’entrée en 6 e augmente considérablement depuis deux ans. Le service socio-médical du réseau croule sous les situations difficiles et n’est aujourd’hui pas en mesure de traiter tous les besoins. Face à ce constat d’impuissance, c’est la démobilisation des équipes qui menace. C’est aussi, pour plusieurs d’entre nous, un mal-être grandissant, et des problèmes de santé au travail de plus en plus nombreux, et de plus en plus sérieux : nous pensons donc qu’il est de notre devoir de vous en alerter.

Pour toutes ces raisons, nous demandons le classement en urgence de notre réseau en REP+.

Le REP+ ne sera certes pas une baguette magique, mais ce classement aura au moins le mérite de rétablir la justice sociale et scolaire que la République doit garantir à tous ses enfants. Les moyens qu’offre le REP+ nous permettront de mieux accompagner la difficulté des élèves, de garder un lien (parfois fragile mais capital) avec les familles, d’avoir du temps pour se concerter et communiquer, enfin d’accéder à des formations spécifiques qui nous manquent aujourd’hui. La stabilité des équipes est LA donnée essentielle et primordiale qui permette de garder, dans ce type de quartier (où vous n’êtes pas sans savoir, Monsieur le Ministre, que d’autres influences s’exercent sur les jeunes), la confiance des familles. Nous savons que ce classement se décide au niveau national. Aussi, fidèles à l’esprit insufflé par Madame Lucie Aubrac elle-même lors de sa venue en 2001, nous dressons-nous pour vous lancer cet ultime appel : contre l’injustice, et pour l’égalité.

L’équipe éducative du collège Lucie Aubrac.

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