Ce qui fait une vie

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Barış, réfugié politique kurde, s’est immolé dans la nuit du 13 au 14 Mai de cette année. Depuis quelques semaines, il était dans une précarité psychologique et matérielle importante. Sa mort est très dure à accepter. Nous prenons le temps d’écrire ces quelques lignes car nous ne comprenons pas certaines postures politiques qui ont été prises après sa mort. Certains groupes ou partis politiques ont parlé de l’éventualité d’un assassinat. Cela nous plonge dans de sourdes colères car sa profonde détresse psychologique ne laisse pas place au doute sur son suicide. Nous ne cherchons pas ici à entériner des conflits, nous venons poser des questions, amener à réfléchir sur nos postures militantes...

Dans une nuit claire on cause à cœur ouvert, du racisme et de la mort de Barış. La colère face à la récupération politique est profonde :
« -On va aller les voir et leur dire ce qu’on en pense. Faut crever l’abcès.
- Ouais mais c’est galère pour moi de parler en français, ça va souvent trop vite et j’ai pas le temps de répondre.
- On pourrait écrire un texte alors...
- Carrément ! On va écrire, ça sera bien pour exprimer mes idées ! Mais c’est vraiment chaud pour moi. J’sais pas vraiment écrire en français.
- On va le faire ensemble. On va prendre le temps de se retrouver, formuler nos idées...
- Ouais, on ne va pas se taire ! »

La mort d’une personne immigrée, quelle importance ?
L’importance d’une vie... là dedans non plus il n’y a pas d’égalité. Notre système accorde ou non de la valeur à nos vies en fonction de notre appartenance sociale. Celles des immigréEs ne vaut pas grand chose. Dure réalité d’un État raciste, d’une société capitaliste et individualiste qui détruit moralement.

Et la situation d’exil :
Comment trouver une place lorsqu’on ne se sent pas accepté ?
C’est quoi la vie d’un immigré qui parle mal le français ? Comment trouver ses marques, parachuté dans un nouvel endroit peu hospitalier, où l’on ne comprend pas bien la langue ? Trouver une place malgré ses blessures antérieures (de pays en guerre), malgré le manque de compréhension. Chercher une nouvelle manière de vivre qui ne rompt pas avec ses convictions politiques malgré les différences culturelles, se faire des amiEs, être en solidarité, se valoriser malgré ses propres vulnérabilités...

Jusqu’où doivent aller les immigréEs pour se faire voir, pour être entenduEs ?
Jusqu’à l’immolation ? Sombre réalité. Quand est-ce qu’on prend le temps d’accueillir, d’écouter ce que les gens ont à dire ? Quand est-ce qu’on prend le temps d’échanger sur nos difficultés et nos réalités de luttes face au rouleau compresseur ? Comment luttons-nous ensemble ?
Barış n’a pas été assassiné par des fascistes, il s’est donné une mort violente, à l’image de ce système qui nous broie. Il s’est immolé, un acte lourd de sens. Un geste ultime. Il n’est ni un héros, ni un martyr. Il est en lutte face à ce monde, avec nous.

Nous avons été désarméEs lorsque Barış s’est mis régulièrement à n’être plus lui-même. Comment fait-on pour soutenir un pote qui part en vrille ?

Comment nos réalités collectives ne deviennent pas isolantes pour certainEs ? Quand est-ce que dans nos réseaux nous continuons des politiques d’hospitalités ? Nous pourrions déjà réfléchir au sens de ce mot : hospitalité.

Comment peuplons-nous nos luttes ?
La récupération politique qu’il y a eu autour de la mort de Barış doit cesser. Ne pas taire sa mort et la manipuler sont deux choses bien différentes.
Dans nos réseaux anarchistes et communistes, nous utilisons aussi les armes de l’ennemi : partir d’un fait et lui faire dire autre chose, comme les médias et l’État le font au quotidien. C’est sinistre, surtout dans un moment de deuil. Sa mort à été utilisée pour de la propagande antifasciste, anarchiste, communiste. Barış s’est vu dressé comme martyr. Le comble : il ne supportait pas cette manière de faire. Il avait été agacé de la manière dont un ami incarcéré au kurdistan avait été érigé en martyr. Lui même n’aurait jamais voulu être un héros...

De quels événements alimente-on nos luttes ? Pourquoi avons-nous besoin de martyrs pour les faire exister ?

Comment en arrive-t-on à comparer Clément Méric et Barış ?
En Palestine, en Afghanistan, au Kurdistan… il y a des martyrs de guerre. Le suicide de Barış n’est pas relié aux mêmes mécanismes qu’un martyr palestinien assassiné par l’armée israélienne. C’est son militantisme acharné et la répression policière qui ont conduit Barış à l’exil. Situation qui doit faire parti intégrante de nos luttes. C’est d’être trop fières et auto-centréEs qui conduit à tout mettre sur un même plan, à faire de la politique victimaire.
Nous voulons tisser des luttes internationales, mettre en lien les différents rouages politiques dictatoriaux dans plusieurs parties du monde. Mais pourquoi tout mettre à la même échelle ? Pourquoi réduire et annuler les complexités ?
C’est dans la force, le prendre soin de nous et des autres, dans des élans émancipateurs que nous voulons tisser nos vies et nos luttes.

kaş yaparken gôz çıkartmak / En se soignant le sourcil, on s’arrache un oeil
Voir dans la mort de Barış un assassinat est une manière de se mettre à distance pour ne pas se poser dans nos groupes certaines questions. Crier au loup, partir en guerre contre l’ennemi fasciste... Nous aurions plus intérêt à réfléchir à l’honnêteté, la force et la fragilité de nos liens qui nous mêlent ensemble dans ces luttes. Si nous nous arrachons nos cœurs, nous devenons un peu l’ennemi.

Comment sortir de la binarité ?
Dans nos discours militants, nous plaçons une force symbolique et affective énorme dans l’Ennemi avec un grand E. Il incarne tout le Mal et par contraste nous serions les Bons sauveurs de l’humanité.
Pourquoi se cacher derrière des hypothèses d’assassinat ?
Cette fuite en avant permet d’alimenter la machine militante mais empêche de nous remettre en question et de voir le vide existentiel qu’il peut y avoir autour de nous. Nous faisons aussi partie de ce monde contre lequel on se bat. Nous sommes aussi empreints de merde. Alors, comment vivre la dureté des événements en se mouillant nous aussi sans pour autant se perdre ?
Nous ne sommes pas des héros, nous sommes des enfants terribles et cruels. Les limites du bien et du mal sont beaucoup plus floues... Et si on regarde ce qui est socialement admis, si on regarde nos mécanismes de racisme, de sexisme, d’homophobie intégrés... A la fin, ne serions nous pas toutes et tous à abattre ?

Comment fait-on preuve d’un peu de discernement ?
Même si nous le critiquons, nous avons aussi été façonnéEs par ce monde hostile. A nous de changer nos réflexes et de mettre en place des solidarités concrètes, créer des espaces beaux et vivants.

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Comment faire face au manque, à l’absence d’un être cher ?
Le moment de la mort d’un proche est horrible et délicat. Nous ne savons jamais comment faire, bouleverséEs par nos émotions. Nous ne pouvons accepter l’inacceptable. L’absence et le manque sont cruels, on ne s’y habitue pas. Les flics souvent s’en mêlent pour des raisons administratives. C’est extrêmement dur de dealer tout cela en même temps. La police amène le côté froid de la réalité, sommaire, déshumanisante, formaliste, la gestion, la paperasse. Dans la société, il peut y avoir un à priori positif sur les flics, ils aident à résoudre des enquêtes, interviennent lors de nuisances... Dans nos réseaux anarchistes pourtant, nous savons que la police n’aide pas, les flics surveillent, mènent des enquêtes aussi contre nous, anarchistes et/ou kurdes, n’interviennent quasi jamais lors d’agressions racistes, sexistes et homophobes.

Alors dans ce cas précis, pourquoi participer à une enquête pour assassinat ?
Nous ne parlons pas ici à sa famille ou à son père qui ont besoin de comprendre son geste. Nous interrogeons les militantEs. Cette enquête ne leur servira probablement pas à compléter leurs infos sur les fascistes lyonnais mais c’est une aubaine pour amasser toujours plus d’infos sur nous. Alors, pourquoi laisser planer ce doute ? Peut-être est-ce le sentiment de culpabilité trop dure à supporter qui donne envie de croire à un assassinat ?

Les flics nous ont appris la mort de Barış avant que nous ne le sachions, ce sont des amis au Kurdistan qui nous ont prévenus alors que c’est à Lyon qu’il s’est suicidé. Nous n’allons quand même pas remercier le consulat turc et la police française ! N’est-ce pas déjà assez dur comme cela ? Pourquoi leur demander encore de jouer un rôle et de continuer l’enquête sur l’hypothèse fallacieuse d’un assassinat ? Ces flics, seraient-ils plus intelligents que nous pour connaître et chercher nos ennemis ? Ne seraient-ils pas aussi nos ennemis ?

Combattre oui ! Mais comment ? Avec quelles armes ?
«  -J’ai grandi dans la guerilla au kurdistan, j’ai déjà enterré des amiEs combattantEs.
- J’ai grandi sous une chape de plomb démocratique, il y est interdit d’avoir des armes sauf pour les flics. 
 »
Nous sommes parcouruEs d’élans de révoltes. Nos passés pourtant ne sont pas les mêmes bien que nous nous retrouvions ici et maintenant animéEs par des désirs communs de combats. Nos singularités doivent être prises en compte pour révéler notre force. Nos passés ne sont pas entourés des mêmes difficultés. Alors, les mots communs dans nos bouches maintenant, n’ont pas la même texture, ne portent pas les mêmes expériences et n’ont pas forcément le même sens.
C’est là notre richesse. Mais si nous ne la cultivons pas, si nous uniformisons nos discours sur l’essentiel, nous perdons aussi un peu ce commun protéiforme. Nous pouvons nous apprendre plus les unEs les autres, tendre l’oreille, avoir un peu d’humilité, être curieux, faire preuve de modestie partagée. Et ce n’est pas s’affaiblir que de prendre le temps de poser les mots, et de trouver les plus justes.

Nous écrivons ce texte pour que mûrissent nos luttes. Nous voulons gagner en force plutôt que de nous tirer des balles dans les pieds entre militantEs. Nous espérons que ces mots amèneront des discussions, des réflexions afin que dans nos réseaux la solidarité grandisse et que jamais plus nous ne devions enterrer un camarade qui n’a su trouver sa place pour résister, lutter et exister.

MED, S, J, … des amis proches de Barış

Pour aller plus loin
 :
*Qui sont les kurdes ? 2013, Brochure réalisée par FEYKA, Fédération des Associations Kurdes en France : http://www.jeunessekurde.fr/fichiers/Qui-sont-les-Kurdes-2013.pdf

*Judith Butler, Ce qui fait une vie- essai sur la violence, la guerre et le deuil 2009

*Suite à sa mort, un camarade à réalisé cette fiche-outil, ce sont des structures qui peuvent amener un soutien psychologique en langue natale...

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soutien psychologique en langue étrangère

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