Des trajets déracinés : sport, transport et rapport à l’espace-temps

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Tout part d’un constat quotidien : combien évitent l’effort pour suer ensuite sur des tapis roulants dans des salles surexposées aux néons et dont le fond sonore évoque la techno des premières boums ? C’est peut-être une dérive de l’agenda : on pense le temps en créneau, son usage rime avec les fonctions qu’on lui donne. Le temps dévolu au sport trouve sa place soirs et week-ends quand les parcs de ville se ceinturent de joggeurs en une ronde continue. Une file sourde, mp3 aux oreilles, rouge et haletante : ici on travaille, encore, mais le corps cette fois-ci. L’activité physique brute, c’est très sérieux, c’est un outil ou l’arme de combat du beau et du sain.

La peine d’exister

On pourrait aussi se donner la peine d’exister, la peine ici prise comme effort, donc mettre aussi en branle l’énergie qu’on laisse en veille… Ne serait-ce parce que c’est redonner un rôle fonctionnel et non plus seulement décoratif et esthétique à notre mise en œuvre. C’est-à-dire redécouvrir un corps non exclusivement instrumental : le retrouver lui, dans ce qu’il sait faire et que l’on délaisse. C’est aussi parfaire une forme d’autonomie que l’on ne peut développer qu’avec soi même, un jeu en interne entre une volonté et sa mise en oeuvre.

C’est d’ailleurs parce que c’est intime qu’on ne choisit pas de parler ici de la manière dont chacun en découd avec son corps ni sur sa manière de le vivre. Dire qu’il est possible de mener sa vie de manière un peu plus totale, de se déplacer en en payant la contrepartie naturelle etc., serait verser dangereusement dans une approche moralisatrice que l’on retrouve déjà assez, des poubelles de tri à la tomate en hiver. La morale entre pairs et la pression horizontale de la bonne intention sont parfois plus tyranniques dans nos comportements que trois flics qui se promènent.

Ici, cheminons ailleurs car le rapport à l’espace intervient lui aussi quand on se penche à la fois sur l’activité physique et sur la manière de nous déplacer.

Dysphorie en partage vs euphorie égoïste

Les transports en commun donnent souvent le virus de la dysphorie : ils ont l’étrange pouvoir de rendre les usagers apathiques. Absents à eux mêmes, absents les uns aux autres malgré une promiscuité inhabituelle, seuls quelques lecteurs téméraires dont la capacité d’absorption force le respect, échappent à la danse des regards qui s’évitent. Avec les transports en commun est née toute une série de nouveaux réflexes, créateurs d’une manière d’être, d’une posture et d’une gestuelle. A ce propos, l’approche de Goffman jouant sur la métaphore théâtrale, relie l’espace aux interactions sociales : l’espace appelle un rôle conforme, l’individu le remplit et satisfait les attentes des autres en présence. En lutte pour garder "la face" [1]. Historiquement, la coprésence est assez neuve, auparavant la rencontre et la relation formaient la plupart des situations de mise en contact sociale. Petite nuance pinailleuse : le mime est dans le cas du transport en commun la règle, plus que ne l’est le théâtre.

Dans cette perspective, l’expérience du vélo se révèle donc un espace-temps euphorique volé à ces rituels quotidiens décrits. Court métrage de fortune, il invente des situations.

Mécaniquement, le fait de pédaler fait tourner un vieux disque rayé : remontent des chansons oubliées, toujours nulles, qui collent à la peau pendant la semaine consécutive ou pour les heures à venir si l’on pédale souvent… Et à tue-tête dans les pots d’échappement ou coursé(e) par l’ombre menaçante d’un bus sur la voie que l’on est censé partager en « harmonie », on se fait chanteur-se méconnu(e) dans les embouteillages de fin d’après midi. Des carrières se sont perdues, brisées sur le bitume. Et puis, les descentes aux horizons dégagés rendraient hilare le plus serein des bonzes ; elles sont l’occasion d’ailleurs du malin plaisir de décoller les pieds en mode fusée quand la vitesse chuchote à l’oreille un décompte en anglais d’un décollage imminent !


The Bike par le-pere-de-colombe

Idées et sensations

Cette parenthèse « bicyclettique » descriptive voudrait introduire un élément : l’espace du déplacement est celui qui nous manifeste idées et sensations. Le déplacement n’est alors pas seulement une simple translation, notre progression éveille des images mentales qui sont plus dures (pas impossibles) à trouver en huis clos. De manière certaine, des scènes sont parfois riches et signifiantes dans le métro et le bus, mais la force du paysage est plus puissante et plus fréquente. Dans La modification de M. Butor, le personnage principal directeur d’une entreprise de machine à écrire entreprend le trajet en train Paris-Rome pour rejoindre son amante. Fermement décidé à la rapatrier sur Paris ainsi qu’à divorcer de sa femme, paysages et villes traversées en guise de madeleines de Proust lui font progressivement changer d’avis. Tout ça pour dire que ce que l’on observe se mue en un voyage intérieur, double dépaysement pour une présence dédoublée. On est là et ailleurs à la fois. Le paysage en devient la cheville d’articulation : support d’inspiration et écran de projection.

Le train en est ici un parfait exemple. Mais en majorité, les usagers se détournent bien souvent des fenêtres, influence de deux ou trois autres écrans ? Lecture ou travail ? Malaise quand la nuit devient le tain d’une vitre qui reflète notre image, dangereux face-à-face imposé ?

Résistance de l’espace

En dehors du paysage vécu, la facilité du déplacement se fait d’autant plus ressentir dans son anormalité quand on se prend à essayer des modes inhabituels, payés en effort et en heures, pour parcourir une même distance. Cela revient à révéler l’incroyable résistance dont on s’est affranchi : une résistance de l’espace qui se pénètre et se conquiert. Les kilomètres prennent une valeur bien plus précieuse et l’on restitue à l’espace les variations du relief qu’on lui a confisqué. Il est des lieux historiquement difficiles à vaincre, leur garder cette dimension c’est leur rendre leur mystère mais c’est aussi faire un sacré pied de nez au déterminisme géographique qui assignerait à un espace donné un rôle continu en lien avec sa supposée nature répulsive ou attractive.

Le propos ne revient pas à inciter au pédalage généralisé ! L’idée est que le transport fait partie du voyage, qu’il prédispose, qu’il joue dans nos réglages perceptifs. Qu’il est une pause active en même temps que d’être une base de repères spatiaux.

L’espace neutralisé

Paradoxalement, alors que Foucault [2] affirmait que « l’époque actuelle serait peut-être plutôt l’époque de l’espace » et que l’on ne vit plus qu’au rythme du décloisonnement et de la contraction de l’espace temps dans un cadre mondialisé, nos repères de base et notre sens géographique n’ont jamais été si détachés de l’espace lui-même dans sa représentation et sa matérialité. On est (presque) arrivé à dompter une de ces grandes catégories de phénomènes qu’est la spatialité, par l’efficience des moyens techniques. A l’appui, les vertigineux records de vitesse revendiqués par les TGV chinois ainsi que par les Français. Entre les 350 km/h, 486km/h, 515km/h pour un immuable paysage... non vraiment l’espace parcouru n’a plus rien d’intuitif.

Loin de l’idée de la « finitude du monde » qui donnerait le globe comme intégralement parcouru par notre connaissance, le curseur peut aussi se déplacer sur la manière de le connaître. Et là, on renoue avec une vertigineuse impression d’inconnu.

Poiscaille

Notes

[1Goffman E, Les Rites d’interaction (1967)

[2Foucault M., Des espaces autres (1984)

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