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Le 5 mai 1790, les canuts décident « de se gouverner par eux-mêmes » ! ... C’est à Lyon avec Denis Monnet que le syndicalisme est fondé

3 compléments

 [1]

Les canuts lyonnais, avant-garde du mouvement ouvrier en France de 1744 à la Révolution

C’est ainsi que Jean Jaurès entrevoit la lutte des canuts :
« La classe des maîtres-ouvriers lyonnais est, par l’esprit de résistance et d’organisation, ou même par la netteté de certaines formules sociales, en avance sur la classe ouvrière du 18ème siècle. » N’est-ce pas à Lyon qu’a été prononcé, et bien avant 1789, le mot de salaire ?

Des soulèvements importants de canuts s’étaient produits déjà à Lyon en 1744, sans qu’ils obtiennent gain de cause. Ce fut, parait-il, la plus grande grève de l’Ancien Régime. Jusqu’à 15.000 émeutiers dans les rues de Lyon durant une semaine en août 1744. Ces ouvriers, essentiellement du textile, luddites avant les luddites, se soulevaient non pas contre l’introduction d’une machine, mais contre celle d’un règlement qui, entre autres griefs, contraignait l’artisanat à se plier aux procédures de l’industrie naissante. L’auteur de ce règlement était ce "mécanicien de génie", Vaucanson, le prototype de l’ingénieur.

La révolte de deux sous

En 1786, dans une requête de Denis Monnet, on relève déjà une partie de la devise rendue célèbre par les canuts en 1831 : « L’honteuse avarice, ou plutôt la cupidité de nombre de marchands-fabricants de cette ville porta, dans l’année 1786, le désespoir dans l’âme des maîtres-ouvriers qui travaillaient nuit et jour. Ils s’adressèrent aux anciens juges-consuls ; mais ils étaient marchands, et ils rejetèrent leurs remontrances et leurs réclamations. Ils prirent alors le parti de convenir entre eux que pour vivre en travaillant, il ne fallait ouvrer tels et tels genres d’étoffes qu’aux prix qu’ils déterminèrent. »

"L’émeute des deux sous", le 8 août 1786 avait finalement arraché au Consulat (l’ancienne administration municipale de Lyon) une augmentation des prix de façon de 2 sous par aune de tissu, alors qu’ils demandaient 4 sous. Mais, après une intervention auprès du roi, les marchands-fabricants, qui ne fabriquent rien, avaient fait en sorte que cet arrêt avait été révoqué le 3 septembre par le Conseil du roi. Alors l’agitation reprend et des réunions de canuts sont signalées à la Croix-Rousse, à Saint-Just, et même dans la presqu’île.

Des papiers circulent et on se réunit beaucoup pendant la Révolution

Des papiers circulaient entre canuts, dont l’un d’eux portait l’écriture de Denis Monnet : « Nous estimons que si la voie de la représentation ne suffit pas pour obtenir un Tarif, il faut d’un esprit ferme et d’un accord sincère, chacun à part soi, faire monter les prix de façon... un tiers entier des prix présents ». Ce papier avait été intercepté par un garde de la Fabrique et remis à Tolozan, le prévost des marchands de Lyon, équivalent du maire actuel. Et Monnet, "l’auteur de libelles et écrits séditieux", d’être surveillé et même incarcéré à la prison St Joseph par Tolozan le 22 novembre 1786. Aucun témoin à charge n’ayant pu être trouvé, il en fut libéré sous conditions, après 70 jours, le 30 janvier 1787. Il est dit lors de l’interrogatoire, et c’est ce qui gêne les bourgeois, que Denis Monnet est « le point de ralliement de la confiance et des intérêts des ouvriers ». Ce que lui-même admettait bien volontiers en reconnaissant « oser mettre par écrit les premiers accents de nos justes luttes ». En effet, il recopiait et distribuait aussi des papiers d’autres ouvriers, permettant ainsi la circulation des informations.

Un mémoire, dont on peut attribuer la rédaction à Denis Monnet, avait été élaboré lors des réunions électorales pour les États Généraux, les 26 et 27 février 1789, à la primatiale St-Jean où 3.300 maîtres-ouvriers nommèrent 34 électeurs, les canuts refusant que les députés du tiers-état puissent être des fabricants de soierie, c’est-à-dire le patronat bourgeois.

On peut y lire : « L’ouvrier en soie ne peut vivre du salaire qu’il obtient par un travail forcé de dix-huit heures par jour. » Un tableau précis présente toutes les dépenses de première nécessité comparées à un salaire « qui ne saurait fournir aux deux-tiers des besoins les plus urgents de la vie. » Pour éviter d’être totalement à la merci du fabricant, il est proposé la convention d’un Tarif, révisable à époques fixes et déterminées. En attendant, la demande est faite d’appliquer le Tarif arraché en 1786, une réforme de l’organisation corporative pour que les canuts soient mieux représentés, et d’éviter la main d’oeuvre sous-payée (femmes et enfants). Ils réfutent le faux argument de la concurrence étrangère. La conclusion est : « Quand on ne considèrerait les ouvriers en soie que comme des instruments mécaniques...ou...comme des animaux domestiques... toujours faudrait-il leur accorder la subsistance qu’on est forcé de fournir à ceux-ci, si on ne voulait pas s’exposer à se voir bientôt frustré du fruit de leurs travaux. »

Des "Doléances des maîtres-ouvriers, fabricants en étoffes d’or, d’argent et de soie de la ville de Lyon, adressées au roi et à la nation assemblée" sont ensuite élaborées en juin 1789. Denis Monnet, mandataire des maîtres-ouvriers, se rend fréquemment à Versailles et à Paris. Il multiplie les interventions auprès des députés lyonnais. Il finit par obtenir du Conseil du roi le 29 novembre 1789 le fameux Tarif demandé par les canuts.

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Recueil de mémoires et TARIF sur sollicitations réitérées de DENIS MONNET

Fini les patrons : les canuts décident de se gouverner par eux-mêmes

Mais son application se fait attendre et Denis Monnet publie lui-même un Recueil de mémoires et Tarif. En fin de compte, la nouvelle municipalité élue déclare le Tarif exécutoire le 27 avril 1790. Denis Monnet et les canuts avaient enfin leur revanche sur 1786 et obtenait du Conseil du roi un arrêt contre les mêmes marchands de la classe bourgeoise, ceux qui se font appeler les fabricants de soierie.

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C’est ainsi que le 5 mai 1790, 3.500 maîtres-ouvriers se réunissent en la primatiale St Jean sous la présidence de Denis Monnet à partir de six heures du matin, et considérant que les marchands ont des intérêts opposés aux leurs, ils décident de « se régir et gouverner par eux-mêmes » sans les marchands. Puis ils élisent des commissaires selon les 28 quartiers de Lyon. Denis Monnet est élu à l’unanimité maître-garde syndic pour veiller à l’éxécution de l’arrêt du Conseil du roi.

Dans les "Doléances" une nouvelle proposition était apparue de ne plus exiger de certificat de catholicité pour l’apprentissage et la maîtrise, permettant d’ouvrir leur profession aux non-catholiques de tous pays. Ils comparent aussi leur situation de "prétendue liberté" au Code Noir. Denis Monnet en parlera dans une requête qu’il fit le 21 mars 1791 : « Il faut aller dans un autre hémisphère pour trouver des hommes qui se soient impunément arrogé le droit de faire travailler d’autres hommes aux conditions qu’ils veulent. Encore ce droit barbare, réprouvé déjà dans une grande partie de ces contrées, est-il l’objet de réclamations des âmes sensibles qui unissent leurs voix de tous les endroits où l’on connaît l’humanité et les droits de l’homme. »

En conclusion, laissons Fernand Rude résumer la formidable action de Denis Monnet et des canuts : « En arrachant le Tarif au Conseil du roi, en brisant le corset du système corporatif, en voulant ainsi profiter des principes consacrés dans les droits de l’homme et du citoyen, c’est déjà le syndicalisme que préfiguraient Denis Monnet et les militants ouvriers lyonnais de l’époque révolutionnaire ! » [2]

Notes

[1Dessin de Siné (paru en couverture de Siné Hebdo du 27 avril 2009)

[2Extrait de Doléances des maîtres-ouvriers, fabricants d’étoffes d’or, d’argent et de soie de la ville de Lyon adressées au roi et à la nation assemblée de Fernand Rude (éd. Fédérop, 1976)

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  • Le 3 décembre 2009 à 20:28

    Dans le cas de cet article j’aurais aimé savoir quels a été l’avis de Denis Monnet sur cette loi Le Chapelier.

  • Le 18 mai 2009 à 08:38

    Ce n’est pas en rétablissant l’Ancien Régime que les ouvriers s’en seraient sortis.

    Tu nous sors des textes de bouquins d’histoire, cette histoire officielle qui occultent des pans entiers de notre histoire, de l’histoire populaire. En fait les rois de France ont presque toujours été contre les ouvriers avant la Révolution de 1789 et ont soutenu les patrons et les prémices de l’exploitation capitaliste. François Ier a déjà réprimé fortement les canuts.

    Les ouvriers tisseurs lyonnais n’ont pas cessé de tenter d’obtenir de nouvelles conquêtes, malgré la loi Le Chapelier. C’est cet état d’esprit-là, ce qu’on peut appeler les prémices du "syndicalisme". Cela ne les a pas empêcher de faire des journaux, ou de faire passer des informations sous le manteau. Et quand ils ne pouvaient plus se réunir de manière "syndicale", ils créent les premières mutuelles, les premières coopératives... Ils n’ont pas attendu l’abrogation de la loi Le Chapelier pour continuer à se battre et obtenir un tarif.

    Bien sûr, le mot "syndicalisme", dans cet article, ne semble pas se rapporter à l’état actuel des principaux syndicats...

  • Le 9 mai 2009 à 11:58

    La revendication d’un tarif corporatif de prix du travail se place dans le cadre des privilèges des ouvriers d’Ancien Régime.
    L’application de la Déclaration des Droits de l’Homme (pas de corps intermédiaires ni de droits particuliers) par la Loi le Chapelier a supprimé toute possibilité d’appliquer un tarif.
    Face à l’ultra-libéralisme révolutionnaire, les ouvriers n’ont plus eu le choix qu’entre la contre révolution ou l’ultra révolution.

    Voir le texte de la Loi le Chapelier.

    Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, déclaration générale des droits votée par l’Assemblée nationale constituante le 26 août 1789
    Article 2 - Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression.
    Article 17 - La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité.

    La loi Le Chapelier

    Député du tiers état aux États généraux de 1789 et membre de l’Assemblée constituante, l’avocat français Isaac René Guy Le Chapelier laisse son nom à la loi interdisant les corporations et associations de travailleurs. Ce texte du 14 juin 1791 isole les ouvriers qui perdent, jusqu’à l’abrogation de la loi en 1884, le droit de grève et le pouvoir de se constituer en syndicats.
    Article premier - L’anéantissement de toutes espèces de corporations des citoyens du même état ou profession étant une des bases fondamentales de la constitution française, il est défendu de les rétablir de fait, sous quelque prétexte et quelque forme que ce soit.
    Art. 2 - Les citoyens du même état ou profession, les entrepreneurs, ceux qui ont boutique ouverte, les ouvriers et compagnons d’un art quelconque, ne pourront, lorsqu’ils se trouveront ensemble, se nommer ni président, ni secrétaires, ni syndics, tenir des registres, prendre des arrêtés ou délibérations, former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs.
    Art. 3 - Il est interdit à tous les corps administratifs ou municipaux de recevoir aucune adresse ou pétition pour la dénomination d’un état ou profession, d’y faire aucune réponse ; et il leur est enjoint de déclarer nulles les délibérations qui pourraient être prises de cette manière, et de veiller soigneusement à ce qu’il ne leur soit donné aucune suite ni exécution.
    Art. 4 - Si, contre les principes de la liberté et de la constitution, des citoyens attachés aux mêmes professions, arts et métiers, prenaient des délibérations […] tendant à n’accorder qu’à un prix déterminé le secours de leur industrie ou de leurs travaux, lesdites délibérations et conventions, […], sont déclarées […], attentatoires à la liberté et à la déclaration des droits de l’homme, et de nul effet […]
    Les auteurs, chefs, et instigateurs, qui les auront provoquées, rédigées ou présidées, seront cités devant le tribunal de police, à la requête du procureur de la commune, condamnés chacun en cinq cents livres d’amende, et suspendus pendant un an de l’exercice de tous droits de citoyen actif, et de l’entrée dans toutes les assemblées primaires. […]
    Art. 6 - Si lesdites délibérations ou convocations […] contenaient quelques menaces contre les entrepreneurs, artisans, ouvriers ou journaliers étrangers qui viendraient travailler dans le lieu, ou contre ceux qui se contenteraient d’un salaire inférieur, tous auteurs, instigateurs et signataires des actes ou écrits, seront punis d’une amende de mille livres chacun et de trois mois de prison.
    Art. 7 - Ceux qui useraient de menaces ou de violences contre les ouvriers usant de la liberté accordée par les lois constitutionnelles au travail et à l’industrie, seront poursuivis par la voie criminelle et punis suivant la rigueur des lois, comme perturbateurs du repos public.
    Art. 8 - Tous attroupements composés d’artisans, ouvriers, compagnons, journaliers, ou excités par eux contre le libre exercice de l’industrie et du travail […], et […] toute espèce de conditions convenues de gré à gré [ salaires librement définis], […], seront tenus pour attroupements séditieux, et, comme tels, ils seront dissipés par les dépositaires de la force publique, […] et punis selon toute la rigueur des lois.
    Source : Fohlen (C.), Suratteau (J. R.), Textes d’histoire contemporaine, Paris, SEDES, 1967.

    Enquête et réflexions sur la misère ouvrière par Villeneuve Bargemont, préfet ultra- royaliste
    " Pour la société, une manufacture ne vaut la peine d’être exploitée que quand elle peut maintenir ses ouvriers dans un état de tolérable aisance. Pour le chef de la manufacture , il suffit qu’elle rapporte des profits , dussent ses ouvriers languir et périr enfin de misère. "
    " Les manufacturiers de coton ont réduit successivement leurs ouvriers d’un salaire de 20 sous par jour à 13, à,12, et enfin à 8 sous. Leurs intérêts ayant été absolument séparés de ceux de leurs ouvriers, ils n’ont eu à s’occuper, en traitant avec eux , que des moyens de s’assurer leurs services au plus bas prix possible, au moment où ils en avaient besoin. Ils les renvoient [ et licencient ] dans leur maladie, leur vieillesse, ou dans les saisons mortes , pour que la charité publique , les hôpitaux (en Angleterre la paroisse) pourvoient à leur misérable existence.
    Alban de Villeneuve Bargemont, ancien préfet du département du Nord sous Charles X, Economie politique chrétienne ou recherche sur la nature du paupérisme en France et en Europe et sur les moyens de le soulager et de le prévenir 1834

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