Le surlieu ou le quartier-Narcisse

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Au lieu de détailler les dessous d’un unième projet de rénovation urbaine, quelques éléments (supposés) pour fonder une critique.

Que ce soit à Marseille (Euromed), Toulouse ou Lyon (la Confluence, la Duchère et le Carré de Soie dans une moindre mesure), les opérations urbanistiques affichent de belles et bonnes intentions qui ne trompent pas l’acuité d’une certaine littérature d’opposition.

La transformation de l’espace est peut-être ce dont nous sommes le plus dépossédés. Autant ce savoir faire nous manque effectivement, autant la possibilité même de l’envisager nous fait défaut encore plus cruellement. Un fossé d’échelles se creuse malgré nous, Freud décloisonné ! « Le moi n’est plus maître en sa propre demeure » ni personne en son propre quartier. La ville en est la scène la plus représentative puisqu’elle possède des fonctions symboliques qui s’étendent au sein d’un espace qu’elle ne recouvre pas physiquement. Elle devient le promontoire d’une région, d’un pays, d’une idéologie ; elle devient un espace-support quand bien même ceux qui la vivent ne participent pas à cette image qui les dépasse. Cette ville markettée se dote de toute une clique de techniciens, acteurs de notre dépossession. L’urbanisme, n’est certes pas nouveau, organiser la ville naît avec la ville, mais dans la période contemporaine, la ville-vitrine accentue l’écart d’échelle. Les opérations cachent toujours une double intention : la rendre plus fonctionnelle et la faire briller. Elle devient une ville-objet, à polir et à policer, non plus une ville aux formes et forces vives.

Énergies et déploiements spatiaux différenciés

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Marseille, Euromed

Dans notre rapport individuel à la ville, s’ajoutent ses propres caractéristiques : la concentration et la densité ne permettent pas d’étendre une emprise sur un lieu objet de prédation, sol occupé ou convoité.

Au contraire l’espace rural, hormis péri urbain, offre un espace moins saturé, c’est une évidence. Il est alors possible, dans une moindre mesure, de concrétiser une emprise sur l’espace disponible et d’y développer un déploiement spatial affectif (construire une maison, la rénover, faire un jardin, tondre la pelouse... ;).

Cette énergie bridée en ville se déverse par d’autres biais, sous certaines pratiques, certains usages ou mésusages d’un lieu. Des appropriations et la territorialisation d’un espace en sont les formes, elles en renversent d’ailleurs la logique : la ville est donnée et préconstruite puis elle est à disposition, alors qu’ailleurs la disposition permet de rendre l’individu architecte d’un lieu.

Un beau programme...

Ici peut-être se loge le premier problème que nous posent les opérations urbanistiques critiquées actuellement : il naît de la conjonction de la création d’un lieu (ses fonctions, ses usages) et du contrôle de son appropriation (ses pratiques). Cette énergie affective que l’on offre n’a plus de répondant, elle glisse sur une surface lisse puisque sont gommés tout crochet, toute aspérité, tout interstice. En soi, la perfection est stérile. Pour soi, ses prises de lieu ne sont pas les bienvenues, elles sont encadrées, surveillées et punies pour certaines.

Il faut alors prendre avec beaucoup de précaution ce que les vendeurs de projets font entendre lorsqu’ils considèrent que les futurs habitants du lieu- devrait-on dire praticiens, seront en dernière instance, les dépositaires de l’âme du quartier.

Âme et temps

L’âme dans les villes est la raison d’être du lieu. Une raison d’être sans cesse actualisée qui la fait perdurer. Un enchevêtrement de ce qui a donné une raison d’exister à un lieu, à un endroit et à un moment particuliers ; qui a ensuite duré, pour finalement exister jusqu’à aujourd’hui sous la forme qu’on lui donne. Ce sont bien des vies qui traversent un lieu, et non des lieux qui traversent des vies. Nous leur sommes individuellement contingents, seule notre succession leur donne une âme. Ils sont dépôt d’histoire et pratiques actuelles.

Contrairement à un discours qui met en avant la préservation du vieux bâti, des survivances industrielles, ou d’un quartier populaire, des intentions plus ou moins conscientes s’immiscent entre les lignes du discours. Si intégrer l’histoire revient à muséifier une friche industrielle, au sens de patrimonialiser l’édifice ou d’en faire un musée à l’intérieur, alors les aménageurs sont irréprochables. Mais ils ne visent pas juste : c’est un sentiment d’extériorité qui est construit en réhabilitant et en travestissant ses friches au plus loin de leur fonction originale jusqu’à l’élitiste extrémité culturelle. Ses intentions inavouées trichent avec l’histoire.

Il n’y a aussi aucune reconnaissance qui puisse avoir lieu, qui le pourrait ? Ces opérations évincent ceux qui sont en mesure de le reconnaître, ceux là mêmes qui ailleurs forment la mémoire vive d’un quartier. On parle bien sûr de gentrification, fourbe phénomène, qui délègue la décision du départ aux habitants eux mêmes ayant auparavant pris le soin de créer toutes les conditions pour qu’ils se dirigent vers la porte de sortie. Les populations s’évincent elles mêmes, du moins par leur décision, facticement de leur ressort.

C’est un faux choix qui fait ressortir de réelles intentions.

L’utopie presque réalisée

Finalement les urbanistes de ces opérations sont de maladroits alchimistes : ils pensent avoir pensé à tout. Dangereuse prétention. Des logements, des emplois, de la mixité sociale (en pourcentage du moins), des commerces, des pôles de loisirs, des musées, du vert, de nobles matières, de l’eau…s’il était possible, on fixerait le temps au beau fixe. Ils suivent la recette, rigoureusement et pourtant ...

Ces espaces se renvoient leurs propres reflets : les écrans, les vitres et vitrines, l’eau et le verre, l’acier et les panneaux solaires… Ils se reflètent l’image de leur perfection. C’est l’inverse du non lieu (cf Augé), et pourtant toujours pas de retour au lieu, c’est un « surlieu ». Une création du naturel parfait, bel oxymore. Il a tout. Le surlieu a de la réflexivité, il se pense, il fait retour sur lui même, comme dans un miroir.

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Confluence, Lyon

Le quartier se regarde et s’admire, ses habitants spectateurs aussi lisses et irréprochables que leur quartier, le regardent aussi, c’est un quartier Narcisse. Et pourtant du regard rien ne naît. Les regards se croisent et ne tissent pas de toile qui prennent le vent en poupe. La Confluence ne voguera pas.

« Tenter de rendre [la ville] semblable à n’importe quelle autre ville ; ce qui équivaut à lui lifter un visage sans lèvres pour se raconter » Bruno Le Dantec

Poiscaille

P.-S.

A lire : revue Z d’Automne 2009 sur Marseille, "Serrage de villes et boulons de culture"

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  • Le 18 mars 2011 à 13:36, par Saddam Hussein jr

    Bravo pour le texte ! A lire aussi dans le même genre (en moins joliment exprimé) l’article "La Duchere : Collomb à la conquête de l’Ouest" dans Outrage numéro 9.

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