Pouvoir, hiérarchie, etc - II – Transmission, héritage et patrimoine, avec Christine Delphy

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Dans ce deuxième volet de notre réflexion générale sur les relations de pouvoir telles qu’on peut les voir, dans leur variété, dans différents types de sociétés (avec ou sans Etat), je vous propose de nous pencher ensemble sur la question de l’héritage.
Si ce dernier a été étudié, dès le 19e siècle, par les premiers théoriciens socialistes, et dénoncé par eux comme une source majeure d’inégalités dans la société (au point de vouloir son abolition), il l’a été uniquement sous un angle économique. Ceci s’explique probablement par le fait que les autres sciences sociales étaient alors embryonnaires, voire inexistantes : la sociologie naît peu avant la fin du 19e siècle, quant à l’anthropologie, à l’époque, elle concerne uniquement l’étude des « autres », des sociétés considérées alors comme « primitives ». Seule l’économie existait, finalement, comme ressource, du temps des théoriciens socialistes du 19e siècle.
Plus d’un siècle plus tard, bien souvent, nous en sommes encore resté.e.s à ces bases. Pourtant, les apports d’un siècle passé de sociologie et d’anthropologie pourraient nous pousser à re-questionner les anciens acquis. Exemple à travers cette question de l’héritage, qui n’est pas qu’économique.

Cette réflexion a été ébauchée dans le cadre d’une lutte autour de la sphère universitaire, et en porte donc les traces dans les exemples choisis. L’ébauche de ce deuxième volet est visible, sous sa forme originale, sur le blog les best of du créa’tif, à cet endroit précis.
Il fait suite à un premier volet publié sur rebellyon début juillet 2012 : « Pouvoir, hiérarchie, etc - 1 - L’enfant et l’Etat ».

Christine Delphy, dans son article « la transmission héréditaire » (dans L’ennemi principal, Tome 1, éd. Syllepse, 2009, pp 97-128), explique que la transmission héréditaire (de patrimoine, mais aussi de statuts, d’habitudes …), n’est jamais étudiée en elle-même puisque

« A un bout du spectre [en anthropologie] on trouve (…) des études très détaillées sur la façon dont la transmission héréditaire est réalisée, dans un groupe social précis (surtout dans les sociétés « primitives ») : qui sont, parmi les parents, les successibles, quelles sont les circonstances, les modalités et les rites des transmissions entre parents, etc. à l’autre bout [en sociologie], on sait dans quelle mesure la transmission héréditaire existe ou non, par quoi elle est mitigée ou, éventuellement, remplacée. Mais la question centrale : qu’est-ce que la transmission héréditaire, reste virtuellement intouchée. » (p 98).

Cette transmission est une réponse, nous dit-elle :

-  d’une part, à une nécessité générale de l’existence des groupes sociaux (il est nécessaire qu’une place donnée dans un groupe, soit occupée, et donc auparavant attribuée, transmise, à une personne). Par exemple un laboratoire scientifique a besoin, dans notre système social actuel, d’un/e directeur/trice, de chercheurs/euses, et d’agents administratifs/ives (cette dernière fonction tendant d’ailleurs à être oubliée dans certains budgets contemporains, et précarisée en statut).

- D’autre part, à la nécessité d’intégration des individus dans la société (via l’attribution d’une place dans celle-ci – ou de plusieurs statuts dans plusieurs sous-groupes de celle-ci).

L’intégration dans la culture (qui est l’accumulation historique des choix et actions des autres les ayant précédé/e/s) des humains nouvellement né/e/s, via la naissance non pas biologique, mais sociale (attribution d’un nom, reconnaissance pour l’état civil ou autre cérémonie d’inscription généalogique de l’enfant concerné/e, etc), évoquée par Wee, en est un exemple particulier.

L’intégration, graduelle (via la cooptation par un.e enseignant.e qui acceptera de diriger ses travaux), de l’étudiant.e nouveau.elle venu.e dans cette accumulation historique de choix et d’action des autres l’ayant précédé.e, que constitue la discipline anthropologique (ou sociologique), pourrait en être un autre exemple.

Mais ces deux finalités

« n’exigent pas, pour être satisfaites, la transmission héréditaire. Celle-ci n’est qu’un des moyens possibles de désigner les nouveaux membres du groupe, désignation qui est la condition du recrutement générationnel. Le recrutement générationnel et la distribution des nouveaux individus dans les différents groupes peuvent s’effectuer selon des modalités très diverses : le tirage au sort, le vote, la décision autoritaire d’un pouvoir suprême, l’ordalie, l’examen, la cooptation, l’association, enfin, la filiation » (pp 100-101).

Parmi tous ces modes possibles de recrutement générationnel, Delphy remarque notamment que

« la cooptation et la filiation sont très proches l’une de l’autre, et appartiennent toutes deux à un type plus large ; ce sont deux cas où la désignation d’un nouveau membre est réalisée par son association avec le détenteur d’une position » (p 101).

Elle prend l’exemple du clergé sous l’Ancien Régime, pour expliciter cela et le lien entre ce recrutement associatif et le fait que les groupes recruteurs sont des groupes fermés :

« On considère qu’un groupe est fermé quand et parce que son accès est réservé aux descendants de ses membres. Or, le clergé sous l’Ancien Régime, et encore aujourd’hui, est certainement un groupe social fermé. Et pourtant, l’accession aux fonctions sacerdotales n’est pas réglée par l’hérédité « puisque ses magistrats ne peuvent être que des célibataires » (Bouglé, 1925). Ce groupe, le clergé, constituait sous l’Ancien Régime l’un des piliers d’une société qu’on s’accorde pour définir (…) comme régie par la naissance. Et cependant, les positions de cet ordre ne pouvaient, sauf exceptions scandaleuses, être transmises de père en fils. Là, clairement, un autre mode de recrutement générationnel était et est à l’œuvre : la cooptation. (…)
Si l’on admet que le clergé est un groupe fermé, on doit alors inclure le recrutement par cooptation dans la définition des groupes fermés. La définition de la fermeture en est, réciproquement, élargie ; elle devient un accès réservé aux individus personnellement associés avec un membre actuel du groupe, quelle que soit l’origine de cette association, par exemple qu’elle dérive de liens de parenté ou non. Corollairement, l’hérédité ne serait, elle, qu’une modalité particulière d’un mode plus général : l’association. » (pp 104-105)

Enfin, elle précise que

« ces deux modalités de l’association, l’hérédité et la cooptation, reposent sur le même postulat, sans lequel elles seraient toutes deux impossibles : celui que le détenteur actuel d’une position a la capacité d’en disposer personnellement ; de la donner à quelqu’un d’autre. Or, si l’identité des donateurs et des donataires, pères, oncle, fils, neveu, étranger, ami, élève, etc, est importante, on voit bien qu’elle est cependant secondaire par rapport à leur qualité de donateurs et de donataires ; et cette qualité, en ce qui concerne les donateurs, découle de leur droit de donner » (p 105).

Ainsi, sans reconnaissance par ses parents lors de sa naissance, un enfant ne pourra être membre de ce groupe fermé qu’est la famille dont ils font partie eux.

Mais il existe aussi des cas plus pernicieux. C’est à dire des cas où il y a reconnaissance, puis dévoiement de cette reconnaissance - exemple, via l’anthropologue Anne Cadoret qui effectue là une déconstruction, une mise en question, de nos croyances : non seulement la parenté ne découle du statut de géniteur/trice que via un acte de reconnaissance social, nous rappelle-t-elle, mais, de surcroît, elle suppose une pratique continue, d’accompagnement, de la naissance à l’âge adulte. Il s’agit que chaque parent collabore afin de transformer un nourrisson en personne accomplie.
« La famille alors ne s’arrête pas à l’institution initiale de la reconnaissance du lien, car elle est aussi une mise en actes de ce lien » (Cadoret, 2001, p 97).
Ce, au quotidien, durant des années : la filiation établie doit être confirmée chaque jour par les actes des parents. Dès lors, que se passe-t-il lorsqu’ils ne le font pas ?
Pire : lorsque, comme la mère de David Bisson, l’enfant du placard rendu tristement célèbre durant les années 1980, un parent démolit au quotidien, volontairement, par ses actes, ce lien (de parenté) et ce jeune humain ?

Ou bien, autre manière de démolir au quotidien ce lien et cette jeune personne, lorsqu’un parent, ou les deux parents, utilisent sexuellement cet enfant qu’ils s’étaient engagés, par la reconnaissance de parenté lors de sa naissance, à introduire dans ce « réseau politique de relations entre humains », forgé par des millénaires de personnes l’ayant précédé/e, qu’est la société humaine (Wee) ?

On a ici des exemples de non-reconnaissance paradoxale, aux effets extrêmement destructeurs, sur le mode « je te reconnais formellement comme mon héritier.e, comme celui.celle que j’inscris dans ma suite. Mais en réalité, je te démolis au quotidien au lieu de t’instituer au quotidien dans cette suite ».

Autre exemple, qui nous fait revenir à l’université. Sans cooptation par un/e directeur/trice de thèse, un/e étudiant/e ne pourra jamais être membre de ce groupe fermé qu’est la communauté (elle-même aujourd’hui hiérarchisée) des chercheurs/euses de sa discipline.

Mais également, comme dans mon cas, sans reconnaissance par ses ex-pair/e/s de sa nouvelle place de professeur émérite, le directeur de thèse ne pourra plus diriger la thèse après avoir co-dirigé le master de l’étudiante. C’est comme une relégation de l’un dans l’avant-tombe, dans une sorte de cimetière des éléphants, et de l’autre aux oubliettes de la recherche.
Ce dernier exemple montre que le titulaire du « droit à transmettre », le « détenteur d’une position », ne l’est bien que parce que cette position est reconnue par ses pairs, ceux.celles qui sont déjà membres du groupe (ici groupe fermé).

On voit que le fait de détenir une position donne du poids, des possibilités.
On voit, en même temps, que ces positions existent parce que : des pairs les reconnaissent comme valides (tout comme la monnaie peut exister parce que chacun.e la reconnaît comme ayant valeur), des humains ont construit l’humanité auparavant, et il y a des statuts, des avoirs, des savoirs, des savoirs faire… à transmettre. Tout comme il y a un patrimoine économique qui est hérité, ces patrimoines-là doivent l’être pour ne pas être perdus.

Il semble difficile d’abolir, ici, l’héritage.

Mais il semble possible de questionner ses modalités : de quel droit, par exemple, un groupe fermé s’octroie-t-il le monopole sur un patrimoine intellectuel qui appartient à toute l’humanité ? La propriété n’est pas uniquement celle des biens matériels, et si la propriété est le vol, alors ici aussi, elle sera à questionner, voire à dénoncer.
Proudhon explique, dans son premier mémoire, intitulé Qu’est-ce que la propriété ?, et qui fit scandale lors de sa parution, que « la propriété, c’est le vol », mais ajoute que « la possession, c’est la liberté ». Apparente contradiction : en réalité, il s’appuie là sur la distinction juridique entre « propriété » et « possession ».

La propriété, c’est le droit, absolu, d’user de la chose possédée. Par exemple, le droit de laisser vide un logement de 100m2, que je possède, en pleine crise du logement.
La possession, c’est ce que les libertaires d’aujourd’hui désignent par « propriété d’usage » : si j’ai besoin d’un logement, et que tel logement est vide, alors je suis légitime à venir l’occuper, et en acquiers la propriété d’usage (en langage courant, je le squatte ; en droit français, j’en suis « occupant.e sans droits ni titre »).

Pour Proudhon, le vol est entendu au sens de la prescription « Tu ne voleras pas » du Décalogue de Moïse,

« c’est à dire selon l’énergie du terme original, lo thignob, tu ne détourneras rien, tu ne mettras rien de côté pour toi. L’expression est générique comme l’idée même : elle proscrit non seulement le vol commis avec violence et par la ruse, l’escroquerie et le brigandage, mais encore toute espèce de gain obtenu sur les autres sans leur plein acquiescement. Elle implique, en un mot, que toute infraction à l’égalité de partage est une concussion. (…) Quiconque amasse pour soi-même est voleur » (in De la célébration du Dimanche).

Il considère en outre que comme tout est produit par la société, la seule légitime à être propriétaire, c’est la société entière : chacun.e devant, par la possession individuelle, être simplement l’usufruitier.e de cette propriété collective.

Dès lors, que conclure sur l’héritage de statuts, positions sociales, capitaux non seulement économiques, mais aussi culturels, relationnels, etc ?

On sait, depuis le sociologue Bourdieu, le rôle de la famille d’origine dans la reproduction sociale (si, à table à la maison, mes parents discutent de Faust et Kant, j’ai plus de chances d’obtenir une position sociale valorisée académiquement, que s’ils discutent, pourtant finement, des chances de tel cheval au prochain tiercé – de même, j’ai plus de chances de finir trader si mes parents sont eux-mêmes de fieffé.e.s boursicoteurs.trices).

Ce, dans le contexte d’une société hiérarchisée, non seulement économiquement, mais aussi socialement (être chercheur.euse, ou trader, est non seulement mieux rémunéré qu’être maçon.ne, mais est également mieux considéré socialement – négative ou positive, vous bénéficiez alors d’une sorte « d’aura » de prestige autour de votre personne…que n’a pas le maçon qui a, pourtant, entièrement construit votre bureau).

Comment, partant de cet état de fait, arriver à une société égalitaire comme on la souhaite nous ?

Je n’ai pas les réponses, mais il me semble qu’il était important de bien poser, à l’heure de l’accaparement accentués de pans entiers de la Culture (du « capital culturel ») par une minorité de plus en plus fermée sous l’égide des réformes Pécresse-Fioraso, les questions que les développements plus récents de cette même Culture (sociologie, anthropologie, etc) nous permettent de commencer à penser aux 20e 21e siècle, et que nos prédecesseurs.euses du 19e ne pouvaient quant à eux, formuler hors le plan purement économique.

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  • Le 31 août 2013 à 15:13, par anonyme

    Il y a je crois un ordre dans la devise « liberté, égalité, fraternité » qui serait celui-ci : s’il y a égalité, alors il y a liberté qui entrainera elle-même la fraternité. Etant donné le modèle social de l’ancien régime, il n’est pas étonnant qu’on est fait une fixette sur la liberté. Mais le 20 et le 21e siècle nous ont montrés 2 choses :
    - l’égalité sans la liberté avec le collectivisme : marche pas
    - la liberté (très relative) sans l’égalité avec le capitalisme : marche pas

    Les défis de notre siècle sont planétaires, pour les relever il faut une hauteur de vision et des décisions courageuses. Ce ne sont pas les dirigeants qui les prendront, ils sont trop occupés à courtiser les bilderberger.

    Une étude de l’observatoire des inégalités : http://www.inegalites.fr/spip.php?article1357 pointe du doigt la véritable source des inégalités : l’héritage du patrimoine par le sang. Je qualifierais cet état de fait comme un anachronisme hérité pour le coup de l’ancien régime. En sommes-nous jamais sorti d’ailleurs, on peut en douter à voir la rapidité avec laquelle des nouvelles aristocraties se sont constituées.

    Il me semble que la mise en place d’un revenu de base inconditionnel et le remplacement de l’héritage par une redistribution des patrimoines privés aux jeunes générations pourrait commencer à jeter les bases d’une concrète égalité des chances.
    L’un sans l’autre ne fera à mon avis que déplacer le problème avec son cortège d’effets pervers.

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