Réponse à l’article de Philippe Godard : « nucléocrate et catastrophiste »

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...dans la lignée de « Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable » coécrit par René Riesel et le regretté Jaime Semprun, publiés à L’Encyclopédie des nuisances.

Cher Philippe,

Je salue ton excellente contribution. Comme tu le proposes en "libre circulation" et que c’est le texte le plus intéressant que j’ai lu sur le sujet, je me suis autorisé à solliciter Bellaciao, e-torpedo et L’en dehors pour une publication. Un camarade souligne qu’il est dans la lignée de "Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable" coécrit par René Riesel et le regretté Jaime Semprun, publiés à L’Encyclopédie des nuisances.

Une remarque si tu le permets : la première partie de ta contribution, trop longue par rapport à l’évidence lumineuse de tes conclusions, déséquilibre en quelque sorte l’ensemble ; je veux dire, qu’en restant longtemps sur ta première partie on se prend à craindre que ne vienne jamais la seconde, c’est-à-dire l’évidence qui embrasse la totalité. D’ailleurs tu n’emploies à aucun moment le mot "totalitarisme". Considères-tu son usage galvaudé ? Pourtant dans le sens que lui prête Orwell, les faits remarquablement exposés dans ta première partie, relèvent bel et bien du totalitarisme. Pour l’humanité toute entière, une catastrophe évènementielle s’ajoute et accroît la catastrophe quotidienne. La proportion humaine des pays les plus riches y "consent", dans la servitude volontaire de l’usager et de l’ouvrier d’une centrale et par une responsabilité nettement plus avérée par la compromission technique des scientifiques et financière des affairistes nucléocrates. De sorte que la responsabilité est diluée autant qu’on se soumet à cette dilution sans ruptures nécessairement collectives avec la totalité de la société des classes.

La nature ne fait pas de distinctions de classes et l’homme capitaliste prétend utiliser ses richesses et atténuer ses méfaits, par la technique, dans la société des classes. Il n’en a pas respecté les contours sacrés, et c’est sa seule oeuvre, la religion scientifique et technique, comme nouveau mythe fondateur du capitalisme, à la mort de Dieu, qui propage le désastre, bien au delà, des conditions de la nature, mais aussi des conditions préalablement imposées par ces excroissances capitalistes que furent le nazisme et le stalinisme. 6 millions était un chiffre réservé aux juifs, puis aux pauvres, la radioactivité ne devrait pas faire de différences entre un occidental copieusement nourri et un sudiste affamé, c’est en cela qu’on passe du capitalisme, si j’ose dire "à papa", à la vraie nature du capitalisme, c’est à dire la destruction de l’humanité, sans considérations de classes, qui est la suite parfaitement logique et technologique de la destruction de l’humanité en chacun : car continuer à "vivre", sans faire oeuvre critique globale, alors qu’un être humain sur dix meurt chaque années, alors que 9000 enfants meurrent de malnutrition chaque jours, qu’il ne s’agit pas de fléaux, de sorte qu’ils ne sont porteurs d’aucune fatalité, mais qu’ils sont bel et bien inclus dans le système, l’abandon de l’ambition socialiste et anarchiste de la société sans classes conduit irrémédiablement à cela . En un mot c’est le régime de la mort, quotidiennement pour tous, qu’on meurre effectivement ou qu’on tolère de "vivre" quand d’autres meurrent alors qu’ils ne le devraient pas. La discipline de la mort va de pair avec discipline de la haine. Cette inversion du monde induit que nous ayons nécessairement tous intégrés l’esprit totalitaire et qu’il n’y a de possibilités de se racheter que par ruptures radicales. Jan Zabrana consignait dans son journal « Le notice nécrologique de ma génération (sans doute la dernière dans ce cas) pourrait être -peut-être, je n’en sais rien - : Ta foi t’a perdue. Dorénavant ne survivront que ceux qui n’auront aucune foi en rien, ou seront prêts à la renier à tout moment, à la désavouer, la sacrifier, la rejeter »

Dans cette inversion, il y a ce qui, à mon sens, révèle le mieux l’esprit totalitaire et combinard de la plupart des gens, qu’ils appellent le fascisme ou qu’ils le déplorent. Je veux dire que si l’on peut encore se prêter, entre véritables amis, une certaine droiture, elle est effectivement, dans un monde, comme tu le suggères, à l’envers, un trait par lequel on est assez copieusement partout piétiné. Pour tenir ce point de vue, il faut être soi-même ou plutôt droit et avoir déchanté, ou il faut être au contraire parfaitement conscient qu’on floue régulièrement des personnes parce qu’elles sont précisemment droites. " (...) Les gens du peuple sont avares de respect, et quoique disposés à l’accorder gratis aux personnes de qualité, ils n’en ont jamais pour leurs égaux, sans se faire payer". ("Tom Jones" d’Henry Fielding)

Il me semble que la peur et la cupidité par lesquels la droiture est régulièrement flouée ne sont pas les seuls ressorts psychologiques. Le "Il faut bien vivre" égoïstement et sans plus guères de scrupules, cette rage de jouissance, désormais sans mesures de "l’homme du siècle" se couple parfaitement avec "La Fausse parole" telle que la rapporte Armand Robin « Peut-être le processus de mutation de l’espèce humaine en une sorte de chose ayant vitalement besoin de non-parole est-il plus avancé que les esprits les plus vigilants ne le soupçonnent ; peut-être quotidiennement côtoyons-nous déjà toute une catégorie d’objets, gardant provisoirement le nom d’hommes mais n’ayant de commun avec l’humanité que les formes extérieures irréductibles d’un tout petit nombre de comportements élémentaires »

C’est pourquoi l’ignorance et la naïveté des gens, à l’égard du pouvoir, dont on dit qu’elles sont si prononcées, il m’arrive souvent de penser qu’elles sont feintes, la plupart des gens versant dans une bien volontaire négation, préférent au réel le mythe car il y a immédiatement, plus de profits à tirer du mythe puisqu’il gouverne, « d’où, en permanence, chaque jour recommencée, avec un incroyable acharnement, la construction d’un monde purement mythique superposé par tous les moyens au monde réel » ("La Fausse Parole" d’Armand Robin). La logique, le raisonnement logique est perdu. Les faits sont rarement reliés entre eux. Les gens oublient, ils tirent des faits secondaires et s’abstiennent d’évoquer des faits essentiels. Ce qui en ferait des ignorants, des naïfs et des "perdants" du point de vue du sort commun de l’humanité, de sa parole et de sa sensibilité proprement humaines, en fait des pragmatiques, combinards et des "gagnants" pour leurs seuls intérêts, immédiats, circonscrits à des jouissances pratiques et conventionnelles.

Après Tchernobyl on sut que la France fut le seul pays a cacher si outrageusement le fait qu’il y avait des risques sur son propre territoire. Pourquoi ? Parce que la France est le pays le plus nucléarisé d’Europe et qu’elle vend beaucoup de centrales. Les gens ont cru l’Etat, ils ont accrédité le mythe... et quand on parle des cancers de la thyroïde, ça ne paraît pas soulever beaucoup de colères. Au Japon on dit que c’est un périmètre de 20km autour de la centrale qui est dangereux, les médias le relayent hypocritement et c’est encore un public hébété.

Après les attentats du 11/09, un bureaucrate d’EDF prétendait, par voie de presse, qu’il y a, pour les centrales, un risque zéro contre tous types d’attaques terroristes. Nous ne fûmes pas nombreux à relever ce mensonge et moins encore à affirmer l’alliance objective de l’Etat et du terrorisme. Dans ma jeunesse, dans les années 80, les militants écologistes passaient pour ringards et quand, aujourd’hui, je rapporte ces mots des argousins à un militant anti-nucléaire, dont le camion ( par bombe) venait d’exploser, "tu t’es fait trop remarquer", la plupart des gens ne paraissent pas vouloir comprendre tout ce qu’implique un tel fait ou plutôt ce qu’il confirme. Notamment que les associations, les syndicats, les partis ont beau se multiplier et réclamer, pacifiquement, des réformes toujours dilatoires, par d’implorants slogans qui ne témoignent d’aucune détermination ("nous voulons pouvoir choisir"), le catastrophisme, l’administration du désastre et la soumission durable se prolongent et surenchérissent, laissant, dans l’impuissance cumulée du réformisme, des forces d’opposition de plus en plus désertées et divisées. Ceux qui sont gagnés par la lassitude à mesure de l’intensification de la menace dans leurs propres existences, se trouvent naturellement opposés aux professionnels de l’opposition confortés dans leur rôle de représentants de l’illusoire pluralité. Dans "La planète malade" Guy Debord entrevoyait "les choix terribles du futur proche laissent à cette seule alternative : démocratie totale ou bureaucratie totale". "La révolution ou la mort, ce slogan disait Debord n’est plus l’expression lyrique de la conscience révoltée, c’est le dernier mot de la pensée scientifique de notre siècle".

Je les invitais à en parler, ils ne le faisaient pas.... Or sans paroles libérées, je ne vois pas de possibilités que les gens puissent sortir de cette spirale de naÏveté, d’ignorance, de négation, entretenus par la propagande et son mythe, dans l’accablement des peurs et le soulagement de la cupidité. Ils ont accès à la télévision grand format à écran plat et à toutes sortes de pacotilles marchandes et c’est bien ce qui semble le plus compter. Orwell qui consacra toute une vie à la défense du prolétariat et à l’espoir que demeure, contre le totalitarisme, la décence ordinaire des petites gens, confiait, avant sa mort, ses craintes qu’un poste de télévision puisse avoir plus de valeur que le sort des peuples du sud, pour ces gens ordinaires. Dans un tel monde l’information tient lieu de propagande pour la Cité, tandis que la publicité devient information qui importe au quotidien de l’homme occidental à mesure que le prix et les caractéristiques de tel produit sont plus décisifs à changer sa vie que le sort des mutilés de guerre et de la famine dans telles contrées lointaines. Or, en un mot, cher Philippe, la proportion "humaine" qui est la plus directement coupable des catastrophes événementielles, s’impose, sans oppositions véritables (en tous les cas impuissante), puisqu’ils imposent la fausse parole du mythe technicien et scientifique, qui devient le mythe politique de la démocratie par le spectacle, pour toutes réponses au désastre quotidien et événementiel du mythe technicien et scientifique, propagé par le spectacle.

Dans l’inversion du monde, la dernière chose qu’il nous faut, ce sont ces pompiers pyromanes, actionnaires majeurs de l’industrie du Feu, qui pissent sur un brasier international, devant des caméras, pour faire croire qu’ils veulent éteindre l’incendie ; je veux dire qu’avec leur psychologie entièrement vouée et totalement habitée par le totalitarisme, il est indispensable d’écarter de tels hommes. Orwell dont il est fallacieux, sinon malhonnête de réduire l’œuvre aux dimensions d’une machine de guerre anti-communiste ne prédisait rien moins que l’avènement d’un Homme nouveau dans le contexte « terrifiant des dictatures modernes ». « Rien ne garantit disait-il que cette « nature humaine » soit un facteur constant. Il se pourrait fort bien qu’on arrive à produire une nouvelle race d’hommes, dénuée de toute aspiration à la liberté, tout comme on pourrait créer une race de vaches sans cornes ».

Régis Duffour

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